CHARLES GOUNOD
Caricature de Cariât ( 1S67
plus ni la richesse d'ide'es, ni la fraîcheur d'imagination qui lui avait fait écrire autrefois Sapho^ Faust, Philémon, Mireille et Roméo.
Certes, il y a de la noblesse et de la sérénité dans certaines pages àt Rédemption, de Mot^s et Vita, et ce n'est pas un mince mérite pour le musicien que d'avoir pu obtenir quelques effets de grandeur par la plénitude et la largeur de certains accords, ou par la simplicité de la déclamation, malgré ce parti pris de pauvreté qui semble être une gageure; mais les belles pages sont très rares dans ces œuvres de la fin de sa vie, et quand il s'y montre vraiment touchant et personnel, c'est qu'il retombe involontairement dans sa première manière et redevient le Gounod des anciens jours. Mais alors il ne se soucie aucunement de son nouveau système et fait tout tranquillement chanter de façon identique et ses personnages sacrés et ses héros d'opéra. C'est d'ailleurs ce qu'il pouvait faire de mieux et je ne crois pas qu'on puisse trouver, par exemple, une différence sensible entre l'ancien Gounod et celui qui a écrit dans Rédemption, soit le morceau de la montée au Calvaire, soit la plainte de Marie au pied de la croix, soit enfin quelques mesures qui peignent la marche des Saintes Femmes allant en Cialilée et qui rappellent un peu le chœur qu'on entend dans la coulisse, au premier acte de Faust. Allez donc parler d'un système quelconque après avoir entendu ces morceaux-là.
Vraiment, si Gounod n'avait écrit que les grandes compositions religieuses de la fin de sa
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vie, il n'occuperait pas un rang si élevé dans la musique contemporaine et l'influence qu'il a exercée sur toute Técole française, à de très rares exceptions près, se réduirait à néant. Non, il faut le dire, parce que cela est la vérité et l'affirmer en face du paradoxe de M. Saint-Saëns : Gounod se montra artiste d'ordre supérieur dans plusieurs de ses ouvrages dramatiques qui resteront ses plus beaux titres de gloire. Et quand ils disparaîtront, hélas, car il serait surprenant qu'ils ne disparussent pas un jour ou l'autre, il ne restera plus rien dans la mémoire des hommes que le souvenir de certaines mélodies amoureuses et caressantes de Charles Gounod, Oui, celui-là eut une note très personnelle, une inspiration chaste et sensuelle à la fois, si l'on peut juxtaposer ces deux mots, pour traduire les tendres élans d'un cœur qui s'ignore, et les langoureuses rêveries, et les douces pâmoisons d'amour. Voilà les dons indiscutables qu'il avait reçus du ciel et qui lui valurent un si grand succès dans le monde entier, le public ayant été conquis par le charme enivrant qui se dégageait de sa musique, et s'étant refusé à voir les défauts parfois assez saillants de son style : la monotonie, une chaleur artificielle, la mièvrerie ou la fausse sentimentalité, que certains critiques s'efforçaient de lui faire discerner. A quoi bon, c'est vrai, gâter le plaisir de gens qui ne se soucient pas d'analyser ou de justihcrleurs sensations ?
Mais Gounod possédait autre chose que ce don de la mélodie amoureuse. Il avait une intelligence
très ouverte, une culture musicale très étendue et, le premier en France, il sentit que l'opéra ne devait pas être un simple chapelet de morceaux se suivant et découpés selon des règles déterminées d'avance. Il a trop souvent, lui-même, observé ces anciennes divisions, mais, dans son œuvre maîtresse, il rompit en partie avec ces formes consacrées; il s'occupa beaucoup plus de suivre le mouvement de la scène ou du dialogue entre ses personnages que de ramener coûte que coûte une reprise à deux ou trois voix, et ces innovations si frappantes dans tout l'acte du jardin, de Faust, innovations qui, peu à peu, devinrent un modèle pour tous les musiciens de son pays, trouvèrent d'abord le public fort défiant et la presse ouvertement hostile. Il eut donc le preniier, chez nous, la prescience de ce que pouvait devenir sinon un acte, au moins toute une scène traitée en dehors des règles jusqu'alors respectées, et il sentit aussi comment l'orchestre, au lieu d'accompagner simplement la voix, pouvait former comme le fond du tableau musical qu'il rêvait de peindre : il fallait donc le marier si bien avec les voix qu'il ne pût, pour ainsi dire, plus se séparer d'elles et qu'il formât, durant toute la scène, une sorte de symphonie intimement liée à l'action.
