Lettre à Hugo Faisst. 21 juin
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un désert, avec de l'eau, des sauterelles et du miel sauvage, mais dans une compagnie joyeuse, originale, parmi les tintements de guitares, les soupirs d'amour, les clairs de lune, etc., etc., bref, dans un opéra-comique, un opéracomique tout à fait ordinaire, sans le lugubre spectre libérateur d'un philosophe schopenhauérisant à rarrière-plan *.
Après avoir demandé des poèmes d'opéra au monde entier, aux poètes anciens et modernes, à Shakespeare, à son ami Liliencron 2, après avoir tenté d'en écrire un , lui-même, ilfînitparprendreceluiquemadameRosa Mayreder tira d'une nouvelle espagnole de Don Pedro de Alarcon : ce fut le Corregidor, qui, après avoir été refusé par d'autres théâtres, fut joué, en juin 1896, à Mannheim. L'œuvre eut peu de succès, malgré ses qualités musicales : la faiblesse du livret avait contribué à l'échec.
L'essen,tiel était que le génie créateur fût revenu. En avril 1896, Wolf écrivit d'un trait les 22 Lieder du second volume de Vltalienisches Liederbuch. A Noël, son ami MûUer lui envoya les poésies de Michel-Ange, traduites en allemand par Walter Robert-Toruow; et Wolf, bouleversé d'émotion, projeta aussitôt de leur consacrer tout un volume de Lieder. En 1897, il composa les trois premières de ces mélodies. En niOme temps, il s'occupait d'un opéra nouveau : Manuel Venegns^ poème de Morilz Hœrnes, d'après Alarcon. Il semblait plein de force, de joie, de confiance dans sa vigueur ressuscitée. Mùiler lui parlant, en 1890. de la fin prématurée de Schubert, Wolf lui répondit : « On n'est pas enlevé avant d'avoir dit ce qu'on avait à dire ».
Il travaillait furieusement, « comme une machine à
i. Lettre à Grohe, 28 juin 1800.
2. Dellev von Liliencron lui avait ofTert un iujel américain. • Mais, malgré mon admiration pour Bufralo-Bill et sa sucielé mal lavée, — avait répondu ironiquement Wolf, — je préfère le sol natal et ceux qui «avent apprécier le» avantages du savon. •
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vapeur », disait-il lui-même. En septembre 1897, il se jeta dans la composition de Manuel Venegas. Nul repos. A peine le temps de prendre la nourriture indispensable. En quatorze jours, il écrivit cinquante pages de la partition pour piano, ~ tous les motifs pour Tensemble de l'œuvre, et la moitié du premier acte.
Alors, la folie vint. Le 20 septembre 1897, il fut terrassé, en plein travail, au milieu du grand récit de Manuel Venegas, au premier acte.
11 fut conduit dans la maison de santé du docteur Svetlin, à Vienne, et il y resta jusqu'en janvier 1898. Par bonheur, il avait trouvé des amitiés dévouées, qui prirent soin de lui, suppléant à l'indifférence générale. Ce n'était pas ce qu'il avait gagné lui-même qui eût pu lui permettre de mourir en paix. Quand l'éditeur Schott lui avait envoyé, en octobre 1895, ses honoraires pour les éditions des Lieder de Môrike, de Gœthe, d'Eichendorff, de Keller, des poésies espagnoles, et du premier volume des poésies italiennes, leur total s'élevait, pour cinq ans, à 86 marks 35 pfennigs! Et Schott îijoutait tranquillement qu'il n'eût pas compté sur un résultat aussi favorable. Ce furent donc les amis de Wolf, et surtout Hugo Faisst, qui, après lui avoir permis, par leurs générosités discrètes, le plus souvent cachées, de ne pas succomber à la misère, épargnèrent à sa fin l'horreur de l'abandon dans le dénuement total.
Il avait recouvré la raison. On lui fit faire un voyage à Trieste et dans le Veneto, en février 1898, pour achever sa guérison, et pour l'empêcher de penser au travail. Précautions superflues.
Il écrit à Hugo Faisst :
Tu n'as pas besoin de te faire des soucis et de craindre que je ne me surmène. Un vrai dégoût du travail s'est emparé de moi, et il me semble que je ne pourrai jamais
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plus écrire une note. Mon opéra inachevé ne m'attire plus. En général, toute musique m'est odieuse. C'est à cela que sont arrivés mes amis bien intentionnés! Comment je m'arrangerai de cet état, c'est pour moi une énigme.... Ah! vous, bienheureux Souabes! quelles gens dignes d'envie vous êtes!... Salue pour moi ton beau pays et sois chaudement embrassé par ton malheureux et désemparé Hugo Wolf.
Cependant, revenu à Vienne, il sembla se rétablir. Il reprit en apparence sa santé, sa gaieté. Seulement, à son propre étonuement, il était devenu « un homme tranquille, posé, silencieux, qui voulait de plus en plus rester seuP ». Il ne composait plus; mais il revoyait ses Lieder de Michel-Ange, et il les publiait. 11 faisait des projets pour l'hiver, il se réjouissait de le passer à la campagne, près de Gmunden, « dans une retraite absolue, sans être troublé par rien, uniquement pour son art 2 ». Sa dernière lettre à Faisst dit :
Je suis tout à fait guéri, je n'ai plus besoin d'aucune cure. Tu en aurais plus besoin que moi *.
Vint un nouvel accès de folie. Et, cette fois, ce Hit fini.
Dans l'automne de 1898, Wolf fut transporté à une maison de fous, à Vienne. Il put d'abord y recevoir quelques visites, et faire un peu de musique à quatre mains avec le directeur de l'établissement, qui était musicien et admirait les œuvres de Wolf. Il put même, au printemps, faire quelques promenades au dehors, avec ses amis et un gardien. Mais il commençait à ne plus reconnaître les choses, les gens, ni lui-même. « Oui, disait-il, en soupirant, si j'étais Hugo Wolf!... »