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Lulli et Gluck, ensuite entre Gluck et Rossini. Pour ce dernier, on avait pris un bon morceau de concert, le grand finale du troisième acte de Moïse, où cette merveilleuse nature musicale, encore tout imbue de formules et de phrases italiennes, discerne un idéal de drame plus élevé, plus sévère, et s'en rapproche par instants dans des récits d'une fermeté rare, orchestrés avec puissance, alors que pour les andanies et les ailegros proprement dits, elle retombe dans les banalités, les pauvretés et les brutalités italiennes les plus choquantes. Cet andante piteusement accompagné par la harpe et cet allegro scandé à coups de grosse caisse annoncent-ils le moins du monde cette conclusion foudroyante avec ces montées de voix et d'instruments d'un si bel ertet ?
Après Rossini, Meyerber, dont on joue couramment tous les opéras, et après Meyerbeer, rien... jusqu'à nouvel ordre. Aucun de ses successeurs n'a su prendre une place assez considérable à l'Opéra pour que la postérité désigne de son nom l'époque actuelle. Combien ont pu l'espérer, qu'on a oubliés dès qu'ils furent morts! Quant à ceux dont on se souvient, parce qu'ils vivent encore, ils peuvent bien produire autant d'ouvrages qu'ils voudront et faire le plus grand tapage alentour; ni eux, ni leurs éditeurs ne feront qu'ils survivent a leur époque. L'opéra qui caractérisera la période actuelle aux yeux de la postérité peut exister, mais Paris ne le connaît pas. M. Vaucorbeil avait donc toute liberté pour
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choisir le spécimen de musique moderne qui lui plairait le mieux et, à défaut de Mahomet qui ne doit cependant pas lui déplaire, il a pris la Vierge, de M. Massenet. La Vierge est tout l'opposé d'un ouvrage dramatique ; c'est une légende sacrée, un poème biblique en quatre scènes, en quatre tableaux pour mieux dire, car le musicien ici fait œuvre de peintre : V Annonciation, les Noces de Cana, la Montée au Calvaire et l'Assomption. M. Massenet qui est d'une nature très délicate, presque féminine, et que les femmes apprécient d'autant plus qu'il les flatte en travaillant pour elles, a entrepris de peindre en musique les principales figures féminines des Ecritures et de dégager surtout les sentiments terrestres, humains, qui devaient agiter ces femmes, alors qu'elles vivaient; il veut donc écrire delà musique humaine, et c'est là l'expression que lui-même emploie afin d'expliquer ce qu'il a prétendu produire.
En vérité, je ne vois pas trop ce qu'il a essayé de faire et je vois trop bien ce qu'il a fait. Au lieu de conserver à ces figures la noblesse et la sereine grandeur qu'elles ont dans la Bible, il les modernise et les rapetisse à plaisir ; il en fait non plus même des héroïnes antiques comme aurait fait un Lesueur, un Chcrubini, mais de petites femmelettes de notre siècle, tendres, rêveuses et coquettes. Il applique à ses légendes bibliques une formule, ainsi que Hiendel le pratiquait pour ses oratorios : seulement celui-ci y menait infiniment de grandeur, tandis que celui-là y met inriniment de maniérisme. Après Marie-Magdc-
leine, une partition sérieusement travaillée et d'un mérite indiscutable, il a écrit son Eve beaucoup trop vite, en ne donnant à son héroïne que de la coquetterie, et il produit maintenant sa Vierge, où Ton ne distingue qu'une certaine tendresse caressante et sensuelle, ainsi qu'il s'en trouve en toutes les oeuvres de M. Massenet. Cette partition est, de conception, d'idée mélodique et de mise en œuvre, aussi simple que possible et simple au point de produire assez vite lassitude et langueur. Je ne m'explique pas comment un compositeur de mérite, et qui a su, dès son début, user de toutes les surprises de l'orchestre pour séduire et charmer le public, oublie à ce point ce qui faisait son succès naguère et écrit toute une partition où l'orchestre double pauvrement les parties vocales, aussi bien dans les phrases de douceur que dans les morceaux visant à la terreur. Si, comme il arrive souvent, l'idée mélodique, élégante, mais uniforme et sans relief, n'est pas relevée par le ragoût orchestral, la partition s'empreint d'une langueur monotone à laquelle succombe bientôt l'attention du public.
