‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 49 sur 80 · Cours de Composition, p · texte numérisé non relu

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autres son travail et son temps. Franck donnait des leçons pour vivre. M. d'Indy en donne pour le plaisir d'instruire, de servir son art, et d'aider les artistes. Il dirige des écoles, accepte, recherche presque les travaux les plus ingrats, mais les plus nécessaires, de l'enseignement. Ou bien il s'applique pieusement à l'étude du passé, à la résurrection de quelque vieux maître. Il semble qu'il trouve tant de joie à ouvrir une jeune intelligence au sens de la musique, ou à réparer les injustices de l'histoire envers un grand musicien oublié, qu'il s'oublie presque lui-même. A quelle œuvre, à quel travailleur, dignes d'intérêt, ou lui paraissant l'être, a-t-il jamais refusé ses conseils et son aide? J'ai moi-même éprouvé sa bonté, et je lui en garde une sincère gratitude.

Ce dévouement et cette foi n'auront pas été en vain. Le nom de M. d'Indy sera associé dans l'histoire non seulement à de beaux ouvrages, mais à de grandes œuvres : à la Société nationale de Musique, qu'il préside, — à la Schola Cantorum, qu'il a fondée avec Charles Bordes, et qu'il dirige, — à la jeune école musicale française, à cette pléiade d'artistes savants et novateurs, dont il est, en quelque sorte, le frère aîné, qui les a soutenus de son exemple et de son aide, durant les premières années, les plus dures de la lutte, — à tout ce mouvement musical enfin, qui travaille le monde, depuis la mort de 'Wagner et de Franck, à cette résurrection de l'art du moyen âge et de la Renaissance, — à tout le renouveau de la musique européenne.... De cette évolution artistique M. d'Indy a été chez nous le principal représentant. Par son action, son exemple, ou son esprit, il fut un des premiers éducateurs musicaux de la France actuelle. Il a plus fait, pour le progrès de notre musique, que tout l'enseignement olïicicl des Conservatoires. Un jour viendra où, malgré toutes les résistances, par la seule force des choses, un tel homme

prendra la place qui lui appartient à la tête de notre organisation musicale française.

J'ai essayé de dégager la caractéristique de M. d'Indy, et j'ai cru la trouver dans la foi et dans l'action. Je ne me dissimule pas les erreurs inévitables d'un pareil essai. Il est si difficile de juger une personnalité, surtout en pleine vie, au milieu de son développement! Tout homme est une énigme, non seulement pour les autres, mais pour lui. Il y a une grande présomption à prétendre connaître qui ne se connaît pas tout à fait soimême. Et pourtant, l'on ne peut se dispenser de juger : c'est une nécessité, pour vivre. Aucun de ceux que nous voyons, aucun de ceux que nous connaissons, ou que nous disons connaître, aucun de nos amis, de ceux que nous aimons, n'est tel que nous le voyons; souvent, il ne ressemble en rien à l'image que nous en avons : nous marchons au milieu des fantômes de notre cœur. Il faut juger pourtant, il faut construire, il faut créer, si nous ne voulons pas nous dissoudre dans l'inertie. Mieux vaut Terreur que le doute, — pourvu qu'elle soit de bonne foi.. L'essentiel est de dire ce qu'on sent et ce qu'on croit. Que M. d'Indy m'excuse, si je me suis trompé. Qu'il ne voie dans ces pages qu'un effort sincère pour le comprendre, et une grande sympathie pour sa personne, et même pour ses idées, que, d'ailleurs, je ne partage point. Mais j'ai toujours pensé que les opinions étaient de peu de prix dans la vie, et que seul importait l'homme. La liberté d'esprit est le plus grand des bonheurs; il faut plaindre ceux qui ne la connaissent point. Il y a une douceur secrète à rendre hommage à de belles croyances, qui ne sont pas les nôtres.

L'auteur de Heldenleben n'est plus un inconnu pour les Parisiens. Chaque année, nous voyons reparaître, au pupître de chef d'orchestre, chez Colonne ou chez Chevillard, sa silhouette haute et maigre, aux gestes saccadés et impérieux, sa figure pâle, un peu fiévreuse, les yeux singulièrement clairs, vagues et fixes à la fois, une bouche d'enfant, la moustache d'un blond presque blanc, des cheveux frisottants, formant une couronne au-dessus des tempes dégarnies, le front rond et gonflé.

