I. M. Maurice Bouchor raconte cette anecdote typique
« Le chef d'une bonne chorale d'hommes, que j'avais priée d'exécuter un chœur de Hœndel, y mettait je ne sais quoi de mou et d'indécis; je lui en glissai timidement l'observation, en essayant de faire ressortir ce qu'il y a de franchise et de carrure dans l'idée musicale : — « Ah! très bien, me dit-il, si c'est ça que vous voulez,, c'est facile; je craignais que ce ne fût trop populaire ». {Poème de la Vie Humaine. Introduction à la deuxième série, 1905.)
A rapprocher de cet autre mot, d'une professeur de chant dans une école primaire supérieure de Paris :
« La mélodie populaire, c'est bon pour la province. » (Cité par Bouchor : lulroductioa à la première série du Poème, 1902.)
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les approprie comme sa |)i()pic invention *. » Cette prédiction s'est déjà à peu près réalisée. Les chants de M. Boucher sont maintenant la propriété de tout le peuple de France.
L'auteur ne se contenta point d'être le poète du chant populaire : il en fut l'apôtre. Avec une ardeur inlassable, il lit, depuis douze ans, le tour de toutes les Écoles Normales de France, revenant plusieurs fois dans celles où il trouvait de bons éléments vocaux. Dans toutes, il fit exécuter ses chants, à l'unisson, ou à deux ou trois parties, réunissant souvent les deux Écoles Normales de la ville : garçons et filles. Son ambition croissant avec les succès obtenus, il joignit peu à peu aux mélodies populaires ^ des morceaux de musique classique. Pour les mieux faire pénétrer daiis les milieux scolaires et populaire? , il changea les paroles existantes, en s'attachant toujours à trouver l'expression morale et poétique qui traduisît le plus exactement l'émotion musicale ^. Il
1. Rapport sur les manuscrits rôservés pnr la Commission. (Supplément à la Correspondance générale de l'Instruction fjrimaire, 15 décembre 1894.)
2. Trois séries de ces Chants populaires pour les Écoles ont déjà paru.
3. Je réserve mon opinion artistique sur ce démarquage des paroles d'un ctiant. En principe, je le condamne absolument. Mais, en fait, il s'agissait d'être ou de ne pas être. Primum vivere, deinde philosofihari. Étant donné que les musiciens contemporains de quelque valeur se désintéressaient totalement de l'honneur d'écrire des ibantspour le peuple, — si Ton voulait que le peuple chantAt, on n'avait pas le ctioix : il fallait bien avoir recours aux musiciens d'autrefois; et môme là, le choix était restreint; la France d'autrefois, comme celle d'aujourd'hui, fournit très peu de musiciens ayant eu le sens d'un grand art populaire. Celui de tous qui peut-»Hre en fut le plus près — Berlioz — n'est i)as encore dans le domaine public; et l'on ne pouvait par conséquent \e servir de ses chants. Il est bien curieux, et assez triste, «|ue ;ur 80 morceaux choisis par M. Bouchor, il n'y en ail que 9 qui loient français. — (Encore, dans ce nombre, sont comptés comme /rançAis les Italiens Lully et Cherubiui.) — M. Bouchor a dû n'adresser presque exclusivement aux maîtres allemands clas-
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en arriva à développer et grouper en un Poème de la Vie humaine » quatre-vingts poésies — grandes odes ou chansons — sur des airs et des chœurs classiques, — vaste répertoire des joies et des douleurs populaires pour toutes les heures importantes de la vie familiale et de là vie publique. Chez les peuples qui ont une longue tradition musicale, comme l'Allemagne, la musique est le véhicule des paroles, elle les imprime dans le cœur. Mais, dans le cas présent, ce sont bien souvent les paroles qui auront fait entrer la musique de Haendel el de Beethoven dans Tesprit des écoliers français. L'essentiel, c'est qu'elle y entre, et que dès à présent on entend des Écoles Normales de province exécuter des chœurs de Fidelio, du Messie, du Faust de Schumann, ou
siques, et, eu général, ses choix ont été heureux. Avec uu tact sûr, il a été de préférence aux génies populaires, comme Hœndel et Beethoven. — Pouvait-il conserver les paroles? De toute façon, il fallait hien les traduire. Quant aux sujets, si téméraire qu'il soit de changer l'attribution d'un chef-d'œuvre musical, il est certain que les adaptations intellectuelles de M. Bouchor auront pour résultat d'eufoncer dans la mémoire du peuple de France et de mêler à sa vie d'admirables pensées de Hœndel, de Schubert, de Mozart ou de Beethoven, qui, sans cela, n'auraient fait que l'eftleurer dans des concerts. Cela suffit à lui donner raison. Que le peuple de France s'enrichisse donc des trésors musicaux de l'Allemagne, en attendant qu'il crée sa propre musique ! Ce sont là conquêtes pacifiques, dont notre art est coutumier. « Là doncques. François, comme disait Du Bellay, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine : et des serves dépouilles d'elle (comme vous avez fait plus d'une fois) ornez vos temples et autels.... »
Au reste, remarquons que les maîtres allemands du xviii* siècle, dont M. Bouchor démarque les morceaux, ne se gênaient pas pour les démarquer eux-mêmes, et qu'en faisant de la Berceuse de VOratorio de Noël une Sainte famille humaine^ M. Bouchor est encore beaucoup plus respectueux des intentions musicales de J.-S. Bach que J.-S. Bach lui-même, qui en avait fait un Dialogue d'Hercule et de la Volupté.