C'est précisément là ce qui est arrivé pour la Vierge, et M. Massenet ne doit s'en prendre qu'à lui-mcme de l'inattention de l'auditoire et du maigre succès qu'on a fait à son œuvre et à sa personne, puisqu'il dirigeait lui-même l'exécution. Des quatre scènes qui la composent, aucune n'a de relief non plus qu'aucun personnage; on dirait que l'auteur les a laissés exprès dans la demi-tcintc afin de les estomper davantage, et la
tigure principale elle-même n'a aucun caractère qui la distingue des précédentes femmes bibliques peintes par M. Massenet : elle serait tout aussi bien Eve ou Marie-Magdeleine que la Vierge, et le contraire est également vrai. Son ange Gabriel, le seul des autres rôles qui ait quelque importance, n'a ni plus d'accent ni plus de couleur. Le meilleur morceau chanté est celui où la Vierge se lamente, ainsi que ferait Fidès, de voir son tils l'abandonner pour prêcher une religion nouvelle, et le meilleur morceau d'orchestre est celui qui peint le dernier sommeil de la Vierge au tombeau : tel le dernier sommeil de Juliette en l'opéra de M. Gounod, tel celui de la Vierge en la légende de M. Massenet. M^'^s Krauss et Daram, qui pcrsonnitient la Vierge et l'ange Gabriel, ont dû à de magnifiques toilettes de soirée le meilleur de leur succès. Quel malheur pour M. Massenet qu'il ait été forcé de rester en habit noir !
Ces concerts de l'Opéra, qu'ils réussissent ou non, auront toujours eu un bon résultat. Voici lequel. Depuis que la nouvelle salle est reconnue comme étant parfaitement défavorable à la mytsique, on s'est ingénié à trouver un moyen de l'améliorer. Un journal spécial, non d'architecture, mais de musique, avait maintes fois déclaré qu'il suffirait d'avancer le proscenium pour que les chanteurs, plus rapprochés du public, se fissent beaucoup mieux entendre. Et si M. Halanzier avait toujours refusé de se prêter à ce bouleversement, c'était, disait-on, qu'il ne voulait pas perdre toute une rangée d'excellents fau-
teuils d'orchestre. Arrive M. Vaucorbeil, et tout aussitôt la chanson recommence. Celui-ci fait d'abord la sourde oreille; il augmente même d'un rang pris sur le parterre ses fauteuils d'orchestre; puis, à Toccasion du concert, il fait couvrir d'un plancher tout l'orchestre des musiciens, et les chanteurs se trouvent bien en avant de leur place habituelle. Mais, plus ils avancent dans la salle et moins on les entend ; ce n'était que médiocre auparavant, cela devient détestable et l'on en revient piteusement à la disposition première. Et notre journal, toujours le même, d'affirmer qu'on n'aurait jamais dû avancer le proscenium, et M. Garnier, toujours le même aussi, de s'étonner qu'on ait pu rendre sa salle encore plus mauvaise qu'il ne l'a faite. C'était invraisemblable — et c'est vrai.
Je l'avais bien prévu : les concerts de POpéra ont déjà pris hn. Il devait y en avoir trois — pour commencer; — il n'y en aura eu que deux. Vu la recette ridicule du deuxième, on s'est hâté de modifier l'ordre des spectacles pour la semaine suivante et l'on a substitué bien vite Aida au troisième concert historique, dont les affiches ciaicnt déjà faites et les programmes commandés. Kn l'espace d'une nuit, tout fut renversé. M. Vaucorbeil a montré là une rapidité de décision de bon augure, et, si l'artiste avait eu le dessus en organisant ces concerts, l'administrateur a bientôt repris l'avantage en les arrêtant net. Et cepen-
dant l'idée qui avait conduit M. Vaucorbeil à donner ces auditions était louable; mais elle était plus fertile en mécomptes qu'en bénéfices.
