‹ MusiqueChapitre 38 sur 61 · SUR MORS ET VITA ET HELOÏSE ET ABELARD · texte numérisé non relu

SUR MORS ET VITA ET HELOÏSE ET ABELARD

Juillet 1886.

Comment Tilustre auteur de Faust a-t-il encore le loisir de composer de la musique avec les visites qu'il reçoit, les préfaces qu'il rédige et les explications qu'il fournit sur ses œuvres? Du temps où il était dans toute la force de Tâge et la verdeur de l'inspiration, alors qu'il était l'auteur peu illustre de Sapko^ d'Ulysse et du Médecin malgré lui, il n'aurait pas perdu son temps à commenter les œuvres qu'il venait de produire ou qu'il allait écrire. Il se coqteniait de les faire jaillir de son cerveau, de leur donner la forme la plus parfaite à son gré, sans se guider sur les préférences d'un public qui le tenait alors en suspicion, et jamais Tidée ne lui serait venue d'expliquer Faust j Mireille ou Roméo et Juliette : il lui suffisait de les avoir composés. Mais avec l'âge et le déclin de la puissance créatrice est venue la manie de parler pour ne rien dire. A chaque occasion qui se présente, il prend la plume et noircit du papier sans trêve : œuvre passée, cuavre future, tout lui fournit matière à commentaire; élèves ii couronner, livre à patron-

ner, œuvre charitable à seconder : tout lui est bon pour disserter. Il s'élève alors au-dessus de terre, il explique et commente le sujet le plus simple avec une exaltation prophétique, il s'épanche en périodes mystico-philosophiques dont le sens échappe à tout le monde, échappant sans doute à l'écrivain lui-même : des mots, des mots, des mots.

M. Gounod aurait pu devenir peintre et il a failli se faire prêtre. Il a gardé de celte vocation manquée un goût très prononcé pour les sermons et les homélies, et jamais il ne prêche avec autant de feu que lorsque sa musique est en question. Il aime à disserter sur ses œuvres, à les expliquer, à dévoiler le fond de sa pensée et de son cœur à qui n'en comprendrait pas, sans cette aide, toute la profondeur. Et, de fait, on n'imaginerait jamais ce qu'il a dans la tête et comme il s'exprime avec bonhomie, souplesse et clarté dès qu'il s'agit de ce qui l'intéresse pardessus tout : de ses partitions.

Ecoutons-le donc. Il y a trois ans, tout au plus, il recevait la visite du correspondant parisien d'un grand journal américain, le capitaine Haynie. Il l'accueillait avec sa bonne grâce accoutumée, lui rappelait qu'il venait d'entrer dans sa soixante-cinquième année et qu'à cet âge il ne pouvait guère accepter l'invitation qu'on lui faisait d'aller aux Etats-Unis; puis il tenait à peu près ce langage au capitaine attentif et qui a pieusement recueilli celte importante profession de foi :

« Je n'écrirai plus pour le théâtre. L'ouvrage que vous voyez sur mon « piano-bureau », auquel je travaille en ce moment, sera un des plus importants que j'aie composés. Je le prépare pour le prochain festival triennal de Birmingham. C'est un oratorio avec Requiem. Le sujet est : la Mort et la Vie, La première partie se compose de motifs pris dans la Messe des ynortSj et dans la seconde partie, qui n'est autre que la Destruction de la Jérusalem céleste., de l'Apocalypse de saint Jean, je répète les motifs que vous connaissez, mais avec des développements exprimant la joie des âmes des sauvés, dans la nouvelle Jérusalem des saints. C'est un sujet auquel j'ai longuement réfléchi; j'y travaille maintenant très sérieusement, et il m'intéresse chaque jour davantage. A mon avis, c'est dans les idées et dans les sentiments religieux que la musique trouve ses formes les plus nobles et les plus élevées. Vous trouverez un fil religieux parcourant tous mes opéras et ouvrages de quelque importance ^ Exemple : la scène de la cathédrale, dans Fausty et Polyeucte^ qui est un opéra absolument religieux. C'est un peu en raison de ce sentiment que j'ai renoncé à écrire pour le théâtre... »

I. Ce « fil religieux » sans lequel M. Gounod n'aurait jamais rien pu composer, dans Sapho, c'est sans doute le chant d'actions de grâce de Sapho à Vénus; dans Cinq- Mars, ce devait ôtre le Pcre Joseph; dans Abùlard, ce sera l'incisif chanoine F'ulbert; dans On ne badine pas avec l'amour, œuvre sacrée entre toutes, ce sera sûrement ce goinfre de Bridaine. Et dans le Médecin malgré lui?

Là-dessus, le capitaine, évincé, battit en retraite et M. Gounod reprit sa partition de Sapho qu'il était en train de remanier pour l'Opéra ^

Mors et Vita, dans la pensée de l'auteur, faisait suite à Rédemption^ et de même que sa première trilogie sacrée avait été exécutée au festival triennal de Birmingham en 1882, de même la

I. Cet acte de renonciation au monde et au théâtre ne serait pas complet si l'on ne transcrivait ici certain passage d'une lettre adressée de Paris à M"» Weldon, au mois de juin 1874. « ... L'avenir te fera voir avant peu et fidèlement que ma vie publique est terminée. Ne crois pas que je parle un langage de comédie : il faudra pourtant bien que tu croie^^ comme saint Thomas, quand tu verras. Ma vie, maintenant, c'est une retraite, c'est une cellule dont voici la règle : i* Recueillement^ vie de l'âme; 2' Intimité, vie du cœur; 3" Travail, vie de l'intelligence. Quant au monde, j'ai dit, comme dans la prison de mon Polyeucte : « Monde! pour moi tu n'es plus rien! » C'est le mensonge et l'inutilité; des deux côtés, c'est le vide. Je veux recueillir ce qui me reste de jours dans une solitude que je regarde comme ma vie posthume! Le public contemporain n'existe plus pour moi; je n'ai plus rien à démêler avec lui; je n'expose plus mes tableaux. Polyeucte est une œuvre d'art apostolique; c'est l'apologie et la glorification d'un martyr : j'espère que Dieu me permettra de le terminer avant ma mort; et si j'ai laissé dans cette œuvre une action de plus au service d'une cause que j'ai adore'e, je ne demande pas à en voir le succès : le bien lait par moi après moi me sullit. Plus de représentations; plus de relations ni d'arrangements avec la tourbe des ditccicurs ou éditeurs; c'est fini, c'est mort; entends-tu? Personne ne jouera mon Polyeucte, ni Georges Dandin, ni aucune œuvre nouvelle de moi, de mon vivant. Ce que je désire seulement, c'est de les achever dans la paix de mon couvent, comme un vieux bénédictin. » — Depuis qu'il écrivait cela, M. Gounod a donné au théâtre ou au concert Cinq-Mars, Polyeucte, le Tribut de Zamora, Sapho remaniée, Rédemption, Mors et Vita, le tout vendu le plus cher possible à cette « tourbe d'éditeurs ».

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