Je voudrais esquisser ici l'étrange et dominatrice personnalité de celui que l'on considère en Allemagne comme l'héritier du génie de Wagner, — celui qui a eu la double audace de récrire, après Beethoven, une Symphonie Héroïque, et de s'en représenter comme le héros.

Richard Strauss a quarante-quatre ans. Il est né à Munich, le li juin 1864. Son père, virtuose renommé, était premier cor à l'orchestre royal. Sa mère était fille du brasseur Pschorr. Il fut élevé au milieu de la musique; dès quatre ans, il jouait du piano, et, dès six, il composait de petites danses, des Lieder^ des sonates, et

même des ouvertures pour orchestre. Il se peut que cette extrême précocité artistique n'ait pas été sans influence sur le caractère fiévreux de son talent, qu'elle ait tendu ses nerfs à l'excès, donné à son esprit une surexcitation un peu morbide. Depuis lors, il n'a cessé de produire. Au gymnase, il composait des chœurs pour des tragédies de Sophocle. En 1881, Hermann Lévi fait exécuter à son orchestre une symphonie du jeune collégien. A l'Université, il passe son temps à écrire de la musique instrumentale. Bûlow et Radecke le font jouer à Berlin, et Bûlow, qui se prend d'affection pour lui, l'appelle, en 1885, à Meiningen comme Musikdirector, De 1886.. à 1889, il passe, avec le même titre, au Hoftheaterde Munich. De 1889 à 1894, il est Kapellmeister au Hoftheater de Weimar. Il revient à Munich en 1894, comme Hof kapellmeister, et y succède, en 1897, à Hermann Lévi. Enfin, il laisse Munich pour Berlin, où il dirige à présent l'orchestre de l'Opéra royal.

Deux faits sont particulièrement à retenir dans cette vie : l'influence d'un homme à qui il a témoigné une reconnaissance profonde : Alexandre Ritter; et ses voyages dans le Midi. — C'est en 1885 qu'il fit la connaissance de Ritter. Ce musicien, inconnu en France, et mort depuis quelques années, était neveu de Wagner; il a écrit deux opéras renommés : Fauler Hans^ et Wem die Krone? et il est le premier, d'après Strauss, qui ait introduit dans le Lied le système wagnérien. Il est souvent question de lui dans la correspondance de Bûlow et de Liszt. « Avant de l'avoir vu, dit Strauss, j'avais été élevé dans une discipline strictement classique; je m'étais nourri exclusivement de Haydn, Mozart et Beethoven, et je venais de passer par Mendelssohn, Chopin, Schuraann et Brahms. C'est à Ritter seul que je dois d'avoir compris Liszt et Wagner; c'est lui qui m'a montré l'importance, dans l'histoire de l'art, des écrits et des œuvres de ces deux maîtres. C'est lui

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qui, par des années de leçons et d'affectueux conseils, a fait de moi un musicien de l'avenir (Zakanftsmasiker), et m'a mis sur le chemin, oii je puis maintenant marcher indépendant et seul. C'est encore lui qui m'initia aux pensées de Schopenhauer. »

La seconde influence, celle du Midi, qui semble avoir laissé en lui une trace ineffaçable, date d'avril 1886. Alors il visita Rome et Naples pour la première fois, et en revint avec une fantaisie symphonique, intitulée : Aus Italien. Au printemps de 1892, à la suite d'une pneumonie aiguë, il fît un long voyage d'un an et demi, en Grèce, en Egypte et en Sicile. La sérénité de ces pays bienheureux l'a rempli d'un éternel regret. Depuis, le Nord lui pèse, « l'horrible gris sur gris du nord, les idées fantômes sans soleil * ». Quand je le vis à Charlottenburg, un jour d'avril glacé, il me dit en soupirant qu'il ne pouvait rien composer en hiver; il a la nostalgie de la lumière italienne. Cette nostalgie a pénétré sa musique, où se sent à la fois une des âmes les plus tourmentées de la profonde Allemagne, et une aspiration continuelle vers les couleurs, les rythmes, le rire, la joie du Midi. Comme le musicien rêvé par Nietzsche-, il semble « qu'il ait dans les oreilles le prélude d'une musique plus profonde, plus puissante, peut-être plus méchante et plus mystérieuse, d'une musique supra-allemande, qui, à l'aspect de la mer bleue et voluptueuse et de la clarté du ciel méditerranéen, ne s'évanouisse, ne pâlisse et ne se ternisse point, — d'une musique supra-européenne qui garderait son droit à vivre, même devant les bruns couchers de soleil

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