En somme, M. Vaucorbeil, qu'on a poussé à la direction de l'Opéra en opposant ses goûts d'artiste et ses aspirations élevées aux instincts terre à terre et par trop commerciaux de son prédécesseur, n'a pas encore trouvé le moven de suivre une voie bien différente de celle suivie par M. Halanzier. Celui-ci avait voulu jouer Aida et n'avait pas su se le faire permettre; M. Vaucorbeil l'a voulu jouer et a su s'y faire autoriser : voilà toute la différence que je vois jusqu'à nouvel ordre entre ces directeurs. Et je ne veux par là ni rabaisser l'un ni exalter l'autre. Au théâtre aussi bien qu'en politique, il est beaucoup plus facile de dire ce qu'on ferait tant qu'on aspire à gouverner que de réaliser, une fois gouvernant, ce qu'on a promis de faire. On se trouve entraîné fatalement dans le chemin que vos prédécesseurs ont suivi, que suivront aussi ceux qui vous succéderont, et qui mène à la fortune ou à la ruine : entre les deux issues, pas de milieu possible. Et, au bout de quelques années, le public en arrive à confondre la réussite pécuniaire avec le sens artistique, et ceux-là sont réputés artistes qui ont fait fortune, alors que ceux qui ont culbuté, même s'ils ont fait d'excellentes choses, passent pour des étourneaux et des cerveaux brûlés.
Voyez plutôt ce pauvre M. Bagier, qui vient de mourir après avoir dirigé dix ans l'Opéra-
Italien de Paris et celui de Madrid; il allait s'enfonçant chaque année dans une impasse plus étroite et n'a dû d'éviter la catastrophe finale qu'à la guerre de 1870, qui Ta empêché de risquer une dernière partie; aussi l'enterre-t-on sans nulle oraison funèbre. Il s'est fait pourtant l'honneur— sur les demandes réitérées de M^^^ Krauss — d'exécuter le premier à Paris le Paradis et la Péri, de Schumann, dans deux concerts qui attirèrent encore moins de monde que ceux de M. Vaucorbeil, et il a fait ensuite une bonne reprise de Fidelio, avec M'i<= Krauss et Fraschini, qui révélèrent aux amateurs parisiens le chefd'œuvre de Beethoven dans toute sa beauté. Qu'il eût fait fortune en jouant les pires ouvrages qui soient et sans plus penser à Fidelio qu'au Paradis, et il passerait aujourd'hui pour l'homme le plus artiste qui fût entre tous les directeurs. .M. Vaucorbeil, lui n'est encore qu'un artistedirecteur, puisqu'il a composé avant de diriger; qu'il fasse fortune en jouant tels opéras qu'il voudra, et on le sacrera tout aussitôt directeur-artiste au premier chef.
Les directeurs, si grand que soit le théâtre qu'ils gouvernent, sont surtout des entrepreneurs, bien qu'ils s'effarouchent un peu de ce terme; ils font exclusivement du commerce et de la spéculation, mais ils n'aiment pas qu'on le leur dise; ils aiment mieux le dire à autrui. M. Halanzicr est tombé sous ce mot de commerçant lancé tant et plus contre lui, et cependant il n'avait pas agi ciutremeni que son prédécesseur
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immédiat. Celui-ci était M. Emile Perrin, qui passe encore à présent pour le directeur-artiste par excellence et qui n'a jamais eu d'autre objectif que le maximum de la recelte. Il a toujours man(euvré de même, et sa grande habileté fut de s'enrichir partout où il a passé. Aujourd'hui encore, à la Comédie- Française, il ne pense qu'à accumuler recettes sur recettes, grâce à des pièces qui font tapage, à des artistes qui font scandale, et il détruit le répertoire classique, qui lui rapporterait un peu moins, comme il l'a détruit à l'Opéra, qui porte aujourd'hui la peine de ses huit années de direction. Ce directeur, artiste aux yeux du monde, est le directeur-spéculateur par excellence; il a fait du commerce à l'Opéra, il en a fait à la Comédie-Française, il en ferait aux Folics-Marigny. Moins homme du monde et moins souple, M. Halanzier a payé pour son prédécesseur et soldé les pots qu'il n'avait pas tous cassés. Et voyez un peu à quoi tient le souvenir que laisse un directeur? Roqueplan, qui passe aux yeux de tous pour le directeur le plus fou qu'on ait pu voir, a produit au moins M. Gounod avec la Nonne sanglante et Sapho. Et il n'a gouverne que cinq ans ! M. Perrin, en huit ans de règne, a mis en évidence un seul homme, une seule œuvre : M. Mermet avec Roland à Roncevaux. El M. Halanzier, qu'on a tellement daubé, n'a pas fait pis en jouant Jeanne cVAic^ du même M. Mermei.
