‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 80 sur 80 · La Tribune de Sainl-Genmis, septemhre · texte numérisé non relu

La Tribune de Sainl-Genmis, septemhre

LF RENOUVEAU. Î7S

elles n'ont pas été non plus accomplies. On attend, et déjà avec quelque impatience. Impatience sans raison : car, pour fonder un art, il faut le concours du temps; l'art a besoin de mûrir tranquillement. Mais la tranquillité est ce qui manque le plus à l'art parisien. Au lieu de se recueillir, chacun, dans sa tâche, en se sentant unis aux autres dans une œuvre commune, on se livre à de stériles disputes. La jeune école française existe à peine, qu'elle s'est déjà scindée en deux ou trois partis. A la lutte de tous contre l'art étranger succède la lutte entre artistes français : c'est le mal chronique du pays, où tant de forces s'usent en vain. Le plus curieux, c'est que la querelle présente n'est pas entre conservateurs et partis avancés, mais entre les deux fractions les plus avancées de la musique française : le parti de la Sc/io/a, à qui son dogmatisme artistique et son traditionnalisme devaient fatalement donner, avec la victoire, les allures d'une petite Académie, — et les indépendants, dont le plus grand est M. Debussy. Ce n'est pas notre rôle d'entrer dans la querelle. Faisons seulement remarquer aux partis en cause qu'un troisième parti est seul à profiter de leur malentendu : c'est celui de la routine, qui n'a jamais perdu la faveur du grand public des théâtres, et qui aurait bientôt fait de regagner toutes les places perdues, si ceux qui ont pour mission de défendre l'art travaillaient à se détruire les uns les autres. On a crié trop tôt victoire. Quoi qu'en dise Toplimisme des porte-paroles de la jeune musique française, la bataille n'est pas gagnée pour elle; elle ne le sera pas de longtemps, — tant que ne sera pas changé le goût du grand public, — tant que ne sera pas faite l'éducation musicale de la nation, — tant que ne seront pas rétablis les liens qui doivent unir une élite à son peuple, si cette élite veut durer et sauver sa pensée. Non seulement, — à de très rares et généreuses excep tions près, — l'élite se désintéresse de l'éducation

du peuple, mais elle se désintéresse de l'âme du peuple, de ce qu'il sent, et de ce qu'il est. Car si quelques compositeurs, de Bizet à M. Saint-Saêns, et de M. Saint-Saêns à M. Vincent d'Indy et à ses disciples, se sont parfois appliqués à bâtir des symphonies, des rapsodies, ou des morceaux de piano très difficiles sur des thèmes populaires (auvergnats, provençaux, cévenols, etc.), ce n'est là qu'un jeu d'esprit, un passe-temps ingénieux d'artistes raffinés, — quelque chose comme les constructions polyphoniques qu'édifiaient les maîtres flamands du XV** siècle sur des thèmes populaires. En dépit des progrès de l'esprit démocratique, jamais l'art musical — ou, du moins, tout ce qui compte dans l'art — n'a été plus aristocratique qu'aujourd'hui. Sans doute, le phénomène n'est pas spécial à la musique, et tous les arts le présentent plus ou moins; mais, dans aucun art, il n'est plus dangereux : car aucun n'a des racines moins fortes dans la terre de France. Et ce n'est pas une consolation de se dire qu'on reste dans la grande tradition de l'art français, qui fut presque toujours aristocratique. Les traditions, petites et grandes, sont menacées aujourd'hui : la hache est au pied. Qui veut vivre doit s'adapter aux conditions nouvelles de la vie. Il y va de l'avenir de l'art. A continuer comme on le fait, non seulement on condamne la musique à s'étioler, loin du grand air, mais on risque de la condamner tôt ou tard à disparaître sous le flot montant de ces couches populaires, qu'on maintient dans une sorte de barbarie musicale. Prenons garde que déjà il a fallu défendre la musique*, attaquée dans telles discussions de nos

1. Tout au moins, certaines formes — les plus hautes — de la musique.

Discussions à la Chambre des députés, sur le budg-et des Beaux-Arts, en février 1906. Discours do MM. Théodore Denis, Beauquier et Dujardin-Beaumetz sur la musique religieuse, l'École Niedermeyer et la valeur civique de l orgue.

