‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 12 sur 80 · Mémoires, II · texte numérisé non relu

Mémoires, II

Croyez-vous qu'il ne voie pas, aussi bien que vous, les rides, le visage d'aïeule, la froideur, « la triste raison » de celle qu'il idéalise? Songez qu'il est le plus ironique des hommes 1 Mais il ne veut pas voir. Il veut se raccrocher à quelque tendresse, pour vivre, dans le désert de ce monde :

Il n'y a rien de réel dans le monde que ce qui se pass« là, dans le cœur.... J'ai concentré ma vie dans l'obscur petit village où elle vit. Je ne supporte l'existence qu'en me disant : « Cet automne, j'irai passer un mois auprès d'elle. » Je mourrais dans cet enfer de Paris, si elle ne m'avait pas permis de lui écrire, et si de temps en temps il ne m'arrivait quelques lettres d'elle.

Ainsi dit-il à Legouvé; et il s'assied sur une borne, dans une rue de Paris, et pleure. —Cependant, la vieille femme ne comprend pas cette folie, elle la tolère à peine, elle cherche à le desabuser.

Il faut abandonner, avec les cheveux blancs, tous les rêves, même celui d'une amitié impossible.... A quoi bon former des relations, qu'aujourd'hui voit naître, et que demain peut faire évanouir?

Hélas! que rêve-t-il donc? De vivre avec elle? Non : de mourir auprès d'elle, de l'avoir auprès de lui, à l'heure où il va mourir!...

Être à vos pieds, la tête sur vos genoux, vos deux mains dans les miennes, et finir ainsi * I

Vieil enfant, si misérable, si perdu, si tremblant devant la mort !

Au même moment de sa vie, Wagner, pourtant vainqueur, entouré, adulé, et que la légende savamment travaillée de Bayreuth s'efforce d'environner d'une

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auréole de bonheur, —Wagner, triste, soulîrant, doutanl de ses efforts, sentant Tinanité de son âpre combat contre la médiocrité du monde, « fuyait loin du monde * », se jetait dans la foi, et disait à un ami, qui le regardait avec surprise disant à table ses prières : « Oui, je crois, je crois en mon Sauveur *! »

Pauvres gens 1 les vainqueurs du monde ! Si vaincus et brisés 1

Mais, de ces deux morts, combien plus douloureuse, celle de l'artiste qui ne croit pas, et qui n'a pas assez de force et de stoïcisme pour ne pas croire, — qui agonise lentement dans cette petite chambre de la rue de Calais, parmi les bruits odieux de Paris indifférent ou hostile', — qui s'enferme dans un silence farouche, — qui ne voit pas, à son dernier moment, se pencher sur lui le visage d'un être aimé, — et qui n'a môme pas la consolation de croire à son œuvre *, de contempler avee calme le travail accompli, d'embrasser fièrement du regard le chemin parcouru, et de se reposer avec confiance sur le

1. • Oui, c'est à la fuite loin du monde, que Parsifal doit sa naissance et sa croissance! Quel homme, pendant toute une vie, peut, de gaieté de cœur et de sens rassis, plonger son regard au fond de ce monde de meurtre et de rapine organisés et légalisés par le mensonge, l'imposture et l'hypocrisie, sans être obligé parfois d'en détourner sa vue en frissonnant de dégoût? • (Wagner, les Représentations du drame sacré Parsifal à Bayreuth, en 1882, trad. Camille Benoit.)

2. La scène m'a été racontée par son amie, Malwida von Meysenbug, la libre et sereine auteur des Mémoires d'une Idéaliste.

3. - ... Je n'ai que des murs devant mes fenêtres. Du côté de la rue, un roquet aboie depuis une heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des moineaux. Du c(Hé de la cour, chantent des blanchisseuses, et un autre perroquet crie sans relâche : Portez arrm!... La journée est bien longue!... • (Lettre à Ferrand, Lettres intimes, 269.)

