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LES CONCERTS HISTORIQUES

Mai 1880.

Les concerts historiques organisés à l'Opéra par M. Vaucorbeil auront-ils longue vie? Il est permis d'en douter. Assurément c'est une idée louable que d'offrir au public un résumé de l'histoire de l'Opéra, avec spécimens chantés, mais le public, pris en masse, apprécie peu ces cours d'histoire au théâtre et il Ta marqué dès la première leçon, en écoutant d'une oreille distraite, en levant même la séance avant la fin. Et pourtant, pour le mieux mettre en goût, on avait combiné ce premier programme de la façon la moins aride possible : après la partie historique, durant une heure au plus, venait la première audition d'une œuvre due à l'un des compositeurs préférés du jour, d'une œuvre annoncée depuis longtemps et dont on se promettait un régal véritable. Or, c'est justement au milieu de cet ouvrage que les désertions ont commencé.

Lulli, Rameau, Gluck, et les autres maîtres qui ont illustré l'Académie de musique, ont pro-

duit de nombreux chefs-d'œuvre, et les gens qui aiment vraiment la musique ont bien su s'en assurer en lisant ces partitions; mais le grand public aime mieux le croire de confiance que d'y aller voir. Voilà pourquoi de courts fragments comme ceux exécutés l'autre jour sont tout à fait insuffisants pour satisfaire les vrais amateurs de musique historique et sont déjà trop longs pour ne pas ennuyer la masse des auditeurs. Et puis, que voulez-vous? Notre époque est moins propre qu'aucune autre à ces restitutions fragmentaires d'opéras en costumes de ville et sans décors. On a flatté tant qu'on a pu le penchant naturel du public à juger l'opéra par les yeux et à n'admirer une partition que lorsqu'elle est encadrée dans une mise en scène de féerie; à défaut d'œuvres de génie, on est arrivé à lui faire prendre ainsi le change sur des productions parfaitement médiocres, et c'est lorsqu'on a tellement faussé son goût qu'on le met en face d'œuvres fort belles, il est vrai, mais dépourvues de toute parure extérieure, et qu'on prétend le retenir en place alors qu'on a déjè si grand'peine à le faire avec des ballets 1 C'est extravagance ou naïveté : au théâtre comme ailleurs, on récolte uniquement ce qu'on a semé.

Il faut dire aussi que Lulli, Rameau, Gluck sont des génies absolument dramatiques, qu'ils ne composent pas de la musique contemplative comme en font tant de compositeurs modernes et (juc leurs plus belles inspirations s'accommodent mal de cet exécution en habit noir. Gela a sauté

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aux yeux dès le premier morceau, la belle scène de Caron et des Ombres dans ÏAlceste de Lulli, une page d'une vigueur telle que le public n'y est pas resté insensible; mais s'il a franchement applaudi les beaux récits de Caron et les phrases suppliantes des Ombres, il a été un peu dérouté par la phrase scénique où Caron fait payer chaque Ombre tour à tour et répète dix fois : « Pave, passe ! » sur un très joli dessin d'orchestre. Il aurait fallu qu'on vît alors les Ombres défiler et monter une à une dans la barque. Et cela nous a encore plus vivement frappé dans le duo d'Oreste et Pylade de Vlphigénie en Taiiride, de Gluck. Cet admirable morceau remuait l'audrtoire, il y a douze ans, quand M. Pasdeloup reprit Iphigénie au Théâtre-Lyrique, et cependant MM. Aubéry et Bosquin, qui le chantaient alors, n'avaient ni les grandes voix, ni l'autorité de MM. Maurcl et Villaret qui n'ont produit aucun effet. C'est qu'il faut le théâtre, et non pas seulement le concert, à la musique de Gluck; il la faut jouer et non seulement chanter, car c'est là du drame musical et non pas un poème spéculatif.

L'histoire de Topera français se subdivise naturellement en six ou sept périodes, représentées chacune par un homme de génie autour duquel gravitent les autres compositeurs de la même époque, et dès lors il n'y avait qu'à exécuter une page capitale de chacun de ces maîtres pour établir la rtlière ininterrompue de la musique française à l'Opéra. Mais encore fallait-il prendre exactement le compositeur qui caractérise chaque

époque Cl choisir entre les morceaux de ce maître un de ceux qui montrent son génie à son apogée. Au lieu de cela, pour Rameau, qui sert de lien entre Lulli et Gluck, n'est-on pas allé chercher deux ou trois de ses morceaux les plus démodés, de ces airs à roulades, à gazouillements, de ces volers^ de ces coiilers^ que les philosophes-musiciens condamnaient dès le milieu du dernier siècle et qui nous apparaissent aujourd'hui du dernier ridicule? Il fallait, bien au contraire, adopter un des airs de Castor, une des scènes de Dardamis, aussi remarquables par la puissance de la déclamation que par la force de l'orchestre, et laisser de côté les ariettes vocalisées des Fêtes d'Hébé, qui n'ont pas valu grand succès à Mlles Daram et Janvier, et qui semblent dix fois plus vieilles que les phrases vigoureuses de Lulli. Pour la période intermédiaire entre Gluck et Rossini, on a fait pis encore. Au lieu de choisir quelque fragment hors ligne de Salieri ou de Spontini [car ils sont deux pour cette époque : l'un procédant directement de Gluck, l'autre précédant immédiatement Rossini) on a exhumé une assez jolie ariette de VAnacréon de Grétry, de Grétry qui n'a jamais occupé une place en évidence à rOpéra, qui n'y a donné que des ouvrages de demi-caractère et n'a nullement contribué aux transformations successives de Topera français. Ce mauvais choix de morceaux pour Rameau et celte apparition inattendue de Grétry, là où il n'avait que faire, augmentaient la distance au lieu de ménager une transition, d'abord entre

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