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Tribune de Saint-Gervais, novembre

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et M. d'Indy tenaille piano. Je me souviendrai toujours de sa respectueuse attitude à l'égard du vieux musicien, de son attention studieuse à suivre ses indications : on eût dit un élève appliqué et docile ; et cela était touchant, de la part d'un jeune maître, consacré déjà par tant d'oeuvres : — le Chant de la cloche, Wallenstein, la Symphonie sur un thème montagnard^ — et peut-être plus connu, plus populaire alors que César Franck lui-même. Depuis, vingt ans ont passé : je continue de le voir comme je le vis ce soir-là; et, quoi qu'il arrive maintenant, son image restera toujours pour moi étroitement associée à celle du vieux grand artiste dominant, avec un sourire paternel, cette petite assemblée de fidèles.

Entre tous les traits de la belle nature morale de Franck, le plus remarquable était sa foi : elle devait frapper une époque artistique qui en était encore plus dépourvue que la nôtre. Et, par là. il agit aussi sur certains de ses disciples, les meilleurs, les plus près de son cœur, comme M. d'Indy. La pensée religieuse de ce dernier représente un peu la pensée de son maître. Mais peut-être n'est-ce pas sans la déformer légèrement, à son insu. Je ne sais si Franck était tout à fait semblable à l'image qu'on en trace aujourd'hui. Je ne veux pas apporter ici de souvenirs personnels. Je l'ai assez connu pour entrevoir la beauté lumineuse et candide de son âme, et pour l'aimer. Je l'ai trop peu connu pour oser formuler une opinion sur le secret de sa pensée. Mais de ceux qui eurent le bonheur d'être longtemps admis à son intimité, il s'en faut que les récits le représentent toujours comme un mystique fermé à l'esprit du temps. J'espère qu'un jour, tel d'entre eux, qui fut son ami, se décidera à publier certaines des conversations qu'il avait avec lui, et dont il me faisait part. Ce cœur très croyant était très libre. Sur sa foi religieuse, il ne saurait y avoir doute : c'était la base de sa vie; mais elle était chez lui bien plus un sentiment

qu'une doctrine (tout était sentiment chez Franck; presque rien n'était idée); elle ne gênait en rien sa pensée; il ne soumettait pas à cette règle ses jugements sur les œuvres ou les hommes; il eût été incapable d'organiser une histoire de l'art d'après l'Écriture Sainte. Ce grand catholique avait parfois une âme amoureusement païenne; il savait jouir sans remords du dilettantisme harmonieux de Renan et du néant sonore de Leconte de Liste. Rien ne limitait sa vaste sympathie. 11 ne se préoccupait guère de juger ce qu'il aimait; il n'avait pas besoin d'introduire de la lumière dans son cœur. Et peut-être avait-il raison. Peut-être y avait-il au fond de ce cœur plus d'éléments de trouble que ne l'a pu faire croire la sérénité vaillante de sa vie.

Sa foi même.... (Je sais combien il est périlleux d'interpréter les sentiments d'un musicien d'après sa musique; mais comment s'en dispenser, quand on nous représente, comme fait l'école de Franck, l'expression de l'âme comme l'unique raison d'être et le but de la musique?...) Sa foi, telle qu'elle s'exprime à travers sa musique, est-elle toute paix et tout calme, toujours^? J'en appelle à tous ceux à qui cette musique est si chère, parce qu'ils retrouvent un peu de leur mélancolie en elle. Qui n'a senti le drame secret enfermé parfois dans telles de ces phrases musicales, — ces courtes phrases hachées, si caractéristiques de Franck, qui s'élèvent dans une aspiration suppliante vers Dieu, et presque toujours retombent, meurtries, résignées, toutes baignées de larmes! Tout n'est pas lumière dans cette âme; la lumière n'en est que plus émouvante parce qu'elle brille, au loin.

1. Je parle des pages où il s'exprime librement, où il ne s'oblige pas à traduire en musique une situation dramatique que lui impose le poème, comme dans le beau morceau symphonique de Rédemption, où il peint le triomphe du Christ. Encore l'inquiétude et l'aiigoisso s'insiuuent-el!es même la.

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Dans un écartement de nuages, qui laisse Voir au-dessus des mers la céleste allégresse...

En cela, Franck me paraît bien différent de M. d'Indy. Il n'avait pas, comme lui, un besoin impérieux de clarté.

La clarté! c'est la marque de l'intelligence de M. d'Indy. Il n'y a point d'ombres en lui. Sa pensée et son art sont clairs comme son regard, qui donne tant de jeunesse à sa physionomie. C'est une nécessité pour lui de juger, d'ordonner, de classifier, d'unifier. Pas d'esprit plus français. On Ta souvent taxé de wagnérisme; et il est vrai qu'il a subi très fortement l'influence de Wagner. Mais, même quand elle est la plus apparente chez lui, cette influence n'est que superficielle : l'esprit est tout autre. Vous trouverez dans Fervaal quelques arbres de la forêt de Siegfried; mais la forêt n'est plus la même : des avenues y sont percées, le jour pénètre dans les cavernes du Nibelung.

Ce besoin de clarté est la loi principale de sa nature artistique. Et cela est d'autant plus remarquable que sa nature est loin d'être simple. Par le fait d'une large instruction musicale, d'un constant désir d'apprendre, elle s'est enrichie d'une quantité d'éléments divers et presque contradictoires. Il faut songer que M. d'Indy est un des musiciens qui connaissent le plus la musique étrangère ou passée; les formes nmsicales de tous les temps et de tous les pays flottent dans sa pensée; et il ne se décide pas tout à fait entre elles. Même en les réduisant à trois types principaux, qui lui semblent les modèles de la musique : « l'art décoratif des plain-chantistes, l'art architectural de l'époque palestrinienne, l'art expressif des grands Italiens du

xvii« siècle * », cet éclectisme n'essaie-t-il pas de concilier des arts difficilement conciliables? — Il faut songer de plus que M. d'Indy a été en relations directes, ou indirectes, avec les plus grandes personnalités musicales de notre temps, avec Wagner, Liszt, Brahms, César Franck, qu'il s'est laissé volontiers attirer par elles : car il n'est pas un de ces génies égoïstes qui portent en toutes choses la pensée de leur intérêt, de ces grands esprits carnassiers, qui ne voient rien, ne cherchent rien, ne goûtent rien, que pour s'en assimiler les énergies qui leur peuvent être utiles. Il se donne tout entier, heureux de rendre hommage à la grandeur des autres et de subir leur charme. Il parle quelque part « du besoin irrésistible de transformation » qui existe chez l'artiste 2. — Pour n'être pas submergé par cette richesse d'éléments et d'influences opposées, il faut une grande force de passion, ou de volonté, qui élimine, ou choisit et transforme. M. d'Indy n'élimine presque rien : il organise. Il a dans sa musique des qualités de chef d'armée : l'intelligence du but, la volonté patiente d'y atteindre, la parfaite connaissance des moyens dont il dispose, l'esprit d'ordre, et la maîtrise sur son œuvre et sur soi. Malgré la variété des matériaux qu'il emploie, l'ensemble est toujours clair. On lui ferait volontiers le reproche d'être trop clair : il simplifie trop, peut-être.

Rien ne fait mieux saisir sur le vif la personnalité de M. d'Indy que son dernier ouvrage dramatique. Si, dans tout ce qu'elle crée, elle se montre toujours avec franchise, nulle part elle n'est plus transparente que dans V Étranger ^.

La scène de VÉiranger est en France, aux bords de

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