TROIS TÉNORS ÉTEINTS
Août 1881.
Il est de singuliers hasards. Entre Adolphe Nourrit, le premier chanteur français de ce siècle, l'artiste exceptionnel qui, devant créer Raoul, Eléazar, Arnold, fut mieux qu'un interprète pour Meyerbeer, Halévy ou Rossini, et M. Villaret qui tient depuis dix-huit ans l'emploi de fort ténor à rOpéra,.infatigable et toujours dispos sans que nul ait pu encore le remplacer, trois ténors se succédèrent au premier rang avec des moyens et des talents très divers : Gilbert Duprez, Gustave Roger, Louis Gueymard.
Or, les noms de ces artistes, tous trois éteints bien que deux seulement soient morts, viennent de reparaître à la fois dans les journaux. Le dernier, Gueymard, est mort tout simplement; on en a profité pour l'enterrer, comme dirait Duvert,
et pas un artiste, pas un représentant de l'Opéra ne s'est senti le courage de gagner le petit village où Guevmard était allé cacher son déclin d'artiste et ses chagrins d'homme privé. Gustave Roger est mort il y a déjà plus d'un an, et sa veuve, poussée par quelques amis, vient de publier le carnet où Roger jetait chaque jour ses impressions au courant de la plume. Enfin, Gilbert Duprez, qui ne veut pas mourir, a lancé luimême dans le public des souvenirs plus apprêtés que ceux de son successeur, mais non moins personnels.
Carnet d'un ténor, par Roger, ou Souvenirs d'un chanteur, par Duprez, c'est tout un : — c'est toujours l'histoire artistique d'une époque envisagée par un chanteur à son seul point de vue et dans un but exclusivement personnel. En peut-il être autrement avec des gens aussi vaniteux que le sont les artistes, et surtout ceux qui ont occupé non sans gloire une place aussi en vue que celle de premier fort ténor à l'Opéra de Paris? Donc, en général, il ne faut pas trop se fier à ces souvenirs d'acteurs, qui sont le plus souvent des cancans de coulisses, des anecdotes enfilées à la suite l'une de l'autre afin d'amuser le lecteur et défigurées, le plus souvent, pour le plus grand honneur et profit du narrateur.
Lorsqu'un chanteur est un artiste au sens le plus élevé du mot, il n'a pas besoin de rédiger des mémoires pour le faire entendre, à la façon de Duprez, ou pour le dire expressément, ainsi que le fait Roger. Il consacre toute sa vie à son art,
comme Adolphe Nourrit, et c'est dans ses lettres et papiers qu'on trouve, après sa mort, la preuve manuscrite des scrupules artistiques, des hautes visées qui tourmentaient cet esprit d'élite : on découvre alors qu'il n'e'tait jamais satisfait de lui-même et croyait pouvoir arriver plus près de l'idéal, si près qu'il en fût déjà, si haut qu'il fût monté dans l'admiration du public et des compositeurs. Mais cet artiste-là ne songe pas une minute à publier, lui vivant, ses souvenirs, études ou réflexions qu'il juge fort peu intéressants pour autrui, et si des amis entreprennent de le faire après sa mort, ils attendent pour cela qu'il soit entré dans l'histoire et salué grand artiste par trente ou quarante ans de regrets \
Ce n'est sûrement pas le livre de M. Duprez qui donnera plus d'autorité aux mémoires de chanteurs pris en général, car on a rarement vu un recueil plus mal digéré d'anecdotes déjà connues pour la plupart et demaigre attrait. Cependant tout cela est raconté avec une telle bonhomie et une conviction tellement naïve de l'importance des moindres détails concernant la personne de Duprez, qu'on demeure désarmé et que la bonne foi de l'homme fait passer sur la vanité de l'artiste. En voulez-vous une preuve ? A propos de son début dans Guillaume Tell, qui fut le point culminant de sa carrière, a-t-il jugé bon
I. C'est seulement en 1867, vingt-huit ans après la mort de Nourrit, que parut l'ouvrage de M. L. Quicherat : Adolphe Nourrit; sa vie, son talent, son caractère, sa correspondance ; 3 vol. in-8*, avec portrait, chez Hachette.