M. Vaucorbeil, auquel il en faut toujours revenir, me dira qu'il est plus facile de découvrir
des Membrée et des Mermet que des Gounod, qu'il joue les opéras qu'on lui apporte sans les prendre pour des chefs-d'œuvre et qu'il n'espère pas renouveler Tart musical avec Hérodiade ou Françoise de Rimini. Ce sont là paroles de directeur arrivé ; les promesses du directeur à venir étaient toutes différentes. M. Halanzier aussi aurait joué volontiers ces ouvrages, sans oublier le Tribut de Zamora, tout comme il aurait voulu monter Aida. Mais il est d'autres opéras que M. Halanzier n'aurait jamais eu l'idée de représenter, et M. Vaucorbeil sait bien lesquels, puisqu'il en parlait souvent avant d'occuper le fauteuil directorial. Il en est un au moins en France, il en est au moins un à l'étranger. Et la reprise d^Alceste'r Et celle d'^rm/^e, approuvée par M"« Krauss ? M. Vaucorbeil fera bien d'y penser et de se hâter un peu, s'il veut mériter mieux que d'autres ce titre de directeur-artiste qu'on accorde si souvent à la légère et qu'on lui a attribué par avance en haine de son prédécesseur. Aussi bien les recettes d^Aïda ne sont déjà plus ce qu'elles étaient en commençant, et l'événement lui prouve qu'il ne suffit pas d'ouvrages à grand fracas, même montés très richement, pour emplir indétiniment la caisse. Un succès immérité, même chautié à blanc, tourne bien vite au Icu de paille. Et, pour n'obtenir qu'un demi-succès pécuniaire, autant vaut jouer un véritable chcf-d'iuuvre. On en tirerait honneur, sinon prohi, comme M. Bagier pour avoir exécuté le Paradis cl Fidelio.
ENTRÉ DEUX CHEFS d'oRCHESTRE
Juin 1887.
C'est M. Altès qui a conduit la récente reprise du Prophète. Et le plus étonné de l'affaire a dû être M. Vianesi qui, avec son assurance d'Italien et d'Italien ayant parcouru le monde entier en battant la mesure, estimait que son rival français allait s'éclipser devant lui. Même, afin d'entrer plus tôt dans la place, il offrait de n'être pas payé pendant tout le temps que M. Altès, toujours titulaire et par suite émargeant au budget, serait tenu de force à l'écart du fauteuil où lui, M. Vianesi, trônerait gratis.
Mais M. Altès, qui n'a jamais tant déployé d'énergie que depuis qu'on le veut mettre à la porte, a déjoué cette botte italienne et s'est cramponné à son pupitre : il y restera mordicus jusqu'au jour où les directeurs l'en arracheront de force. Ce sera le i''' juillet, assurent-ils avec un emportement tout méridional; cène sera que le 3i décembre, réplique l'autre avec la froide obstination d'un homme doux, mais exaspéré.
Nous verrons bien.
Mais aussi pourquoi MM. Ritt et Gailhard, du moment qu'ils désiraient congédier M. Allés sitôt sa retraite liquidée, ont-ils négligé de le prévenir et publié leur décision dans les journaux avant d'en avertir l'intéressé r Pourquoi, lorsque
celui-ci, mis en éveil par les gazettes, alla les trouver, lui dirent-ils que « ces bruits étaient erronés », et que d'ailleurs, s'ils avaient eu une communication de cette importance à lui faire, a ils l'en auraient directement avisé, sans se servir de l'intermédiaire de la presse, ce mode de procéder n'étant pas dans leurs habitudes » ?
Cela leur plaît à dire ; mais, en fait, ils se sont conduits avec M. Altès comme on n'agirait pas avec un domestique. Et tout aussitôt, la sympathie des gens équitables est allée à ce malheureux M. Altès, qu'on pouvait critiquer tant qu'on voulait comme chef d'orchestre, mais qu'il devient impossible de ne pas soutenir lorsqu'il défend, comme il le dit fort bien, l'honneur et le droit des artistes contre les procédés un peu trop talon rouge de MM. Riit et Gailhard.
