TRISTAN
Tristan domine tous les autres poèmes de l'amour, comme Wagner tous les autres artistes du siècle, d'une hauteur de montagne. C'est un monument de puissance sublime. Ce n'est pas une œuvre parfaite, il s'en faut de beaucoup. D'œuvre parfaite, il n'y en a point chez Wagner. L'effort qu'exige la création de tels ouvrages est trop démesuré, pour pouvoir être soutenu; or il doit être soutenu pendant des années. Ces passions tendues au paroxysme pendant un drame entier ne peuvent être fixées par le musicien en improvisations soudaines, réalisées aussitôt que conçues. Il y faut un labeur furieux et prolongé. Ces colosses à la Michel- Ange, ces âmes de tempêtes, d'une énergie héroïque et d'une complexité décadente, ne sont pas immobilisés, comme l'œuvre du sculpteur ou du peintre, en un moment de leur action; ils vivent, ils continuent de vivre et de se regarder vivre, dans le détail infini ie leurs sensations. Une telle durée d'effort, une telle quantité d'effort n'est presque pas humaine. Le génie peut toucher le Divin ; il peut évoquer et entrevoir les Mères \ il ne peut demeurer dans ce monde irrespirable. Alors la volonté supplée à l'inspiration; mais elle est inégale, et bronche sous la tâche. De là, dans les plus grandes œuvres, ces heurts et ces disparates, qui sont la marque de l'humaine débilité. Et bien qu'il y en ait moins peut-être dans Tristan que dans les autres drames de Wagner, et surtout que dans la Gôtter-
dâmmerangy nulle part, on n'en souffre davantage : car, nulle part, l'effort du génie n'est plus violent, ni son vol plus vertigineux. — Wagner le sentait mieux que personne. Ses lettres montrent le désespoir d'une âme aux prises avec son démon, qu'elle étreint, qu'elle dompte, et qui lui échappe constamment. Ce sont des cris de douleur, des invectives de rage, un dégoût mortel :
« Quel lamentable musicien je suis, jamais je ne te le dirai assez. Du fond de mon cœur, je me tiens pour un absolu raté, un bousilleur (Stûmper). Tu devrais me voir, quand je me dis : « Il faut pourtant marcher », — et quand je me mets au piano, et que j'amalgame ensemble quelques misérables ordures [Dreck]^ pour les rejeter aussitôt comme un idiot! Quelle conviction intimej'ai de ma gueuserie musicale !(Lumpen/ja/îi5f/c«i<).... Crois-moi, il n'y a plus grand'chose à attendre de moi. Je crois réellement aujourd'hui que Reissiger m'a aidé à faire Tannhaûser et Lohengrin. »
Ainsi écrit Wagner à Liszt, au moment de terminer ce miracle de l'art. De même, Michel-Ange écrivait à son père, en 1509 : « Je suis dans l'angoisse. Je n'ose rien demander au pape depuis un an, parce que mon travail n'avance pas assez pour me paraître mériter une rémunération. L'œuvre est trop difficile, et ce n'est point là ma profession : je perds mon temps sans utilité. Dieu m'assiste! w — Depuis un an, il travaillait à la voûte de la Sixtine.
Ne faut-il voir là qu'un accès de modestie passionnée? Personne n'eut plus d'orgueil que Michel-Ange, ou Wagner. Mais ils sentaient, comme une blessure cuisante, les défauts de leurs œuvres. Ces défauts n'empêchent point leurs œuvres d'être la gloire de l'esprit humain ; mais ils existent, cela est trop certain.
Je ne veux pas insister sur le vice inhérent au théAtre de Wagner : le drame de Wagner n'est qu'une
symphonie dramatique ou épique, impossible à jouer, et où l'action n'ajoute rien. Cela est surtout vrai de Tristan, où la disproportion entre l'ouragnn des sentiments dépeints et la froi»1e convention , la timidité forcée de l'action scéniquemont exprimée, est telle qu'à certains moments, au second acte par exemple, elle est pénible, choquante, presque grotesque.
Mais en admettant même que le drame de Wagner soit une symphonie, qu'il ne convient pas de représenter, il faudrait y reconnaître bien des taches, surtout bien des inégalités. Le premier acte est souvent maigre d'orchestration, et la trame manque de solidité. Il y a des lacunes, des trous inexplicables, des lignes mélodiques tendues au-dessus du vide. Puis, d'un bout à l'autre, l'élan lyrique est brisé par la déclamation ou, ce qui est pire, par la dissertation. Des tourbillons délirants s'arrêtent soudain pour faire place aux récitatifs qui expliquent ou discutent. Et, bien que les récitatifs soient presque toujours d'un relief saisissant, bien que les rêveries métaphysiques gardent un caractère de subtilité barbare, dont la saveur est forte, — la supériorité des purs mouvements poétiques, de la pure passion, de la pure musique, est si évidente, que ce drame musical et philosophique est fait pour dégoûter de la philosophie et du drame, et de tout ce qui contraint et restreint la musique. — Enfin, la partie purement musicale elle-même n'est point à l'abri du reproche qui s'adresse à l'ensemble de l'œuvre : elle manque d'unité. Le style de Wagner est forgé de styles très divers; on y rencontre des italianismes et des germanismes, — voire des gallicismes, — de toute sorte; il en est de sublimes; il en est de médiocres; et parfois, on sent le raccord, la fonte n'est pas parfaite. — Ou bien, deux pensées également originales se heurtent et se font tort par leur trop fort contraste. L'admirable plainte du roi Marke, — cette figure de chevalier du
Graal, — est traitée avec une sobriété si profonde, si dédaigneuse de reflet matériel, qu'au sortir de la coulée de feu du duo, sa pure et froide lumière s'efface tout entière.
