Mémoires, I
teuse, qui a la rage de chanter. L'intransigeant Berlioz est forcé de flatter les directeurs de théâtre pour lui procurer des rôles, d'écrire des feuilletons mensongers pour louer son talent, de lui laisser chanter faux, dans les concerts qu'il dirige, ses propres mélodies i ! Ce serait tristement risible, si cette faiblesse de caractère ne l'amenait à des choses tragiques.
Ainsi, celle qu'il aima, celle qui l'aime toujours, reste seule, sans amis, dans ce Paris où elle est une étrangère; elle se consume lentement, elle meurt dans le silence, alitée, paralysée, ne pouvant plus parler, durant une agonie de huit ans. Il en souffre : car il l'aime encore, il est déchiré de pitié, — « la pitié, le sentiment qui fut toujours pour moi le plus difficile à supporter ^ ». Mais à quoi sert cette inutile pitié? Il n'en laisse pas moins Henriette souffrir seule et mourir. Il a fait plus. Il a laissé sa maîtresse, l'odieuse Recio, faire à la pauvre Smithson cette scène atroce, que rapporte Legouvé ^. Et Recio la lui raconte, elle s'en vante à Berlioz. Et il l'accepte. — « Que voulez- vous? Je l'aime! »
Il faudrait être dur pour un tel homme, si l'on n'était
1. « Voyons, dit-il à Legouvé, n'est-ce pas vraiment diabolique, c'est-à-dire tout à la fois tragique et grotesque! Je dis que je mériterais d'aller en enfer!... Mais j'y suis. •
2. Mémoires, II, 335. — Voir les pages déchirantes qu'il écrit sur la mort d'Henriette Smithson.
3. « Un jour, Henriette, retirée à Montmartre, entend sonner et va ouvrir : « Mme Berlioz, s'il vous plaît, madame? — C'est moi, madame. — Vous vous trompez, je vous demande Mme Berlioz. ~ C'est moi, madame, vous dis-je! — Non, ce n'est pas vous! Vous me parlez, vous, de la vieille Mme Berlioz, de la délaissée ! Moi, je vous parle de la jeune, de la jolie, de la préférée! Hé bien, celle-là, c'est moi! » — Et elle sort, fermant brusquement la porte. »
Legouvé dit à Berlioz : « Qui vous a raconté cette action abominable? Celle qui l'a faite sans doute? Elle s'en est vantée, j'en suis sûr? Et vous ne l'avez pas jetée à la porte? — Comment Taurais-je pu? répond Berlioz d'une voix brisée; je l'aime! » (Soixante ans de souvenirs.)
désarmé par sa souffrance. — Passons. J'aurais voulu laisser de côté ces traits; mais je n'en ai pas le droit: il faut montrer l'incroyable faiblesse de ce caractère d'homme. — D'homme? Non pas : de femme sans volonté, et livrée à ses nerfs *.
De tels êtres sont destinés au malheur. Quoi qu'ils puissent faire souffrir, on peut être sûr qu'ils se font souffrir mille fois davantage : ils ont un don qui leur est propre d'attirer, de recueillir, de savourer la douleur; ils n'en perdent pas une goutte. La vie se chargea d'en abreuver Berlioz; elle fut si dure, qu'il serait inique d'y ajouter la sévérité un peu hypocrite de l'histoire.
On a beaucoup chicané sur ses plaintes continuelles. Moi-même j'y trouvais naguère un manque de virilité, presque de dignité. U semble que Berlioz ait eu bien
1. D'une femme encore, ce besoin de vengeance, « superflu, qui lui est si nécessaire », comme il dit à son ami Hiiler, et qui, après lui avoir fait écrire la Symphonie Fantastique contre Henriette Smithson, lui fait écrire cette méchante fantaisie d'Euphonia contre Camille Moke, devenue Mme Pleyel. On serait aussi tenté de relever la difllculté qu'il a à ne pas enjoliver ou altérer la vérité, dans tout ce qu'il raconte, si ce n'était le fait de son imagination spirituelle et passionnée, beaucoup plus que de sa volonté, que je crois très loyale. L'anecdote de son ami Crispino, le jeune paysan de Tivoli, en est un exemple caractéristique. Berlioz écrit dans ses Mémoires (I, 229) : • Je lui avais fait présent de deux chemises, d'un pantalon et de trois superbes coups de pied au derrière un jour qu'il me manquait de respect. » Et, en note, il ajoute : • Ceci est un mensonge, et résulte de la tendance qu'ont toujours les artistes à écrire des phrases qu'ils croient à effet. Je n'ai jamais donné de coups de pied à Crispino. • Mais il se garde bien d'effacer sa phrase. Toutes ses petites hâbleries n'ont pas plus d'importance; elles ne sont pas faites pour tromper les autres, mais pour s'amuser soi-même. On a beaucoup exagéré les erreurs des Mémoires. Et, d'ailleurs, Berlioz a été le premier à avertir, dans sa préface, qu' • il ne dirait que ce qu'il lui plairait de dire -, et qu' • il n'écrivait pas là ses Confessions ». Qui songerait h le lui reprocher?
