d., septembre
3. L'Étranger y « action musicale en 2 actes », — poème et musique de M. Vincent d'Indy, — représentée pour la première fois, à Bruxelles, au théâtre de la Monnaie, le 7 janvier 1903.
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l'Océan, dont une introduction syrnphonique exprime le calme frémissant. Les marins reviennent au port; la pêche a été mauvaise. Seul, un d'entre eux, « un homme de quarante ans environ, l'air noble et triste », a été plus heureux que les autres. Ils l'envient et le soupçonnent vaguement de sorcellerit 11 tâche en vain de lier conversation avec eux; il offre en vain sa pêche à une famille misérable : ses avances sont repoussées, sa générosité suspectée. 11 est un étranger, — l'Étranger*. — Le soir vient, l'angélus sonne. De jeunes ouvrières sortent de l'atelier en chantant une jolie ronde populaire, que M. d'indy a recueillie dans sa province (il l'a notée dans ses Chansons populaires du Vivarais). Une des jeunes filles, Vita, qui, seule du village, est amie de l'Étranger, va près de lui, et lui parle. Ils se sentent attirés Tun vers l'autre par une secrète sympathie. Vita se confie naïvement à l'inconnu : ils s'aiment tous deux, sans se l'avouer. Mais l'Étranger résiste à son inclination : car Vita est jeune et fiancée; et il ne se reconnaît pas le droit de la sacrifier à lui. Froissée de la froideur qu'il lui témoigne, elle cherche à le blesser, et elle y réussit. 11 finit par se trahir. « Oui, il l'aime, et elle le savait bien. Mais, maintenant qu'il le lui a avoué, il ne la reverra plus, et il lui dit adieu. »
Tel est le premier acte. — Jusqu'à présent, il semble que nous soyons en présence d'un drame purement réaliste et humain : c'est l'histoire commune de l'homme qui fait le bien à des ingrats, et la triste tragédie de la vieillesse qui vient, sans refroidir un cœur qui ne peut
t. Il y a, dans le sujet, une certaine analogie avec le Feuersnot de M. Richard Strauss. Là aussi, le héros est un Étranger, qui est persécuté et traité de sorcier par une ville dont il est l'honneur. Mais le dénouement est tout autre; et la différence essentielle des deux tempéraments d'artistes s'y marque profondément. M. Vincent d'indy finit par le renoncement chrétien, et M. Richard Strauss par l'afllrmation orgueilleuse et joyeuse de la force.
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se résoudre à vieillir. Mais, déjà, la musique nous a mis sur nos gardes : nous avons été surpris du ton religieux de l'orchestre, quand parle l'Étranger. Il nous a même semblé reconnaître dans le thème principal une mélodie liturgique. Quelle énigme se cache là? Ne sommes-nous donc pas dans une campagne de France? Malgré la chanson populaire, et, de temps en temps, un souffle de la mer qui passe, il règne ici l'atmosphère de l'Église et de César Franck. Qu'est-ce donc que cet Étranger?
Il le dit au second acte : « Mon nom? Je n'en ai pas. Je suis Celui qui rêve. Je suis Celui qui aime. Aimant les pauvres et les inconsolés, rêvant le bonheur de tous les hommes frères, j'ai marché à travers bien des mondes. J'ai longtemps navigué, et sur toutes les mers. — Où donc t'avais-je vue avant de te connaître? Où donc? demandais-tu. Mais partout! Dans les lourds soleils d'Orient, dans les blancs océans du pôle.... Partout je t'ai trouvée, partout je t'ai aimée, car tu es la pure Beauté, car tu es l'immortel Amour! »
La phrase musicale s'expose non sans grandeur; elle est empreinte d'une foi calme et forte. Mais je regrette de me trouver 'en présence d'une entité, quand je m'intéressais à un homme. Je n'ai jamais compris l'intérêt de ce genre de symbolisme. A moins d'une sublimité d'invention métaphysique ou morale qui n'appartient guère qu'à un Gœthe ou à un Ibsen, je ne vois pas du tout ce que le symbolisme peut ajouter à la vie, et je vois très bien ce qu'il lui enlève. Mais c'est affaire de goût; et, en tous cas, il n'y a là rien qui doive nous surprendre outre mesure. Ce passage du réalisme au symbolisme est chose à laquelle on ne nous a que trop habitués au théâtre de musique, depuis Wagner.