Certes, M. Altès n'était pas un chef d'orchestre de race; c'était un batteur de mesure estimable qui se donnait beaucoup de mal pour enlever ses musiciens et ne les entraînait guère. On avait bien dit que, lorsqu'il avait été nommé second chef en 1871, c'avait été par l'appui de George Hainl, dont il avait su gagner les bonnes grâces. Plus tard, quand il fut promu à l'emploi de premier chef par M. Vaucorbeil, on expliqua ce grand honneur en disant que celui-ci l'avait choisi justement pour être en quelque sorte lui-mcmc le chef d'orchestre, et ne pas rencontrer, chez le subordonné qu'il voulait dominer, les idées arrêtées, l'énergie et la volonic qui lui avaieni tant déplu chez M. Lamoureux. Mais tous ces on-dit
n'empêchaient pas M. Altès de posséder un certain mérite, quand ce ne serait que d'avoir fourni une carrière honorable en partant du modeste rang d'enfant de troupe, et ce seul mérite commandait quelques égards: le plus grand tort des directeurs actuels est de l'avoir oublié.
Et puis, pour parler franc, si l'on en juge par la dernière reprise, celle du Prophète^ M. Altès n'était pas celui qui remplissait le plus mal son office à l'Opéra ;il n'y faisait nullement tache. On le traite en bouc émissaire, on assure qu'il suffira de le renvoyer pour donner aux représentations de l'Opéra un lustre, un relief qu'elles n'ont plus depuis longtemps; mais changerez-vous aussi ce ténor d'une chaleur artificielle, à la voix factice, maigre et tout à fait insuffisante dans les grandes scènes de la révolte et de l'hymne triomphal; changerez-vous cette Fidès grasse et entassée, dont la voix lourde, épaisse, manque absolument de vigueur et de mordant; changerez-vous cette Bertha mafflue et don-don, qui chante encore plus mollement que Fidès; changerez-vous ces trois Anabaptistes, déjà si drôles à voir, encore plus drôles à entendre, et changerez-vous enfin ces chfcurs qui chantent du bout des lèvres et vont tout de travers? Que craignent-ils de vous, puissants directeurs; ne sont-ils pas syndiqués ?
Au moins M. Altès se donnait-il du mal. Cela ne l'avançait pas à grand'chose, il faut en convenir, et ceux qu'il aurait dû diriger ne prêtaient pas grande attention à ses commandements, mais encore avait-il fait son chemin tout droit, sur
place, au milieu d'artistes qui le connaissaient de longue date, et, comme il l'a dit très spirituellement, sans être allé même à Chicago.
M. Vianesi,lui,y est allé, et dans bien d'autres villes encore : on aurait plus vite fait de compter celles où il n'a jamais paru que celles qu'il a visitées. Cependant, comme cet Italien ne perdait jamais le nord tout en parcourant les deux hémisphères, il trouvait le moyen de se faire naturaliser Français, il y a deux ans, pour l'honneur ou pour le plaisir, comme on voudra, — nullement avec le dessein secret de s'introduire un jour à l'Opéra.
Autant il a visité de villes, autant il a connu de gens. Compositeurs célèbres et grands chanteurs, tous ont eu l'honneur de passer sous sa baguette, et tous ont été ravis d'être si bien compris, si bien conduits : c'est du moins ce qu'il assure. Il a même dans ses papiers un certirtcat de bons services, que M. Ambroise Thomas lui a délivré à Londres, après une représentation de Mignon, et cela lui sert aujourd'hui pour trouver une place avantageuse à Paris.
Et savez-vous ce qu'il faisait en parcourant l'Europe et l'Amérique, en battant la mesure à Vienne, à Londres, à New-York, à Boston, à Chicago, à Philadelphie, à Liverpool, à Manchester, à Barcelone, à Madrid, à Dublin, a Liège... et dans mille autres lieux, dirait le charlatan Fontanarose r II s'efforçait « de vulgariser les opéras des grands compositeurs français ». Ces généreux efforts n'ont pas empêché certains
compositeurs français, grands ou petits, de protester, sans résultat, c'est vrai, contre la nomination à l'Opéra de cet infatigable voyageur.
