Mémoires
2. « Je ne sais comment donner une idée de ce mal inexprimable... » (Suit une comparaison avec une expérience de physique.) « ... Le vide se fait autour de ma poitrine palpitante, et il me semble alors que mon cœur, sous l'aspiration d'une force irrésistible, s'évapore et tend à se dissoudre par expansion. Puis, la peau de tout mon corps devient douloureuse et brûlante; je rougis de la tète aux pieds. Je suis tenté de crier, d'appeler à mon aide mes amis, les indifférents même, pour me consoler, pour me garder, me défendre, m'empêcher d'être détruit, pour retenir ma vie qui s'en va aux quatre points cardinaux. — On n'a pas d*idées de mort pendant ces crises; non, la pensée du suicide n'est pas même supportable : on ne veut pas mourir, loin de là, on veut vivre, on le veut absolument, on voudrait même donner à sa vie mille fois plus d'énergie; c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui s'exaspère de rester sans application, et qui ne peut se satisfaire qu'au moyen de jouissances immenses, en rapport avec l'incalculable surabondance de sensibilité dont on est pourvu. Cet état n'est pas le spleen, mais il l'amène plus tard... Le spleen, c'est la congélation de tout cela, le bloc de glace. — Même à l'état calme, je sens toujours un peu d'isolement les dimanches d'été, parce que nos villes sont inactives ces jours-là, parce que chacun sort, va à la campagne ; parce qu'on est joyeux au loin, parce qu'on est absent. Les adagio des symphonies de Beethoven, certaines scènes d'Alceste et d'Armide de Gluck, un air de son opéra italien de Telemacco, les Champs-Elysées de son Orphée, font naître aussi d'assez violents accès de la même souffrance; mais ces chefsd'œuvre portent avec eux leur contre-poison ; ils font déborder les larmes, et on est soulagé. Les adagio de quelques-unes des sonates de Beethoven, et VIphigénie en Tauride de Gluck, au contraire, appartiennent entièrement au spleen et le provoquent; il fait froid là-dedans, l'air y est sombre, le ciel gris de nuages, le vent du nord y gémit sourdement... • {Mémoires, I, 246 et suiv.)
BERLIOZ. Il
vu€, que c'en est fait; il s'écrie : « Ah! je suis perdu! » Il la veut, elle le repousse; il vit dans un délire de souffrance et de passion; il erre, comme un fou, pendant des jours et des nuits, dans Paris et dans les plaines des environs, sans but, sans répit, sans repos, — jusqu'à ce que le sommeil le terrasse, n'importe où il se trouve, « une nuit sur des gerbes dans un champ près de Villejuif, un jour dans une prairie aux environs de Sceaux, une autre fois dans la neige, sur le bord de la Seine gelée, près de Neuilly; ou sur une table du café Cardinal, où il dormit cinq heures, à l'elTroi des garçons qui craignaient qu'il ne fût mort * >. Cependant, on lui rapporte sur le compte d'Henriette d'absurdes calomnies : il n'hésite pas une minute à les croire. Aussitôt il la méprise, il la flétrit publiquement dans sa Symphonie fantastique, il fait hommage de cette œuvre de vengeance à Camille Moke, une pianiste, dont il s'est épris sur-le-champ. Henriette reparaît; elle a vieilli, elle est devenue presque impotente, elle est endettée, son astre décline : à l'instant, la passion de Berlioz se rallume. Cette fois, Henriette accueille ses avances : il rajuste son injurieuse Symphonie pour la lui offrir, comme un hommage d'amour ; il la conquiert, il l'épouse, avec 14 000 francs de dettes. 11 tient enfin son rêve, la Juliette, rOphélie. Qui est-elle? Une douce Anglaise, froide, loyale, raisonnable, qui n'a rien compris à sa passion, mais qui, dès le moment qu'elle est devenue sa femme, l'aime honnêtement, jalousement, et prétend l'enfermer dans l'étroit horizon de sa vie domestique. Dès lors, il ne l'aime plus. Il s'éprend d'une actrice espagnole. (Toujours des actrices, des virtuoses, des rôles!) Il abandonne la pauvre Ophélie, et part avec Marie Recio, l'Inès de la Favorite, le page du Comte Orv, une femme avisée, pratique, sèche, une médiocre chan