d'expliquer comment il avait cru devoir chanter le rôle et composer ce personnage afin de mieux lutter avec le terrible souvenir de Nourrit? Nullelement; il est surtout préoccupé d'expliquer comment les talons exagérés par lesquels on l'avait grandi le gênaient beaucoup et comment ils le forcèrent à chanter tout un acte sans se retourner. A supposer que de pareilles misères soient amusantes, quel intérêt peuvent-elles bien offrir pour l'histoire théâtrale ou musicale de notre temps?
Roger, qui possédait un esprit cultivé par une excellente éducation, n'a pas eu la prétention d'écrire, de rédiger de véritables mémoires, et son Carnet quotidien est tenu avec une irrégularité extrême. A tout prendre, j'aime mieux cette façon de faire, et ces notes éparses, jetées au jour le jour, accompagnées parfois d'une pointe amusante ou .d'une réflexion juste, ont plus d'attrait en leur débraillé que les mémoires soigneusement rédigés de son prédécesseur. Roger, en prenant CCS noies quotidiennes, paraît avoir voulu surtout se rappeler, jour par jour, ses tournées triomphales à l'étranger, en Angleterre et en Allemagne où il était très aimé; mais comme il chantait toujours les mêmes pièces dans ces voyages, surtout la Dame blanche et le Prophète, il n'a pas grand'chose à dire sur ces opéras et ses notes sont celles bien plutôt d'un touriste que d'un musicien: beaucoup de petits faits notés pour s'en souvenir, opéras chantés indiqués d'un mot, bravos, courcjnnes et rappels mentionnés avec force anec-
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dotes, drôles surtout pour celui qui se les rappelle à lui-même.
En revanche, dès qu'il rentre à Paris, il n'écrit plus guère. II est absorbé par les courses, les visites, les répétitions, et néglige fort son journal; il l'abandonne même entièrement pour le reprendre au moment du départ et le dit en propres termes : « A Paris, les compositeurs, les directeurs, mes amis, mes connaissances n'ont pas pour moi l'attrait de l'inconnu; en voyage, c'est autre chose; il faut fixer mes souvenirs... » Mais comme d'autre part c'est à Paris seulement qu'il a eu l'occasion de jouer des ouvrages nouveaux, de faire acte de créateur et qu'il se montre très laconique à cet égard, même sur le Prophète, qui ne laisse pas que d'avoir une certaine importance, il résulte de là que son Carnet ne sera pas bien inttfrcssant pour la postérité.
Ce qu'il y a de désolant, quand on lit ces souvenirs de chanteurs célèbres, c'est de voir à quel point CCS hommes dont les compositeurs ont absolument besoin pour traduire leur pensée, ont peu la prescience des grandes choses, avec quelle hardiesse ils les méconnaissent, comme ils n'ont soif que du succès immédiat, de leur succès personnel. On a dit bien souvent comment Nourrit, avec un sens artistique exceptionnel, se fit l'aide et le soutien convaincu de Meyerbeer et de Rossini, voire d'Halévy, qui s'en venaient débuter sur le théâtre où il tenait le premier rang, et ce sera pour lui un beau litre de gloire, même mis à part son admirable talent de chanteur. Mais au
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moment où arrivèrent Duprez et Roger, il n'y avait plus le moindre mérite à combler d'éloges Meyerbeer et Rossini, bien au contraire, et tous les compliments qu'ils adressent à ces deux musiciens ne marquent aucune initiative courageuse de leur part.
