Lettre de Berlioz à Ferrand
2. « Les qualités dominantes de ma musique sont l'expression passionnée, l'ardeur intérieure, l'entraînement rythmique et l'imprévu. Quand je dis expression passionnée, cela signifie expression acharnée à reproduire le sens intime de son sujet, alors même que le sujet est le contraire de la passion et qu'il s'agit d'exprimer des sentiments doux, tendres, ou le calme le plus profond. C'est ce genre d'expression qu'on a cru trouver dans VEnfance du Christ, et surtout dans la scène du Ciel de la Damnation de Fausl et dans le Sanctus du Requiem. • {Mémoires, II, 361.)
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produisait sur Berlioz *, et dont la musique de la Dam nation, de Roméo, des Troyens, est tout imprégnée.
Mais il est d'autres caractères de ce génie, que Ton reconnaît moins, et qui ne sont pas moins exceptionnels, l^t le premier de tous, le sens de la pure beauté. Le romantisme extérieur de Berlioz ne doit pas faire illusion. Il y avait en lui une àme virgilienne; et si son coloris rappelle Weber, son dessin est souvent d'une suavilé italienne. Wagner n'a jamais eu ce don de la beauté, au sens latin. Qui a senti, comme Berlioz, la nature du Midi, les belles formes, les mouvements harmonieux? Qui, depuis Gluck, a retrouvé comme lui le secret de la beauté antique? Depuis l'auteur d'Orphée, personne n'a sculpté en musique un bas-relief d'une perfection égale à l'entrée d'Andromaque, au second acte des Troyens à Troie. Le parfum de ÏÉnéide enveloppe la nuit d'amour des Troyens à Cartilage, sous le ciel lumineux, près de la mer sereine. Certaines de ses mélodies sont comme des statues grecques, comme le pur dessin de frises athéniennes, comme les nobles gestes des belles filles italiennes, comme le souple profil des collines albaines au sourire divin. Il a fait plus que sentir et traduire en musique cette « beauté méditerranéenne », il a créé des êtres qui pourraient prendre place dans la tragédie grecque. Sa Cassandre, à elle seule, suffirait à lui assurer le rang d'un des plus grands poètes tragiques qu'il y ait eu en musique. Et cette Cassandre, digne sœur de la Brûnnhilde de Wagner, a sur elle l'avantage
1. « ... Vous êtes donc en train de faire fondre les glaciers en composant vos Niebelungenl Cela doit être superbe d'écrire ainsi en présence de la grande nature!... Voilà encore une jouissance qui m'est refusée! Les beaux paysages, les hautes cimes, les grands aspects de la mer m'absorbent complètement au lieu de provoquer chez moi la manifestation de la pensée. Je sens alors et ne saurais exprimer. Je ne puis dessiner la lune qu'en regardant son image au fond d'un puits. • (Berlioz à Wagner, 10 sep- Itnibre 1S5j.j
ab MUSICIENS U AUJOURD HUI.
d'une race plus aristocratique, d'une sobriété hautaïiie d'âme et de gestes, qu'un Sophocle eût aimée,
On ne met pas assez en lumière cette noblesse antique à laquelle s'élève constamment, sans effort, l'art de Berlioz. On ne voit pas assez qu'il fut de tous les musiciens du xix« siècle celui qui eut au plus haut degré le sens de la beauté plastique. — Mais reconnaît-on davantage qu'il fut un des mélodistes les plus suaves et les plus abondants? Weingartner a exprimé quelque part la surprise qu'il éprouva, quand, imbu des préjugés courants contre le manque d'invention mélodique de Berlioz, il ouvrit au hasard une de ses partitions : l'ouverture de Benvenuto, et, dans ce court morceau, qui dure dix minutes à peine, trouva non pas une, non pas deux, mais trois, mais quatre, mais cinq mélodies, d'une invention et d'une richesse admirables :
Je me mis alors à rire, à la fois de plaisir pour avoir découvert un tel trésor, et de fureur à constater l'étroitesse du jugement humain! J'en étais déjà à compter cinq grands thèmes, tous plastiques, de physionomie personnelle, d'un travail admirable, variés dans leur forme, s'élevant par degrés jusqu'à leur point culminant, pour finir en une conclusion d'effet intense. Et voilà l'aspect que présentait aux yeux des critiques et du public le compositeur dit dépourvu d'invention! — De ce jour, il y eut pour moi un grand citoyen de plus dans la république de l'art *.
Déjà Berlioz avait écrit, en 1864 :
Il est aisé de se convaincre que, sans même me borner à prendre une mélodie très courte pour thème d'un morceau, comme l'ont fait souvent les plus grands maîtres, j'ai toujours soin de mettre un vrai luxe mélodique dans mes compositions. On peut parfaitement contester la valeur de ces mélodies, leur distinction, leur nouveauté, leur charme; ce n'est pas à moi qu'il appartient de les apprécier; mais nier leur existence, c'est mauvaise foi ou