Et c'est de lui qu'on put dire aussi, tout d'abord, qu'il subordonnait les voix à l'orchestre ou plutôt les fondait, les enveloppait trop dans Tenscmble instrumental; mais ce qui pouvait cire un reproche il y a trente ou quarante ans,
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lorsque parut Faust, est devenu, avec le temps, le plus précieux des éloges. Ces rares qualités d'inspiration mélodique, d'entente orchestrale et d'intelligence scénique expliquent donc grandement, en se reportant à l'époque où les opéras de Gounod parurent dans le monde, et les critiques acerbes qu'ils soulevèrent tout d'abord, et les délicieuses jouissances qu'ils procurèrent aux amateurs, et l'influence souveraine qu'ils exercèrent sur tous les compositeurs de son pays. Influence à ce point générale que ce ne lurent pas seulement les jeunes musiciens entrant dans la carrière après Gounod, au moment de ses plus grands succès, qui la subirent, mais aussi ses aînés, dont l'orientation se modifla tout à coup et qui, pour n'en citer que deux, écrivirent Mignon après le Roman d'Elvire, Paul et Virginie après le Fils du brigadier : se peut-il voir preuve plus éclatante du grand empire exercé par Gounod sur tout le monde musical français?
Pourquoi faut-il qu'un homme si admirablement doué et qui, lui aussi, dans la mesure de ses forces, fut indiscutablement un novateur, ait été pris sur le tard d'une jalousie un peu puérile à l'égard du révolutionnaire allemand qui bouleversait l'art lyrique, et qu'il ait alors modihé sa propre musique dans un sens absolument contraire à celui qu'il avait d'abord suivi ? Ce revirement fut tel, je l'ai déjà dit, qu'on n'en avait jamais vu de pareil chez aucun compositeur. Ordinairement, les musiciens, à mesure qu'ils avancent dans la carrière, acquièrent de nouvelle forces et
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suivent une marche ascendante, au moins tant qu'ils ne sont pas arrivés à la vieillesse. Il se produit même avec certains d'entre eux, tels que Rossini et Verdi, une révélation sur le tard qui leur fait entrevoir un nouvel idéal auquel ils s'efforcent d'atteindre avec plus ou moins de bonheur selon que leur génie est plus ou moins grand. Même pour celui qui n'atteint pas ce but. c'est un mérite que de l'avoir aperçu.
Rien de semblable avec Gounod. Après le long temps de repos qui suivit l'éclosion de ses meilleurs ouvrages, de Faust à Roméo et Juliette^ il est rentré dans la carrière avec des idées absolument modifiées ; il est retourné tout droit au vieux type de l'opéra-comique et de l'opéra, découpant chaque acte en airs et récits, chaque romance ou mélodie en petites périodes, très nettes, simplifiant l'orchestre possible et le subordonnant aux voix, qu'il lui fait souvent doubler. Il a écrit dans ce système rétrograde ses derniers opéras : Cinq- Mars, Polyeucte et le Tribut de Zamora^ tandis que tous les jeunes musiciens français, prenant ses ouvrages antérieurs pour point de départ, s'efîbrçaient de renchérir sur ses délicatesses d'orchestre et de fondre chaque acte en une symphonie à la fois vocale et orchestrale. C'est là que tend, à n'en pas douter, la musique dramatique de nos jours et il était d'autant plus étrange de voir Gounod aller contre ce mouvement irrésistible qu'il y avait aidé tout le premier.
Il n'importe, et si regrettable que soit cette évolution de Gounod sur ses vieux jours, quelque
fâcheux que soient ses derniers ouvrages, il n'en reste pas moins, grâce à Faust, à Roméo, à Mireille, à Philémon, à Sapho même et à plusieurs mélodies délicieuses, — ne parlons ni de sa Messe à Jeanne d'Arc, ni de sa Messe à Sainte- Cécile, — un des plus glorieux parmi les musiciens dont ia France a le droit de s'honorer. Celui-là n'était certes pas un artiste ordinaire et, à l'heure de la mort, toutes les faiblesses de l'homme, ses exaltations plus ou moins calculées, ses rancunes et ses haines plus ou moins justifiées ne doivent plus compter aux yeux de qui veut le juger sagement. C'est le musicien seul qu'il convient d'apprécier et certes celui-là avait assez le culte de son art, avec des dons très précieux et une intelligence hors ligne ; il a porté assez haut le renom de la musique française, il a surtout produit assez de belles pages, et des pages bien personnelles, pour justifier tous nos regrets. Il serait dangereux de vouloir déterminer dès aujourd'hui jusqu'à quel point ses œuvres maîtresses, déjà légèrement entamées, pourront subir l'épreuve des années, et il ne faut pas lancer à la légère le grand mot d'immortalité — rappelezvous Auber; — mais Gounod aura déjà donné une grande preuve de sa force en résistant aux éloges excessifs sous lesquels ses amis et ses admirateurs ont failli l'écraser, quand il est mort... A présent, laissons faire le temps.