Livre avant, livre après, lettres, rapports au
ministre, au directeur, il usa de tous les moyens pour entretenir le bruit autour de son œuvre et pour se bien persuader qu'elle « était unique, incomparable, parfaite, excellente » ; il restait seul à avoir quelque doute à cet égard. Pour ce mieux convaincre, il écrivit des volumes entiers rédigés dans un style très lâché, qui serait d'assez mauvais ton s'il s'adressait à d'autres que luimême : à chaque page on pressent la charge d'atelier.
Il faut relire aujourd'hui ce livre éclosen 187 1, au milieu de la construction de l'Opéra, pour juger à quel point l'auteur s'est moqué du public et combien le hasard s'est moqué de l'auteur. Il a tout fait à l'Opéra comme il expliquait devoir le faire, et souvent par d'excellentes raisons, au moins sur le papier, mais tout a tourné contre lui.
On ne connaît pas assez ce livre, et le démenti infligé par les événements à l'auteur est tel qu'on devrait, pour la distraction du public durant les entr'actes, en détacher chaque page et l'afficher dans l'endroit qu'elle concerne, dans les vestibules et dans les loges, dans les escaliers et dans les couloirs. Et Dieu sait si l'on rirait! Il suffira de citer un exemple. Si vous êtes jamais allé à l'Opéra et que vous soyez sorti par le pavillon des abonnés, vous apprécierez comme il convient le tableau idéal tracé par M. Garnicr.
« Les spectateurs, attendus par leurs équipages, pénètrent dans le grand vestibule-salon qui servait à l'entrée; les dames préparent leurs toilettes
Je retour, les valets de pied présentent les vêtements de dessus à leurs maîtres, les avertisseurs demandent les voitures. Pendant la recherche de celles-ci, l'attente se tait dans le salon confortablement agencé; les avertisseurs annoncent l'arrivée de la voiture réclamée; on quitte le salon, les valets de pied suivent et accompagnent ; les portes de séparation entre les pièces chauffées et les pièces sans feu s'ouvrent, puis ensuite les autres portes entre les pièces seulement closes et le vestibule à l'air libre; les changements de température se font sentir graduellement et l'on arrive enfin sous la descente à couvert, où la voiture annoncée a eu le temps de pénétrer pendant la circulation faite du salon d'attente au trottoir de sortie ; les spectateurs montent dans les équipages, etc. »
C'est vraiment admirable, et la seule excuse de M. Garnier est d'avoir décrit tout cela quatre ou cinq ans avant de le voir. Voici maintenant la peinture exacte. Entre les abonnés, c'est à qui lèvera le plus tôt la séance afin d'arriver plus vite en bas et d'attendre sa voiture un peu moins longtemps; au lieu d'un salon confortable, un caveau funèbre ; au milieu, un divan circulaire pouvant recevoir quinze ou vingt personnes sur deux cents ; les domestiques ne peuvent même pas joindre leurs maîtres et ceux-ci, faisant office de valets, s'échelonnent pour guetter la venue de la voiture tandis que les dames qui ont pu s'emparer du divan s'y installent le moins mal possible et bâillent à plaisir : on en a vu s'endormir
presque durant cette attente, qui dure parfois une demi-heure et plus.
M. Garnier, qui s'est probablement ménagé une issue particulière semblable à celle qu'il réservait au souverain, n'a jamais rien vu de cette sortie infiniment plus lente et difficile qu'à l'ancien Opéra ; il n'a jamais ressenti l'effroyable courant d'air de ces portes à tambour formant tunnel ; il n'a jamais vu les spectateurs qui sortent par le devant pour chercher eux-mêmes une voiture barboter sous la pluie ou grelotter de froid sur cet énorme perron qu'il leur faut descendre avant de courir sus aux fiacres; il n'a jamais entendu mille personnes au moins par soir pester et tempêter contre lui, ce dont je le félicite; enfin qu'on le consulte ou non sur les mérites de l'édifice, il s'écrie toujours avec un cœur léger : a Admirable, incomparable, excellent! »
A l'occasion, il joue l'indifférence. Il le déclare avec une morgue superbe : « Telle cette œuvre est faite, telle elle restera, et les jugements actuels, les jugements d'un jour, élogieux ou critiques, n'influenceront en rien, ni en bien ni en mal, le jugement à venir, le seul qui puisse être fait sans passion. » Comme on voit bien qu'il écrivait cela quatre ou cinq ans avant l'ouverture, au temps où l'ancien Opéra était encore debout et pour de longues années, pensait-on ! Aujourd'hui, le jugement n'est plus à faire, il est fait. Ce qu'il y a de plus charmant dans ces livres, dans le premier et aussi dans le second, c'est la modestie affectée, plus orgueilleuse que l'orgueil le plus franc, avec
laquelle l'auteur se désintéresse de son œuvre et refuse d'entendre les éloges dont on va l'accabler.
Savourez bien ce qui suit : « Voyez, si par hasard, la salle de l'Opéra avait été mauvaise, voyez combien j'aurais eu mauvaise grâce à mettre ce résultat sur le compte du hasard ! Personne n'eût cru à ma sincérité et l'on n'eût vu dans ma déclaration qu'un moyen assez malhonnête d'échapper à ma responsabilité. Gela eût été vrai pourtant, et je n'aurais pas eu, en conscience, à encourir plus de blâme en échouant que je n'ai de mérite pour avoir réussi ! Mais puisque, grâce au ciel, la salle est excellente^ cela me met fort à mon aise pour dire que je n'y suis absolument pour rien et, si je me félicite plus que personne de cet heureux résultat, j'ai encore assez de loyauté pour ne pas laisser croire que je suis un architecte étonnant et pour lequel la science n'a pas de secrets. » Conclusion : il porte seulement les reliques. Il le dit lui-même et nul n'y contredit.
