ET LES CONCERTS POPULAIRES
La retraite de m. pasdeloup
Juin 1884.
Le dimanche 27 octobre 1861, une foule innombrable emplissait, jusqu'aux plus hauts gradins, le Cirque Napoléon. Depuis plusieurs jours de longues affiches rouges , collées dans tout Paris, annonçaient pour ce dimanche un grand concert de musique classique où l'on devait entendre l'ouverture d^Oberon et la Symphonie pastorale, le concerto de violon de Mendelssohn exécuté par M. Alard, VHymne d'Haydn, par tous les instruments à cordes, et l'ouverture, dite la Chasse du Jeune Henri. Le chef d'orchestre avait un nom singulier et facile à retenir, il s'appelait Pasdeloup. Cette annonce avait excité la plus vive curiosité non seulement chez les personnes aimant la musique et qui, faute de place ou d'argent, ne pouvaient entrer aux concerts du Conservatoire, mais aussi parmi les gens occupés la semaine et qui ne savaient trop, l'hiver, comment employer leur après-midi du dimanche. Et tous accoururent.
Je me souviens de cette invasion du Cirque et de ce premier concert comme si cela datait d'hier, et je vois encore la mine étonnée des gens qui, croyant trouver vingt places pour une dans ce cirque immense et pour un concert donné par un inconnu, se casaient à grand'peine sur les escaliers ou s'en retournaient arpenter le boulevard. M. Pasdeloup était alors absolument ignoré de la foule. Les artistes seuls ou ceux qui touchaient au monde musical savaient que c'était un homme enthousiaste, actif, qui depuis dix ans avait formé un orchestre excellent, la Société des jeunes artistes, avec les élèves des classes du Conservatoire; que depuis dix années il donnait à la salle Herz des concerts peu fructueux où il avait fait exécuter les chefs-d'œuvre symphoniques des maîtres allemands, où il avait aussi accueilli les premières compositions orchestrales de jeunes musiciens français, de MM. Gounod, Saint-Saëns et Gouvy; qu'il avait persévéré pendant dix ans dans cette entreprise ingrate avec l'aide de quelques patrons mélomanes, mais qu'il était à bout de ressources et qu'en se transportant au Cirque Napoléon, pour y donner un « concert populaire », il tentait un grand coup définitif. Combien de gens avaient dû le détourner de cette folle entreprise! Et cependant ce coup d'audace fut un coup de fortune et le même individu qui réunissait à peine autour de lui deux cents auditeurs à la salle Herz en voyait quatre et cinq mille assiéger le Cirque et prendre toutes les places d'assaut.
Mais comment M. Pasdeloup avait-il eu Tidée
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de fonder cette Société des jeunes artistes? Lauréat du Conservatoire pour le piano, puis répétiteur d'une classe de clavier, élève estimé de ses maîtres, Zimmermann, Amb. Thomas, Dourlen et Carafa, le jeune Pasdeloup, après la Révolution de 1 848, avait dû accepter la place de régisseur du château de Saint-Gloud pour subvenir aux besoins de sa famille, dont il était devenu le chef et le soutien naturel avant le temps. Il employait ses loisirs à composer de la musique; un jour qu'il venait d'écrire un Scher:{0 pour orchestre, il eut ridée folle de l'aller porter à Habeneck avec l'espoir insensé qu'on l'exécuterait peut-être au Conservatoire. Habeneck, de naturel un peu bourru, n'aimait pas à faire languir les gens, en quoi il avait bien raison ; il déclara tout net au visiteur qu'il ne lirait même pas sa partition, la Société qu'il avait Thonneur de diriger n'exécutant que les œuvres des maîtres consacrés. Le solliciteur s'en retourna tout décontit; mais une idée lumineuse avait surgi dans son esprit : celle de former un orchestre avec les élèves des classes du Conservatoire et d'exécuter ainsi les productions des jeunes compositeurs qui, autrement, n'avaient aucun débouché pour leurs (X3uvres de début. 11 reprenait, par le fait, une idée utile et féconde à laquelle avaient déjà donné corps Seghers dans SCS Concerts Sainte-Cécile, l'Jwart dans ses Concerts d'émulation; mais il le Ht avec une ardeur extrême et se voua tellement à son œuvre qu'il en oublia son propre Scherzo et ne fit jamais entendre une seule note de lui durant ses trente-
JULES PASDELOUP, ETC. 3ll
trois ans de direction d'orchestre. Il n'a sûrement pas perdu au change: en M. Pasdeloup le chef d'orchestre est tout, le compositeur n'est rien.
Le premier concert de la Société des jeunes artistes du Conservatoire avait eu lieu le 20 février 1 85 I ; le premier Concert populaire eut lieu, je l'ai dit, le 27 octobre 1861. Ce n'était d'abord qu'un concert d'essai ; à la suite de ce succès merveilleux, colossal, M. Pasdeloup en donna un deuxième, puis un troisième, enfin une se'rie de huit, après lesquels les Concerts populaires étaient définitiviment fondés. Telle est la force irrésistible d'une idée juste, éclose au moment favorable et s'appuyant sur un mot retentissant et justifié — par exception. Les Concerts populaires ! Populaires, ils le furent, en effet, et par leur but et par leur prix, par leur force d'expansion musicale et par le retentissement qu'ils obtinrent dans toutes les classes de la société. Certainement les gens qui , à l'ouverture des bureaux, prenaient d'assaut les places à quinze sous, n'étaient pas tous du peuple, à proprement parler ; mais, outre qu'il y avait de véritables ouvriers dans le nombre, c'étaient des gens de fortune très modeste et qui n'avaient jamais cru qu'ils pourraient un jour avoir de telles jouissances musicales à si bon marché? C'est par là, c'est par le développement du goût musical en France, en mettant l'audition des plus grands chefs-d'œuvre à la portée des moins fortunés, que M. Pasdeloup mérita ce succès foudroyant, cette popularité qui s'attacha à sa personne et que
tout devait lui faire acquérir, et son œuvre, et son nom, et sa tournure, et jusqu'à sa façon si comique de poser le bâton pour haranguer l'auditoire aux jours de grand tapage : on n'entendait pas un mot de son discours et l'on applaudissait à tout rompre. Après quoi, on se remettait à crier plus fort que jamais.
Si le public français actuel doit son éducation musicale à M. Pasdeloup, que ne lui doivent pas les compositeurs! C'est grâce à lui que tous les jeunes musiciens français, actuellement dans le plein de leur gloire, ont remporté leurs premiers succès : M. Saint-Saëns et Bizet, M. Massenet et M. Guiraud, M. Th. Dubois et M. Lalo. C'est lui qui forma cette génération de musiciens aujourd'hui passés maîtres dans le métier symphonique et qui doivent le meilleur de leur talent, d'abord à la fréquente audition des chefs-d'œuvre des maîtres de la symphonie, ensuite à la facilité qu'ils avaient de produire leurs œuvres et de s'entendre eux-mêmes à l'orchestre. En même temps qu'il était comme un père nourricier pour tous ces jeunes compositeurs, M. Pasdeloup continuait une aide précieuse à leurs aînés, à ceux qui, comme MM. Reyer et Gounod, avaient déjà conquis leur place au théâtre, et qui, cependant, usèrent souvent de sa large hospitalité. Mais tous aussi, tous, sachant bien ce qu'ils doivent à M. Pasdeloup, lui ont gardé la plus vive reconnaissance : ils se pressent autour de lui et font comme une escorte d'honneur au chef d'orchestre atteint par l'âge et lassé par l'insuccès.