A LA \' I L L A M É D I C I S
Dessin de G. Clairiii, d'après une élude de Pils (Ruine, iS|2".
seconde le fut en i885, avant d'arriver à Paris. La première avait été dédiée par l'auteur, fervent catholique, à la reine d'Angleterre, pays protestant dans lequel il s'égara longtemps comme le chevalier Tannhaeuser dans le royaume de Vénus ; la seconde fut dédiée à Sa Sainteté le pape Léon XIII comme pour mieux accentuer le retour du pécheur repentant dans le giron de la sainte Église. Et s'il écrit une troisième trilogie sacrée, ainsi qu'il est probable, à quel souverain la dédiera-t-il pour ne point descendre et déroger :
Donc Mors et Vita^ nous en sommes avertis, renferme un Requiem suivi d'une sorte de vision apocalyptique de la vie surnaturelle, éternelle, qui attend l'âme après l'anéantissement du corps. a On se demandera peut-être, — écrit l'auteur en tête de sa partition, — pourquoi j'ai placé dans le titre la mort avant la vie. C'est que si, dans l'ordre du temps, la vie précède la mort, dans Tordre éternel c'est la mort qui précède la vie. La mort n'est que la fin de l'existence, c'est-à-dire de ce qui meurt chaque jour; elle n'est que la fin d'un « mourir « continuel; mais elle est le premier instant et comme la naissance de ce qui ne meurt plus. » Rien à répondre à cela.
Puis, comme il ne veut s'exposer ni au reproche de boniment, — saine prudence, — ni à celui de subtilité, il se borne à signaler les traits essentiels des idées qu'il a voulu exprimer : d'abord les larmes que la mort nous fait répandre ici-bas, puis les espérances d'une vie meilleure,
enfin la crainte solennelle de la Justice sans tache et la confiance filiale et tendre dans un amour sans bornes. Tout cela est textuel, je vous prie de le croire. Et savez-vous comment il traduit la terreur qu'inspire le sentiment de la Justice seule et, par suite, l'angoisse du châtiment? Par deux mesures, ascendantes ou descendantes, peu importe, qui présentent une suite de trois secondes majeures et donnent un total de quarte augmente'e dont l'expression farouche se retrouve dans les arrêts de la justice divine, dans les souffrances des damne's, etc., etc. Ah! l'expression farouche de la quarte augmentée! quel trait digne du Maître de musique dans le Bourgeois gentilhomme! Ensuite, une simple tierce mineure exprime les tristesses et les larmes; qu'elle devienne majeure, et tout aussitôt, grâce à cette altération d'une seule note, à ce demi-ton miraculeux, elle rendra de la façon la plus éclatante et la joie et les consolations. Enfin, telle autre forme, par sa simple superposition, qui donne un cadre de quinte augmentée, annonce à n'en pas douter le réveil des morts par cette effrayante fanfare de trompette angélique dont parle saint Paul dans l'une de ses épîtres aux Corinthiens.
En vérité, c'est à se demander auquel des deux, de M. Gounod ou de Mistress Weldon, une cohabitation prolongée a causé le plus de trouble irréparable. Elle ne s'y est pas trompée, l'Anglaise acharnée, elle a reconnu son bien dans cette production merveilleuse, et, du fond de sa prison d'Halloway, elle en a violemment réclamé
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sa part, sa part de gloire ou de quolibets, à choisir. « Je n'ai pas d'exemplaire de Mors et Vita. Tout ce que je puis dire, c'est que Gounod, en écrivant cette musique, n'a fait qu'exécuter une des idées que je lui ai mises en tête pendant son séjour à Tavistock House. La forme devait, il est vrai, en être un peu différente et le titre devait être : les Quîn:{e Mystères. Il avait été si vivement frappe de ma conception du Nouveau Ciel et de la Nouvelle Terre qu'il sortit aussitôt pour acheter un gros livre de papier à musique, relié à l'antique, et me dit qu'il le remplirait pour moi de tous les sujets que je lui désignerais dans l'Ecriture. Ce même jour, il se mit au travail et composa, séance tenante, un magnifique chœur double sur le dernier chapitre de la Révélation, avec un solo pour voix de soprano, sur le texte : a Et Dieu essuiera les larmes de tous les yeux; il « n'y aura plus de pleurs, ni de cris, car tout le « reste sera effacé. » Je viens de lire les comptes rendus de Mors et Vita : il me semble que je revois un vieil omi sorti du tombeau... »
Quel tableau délicieux on ferait avec ces deux personnages associés pour la procréation d'un tel chef-d'œuvre, et quel sujet plus attrayant fournir aux pinceaux d'un Fantin-Latour, s'il consentait jamais à le traiter! Le maître assis, présentant de fact au public son vaste front dépouille, sa belle barbe de moine, et notant au vol quelque céleste idée, tandis que la muse inspiratrice, la tête mollement appuyée sur son épaule et l'enlaçant de ses bras amoureux, suit d'un regard avide la
pensée qui jaillit bouillonnante et se fixe sur le papier. Quel plus beau groupe offrir à l'inspiration d'un maître et comme, rien qu'à le décrire, il me semble le voir prendre la vie et s'animer à mes yeux !