L'œuvre souffre donc partout d'un manque de proportions. Défaut presque inévitable, et qui vient de sa grandeur même. Un ouvrage médiocre peut bien aisément être parfait dans son genre; il est rare qu'un ouvrage sublime y parvienne. Un paysage de petits vallons et d'aimables prairies est plus facilement harmonieux qu'un paysage d'Alpes éblouissantes, de torrents, de glaciers et de tempêtes. Çà et là, dans ce dernier, de terribles sommets écrasent le tableau et détruisent l'harmonie. — Ainsi de certaines pages colossales de Tristan : par exemple, ces deux poèmes enivrés ou déchirés d'attente, — l'attente d'Isolde au second acte, dans la nuit chargée de volupté, — l'attente de Tristan au troisième, heurtée, frénétique, sanglante; l'attente du vaisseau qui apporte Isolde, et la mort; — ou le Prélude, ce désir éternel, qui se plaint, se rue et se brise, sans fin, comme la mer.
Une qualité me touche profondément dans Tristan : la probité et la sincérité de ce Wagner, que ses ennemis traitèrent si volontiers de charlatan, ne craignant jamais d'user de moyens extérieurs, grossièrement matériels, pour frapper et étourdir l'attention du public. Quel drame plus sobre, plus dédaigneux des moyens extérieurs, que Tristan\ Il l'est Jusqu'à l'exagération. Wagner s'y est refusé tout pittoresque, tout épisode étranger au sujet. Cet homme qui portait dans sa tête la nature entière, qui faisait à son gré gronder les oraupj, de la Waikûret ou luire la lumière mouillée du
Vendredi Saint, ne s'est même point donné la peine de peindre un coin de mer autour du vaisseau du premier acte. Croyez qu'il lui en a dû coûter, et qu'il l'a voulu ainsi. Il lui a plu d'enfermer le redoutable drame dans les murailles d'une chambre de tragédie. A peine quelques mesures de chœurs. Rien qui puisse distraire du mystère des âmes. Deux personnages seulement, les deux amants, — et un troisième, aux mains de qui les deux autres sont des victimes livrées : le Destin. Quel sérieux admirable dans cette pièce d'amour I Cette passion frénétique reste sombre, sévère, austère : nul sourire, mais' une conviction quasi religieuse, plus religieuse encore peut-être, par sa sincérité, que celle de Parsifal.
Grand enseignement pour le drame , que cet homme qui supprime du drame le jeu frivole, les épisodes vains, et qui le ramène uniquement à la vie intérieure, aux âmes vivantes. Par là, il est notre maître, un maître plus véridique, plus probe, plus fort, plus profitable à suivre, malgré ses erreurs, que tous les maîtres du théâtre littéraire de son temps.
Je m'aperçois que là critique a pris dans ces notes plus de place que je n'aurais voulu. Et pourtant, combien j'aimais Tristanl Quelle boisson enivrante il fut, pendant des années, pour nous, pour ceux de notre âge î A-t-il rien perdu de sa grandeur? Non ; elle demeure intacte; Tristan continue d'être le plus haut sommet de l'art depuis Beethoven.
Mais, tandis que l'autre soir je l'écoutais, je pensais malgré moi : « Tu passeras, toi aussi; tu iras rejoindre Gluck, Bach, Monteverdi, Palestrina, toutes les grandes âmes dont le nom persiste parmi les hommes, mais
dont les hommes ne sentent plus les pensées, sauf une poignée d'initiés qui s'efforcent en vain de ressusciter le passé. Toi aussi, tu es déjà du passé, sombre lumière de notre jeunesse, source puissante de vie et de mort, de désir et de renoncement, oii nous avons puisé notre énergie morale et notre résistance au monde. Le monde continue sa marche, avide de nouvelles émotions, et son Désir incessamment monte et se brise. Déjà ses pensées changent. Déjà de nouveaux musiciens tissent pour l'avenir des chants nouveaux. Et c'est la voix d'un siècle de tempêtes qui passe avec toi. »
CAMILLE SAINT-SAENS
M. Saint-Saêns a la gloire très rare de se voir devenu, de son vivant, classique. Son nom, longtemps méconnu, s'est imposé au respect de tous, non moins par la dignité de son caractère que par la perfection de son art. Jamais artiste ne songea moins au public, ne fut plus indifférent à l'opinion de la foule et de l'élite. Enfant, il avait une sorte de dégoût physique du succès :
De l'applaudissement J'entends encor le bruit qui, chose assez étrange, Pour ma pudeur d'enfant était comme une fange Dont le flot me venait toucher; je redoutais Son contact, et parfois, malin, je l'évitais, Afl'ectant la raideur *...
Plus tard, ayant réussi à forcer la victoire, après une longue et pénible période, où il se heurtait à une critique stupide, qui le condamnait, « comme pénitence, à écouter une symphonie de Beethoven, cette audition devant être pour lui le plus atroce des supplices ^ », — après son entrée à l'Académie, après Henry VIII et la Symphonie avec orgue^ il restait aussi détaché des éloges
1. Vers lus par M. Saint-Saëns au concert donné le 10 juin 1896, à la salle Pleyel, pour fêter le cinquantenaire de ses débuts. C'est en 1846, et dans cette même salle Pleyel, qu'il avait donné son premier concert public.