Mais nous n'en restons pas là; et voici que nous quittons maintenant l'abstraction symbolique, pour entrer dans un domaine plus extraordinaire, et plus éloigné
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encore de la réalité. — On nous avait parlé, dès le commencement, d'une émeraude qui brillnit au bonnet de l'Étranger. L'émeraude entre à son tour en scène. « Elle brillait jadis à l'avant de la nef qui porta le Ressuscité, l'ami de Jésus notre maître, et sans barre, sans voile, sans rame, aborda sûrement au port des Phocéens. Par cette pierre de miracle, une volonté droite et pure peut s'imposer aux vents et à la mer. » Maintenant que l'Étranger s'est abandonné à la passion, et qu'il a démérité, il n'a plus aucun pouvoir sur le talisman : il le remet à Vita.
Alors commence une vraie scène de féerie. Vita se dresse vers la mer, et l'invoque, dans une incantation aux vocalises étranges et belles : « 0 mer! Sinistre mer aux colères charmeuses! 0 mer! Très douce mer aux caresses mortelles! Entends-moi! » Et la mer répond; elle chante. Des voix se mêlent à l'orchestre dans une symphonie qui grandit et qui gronde. Vita jure qu'elle ne sera qu'à l'Étranger. Elle élève au-dessus de sa tête l'émeraude qui rayonne de lueurs sinistres. — " « Reçois, mer, en gage du serment, la pierre sacrée, la sainte émeraude! Que nul ne puisse plus invoquer sa puissance, que nul n'éprouve plus sa vertu salvatrice! Mer jalouse, reprends ton bien, dernier présent de la fiancée! » — « D'un large geste, elle lance Témeraude dans les flots, qui se colorent soudainement en vert sombre sous le ciel plus noir. La surnaturelle lueur verte va en s'étendant peu à peujusqu'à la ligne d'horizon, et la mer s'émeut en une houle menaçante. • » Aussitôt le chant de la mer reprend, plus violent; l'orchestre mugit, et la tempête éclate.
Les barques rentrent en hâte. Une d'elles va se briser contre la côte. Le village est accouru pour voir le
1. Toutes ces citations du drnme, dont le style poétique est loin de valoir le style musical, sont extraites de la partition de l'Étranger.
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sinistre. Les marins refusent de s'exposer pour venir à l'aide des naufragés. Alors l'Étranger monte dans un canot; et Vita s'y jette avec lui. La rafale redouble. Une lame de fond gigantesque s'abat sur le môle, enveloppant la scène d'une éblouissante lueur verte. Tous reculent effrayés. Puis le silence se fait; et un vieux marin, ôtant son bonnet de laine, entonne le De Profundis, que la foule reprend....
On voit, par ce résumé, combien l'œuvre est hétérogène. Trois ou quatre mondes absolument différents y sont associés : le réalisme bourgeois des figures du fiancé et de la mère de Vita y voisine avec le symbolisme évangélique de l'Étranger, et avec la féerie de l'émeraude magique et des voix de l'Océan. Cette complexité, très sensible dans le poème, l'est plus encore dans la musique, où s'opère l'union d'arts et de pensées divers : art populaire, art religieux, art wagnérien, art franckiste, avec une note de réalisme familier, qui se rapproche du style bouffe italien, et un sentiment descriptif, qui est personnel. Ce qui ajoute encore à cette impression, c'est la rapidité de l'action, en deux actes très courts. Les transitions sont extrêmement brusques. En un instant, on est transporté du monde vivant dans le monde des idées abstraites, puis de celui-ci dans le monde de la foi, et de ce troisième dans le monde des contes de fées. Cependant l'œuvre est, musicalement, claire. Plus l'esprit de M. d'Indy s'enrichit d'éléments complexes, plus il a le désir de les ramener à l'unité ; tâche difficile, et qui même n'est possible qu'en les réduisant à leur expression la plus simple, à leur essence la plus générale, et, par suite, en les privant de la saveur de leur individualité. M. d'Indy met sur l'enclume des styles et des pensées divers; il les forge avec vigueur. Il est naturel qu'on y sente, çà et là, la marque du marteau, l'empreinte de la volonté. La volonté fait l'unité dans l'œuvre.