1. Paru en quatre séries : I. De la naissance au mariage; — II. La Cité; — III. De Vâge viril jusqu'à la mort: — IV. L'Idéal (I9CKM90G).
décantâtes de J.S.Bach •. De ce résultat si remarquable, et que personne n'eût cru possible, il y a vingt ans, l'honneur presque tout entier appartient à M. Maurice Bouchor '.
L'effort de M. Bouchor a été le plus fécond et le plus vaste, mais non le seul, qui soit dû à l'initiative individuelle. Il y a eu, depuis dix à vingt ans, à Paris, dans la banlieue parisienne, dans la province française, si longtemps endormie, un nombre considérable de bonnes volontés, se dévouant, avec une foi et une ardeur touchantes, à cette œuvre d'éducation musicale. Bien souvent, ces bonnes volontés, trop isolées, se sont brisées
1. Le dernier chœur de Fidelio a été récemment chanté par 170 normaheos de Douai; — un grand chœur du Messie, par les Ecoles Normales d'Angoulème et de Valence: — une grande scène chorale de la dernière partie du Faust de Schumann, par les deux Écoles Normales de Limoges. — A Valence, chaque année, ces auditions ont lieu au théâtre, devant un public de 800 à 1 000 instituteurs et institutrices.
En dehors des Écoles Normales, il s'est formé un certain nombre de chorales d'instituteurs et d'institutrices, surtout dans le Nord, — à Lille, au Quesnoy. — Çà et la, il y a aussi quelques chorales ouvrières, et des coopératives formant des pupilles, (}ui ont leurs chorales, comme la Fraternelle de Sainl-Quentiu.
D'une façon générale, on peut dire quo la cnitipagne de Maurice Bouchor a surtout réussi dans quelques dépaiiements (comme l'Aisne et la Drôrae), où le terrain avait été préi)aré par l'inspecteur d'Académie. Malheureusement, dans beaucoup d'endroits, elle se heurte à une vive résistance de la part des professeurs de musique, qui ne j)euvent admettre cette faton toute mnémotechnique d'apprendre des poésies en musirjue, sans aucune notion du solfège, ni de la science musicale. Et il est bien évident que cette méthode serait fort défectueuse, s'il s'agissait de former des musiciens. Mais il s'agit de former des hommes qui aient de la musique en eux. Que les jiiusiciens ne fassent j>as les dégoûtés! C'est de cetle bonne terre que sortiront, un jour, des musiciens plus grands, j'espère, et plus humains que ceux d'auourd'hui. dont l'art est sans racines dans le cœur de la patrie.
2. II ne faut pas oublier M. Bourgault-Ducoudray, qui fut un précurseur, avec ses Chants de Fnntenay, ses recueils pour le» Ecoles Normales.
contre Tapathie environnante; mais bien souvent aussi elles ont allumé autour d'elles de petits foyers de compréhension et d'amour artistiques, qui ne demandaient qu'à flamber; et il est bien rare que même les moins heureuses n'aient pas réussi à semer quelques étincelles, qui couvent dans les âmes *.
A la suite de ces efforts individuels, l'État flnit par prendre part à ce mouvement d'éducation, dont il s'était si longtemps désintéressé 2. Il découvrit, à son tour, la valeur éducatrice du chant. Une épreuve musicale fut rétablie aux examens du Brevet supérieur ^ : ce qui obligea à prendre plus au sérieux l'étude du solfège dans les Écoles Normales. En 1903, on chercha enfin à organiser l'enseignement de la musique dans les lycées et les collèges, d'une façon plus rationnelle qu'il n'existait jusque-là *. En 1904, après des rapports de M. Saint- Saëns et de M. Bourgault-Ducoudray, pour organiser le chant collectif en le reliant aux matières du programme d'enseignement *, on fonda à Paris une École gratuite
1. Il faudrait citer, notamment, ces petits groupements de jeunes intellectuels — élèves des Facultés ou des grandes bcoies — qui se dévouent, en ce moment, à l'instruction, à la fois morale et musicale, du peuple. Telle, cette Manécanterie des petits chanteurs de la Croix de bois, qui, depuis moins d'un an, a formé à Vaiig-irardune petite maîtrise d'enfants du peuple, allant chanter, d'église en église, dans les paroisses pauvres, la musique palestrinienne et grégorienne.
2. Faut-il rappeler cet article malencontreux de la loi du 15 mars 1850 : • L'enseignement primaire peut comprendre en outre le chant ».
3. Par décret du 4 août 1905. En même temps, on publiait un programme et des directions pédagogiques. On insistait sur l'importance de la dictée musicale, et sur l'utilité de la méthode galiniste pour les débutants.
Souhaitons que l'État se décide à soutenir officiellement partout la campagne de M. Bouchor, et qu'il introduise peu à peu dans ses écoles les méthodes de gymnastique rythmique de M. Jaques-Dalcroze, qui ont donné de si étonnants résultats en Suisse.
4. Projet de M. Chaumié. Voir Revue Musicale, 15 juillet 1903.