‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 14 sur 80 · Il quitte Henriette Smithson en 1842. Elle meurt en · texte numérisé non relu

Il quitte Henriette Smithson en 1842. Elle meurt en

les déceptions, les tâches médiocres et humiliantes, l'ont très vite usé; surtout il se brûle lui-même. « Le croiriez-vous? écrit-il, vers 1840, à son ami Ferrand. A Temportemeiit de mes passions musicales a succédé une sorte de sang-froid, de résignation, ou de mépris, en face de ce qui me choque. Il me semble que je descends la montagne avec une terrible rapidité; la vie est si courte; je m'aperçois que Tidée de la lin me vient bien souvent depuis quelque temps. » En 1848, à quarante-cinq ans, il écrit dans ses Mémoires : « Je me trouve si vieux, si fatigué, et pauvre d'illusions ». — A quarante-cinq ans, Wagner a patiemment construit sa foi, et pris conscience de sa force. A quarante-cinq ans, Wagner écrit Tristan, et Musique de l'Avenir. Injurié par la critique, inconnu du grand public, « il reste calme, assuré d'être le maître du monde musical dans cinquante ans * ».

Berlioz s'est abandonné. La vie a eu raison de lui. Ce n'est pas qu'il ait rien perdu de sa maîtrise artistique. Au contraire. Il fera des œuvres de plus en plus parfaites; et rien, dans ses compositions antérieures, n'atteint à la pure beauté de certaines pages de VEnfance du Christ (1850-54), ou des Troyens (1855-63). Mais il perd de sa force, de ses passions, de sa flamme révolutionnaire, de son démon, qui, dans sa jeunesse, suppléait à la foi qui lui manque. Il vit d'ailleurs sur son passé. La Damnation de Faust (1846) était en germe dans les Huit scènes de Faust de 1828. Depuis 1833, il pensait à Béatrice et Bénédict (1862). Quant aux Troyens, inspirés par son adoration d'enfance pour Virgile, il les a portés toute sa vie en lui. Et combien il a de peine à achever sa tâche! Lui qui n'avait mis que sept mois à écrire Roméo, et qui, « dans l'impossibilité d'écrire assez vite le

1. C'est Berlioz qui récrj^ lui-même, avec ironie, dans une lettre de 1855.

Requiem, avait adopté des signes sténographiques* », il met sept ou huit ans à écrire les Troyens, dans des alternatives de passion et de dégoût, de froideur, de répulsion, dans un doute terrible. Il va à tâtons, vacillant, hésitant. Il se comprend à peine. Il admire les pages les plus médiocres de son œuvre : la scène de Laocoon, le finale du dernier acte des Troyensà Troie, Isl dernière scène d'Énée des Troyens à Carthage'^. Les creuses emphases de Spontini se mêlent aux plus hautes inspirations. On peut dire que son génie lui est devenu comme étranger : c'est le travail niécanique dune force inconsciente, i'. comme des stalactites dans une grotte humide >k La volonté n'y est pour rien. « Il suffit du temps, si la voûte de la grotte ne s'écroule pas^. » S'il écrit les Troyens, c'est beaucoup moins parce qu'il veut les cciiro. que parce qu'il l'a voulu autrefois; on est frappé du désespoir funèbre avec lequel il y travaille : c'est son testament qu'il fait. Et quand fl aura fini, tout sera fini pour lui; son œuvre est achevé, il vivrait cent ans, quil n'aurait plus le courage d'y rien ajouter : il ne lui reste plus — et c'est ce qu'il fera — qu'à s'entourer de silence, et à mourir.

Destin lugubre! Il y a de grands hommes qui survivent à leur génie. Mais, chez Berlioz, c'est le génie qui survit à la volonté : il est là, on le sent dans les pages sublimes du troisièm..e acte des Troyens à Carthage; mais IJerlioz n'y croit plus; il ne croit plus à rien. Le génie

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