a Je voudrais me bâtir une cellule dans l'accord parfait », a dit un jour M. Gounod en associant ces deux idées de musique et de religion qui hantent constamment son cerveau. Cela ne veut rien dire, absolument rien; mais les mots font image et notre auteur n'en demande pas plus, tellement l'apprenti peintre a déteint sur le musicien. Qu'il écrive ou qu'il pérore, il se grise au bruit des mots qui s'entre-choquent, sans jamais s'inquiéter de leur signification particulière ou du sens général de la phrase ainsi lancée au hasard. Je vous signale en particulier ce couplet sur le Génie et l'Amour : « Or, de même que l'Amour, le Génie est, avant tout, l'abnégation. Les lois du Beau sont les mêmes que celles du Bien; car le Beau et le Bien, consubstantiels dans leur essence absolue, ne se distinguent entre eux, comme pour nous, que par leurs propriétés respectives et par leurs relations spéciales avec les diverses facultés de notre entendement dans lequel leur rayon unique se réfrange, en quelque sorte, comme dans un prisme intellectuel; et c'est pourquoi, dans la valeur esthétique d'une œuvre d'art, aussi bien que dans la valeur d'un acte moral, il entre pour le moins autant de ce qu'on s'y interdit que de ce qu'on s'y permet. Le génie, c'est toujours la personnalité sans doute.
mais s^oiibliant elle-même et s'élevant ainsi jusqu'à l'expression de THumanite' tout entière, c'est-à-dire jusqu'à la plus haute impersonnalité. n Pauvre langue française, si claire et si précise autrefois !
Et quand il a bien écrit ou péroré de la sorte, aimant à fasciner qui le lit ou l'écoute, à éblouir les naïfs par les images fulgurantes d'un langage apocalyptique, il s'étonne ou feint de s'étonner que ses plans soient divulgués, ses pensées dévoilées, ses projets livrés en pâture à la curiosité publique... A quoi sert-il donc de parler si ce n'est pas pour que ce qu'on dit soit répété et commenté par les mille voix de la Renommée?
Tout dernièrement encore, on révèle au public, à grand renfort de précautions oratoires, que l'illustre auteur de Mors et Vita, qui ne devait plus jamais sacrifier au démon du théâtre, est en train de concevoir une œuvre unique et sans précédent qui s'appellera Maître Pierre, autrement dit Abélard. La presse, aussitôt, se met en campagne ; on interroge l'auteur qui bavarde à plaisir; puis quand la nouvelle a pris son vol pour le monde entier, il s'arrête indigné devant les commérages de la presse et ferait verser des larmes au plus sceptique par la sincérité de SCS doléances.
« C'est désolant, désolant, clame ce nouveau Jérémic. C'est à faire frémir, ces indiscrétions de journalistes. Les voilà bien contents, parce qu'ils ont donné dans le détail l'analyse d'un ouvrage inachevé, d'un ouvrage qui, je puis le dire, m'est
encore à moi-même inconnu. De ce qu'on met toute son âme, tout son cœur au service d'une idée qui vous a traversé la cervelle; de ce qu'on aime, entre amis, à causer de l'embryon auquel on essaye de faire un sort, s'ensuit-il que le public doive être tenu au courant de toutes les alternatives du travail, de toutes les péripéties de la gestation? Mais voilà dix ans que j'y travaille, à ce Maître Pierre! On n'en avait pas parlé jusqu'ici ; que ne le laissait-on dans les limbes jusqu'au jour où j'aurai gloire à le montrer? »
Quelle désolation sincère! Et comme on s'y laisserait gagner si l'on ne se rappelait que cet Abélard auquel le maître réfléchit depuis dix ans, et dont jamais rien n'a transpiré, il l'a raconté lui-même en détail à certain journaliste allemand qui ne se cachait pas d'en vouloir entretenir ses lecteurs! « On n'en a jamais parlé », c'est bientôt dit; mais il y a sept ou huit ans, toute la presse européenne a reproduit le canevas de cet ouvrage et les commentaires que M. Gounod lui-même avait donnés d'abondance à l'écrivain-voyageur qui lui rendait ses devoirs.