moins de raisons extérieures d'être malheureux, que
— je ne dis pas Beethoven — mais que Wagner, et bien d'autres, — mais que presque tous les grands hommes, passés, présents et futurs. A trente-cinq ans, il avait la gloire, et Paganini proclamait en lui l'héritier de Beethoven. Que voulait-il de plus? Il était discuté par la foule, dénigré par un Scudo et un Adolphe Adam, le théâtre s'ouvrait difficilement à lui : la belle affaire!
Mais un examen attentif des faits, comme celui auquel s'est livré M. Julien Tiersot, montre quelles furent la durelé et la médiocrité étouffante de cette vie. Les soucis matériels d'abord : A trente-six ans, « l'héritier de Beethoven » a des appointements fixes de 1 500 francs, comme conservateur adjoint à la Bibliothèque du Conservatoire, à peu près autant pour ses feuilletons des Débats, qui l'exaspèrent et Thumilient, — cette besogne qui fut une des croix de sa vie, parla contrainte qui lui était imposée de ne pas dire la vérité ^ Au total, 3 000 francs, tristement gagnés, avec lesquels il fait vivre un enfant et une femme, — « même deux », comme dit M. Tiersot.
— Il essaie de donner un festival à l'Opéra : résultat, 360 francs de déficit. Il organise un festival à l'Exposition de 1844 : on fait 32 000 francs de recette, il gagne 800 francs. Il donne la Damnation de Faast : personne ne vient, il est ruiné. La Russie le sauve; mais l'imprésario qui l'emmène en Angleterre fait faillite. Il est hanté par l'idée du loyer à payer, des notes de médecin. Vers la fin de sa vie, sa situation pécuniaire s'arrange un peu, et, un an avant sa mort, il dira ce mot affreux : < Je souffre tanti Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'aide quoi vivre ! »
Mais l'épisode le plus tragique est celui de la symphonie qu'il se refuse à écrire, à cause de sa misère. Je m'étonne
1. M^fDoires, II, 158 et suiv. La douleur poignante de cec»)apitre sera serilie de tout artiste.
que cette page^ qui termine ses Mémoires, ne soit pas pîus connue. On y touche au fond de la douleur humaine. Au moment oîi la santé de sa femme lui causait le plus de dépenses, une nuit, il lui vint l'idée d'une symphonie. Il avait dans la tête tout le premier morceau : un allegro en deux temps, en la mineur. Il se leva et allait l'écrire, quand il pensa :
Si je commence ce morceau, j'écrirai toute la symphonie ; elle sera considérable ; j'y passerai trois ou quatre mois, exclusivement. Je ne ferai plus de feuilletons, je ne gagnerai donc plus rien. Puis, quand ce sera fini, je ne pourrai résister à la tentation de la faire copier (soit 1000 à 1200 francs de dépenses), puis de la faire entendre. Je donnerai un concert dont la recette couvrira à peine la moitié des frais. Je perdrai ce que je n'ai pas; je manquerai du nécessaire pour la pauvre malade, et je n'aurai plus ni de quoi faire face à mes dépenses personnelles, ni de quoi payer la pension de mon fils sur le vaisseau où il doit monter prochainement.... Ces idées me donnèrent le frisson, et je jetai ma plume, en me disant : « Bah ! demain j'aurai oublié la symphonie! » La nuit suivante, j'entendais clairement Tallegro; il me semblait le voir écrit. J'étais plein d'une agitation fiévreuse, je chantais le thème, j'allais me lever... mais les réflexions de la veille me retinrent encore, je me raidis contre la tentation, je me cramponnai à l'espoir d'oublier. Enfin, je me rendormis, et le lendemain, au réveil, tout souvenir, en effet, avait disparu pour jamais *....
Cette page fait trembler. Un suicide est moins lamentable. Ni Beethoven, ni Wagner, n'ont souffert une pareille agonie. — Qu'aurait fait Wagner en pareille occasion? Il eût écrit, sans doute, — et il aurait eu raison. — Mais le pauvre Berlioz, qui était assez faible pour sacrifier son devoir ;'i l'amour, était, hélas! assez héroïque pour sacrifier son génie au devoir*.