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Peut-être la fait-elle parfois dans l'esprit même de M. d'indy. Je n'en veux indiquer qu'un trait assez curieux, parce qu'il me paraît d'un intérêt artistique général. M. d'indy écrit lui-même les poèmes de ses « actions musicales ». L'exemple de Wagner a été contagieux. On a vu les dangers que la dualité des auteurs causait à l'harmonie de l'œuvre : on a cru y parer eu écrivant soi-même paroles et musique. Mais on ne s'est pas aperçu que, dans un même artiste, il y a dualité entre ses facultés poétiques et ses facultés musicales. Un homme n'est pas du tout le même dans son art personnel et dans les autres arts : je ne parle pas seulement de son habileté technique, mais même de son esprit. Delacroix, peintre romantique, était en littérature un classique. Nous avons tous connu des artistes révolutionnaires en leur métier, qui restaient des conservateurs arriérés dans leurs jugements sur les autres arts.... Cette dualité existe, jusqu'à un certain point, entre M. d'indy poète et M. d'indy musicien. La raison s'entend-elle toujours chez lui avec le cœur*? Certes, sa nature est trop aristocratique pour que le désaccord se montre au grand jour. Le cœur obéit à la raison, ou s'arrange avec elle pour sembler respecter son autorité et sauver les apparences. La raison, représentée ici par le poète, veut une action simple, réaliste, logique, avec un enseignement moral et même religieux. Le sentiment, représenté par le musicien, est romantique; et, s'il s'écoutait tout à fait, il irait, de préférence, à tout autre sujet qui autoriserait davantage l'emploi de ses qualités
1. Déjà, dans sa critique, son sentiment ne souscrit pas toujours aux décisions de son esprit. Son esprit proscrit la Renaissance, et son goiil lui rend chers les grands peintres de la Renaissance florentine, ou les musiciens (hi xvi' siècle. Il ne se tire d'affaire que grâce h d'extraordinaires compromis, en baptisant gothiques Ghirlandojo et Filippo Lippi, ou en décrétant que la Renaissance ne commence, en musique, qu'au xvti* «iéclel (Cours de Composition, pp. 214 et 216.)
pittoresques, à la symphonie descriptive, et, au besoin même, à l'ancien opéra.
Pour moi, je suis avec le sentiment et je trouve qu'il a raison contre la raison même. Je ne vois rien de plus personnel dans la musique de M. d'indy que l'art du paysage musical. Telle page de Fervaal évoque les sommets de montagnes, couverts de forêts de pins, où traînent d'épais brouillards * ; — telle page de VÉtranger, les lueurs fantastiques qui s'allument sur la mer où couve la tempête 2. Je souhaiterais de voir M. d'indy s'abandonner librement, en dépit des théories, à ce lyrisme descriptif où il excelle, ou du moins chercher une inspiration dans un de ces sujets où sa foi et son imagination seraient satisfaites, comme un des beaux épisodes de la Légende dorée; et pourquoi pas celui-là même, dont l'Etranger rappelle le souvenir : le poétique voyage de la Madeleine en Provence? — Mais il y a quelque sottise à souhaiter qu'un artiste fasse autre chose que ce qu'il fait : il en est le meilleur juge.
Je ne dois pas oublier, dans ce portrait rapide, une des faces les plus nobles de ce généreux talent : ses qualités d'éducateur musical. Tout destinait M. d'indy à ce rôle. Par sa science, par l'ordre et la clarté de son intelligence, il devait être un parfait professeur de composition. Toutes ses règles pour penser et pour écrire sont d'une justesse irréprochable. Je renvoie à ses analyses d'une phrase mélodique, ou d'une période