C'était au moment de l'Exposition universelle, en 1878, à la veille de la représentation de Polyeucte à l'Opéra, l'n critique viennois, M. Edouard Hanslick, qui vient de temps à autre à Paris pour y suivre le mouvement musical, y ayant fait un long séjour à cette occasion, n'avait rien eu de plus pressé que d'aller faire visite à l'auteur de Pclyciicte, et celui-ci, questionné par un écrivain dont la profession était d'être indis-
crei, n'avait rien eu de plus pressé que de lui raconter son futur opéra, non sans y joindre une grande théorie esthétique ^ Une fois sur ce sujet, il ne cause plus; il parle, il enseigne, il annonce ainsi qu'un prédicateur ferait en chaire et son catéchumène attentif ne fait guère qu'écouter la bonne parole et la recueillir.
« J'ai pour principe, dit l'auteur de Faust, de ne plus ni'inquiéter des ouvrages terminés et de m'absorber tout entier dans ceux qui sont en train. Ainsi, je ne songe plus à Polyeiicte, qui va être
I. Dans ses articles : Souvenirs musicaux de l'été 1 8y8, publie's dans la revue de M. Paul Lindau : Nord et Sud, à la fin de l'hiver 1879, le critique-voyageur commence par protester, non sans acrimonie, contre le culte d'origine récente inauguré en France en l'honneur de Berlioz, le Berlio:;-Cultus, suivant son ironique expression. Il tient que c'est là pure affaire de mode, de patriotisme tout au plus. 11 fallait découvrir un révolutionnaire français pour l'opposer à Wagner, le grand révolutionnaire allemand, et, vu l'insignifiance notoire des inusiciens vivants, force a été de déterrer un mort: de là, l'invention de Berlioz. Au demeurant, — c'est toujours M. Hanslick qui parle, — la musique n'a rien à voir en tout cela et les Français en sont toujours au même point, c'est-à-dire peu avancés dans la culture de cet art et médiocrement doués. En I-'rancc, dit-il, la musique n'est pas le principal objectif des musiciens, et leur plus ardente préoccupation est d'obtenir la croix de la Légion d'honneur ou d'entrer à l'Institut. L'Institut constitue de la sorte une manière de retraite ou d'hôtel des Invalides, et dès lors il n'y a pas lieu d'être surpris si l'on y donne accès à des médiocres comme M. Reber, auteur d'un traité d'harmonie, ou M. Lrncst Heyer, qui n'a écrit qu'un mauvais opéra. — C'est de ia Statue qu'il s'agit, sll vous plaît, car ni Sif^urd ni Salammbô n'existaient encore, et M. Rcyer en pourra marquer une vive gratitude à son confrère autrichien.
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CHARLES GOLNOD A VINGT-SIX ANS, d'après un dessin d'Ingres fait à Ronio en 1844.
représenté, et je ne m'occupe plus que de mon nouvel opéra, dont j'ai déjà écrit deux actes : c'est Héloïse et Abélard.
« Tout naturellement, ajoute alors M. Hanslick, je marquai quelque frayeur. Il y a, en effet, dans ce sujet, une péripétie qui ne peut être laissée de côté, et, quelque soin qu'on prenne de la reléguer à la cantonnade ou de la loger discrètement dans un entr'acte, le spectateur ne peut ignorer de quelle mésaventure il s'agit, mésaventure très particulière, et qui, pour comble de malheur, ne va pas sans un arrière goût comique. « — N'ayez crainte, me dit Gounod, en pénétrant mon inquiétude avant que j'eusse ouvert la bouche, mon Abélard est tout bonnement mis à mort par ses ennemis, sans aucun raffinement préalable. N'allez pas croire d'ailleurs que mon opéra soit une suite de duos d'amour; c'est plutôt une personnification, une incarnation des idées philosophiques et religieuses les plus élevées.
a Encore que catholique, et catholique à tendances exaltées et mystiques, — observe M. Hanslick, — Gounod est un grand admirateur de la Réforme allemande. Dans son opinion, l'Allemagne a parlé haut à partir du xvi* siècle, tandis que la France est demeurée muette encore pendant trois cents ans. Son Abélard doit personnifier la lutte de la conscience contre les lois de rKglise, et défendre les droits de la liberté spirituelle et de la civilisation.
