‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 50 sur 80 · Nietzsche · texte numérisé non relu

Nietzsche

2. Id. — Par delà le bien et le mal, 1886, xvi, 255. Trad. H. Albert. — Que l'on m'excuse de commenter cette étude avec la pensée de Nietzsche, qui s'est reflétée constamment chez Strauss, et jette une lumière si aipuë sur l'àme de l'Allemand moderne.

au désert, dont l'âme serait parente des palmiers, et qui saurait demeurer et se mouvoir parmi les grands fauves, beaux et solitaires; — une musique dont le charme singulier consisterait à ne rien savoir ni du bien ni du mal. De temps en temps seulement passerait sur elle une nostalgie de matelot, des ombres dorées et de molles faiblesses; elle verrait fuir vers elle, venues des grands lointains, les mille teintes du couchant d'un monde moral devenu presque incompréhensible, et serait assez hospitalière et assez profonde pour recevoir ces fugitifs attardés. >> — Mais toujours le Nord, la mélancolie du Nord, et « toutes les tristesses de la populace », les angoisses morales, la pensée de la mort, la tyrannie de la vie, viennent peser de nouveau sur cette âme affamée de lumière, et l'obliger aux méditations fiévreuses et aux âpres combats. Et, sans doute, il est mieux qu'il en soit ainsi.

Richard Strauss est à la fois un poète et un musicien. Ces deux natures coexistent en lui, et chacune tend à dominer l'autre. L'équilibre est souvent rompu; mais quand la volonté réussit à le maintenir, l'union de ces deux forces, lancées vers le même but, produit des effets d'une intensité qu'on ne connaissait plus depuis Wagner. L'une et l'autre ont leur source dans une pensée héroïque, que j'estime plus rare encore que le talent poétique ou musical. Il y a d'autres grands musiciens en Europe; mais celui-ci est de plus un créateur de héros.

Qui dit héros, dit drame. Le drame est partout chez Strauss, même dans celles de ses œuvres qui semblent le moins faites pour le contenir : dans certains de ses Lieder, dans sa musique pure. Il éclate dans ses poèmes

«ymphoniques, qui sont la partie la plus importante de son çeuvre. Ces poèmes sont : Wanderers Sturmli^ (1885), Aus Italien (1886), Macbeth (1887), Don Jaan (1888), Todund Verklàrang (1889), Guntram (1892-93), Till Eulenspiegel {\Sn), Also sprach Zara^/iiw/rd (1895), Don Quixote (1897), et Heldenfe6en(1898)*.

Je n'insisterai pas sur les quatre premiers, où s© forment l'esprit et la manière de l'artiste. Wanderers Starmlied (Chant du voyageur pendant la tempête, op. 14) est un sextuor vocal avec orchestre, sur un poème de Gœthe. Écrit avant que Strauss connût Ritter, il est construit à la façon de Brahms, avec une science et un recueillement un peu convenus. Aus Italien (op. 16) peint avec exubérance les impressions faites par la campagne romaine, par les ruines de Rome, par les rivages de Sorrente, et par la vie populaire en Italie. Macbeth (op. 23) inaugure, sans beaucoup d'éclat, la série des transpositions musicales de sujets poétiques. Don Juan (op. 20), très supérieur, traduit avec une ardeur boursouflée, le poème de Lenau, et la romantique folie du héros qui rêve d'étreindre toute la jouissance humaine, et meurt vaincu et désespéré.

Tod and Verklàrang (Mort et Transfiguration, op. 2i '^) marque un progrès considérable dans la pensée et dans le style. C'est encore aujourd'hui une des œuvres les plus émouvantes de Strauss, et c'est celle qui est construite avec la plus noble unité. Elle est précédée d'un poème d'Alexandre Ritter, que je résume librement.

Dans une misérable chambre, éclairée par une veilleuse, un malade gît sur son lit. La mort approche au milieu du silence plein d'épouvante. Le malheureux rêve

1. Cet article a été écrit en 1899. Depuis, a paru la Sinfonia Domestica (1903). Nous en rendons compte dans un des chapitres suivants : Musique française et musique allemande.

2. Composé en 1889, exécuté pour la première fois à Eisenach, en 1890.

de temps en temps, et s'apaise dans ses souvenirs. Sa vie repasse devant ses yeux ; son enfance innocente, sa jeunesse heureuse, les combats de l'âge mûr, ses efforts pour atteindre le but sublime de ses désirs, qui lui échappe toujours. Il continue de le poursuivre et croit enfin l'étreindre; mais la mort l'arrête d'un ; « Halte! » de tonnerre. Il lutte désespérément et s'acharne, même dans l'agonie, à réaliser son rêve ; mais le marteau de la mort brise son corps, et la nuit s'étend sur ses yeux. Alors résonne dans le ciel la parole de salut à laquelle il aspirait vainement sur la terre : Rédemption, Transfiguration.

Les amis de Richard Strauss ont vivement protesté contre l'orthodoxie de ce dénouement, et Seidl*, Jorissenne ', Wilhelm Mauke ^ prétendent que le sujet est plus haut : c'est l'éternelle souffrance de l'âme combattant ses démons intérieurs, et sa délivrance, au sein de l'art. Je n'entrerai pas dans la querelle, tout en croyant que ce symbolisme banal et glacé a beaucoup moins d'intérêt que la lutte contre la mort, que l'on sent à toutes les lignes de l'œuvre. OEuvre relativement classique, et d'un sentiment large et majestueux, presque beethovénien. Le réalisme du sujet : les hallucinations du mourant, les tremblements de la fièvre, le battement du sang dans les artères, l'agonie désespérée, sont transfigurés par la pureté de la forme. C'est du réalisme à la façon de la Symphonie en ut mineur, et des dialogues de Beethoven avecle Destin. Supprimez tout programme, et la symphonie reste claire et poignante, par l'unité de son émotion intérieure. Pour beaucoup de musiciens en Allemagne, Tod und Verklârung est resté le sommet de l'œuvre de Strauss. Je suis loin de le croire. L'art du musicien a pris, par la

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