Assemblées parlementaires; et combien la défenise fut pileuse! Il ne faut pas qu'un jour vienne où un mot fameux soit réédité, — avec une variante : — « La République n'a pas besoin de musiciens ».

C'est le devoir de l'historien de signaler les dangers de l'heure présente, et de rappeler à des artistes français, trop facilement convaincus d'avoir gagné la victoire, — dès la première victoire. — que l'avenir n'est rien moins qu'assuré, et qu'il ne faut jamais désarmer contre l'ennemi commun, plus dangereux dans une démociatie qu'ailleurs : — la médiocrité.

La route qui s'étend devant nous est longue encore et dilficile. Mais lorsque, nous retournant, nous embrassons du regard le chemin parcouru, nous pouvons avoir confiance. Qui de nous pourrait contempler sans fierté la tâche accomplie depuis trente ans! Une ville, où la musique était tombée, avant 1870, à un niveau misérable, et qui aujourd'hui est remplie de concerts, d'écoles musicales, — une ville où s'est élevée, du néant, une des premières écoles symphoniques de l'Kurope, — une ville où se sont formés un des publics de concert les plus ardents qui soient, une élite de ces grands connaisseurs, à l'esprit vaste et libre, ([ui sont l'orgueil de la France: et une petite légion de musiciens, où brillent, au premier rang, ce grand peintre de rêves, Claude Debussy, et ces maîtres constructeurs, Dukas et Florent Schmitl, ce penseur passionné, Albéric Magnard, et ce poète ironiste, Ravel, ces écrivains délicats et précis, Albert Roussel et Déodat de Séverac; — pour ne citer, parmi les jeunes, que quelques-uns de ceux qui marchent à l'avant-garde, — toutes ces forces poétiques, non pas les plus vigoureuses, mais les plus originales de l'Europe actuelle. (Quelques manques qu'on puisse relever dans notre organisation musicale, encore si récente, quelques jugements qu'on porte sur les œuvres ae la leuiw, tcvle

française, et à quelques résultats que ce mouvement doive conduire, il est impossible de ne pas admirer le peuple que la défaite même a ressuscité, et la génération qui a accompli ce magnifique travail de relèvement musical de la nation, avec une constance inlassable et la foi qui soulève les montagnes. Les noms de Camille Saint-Saëns, de Côsar Franck, de Charles Bordes et de Vincent d'Indy resteront, entre tous, attachés à cette œuvre de régénération nationale, à laquelle collaborèrent tant de talents et tant de dévouements, depuis les chefs d'orchestre et les compositeurs célèbres jusqu'à la masse obscure des artistes et des cœurs musiciens qui depuis trente ans ont combattu un combat acharné contre l'indifférence et la routine. lis ont le droit d'être fiers de leur œuvre. — Mais, nous, ne nous attardons pas à la considérer! Nous avons de grands espoirs. Tâchons de les accomplir.

Les éludes qui composent ce volume ont paiu d'abord, séparément, dans diverses Revues ou collections d'art.

La Bévue de Paris a publié les articles sur Berlioz (1" et 15 mars 1904), Siegfried (1" janvier 1902), Camille Sainl-Saëns (1" novembre 1901), Vincent d'indy (15 janvier 1903), Bichard Strauss (15 juin 1899), Hugo Wolf (15 mai 1905), Don Lorenzo Perosi (15 mars 1899), Musique française et Musique allemande (sous le litre : Une fête musicale en Alsace-Lorraine, i" juillet 1905).

L'Trticle sur Tristan a paru dans la Bévue d'Art Dramatique du : novembre 1899 ; — celui sur Pelléas et Mélisande, dans une Revue de Berlin ; Morgen (29 novembre 1907).

Enfin la dernière étude : Le Benouveau : Esquisse du Mouvement musical à Paris depuis 1870, est le remaniement d'un petit volume paru, chez Marquardt, à Berlin, sous le titre de • Paris als Musikstadt, dans la collection : Die Musik, dirigée par Richard Strauss (1904). Plusieurs chapitres de la présente édition sont entièrement nouveaux.

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