Et d'ailleurs, si on l'en croit, il a passé toute sa vie à ne s'occuper que de musique française, à pâlir sur les œuvres des maîtres français. Foin des autres, pour le moment. Ne nous dit-il pas avec le plub grand sérieux du monde que, dès sa venue à Paris en 1857, tout en vivant modestement à Asnières, il allait tous les soirs à l'Opéra, à la quatrième galerie, afin « d'étudier les grandes traditions de notre première scène lyrique », et qu'il passait tout le reste du temps, déduction faite de ses visites quotidiennes à Rossini, « à travailler les opéras des compositeurs français »? Si jeune et déjà si dégoûté de musique italienne ! Et ne rappelle-t-il pas aussi que vingt ans plus tard, quand il revint à Paris battre la mesure aux Italiens, un critique alors fort écouté le qualifia de ot chef-d'orchestre-type »? En quoi M. Vianesi montre une certaine naïveté, car les éloges de Bénédict-Jouvin ne comptent plus guère à cette heure, et mieux vaudrait presque avoir été blâmé par lui.
M. Vianesi a tort de se défendre d'être un chef d'orchestre italien; c'est là sa qualité principale. Et par chef d'orchestre italien, j'entends un chef d'orchestre nomade, habitué à diriger n'importe quelle troupe improvisée, et chantant en langue italienne , avec des artistes qui jouent sans presque avoir répété, qui se trouvent réunis pour un mois, six semaines, quelquefois pour un
hiver, qui n'ont pas le temps de se fondre en une troupe homogène et solide et qui, la « saison » finie, se dispersent aux quatre points cardinaux. En fait, M. Vianesi n'a jamais dirigé que des troupes chantantes de cette espèce, où la person-r nalité d'un ou deux artistes en vogue prime tout aux yeux du public ; il n*a jamais conduit que des représentations de ce genre, où l'on se soucie assez peu de l'ensemble et de la cohésion, qui doivent être à l'Opéra de Paris les principaux éléments de succès.
M. Vianesi joue agréablement sur les mots, quand il dit qu'il n'a pas conduit uniquement de la musique italienne. Il n'a conduit que des troupes italiennes, que des représentations italiennes, que des ouvrages français, allemands ou autres, arrangés et représentés à la mode italienne. Et je le répète, il a tort de s'en défendre. Il excelle dans cette besogne de chef d'orchestre international, qui demande des qualités toutes particulières : dans ces conditions, un chef d'orchestre est comme un improvisateur. Il doit organiser des représentations en quelques jours avec les éléments les plus disparates ; il ne bat pas seulement la mesure, il veille à tout ce qui se passe sur le théâtre, il indique du geste ou de la voix les mouvements indispensables aux artistes en scène, il fait marcher les chœurs et manœuvrer les décors : bref, c'est une sorte de Jean-fait-tout musical.
N'est-ce pas ce don particulier, nécessaire aux chefs d'orchestre i-taliens, qui lui a permis d'or-
3^4 MUSIQL'E
gaiiiser Tannée dernière, à Paris, une exécution de la Sainte-Elisabeth^ de Liszt, rien qu'avec deux répétitions? C'était convenable, rien de plus, et c'était déjà bien joli. Mais sans aller plus loin, n'avons-nous pas vu M. Vianesi fonctionner à Paris, aux Italiens ? Je me souviens d'une exécution outrageusement rapide, vertigineuse, de l'ouverture de Semiramide, après laquelle M. Vianesi nous a tous salués avec la satisfaction d'un homme heureux d'avoir si bien traduit la pensée de Rossini, — qu'il a connu. Je me souviens aussi d'une représentation invraisemblable de Don Giovattni, où M. Vianesi, ganté de blanc, battant l'air de ses bras, s'agitait comme un diable en criant aux artistes, aux chœurs: « Avancez, reculez, sortez; à droite, à gauche! » et n'obtenait qu'une exécution d'un style et d'un goût détestables... N'a-t-il donc pas connu Mozart ?
Du moment qu'il s'est fait naturaliser Français — pour répondre à nos susceptibilités patriotiques, car autrefois on n'y regardait pas de si près avant de confier de hautes fonctions musicales à des étrangers, — M. Vianesi avait le droit strict d'être appelé à l'Académie de musique. Mais, outre que sa naturalisation de fraîche date arrive un peu trop juste, il va avoir à conduire un orchestre et des ch(eurs dans des conditions toutes nouvelles pour lui : qu'il y réussise et tout lui sera pardonné. Mais s'il se met à diriger le Prophète ou le Freischiitz, voire Guillaume Tell, comme il dirigeait Semiramidc ou Don Giovanni,
ALOPÉRA .->DD
nous assisterons à ce spectacle inattendu pour tous de l'exaltation tardive de M. Altès.
