‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 75 sur 80 · VI. — La musique et le peuple · texte numérisé non relu

VI. — La musique et le peuple

La musique avait donc reconquis en partie sa place dans l'enseignement supérieur et dans l'élite intellectuelle. Restait à la lui rendre dans les autres enseignements, beaucoup plus en retard, — surtout l'enseignement secondaire. — Restait à la faire pénétrer dans la vie de la nation, dans l'instruction populaire. Tâche difficile en France, où l'art a toujours eu un caractère aristocratique. Tâche, dont non seulement l'État, mais les musiciens mêmes se désintéressaient. La République continuait à tenir la musique en dehors du peuple. A certains égards, il y eut même un recul, depuis trente ans, dans les essais d'éducation musicale populaires. Aux anciens concerts Pasdeloup, on payait 0 fr. 75 pour les dernières places, et l'on était assis. Dans tel de nos grands concerts symphoniques d'aujourd'hui, les dernières p aces sont à 2 et 4 francs. Aussi, le peuple qui venait un peu aux concerts Pasdeloup, ne vient-il plus du tout aux grands concerts d'aujourd'hui.

C'est pourquoi on doit applaudir à l'initiative de Victor Charpentier, qui, en mars 1905, osa fonder une Société symphonique d'amateurs, VOrchestre, donnant de grandes auditions populaires gratuites. Et, dans ce

Paris où, il y a quarante ans, on aurait eu grand'peine à réunir deux ou trois quatuors d'amateurs, Victor Charpentier réussit à ^grouper autour de lui 150 bons instrumentistes *, qui, sous sa direction, ou sous celle de Saint-Saêns et de Gabriel Fauré, ont déjà donné 17 concerts gratuits, dont 10 au Trocadéro ^. Il faut souhaiter que l'État soutienne, d'une façon un peu plus efficace qu'il ne l'a fait jusqu'ici, une œuvre aussi libéralement populaire'.

1. Dont 90 violons, 15 altos et 15 violoncelles. Il est malheureusement beaucoup plus difficile de recruter les bois et les cuivres.

2. On y exécute de la musique classique (Bach, Hœndel, Gluck, Rameau, Beethoven), et de la musirjue nioderne (Berlioz, Saint- Saëns, Dukas, etc.).

L'Orchestre vient de s'installer dans l'ancienne chapelle des Dominicains du Faubourg-Saint-Honoré, dont il a obtenu la concession.

3. Dans ces dernières années, on a vu à Paris une véritable éclosion de concerts, à des prix populaires, — quelques-uns à l'imitation des Restaurati/inskonzerte allemands, comme les Concerts-Rouge, les Concerts-Touche, etc., où l'on fait entendre de la musique symphonique, classique et moderne. Ils sont en plein développement, et ont beaucoup de succès. Toutefois, il y a encore loin de ces essais, qui d'ailleurs attirent un public presque exclusivement bourgeois, à telles auditions populaires des oratorios de Hcendel à Londres, où les places sont à six et douze sous.

Je n'attacherai pas non plus une très grande importance au généreux mouvement, pas très sensé toujours, des Universités Populaires, où, depuis 1886, une foule d'amateurs, de gens du monde et d'artistes vinrent se faire entendre et prétendirent initier le peuple aux œuvres les plus compliquées, parfois, et les plus aristocratiques de l'art classique ou décadent. Tout en rendant hommage à cet apostolat, dont l'ardeur s'est d'ailleurs beaucoup ralentie, il faut bien dire qu'il faisait preuve de plus de bonne volonté que de sens pratique. Il ne s'agit pas d'amuser le peuple, — et, encore moins, de l'ennuyer. — Il s'agit de lui apprendre la musique.

Ce n'est pas toujours commode. Ce n'est pas ^à une œuvre d'action tapageuse, mais de dévouement et de patience. Les bonnes intentions ne suffisent pas. On sait réchec.flnal du Conservatoire populaire de Mimi Pinson, fondé par Gustave Charpentier pour donner une éducation musicale aux ouvrières parisiennes.

LE KENOUVEAU. 2t>3

On fit, à diverses reprises, des tentatives pour fonder un Théâtre Lyrique Populaire. Mais, jusqu'à ces dernières années, aucune ne réussit. Les premiers essais datent de 1847. L'ancien Théâtre-Lyrique de M. Carvalho, qui donna pourtant des représentations mémorables, comme celles du Faust de Gounod et de VOrphée de Gluck, avec Mme Viardot comme interprète et Berlioz comme chef d'orchestre, eut des résultats financiers très médiocres. Les directeurs qui suivirent: Réty, Pasdeloup, etc., ne réussirent pas mieux. En 1875, Vizentini s'installa à la Gaîté, avec une subvention de 200 000 francs et d'excellents artistes : il dut quitter la place. Depuis, d'innombrables projets furent présentés par Viollet-le-Duc, Guimet, Lamoureux, Melchior de Vogué et Julien Goujon, Gabriel Parisot, Colonne et Milliet, Deville, Lagoanère, Corneille, Gailhard, Carré, sans jamais aboutir. En ce moment, on fait un nouvel essai, et, cette fois, l'affaire paraît se présenter avec toutes les garanties de succès.

Mais, quelle que soit la valeur éducatrice du théâtre ( t des concerts, ils ne suffisent point au peuple; ils ne se suffisent même point à eux-mêmes. Pour que leur action soit profonde et durable, il faut qu'elle se combine avec celle de l'école. La musique, pas plus qu'aucune des expressions de la pensée, ne veut des illettrés.

Ici, tout était à faire. Il n'y avait pas d'autre enseignement populaire que celui des nombreuses écoles Galin- Paris-Chevé. Elles ont rendu de grands services, et continuent d'en rendre; mais leur méthode simplifiée n'est pas sans inconvénients et sans lacunes; elle a d'ailleurs pour raison d'être d'apprendre au peuple une langue musicale ditTérente de celle de l'élite; et, bien qu'il ne soit pas aussi difficile qu'on l'a dit de passer de la connaissance de l'une à la connaissance de l'autre, c'est toujours un tort d'élever une barrière nouvelle — tti faible soit-elle — entie une élite et un peuple qui

264 MUSICIENS D'AUJOURD HUl.

n'ont que trop de tendances, chez nous, à être séparés.

Puis, ce n'est pas tout de savoir ses lettres : il faut avoir des livres à lire. Quels étaient les livres du peuple? Les chansons de café concert et les répertoires ineptes des orphéons. La chanson populaire avait presque entièrement disparu, et n'était pas près de renaître : plus encore que l'élite, le peuple rougissait de tout ce qui, de près ou de loin, pouvait sembler populaire *.

Il y a près de vingt-cinq ans que M. Bourgault-Ducoudray, un des propagateurs du chant choral en France, signalait, dans un rapport sur l'enseignement du chant, l'utilité qu'il y aurait « à faire chanter par les enfants les vieux airs populaires des provinces françaises et à les faire recueillir par les instituteurs ». — En i895, à la suite d'un concours institué par la Correspondance générale de Vinstruclion primaire, on répandit dans les écoles de charmants recueils de Chants Populaires, dont les mélodies étaient de vieux airs, recueillis par M. Julien Tiersot, et auxquels M. Maurice Bouchor avait adapté de fraîches et brillantes poésies. — « M. bouchor, écrivais-je alors, aura un bonheur peu commun aux poètes de nos jours : ses chants s'envoleront au grand air, comme l'alouette de sa Chanson de labour. 11 se peut même que le peuple s'y reconnaisse si bien qu'il s'en empare un jour, et se

Page 1