Eux aussi, cependant, rencontrèrent sur leur chemin un homme de génie, un compositeur méconnu, nommé Berlioz, et ils le méconnurent pareillement. Pourtant, il faut distinguer. Roger eut l'honneur de chanter le premier la partie de Faust, dans ]a Damnation de Faust, en 1846. Il le Ht avec conscience et par amitié pour Berlioz ; mais il ne comprenait pas grand'chose à cette œuvre admirable et, sur la fin de sa vie, il avouait humblement n'avoir été saisi par cette puissante création que lorsqu'il l'eut entendue, il y a quatre ans, aux concerts du Châtelet. Il avait au moins le mérite de ne pas s'obstiner, de confesser son erreur; il reconnaissait même à ce propos qu'un chanteur a bien de la peine à conserver son courage et son aplomb lorsqu'il sentie public rebelle. II s'agit tout simplement d'avoir la foi et Roger, malgré ses bonnes relations avec le critique, éprouvait une défiance invincible de Berlioz compositeur : il s'en fallait de tout qu'il eût la foi.
C'est bien une autre affaire avec Duprez qui eut l'honneur à peu près égal de créer Benvenuto Cellini en i838, et qui, prenant la plume en 1880 après le revirement foudroyant du public en faveur de Berlioz, se glorifie ou peu s'en faut d'avoir aidé a la chute complète de cet opéra. Il
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serait vraiment regrettable de ne pas citer ce curieux paragraphe en entier :
tt Le Lac des Fées, d'Auber, fut, en iSSg, ma seconde création, car je ne donnerai pas ce titre au rôle dont me chargea Berlioz dans son opéra de Benvemito Cellini, donné en i838 et qui n'eut que trois représentations. On sait que le talent de Berlioz, d'ailleurs excellent musicien, n'était pas précisément mélodique. J'avais chanté de lui, au service funéraire célébré aux Invalides en l'honneur du maréchal Damrémont, une messe qui faisait dire à mon ami Monpou que, « si Berlioz a allait en enfer, son supplice serait d'avoir à « mettre en musique une pastorale de Florian ». Benvenuto Cellini était sous la même inspiration étrange pour mes oreilles italianisées. J'allais être père pour la troisième fois à l'apparition de cet opéra. Le jour même de la troisième représentation, je partis de chez moi, laissant M™^ Duprez dans l'attente d'un événement qui me laissait fort peu de calme. N'ayant encore eu que des filles, je désirais passionnément un fils; je priai donc, en sortant, le docteur Gasnault, qui soignait la malade, de venir sans retard me prévenir si ma femme accouchait d'un garçon. Or, pendant que j'étais en scène dans le dernier acte, j'aperçois mon fidèle docteur dans la coulisse, le visage tout rayonnant. La joie me fait perdre la léte. Lorsqu'on s'embrouille dans cette musique compliquée et savante, telle que la composait Berlioz, il n'est pas facile de se retrouver. Je me lirai assez mal de cctie aventure. Là ne fut pour-
lant point la cause du peu de succès de Benvenuto Cellini^ dont l'auteur me rendit responsable et me garda rancune. Le fait est que Duponchel se lassa de donner un ouvrage qui, dans sa nouveauté, faisait moins que les pièces anciennes (Quel singulier français M. Duprez parle-t-il là?) et que Benvenuto Cellini rentra dans les cartons pour n'en plus sortir. »
Que le doyen des ténors se rassure. Il lui suffira de vivre encore quelques années pour voir Benvenuto triompher, et son verdict n'influera pas plus sur le jugement de la postérité que toutes les injures de son ami Scudo n'ont fait pour la Damnation de Faust : bien au contraire, elles ont servi la gloire de Berlioz, ce dont M. Duprez ne doit pas se consoler.
Et voilà comment ces deux ténors, qui furent les premiers l'un après l'autre au royaume des sons (ne pas imprimer : sourds)^ comprirent ce pauvre Berlioz. Quel dommage que Gueymard n'ait pas écrit ses mémoires! On saurait aujourd'hui ce qu'il pensait de Richard Wagner.