Lui, cependant, ne doute de rien; il croit qu'il lui suffira de paraître pour arriver à des résultats merveilleux, pour obtenir une cohésion parfaite, un rythme égal, une sûreté d'attaque impeccable ; entin, pour discipliner les ch(uurs et les faire marcher avec Torchestre, au lieu de les laisser se mettre en retard ou partir en avance. Et ce qui lui donne cette confiance absolue en lui-même, avec la certitude du succès, c'est... qu'il dirige du poignet. « Si d'un coup sec du poignet vous indiquez la mesure, tout part ensemble. )) Ah! voilà. Grâces soient rendues à M. Vianesi pour nous avoir révélé ce secret, plus précieux que la pierre philosophale. Habeneck qui passe encore — à tort, probablement — pour un grand chef d'orchestre, n'est malheureusement plus là pour en profiter; mais MM. Colonne et Lamourcux, d'autres encore qui ne soupçonnaient rien de leur métier, savent comment ils devront s'y prendre à l'avenir.
En attendant, l'Opéra de Paris compte deux chefs d'orchestre en premier • l'un qu'on paye et qui conduit, l'autre qui voudrait conduire, dùt-il n'être pas payé : celui-là. c'est le favori des directeurs. Et MM. Ritt et Gailhard ont pris si peu de ménagements, tant ils étaient pressés de conclure avec M. Vianesi, que celui-ci tenait sa nomination officielle avant que M. Altès fût seulement avisé de sa prochaine mise à la retraite. Si bien que le nieme jour, le premier pouvait affirmer.
sans mentir, à qui rinierrogeait, qu'il était d'ores et déjà nommé chef à l'Opéra, et que le deuxième assurait à la même personne, en toute sincérité, qu'il était et resterait chef d'orchestre : ses directeurs ne lui avaient-ils pas garanti que les bruits répandus par les feuilles publiques ne reposaient sur rien de sérieux? Ah! le bon billet qu'avait M. Allés!
Mais lorsque ces directeurs virent que leurs façons cavalières ralliaient toutes les sympathies autour du chef qu'il voulait congédier; alors, ils se tirent interviewer et déclarèrent qu'ils avaient agide la sorte uniquement par égard pour M. Altès, afin de ne pas froisser son amour-propre et de lui ménager une sortie discrète, au lieu de le bruyamment congédier et de publier que tout le monde, et les auteurs et la presse, avait mainte fois constaté son insuffisance. Ils voulaient, disaient-ils, l'amener à donner sa démission sous un prétexte quelconque, au lieu d'en arriver à la dure extrémité de lui signifier sa mise à la retraite : et c'est à cette fâcheuse extrémité que les réduisait l'étonnante obstination de M. Altès à vouloir rester en place, à ne pas deviner leurs aimables intentions à son égard.
On prendra ces explications tardives pour ce qu'elles valent. Un tribunal même en jugera, car •M. Altès, s'il est contraint de partir, sa retraite pouvant être liquidée de droit, entend que les directeurs ne lui portent pas tort par de telles déclarations insérées dans les journaux; et dans l'ctai des choses, on ne peut qu'approuver
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l'énergie inattendue dont il fait preuve ici. Du moment qu'il a conscience d'avoir fait tout son possible — et ce point n'est pas douteux — pour occuper dignement le poste auquel il s'était vu appeler, il fait bien de se laisser congédier plutôt que de capituler. En se retirant de lui-m3me, il reconnaîtrait le bien fondé des mauvais compliments qu'on lui adresse; il se rabaisserait à ses propres yeux comme aux yeux du public.
Quoi qu'il en soit, M. Altès détient encore la place et ne la cédera que contraint et forcé; mais M. Vianesi a en poche sa nomination officielle et la fera valoir le plus tôt possible, avec l'appui des directeurs. Et comme tout se traduit par des chiffres en matière de commerce ou d'art, — ce qui est tout un à l'Opéra — il serait curieux de savoir au vrai combien MM. Ritt et Gailhard, qui comptaient douze mille francs par année à M. Altès, payeront M. Vianesi, qu'ils estiment infiniment plus. Sera-ce le double — ou la moitié?