‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 13 sur 80 · A travers chants, p · texte numérisé non relu

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2. A la vérité, ce génie couvait depuis l'enfance; dès le preniit-r instant, il fut lui-même tout entier, on en a la preuve dans ce fait qu'il reprit, pour son Ouverture des Francs-Juges et pour la Symphonie Jantastifue, des Tom&nccs et des phrases de quintettes écrite à douze ans. {Mémoires, I, 16 et 18.)

Pour obéir à son père, il commence sa médecine à Paris. Un soir, il entend les Danaldes de Salieri. C'est un coup de tonnerre. Il court à la bibliothèque du Conservatoire lire les partitions de Gluck : « il en oublie le boire et le manger; il en délire ». Une représentation d'Iphigénie en Tauride l'achève. Il entre chez Lesueur, puis au Conservatoire. L'année suivante, il a composé les Francs- Juges (1827); deux ans après, les Huit scènes de Faust (1828), qui seront le noyau de la future Damnation*; trois ans après, la Symphonie fantastique (commencement de 1830). Et il n'est pas encore prix de Rome! Ajoutez que déjà, dès 1828, il porte en lui Roméo et Juliette, et qu'il a écrit quelques morceaux de Lelio (1829). Où vit-on jamais en musique débuts aussi foudroyants 2? Comparezleur ceux de Wagner, qui, au même âge, écrit timidement les Fées, Défense d'aimer, Rienzi. Au même âge, — et dix ans plus tard. Car les Fées paraissent en 1833, quand Berlioz a déjà écrit la Fantastique, les Huit scènes de Fausty Lelio, Harold; et Hienzi n'est joué qu'en 1842, après B«m;enuto (1835), le Requiem (1837), Roméo (1839), la Symphonie funèbre et triomphale (1840), c'est-à-dire quand Berlioz a achevé toutes ses grandes œuvres, quand il a accompli toute sa révolution musicale. Et cette révolution, il l'a

1. Les Huit scènes de Faust, « tragédie de Goethe, traduite par Gérard de Nerval », comprennent : 1. Les Chants de la fête de Pâques ; 2. les Paysans sous les tilleuls ; 3. le Concert des Sylphes ; 4 et 5. la Taverne d'Auerbach, avec les deux chansons du Rat et de la Puce; 6. la Chanson du roi de Thulé; 7. la Romance de Marguerite: « D'amour, l'ardente flamme », et le Chœur de soldats; 8. la Sérénade de Méphistophélès, — c'est-à-dire les pages les plus célèbres et les plus caractéristiques de la Damnation. — Voir les études de M. J.-G. Prod homme, sur le Cycle de Berlioz (éditions du Mercure de France).

2. On ne saurait trouver un calque plus transparent de l'âme d'un génie adolescent que certaines lettres de cette époque, en particulier que la lettre du 28 juin 1828 à Ferrand, avec son post-scriptum fiévreux. Quelle vie riche, fine, forte, débordante ! Et, avec des fautes de style, quelle touche délicate! C'est une joie de lire cela. On boit aux souries mêmes de la vie.

faite seule, sans modèle, sans guide. — Qu'avait-il pu entendre, en dehors des opéras de Gluck et de Spontini, quand il était au Conservatoire? Lorsqu'il coniposa l'Ouverture des Francs-Juges, « le nom même de Weber lui était inconnu * », et de Beethoven il n'avait encore entendu qu'un andante *. — En vérité, il est un miracle, le phénomène le plus prodigieux de l'histoire de la musique au xix* siècle. Sa grandeur audacieuse domine toute son époque; et, — en face de ce génie, qui renouvelle en quelques coups de tonnerre le monde de la musique, — qui ne ratifierait le jugement de Paganini, saluant en lui le seul héritier de Beethoven 3, et qui ne voit la pauvre figure que fait le jeune Wagner, musicien convaincu, laborieux, et médiocre?... Mais Wagner aura tôt fait de prendre sa revanche : car il sait ce qu'il veut; et il le veut opiniâtrement.

L'apogée du génie de Berlioz est à trente-cinq ans, avec le Requiem et Roméo. Ce sont les deux œuvres capitales de sa vie, deux œuvres que l'on peut estimer — et que, pour ma part, j'estime — fort inégalement (car autant lune m'est chère, autant l'autre m'est antipathique) ; mais toutes deux ouvrent à l'art deux larges routes nouvelles, toutes deux sont posées comme deux arches gigantesques sur la voie triomphale de la révolution que Berlioz inaugure en musique. — Je reviendrai plus loin sur ces deux œuvres.

Mais déjà Berlioz vieillit. Les soucis journaliers, les orages de la vie domestique*, les déboires, les passions,

{.Mémoires, I, 70.

2. Jbid. — En revanche, dès 1829, il publie une Notice biographique sur Beethoven, dont les apprécialious sont remarquablement en avance sur l'époque. Il y écrit que la Symphonie avec chœurs est « le point culminant du génie de Beethoven •, et il parle du quatuor en ut dièze mineur, d'une façon pénétrante.

3 Beethoven meurt en 1827, l'année où Berlioz écrit sa première grande œuvre, VOuverture des Fi%ncs-Juges.

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