• ... Le sot bruit de voitures secoue le silence de la nuit. Paris humide et boueux! Paris parisien!... Voilà que tout se tait,... il dofl du sommeil de l'injuste!... • (A Ferrand, Lettres intimes, 302.)

4. U disait que rien ne resterait de son œuvre, qu'il s'était trompé, qu'il aurait voulu brûler ses partitions.

souvenir d'une belle vie héroïque, — qui se répète en mourant le mot sinistre de Shakespeare, qui ouvre et qui ferme les Mémoires :

Life's but a walking shadow.... La vie n'est qu'une ombre qui passe, — un pauvre comédien qui, pendant son heure, se pavane et s'agite sur le théâtre, et qu'après on n'entend plus; — un conte récité par un idiot, plein de fracas et de furie, et qui n'a aucun sens *...

Telle fut l'âme malheureuse, vacillante et troublée, qui se trouva unie à un des génies les plus audacieux du monde. — Exemple bien frappant de la différence qui peut exister entre le génie et le grand homme, — car les deux mots ne sont pas synonymes. Qui dit grand homme, dit grandeur d'âme, hauteur de caractère, puissance de volonté, et surtout unité morale. Et je comprends qu'on puisse refuser ces qualités à Berlioz. Mais qu'on nie son génie musical, qu'on puisse chicaner cette force prodigieuse, — et c'est pourtant ce qu'on fait encore, journellement, à Paris, — est lamentable et risible. Qu'on l'aime, ou qu'on ne l'aime pas, une seule de ses œuvres, une seule partie d'une seule de ses œuvres, un morceau de la Fantastique, l'ouverture de Benvenato, révèle plus de génie, je ne

1. Blaze de Bury le rencontra peu de temps avant sa mort. « Un soir d'automne. Sur le quai. 11 revenait de l'Institut. Pâle, amaigri, voûlé, morne et fébrile, on l'eût pris pour une ombre. Son œil même, son grand œil fauve et rond, avait éteint sa Oamme. Un moment, il serra notre main dans sa main fluette et morte, puis disparut dans le brouillard, après nous avoir dit ces vers d'Eèchyle, d'une voix où le souffle n'était déjà plus : « Oh ! la vie de l'homme ! Lorsqu'elle est heureuse, une ombre suffit à la troubler. Malheureuse, une éponge mouillée en efface l'image, et tout est oublié.... » {Musiciens dhier et (TauJourcThui.)

crains pas de le dire, que toute la musique française de son siècle. Je comprendrais encore qu'on le discutât au pays de Beethoven et de Bach. Mais, chez nous, qu'a-t-on à lui opposer? Gluck fut un bien plus grand homme. Et aussi César Franck. Ils ne furent jamais des génies de sa taille. Si le génie est la force créatrice, je n'en vois de cette trempe pas plus de quatre ou cinq dans le monde; et quaml j'ai nommé Beethoven, Mozart, Bach, Haendel et Wagner, je ne lui connais dans l'art musical pas un supérieur, et même pas un égal.

Il n'est pas un musicien, il est la musique même. Il ne commande pas à son démon; il est vraiment sa proie. Qui a lu ses écrits sait comment il était terrassé, ravagé, dévasté par l'émotion musicale. Ce sont de vraies crises d'extase ou de convulsions. D'abord, « une agitation étrange dans la circulation du sang . les artères battent avec violence; les laniK^s coulent abondamment. Puis viennent des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement de tous les membres, un engourdissement total des pieds et des mains, une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'ouïe : il ne voit plus, il n'entend plus; vertige, demi-évanouissement. » Et, dans le cas où la musique lui déplaît, au contraire, c'est » un soulèvement général, un effort d'excrétion de tout l'organisme, le vomissement*. »

Ce caractère de possédé musical se manifeste bien à la soudaine explosion de son génie-. Sa famille s'oppose à ce qu'il soit musicien; et jusqu'à vingt-deux ou vingt-trois ans, sa faible volonté se soumet en grondant.

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