« — Le point culminant de l'action, me dit-il, se trouve au quatrième acte, où Abélard brûle
ses livres sous les yeux du tribunal ecclésiastique. Puis, en rentrant chez lui, il est assailli dans une ruelle obscure et massacré à Tinstigaiion du clergé.
« — Que se passe-t-il alors au cinquième acte ? fis-je avec une curiosité facile à comprendre.
« — Le cinquième nous montre Héloïse au cloître, entourée de nonnes. L'esprit, l'ombre d'Abélard vient la visiter, et il y a là un duo. Abélard annonce prophétiquement la France à venir, qui doit effacer le crime d'une époque de ténèbres et révérer les deux amants à l'égal des saints. Au cours de cette vision, les nuages qui voilent le fond du théâtre se déchirent et l'on aperçoit le cimetière actuel du Père-Lachaise, avec le tombeau d'Héloise et Abélard, vers lequel le peuple ému accourt en pèlerinage. D'après la légende, Abélard mort se soulève en son suaire pour embrasser la dépouille mortelle d'Héloise quand elle est apportée auprès de lui. Cette scène était impossible à réaliser au théâtre, mais elle est acceptable sous forme d'une vision planant sur le tombeau réel, et je placerai là un accord final plein d'harmonie et de pardon. »
Sur ce, M. Gounod cessa de parler et M. Hanslick d'écouter. L'un retourna à son Héloïse ci l'autre à son journal *.
1. A repccher dans les articles de M. Hanslick un mot assez plaisant d'Auber sur M. Ambroisc Thomas et que celui-ci, J'ailleurs, se plaît à raconter. La mine de l'auteur du Caid, on le sait, n'est rien moins que joyeuse, et
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Et dire e]ue toute cette littérature aurait e'té perdue si certain critique parisien, l'ayant découverte dans une revue allemande, où elle avait d'abord paru sans provoquer grand émoi, n'avait rendu à M. Gounod le service de la traduire et de la signaler aux lecteurs français, qu'elle visait de préférence! Une fois informés, les journaux d'ici la reproduisirent tous à la file et M. Gounod dut bénir du fond du cœur celui qui l'avait si bien servi en repêchant cette nouvelle au fond d'une revue étrangère, en lui donnant le plus rapide essor. Raison de plus pour ne pas méconnaître, aujourd'hui, les services passés et pour ne pas affirmer qu'on n'avait jamais parlé de cet ouvrage avant le mois dernier. Voilà ce dont M. Gounod aurait été fort chagrin — il y a huit ans.
Qu'il en croie un ami : si grand compositeur qu'on soit, si haut que vous ait placé la mode ou le goût de vos contemporains, il faut toujours se croire incertain de l'avenir, s'efforcer à conquérir la postérité par des ouvrages qui marquent un pas en avant, au lieu de rétrograder, au lieu de chercher à enrayer le mouvement musical, qui ne s'arrête jamais par des écrits sans portée et de creux discours. Pour un musicien, mieux vaut composer qu'écrire et discourir; et s'il ne produit que des œuvres veules et sans nerf, il aura beau recourir aux développements de rhétorique,
comme un tiers s'aflligcait quelque jour de le trouver très changé: " Allons donc, fit Auber; moi, j'y suis fait et je trouve toujours Thomas très changé. »
aux épanchements mystiques et décorer du beau nom de simplicité Timpuissance et la pauvreté résultant de Tâge, il aura beau s'atteler à des sujets extra-humains en les accompagnant de commentaires exaltés, il aura beau passer et repasser du profane au sacré en proclamant chaque* fois sa conversion définitive, il n'arrivera, par tout ce bavardage ei ce bruit, qu'à se donner le change à lui-même sur le déclin de son talent, sans jamais tromper le public qui n'a pas les mêmes raisons de se faire illusion.
Dans tout ce verbiage, une seule vérité, que voici : « Qui placera sa force et sa joie dans le succès trouvera sa faiblesse et son découragement dans un échec. » C'est absolument vrai, et M. Gounod l'a trop souvent vérifié par lui-même en ces derniers temps pour s'y tromper.