C'est une justice à lui rendre : après comme avant et même un peu plus après qu'avant, il a toujours déclaré qu'il n'entendait rien à l'acoustique, qu'aucune loi physique n'était certaine en fait de salle de théâtre ou de concert et que le hasard seul était souverain maître. En quoi il avait montré plus de sens que MM. Davioud et Bourdais, lesquels prétendaient au contraire être absolument sûrs du résultat et s'associaient au physicien Lissajous pour arriver plus sûrement au but : ils l'ont malheureusement dépassé, puisque
JD.
ce sont des résonnances extraordinairement fortes qui gâtent leur magnifique salle.
A l'Opéra, bien au contraire, nul écho fâcheux, nulle résonnance ennuyeuse, et c'est ce qui permet à M. Garnier d'écrire ce merveilleux paragraphe : a ... Ce ne sont pas seulement des compliments de forme banale que tous les artistes de l'Opéra m'ont adressés, mais bien des félicitations chaudes, senties, vraies, et qui allaient même jusqu'à l'émotion et la reconnaissance ! Il n'y a pas eu une note discordante dans cette appréciation de ceux qui étaient le plus intéressés à la sonorité de la salle et depuis le soprano le plus aigu jusqu'à la basse la plus profonde, depuis le premier sujet en vedette jusqu'au dernier et modeste choriste, la nouvelle salle a été reconnue non seulement parfaite^ mais bien supérieure à l'ancienne salle, dont chacun pourtant vantait les grandes qualités acoustiques. »
Se souvient-on bien de l'essai de la nouvelle salle fait devant la presse et les amis de l'architecte ou du directeur? Il fallait voir M. Gailhard gonflé comme la grenouille de la fable et lançant une courte phrase de la Bénédiction des poignards après laquelle il assurait n'avoir jamais chanté plus facilement; il fallait voir surtout l'architecte assis modestement dans une loge de face et recevant une écrasante ovation pour cet essai qui faisait déjà pressentir la médiocrité de la salle. Qu'on se rappelle aussi l'inauguration officielle où cette impression s'accentuait chez les gens réfléchis que la joie de se trouver à pareille
fête n'affolait pas; qu'on se rappelle enfin le public de visiteurs et de voyageurs prenant l'Opéra d'assaut et le parcourant avec fièvre sans s'inquiéter de ne pas entendre ce qu'ils n'écoutaient pas. C'était là le bon temps pour l'architecte et cela dura bien deux ou trois ans. Mais quel changement depuis lors ! Le public habituel, celui qui ne se compose pas uniquement de touristes, revient de son premier enthousiasme et se range à l'avis de ceux qu'il avait d'abord traités d'esprits chagrins, après avoir constaté vingt fois que les mêmes opéras, plutôt mieux chantés, sont loin de produire la même impression qu'à l'ancien Opéra; enfin nombre d'abonnés mélomanes, de ceux qui écoutent toujours sans jamais causer, de ceux pour lesquels la Muette elle-même a des charmes, se plaignent de mal entendre et de ne pas voir.
Faut-il le répéter une vingtième fois? Les jeux de physionomie échappent complètement, même la lorgnette aidant, aux spectateurs de l'amphithéâtre et des loges de face, qui se trouvaient admirablement placés à l'ancien Opéra. La salle a seulement trois mètres et demi de largeur en plus et autant en profondeur. Mais cela l'agrandit à peu près d'un quart en totalité, et c'est précisément ce quart-là qui fait tout le mal. « Quant à la dimension des salles, écrit M. Garnier, elle n'influe pas sensiblement sur la sonorité, c'est-à-dire sur la pureté et la précision, mais elle influe sur le caractère du son. La Scala, de Milan^ salle selon moi trop grande, cependant
sans répercussion ni échos, a le défaut de forcer les voix à parcourir un trop grand espace avant d'arriver au but; le son ne paraît pas plein et Ton sent fort bien qu'une immense distance vous sépare du chanteur; la voix est plus faible et manque de résonnance, le timbre est plus grêle, plus mélancolique et moins accentué. Aussi, il parait certain que les dimensions exagérées d'une salle de spectacle ont non seulement un inconvénient pour la vue, mais encore pour la voix dont elles changent le caractère et l'expression. » Donc, la Scala est trop grande. Or, je lis d'autre pan, dans un livre consacré à l'exaltation de M. Charles Garnier par un sien ami, que « le nouvel Opéra a des dimensions à peu près égales à celles de la Scala de Milan et de San Carlo de Naples ». Donc, l'Opéra est trop grand, de l'aveu forcé de son constructeur.
La désillusion chaque jour croissante du public mélomane, — je ne parle pas des voyageurs, — et les réclamations chaque jour plus nombreuses de la presse amenèrent enfin le ministre à provoquer une enquête sur les amélioralions qu'on pourrait apporter à cet Opéra modèle et, avec une naïveté bien digne de l'adminisiralion française, on confia cette enquête à celui-là même qu'elle visait, à l'architecte en personne. Il Hi l'enquête en conscience, — au moins l'assure-i-il sans rire; puis il rédigea un rapport dans le style ulirafamilier qui lui est propre et termina par son refrain habituel : <i Superbe^ incomparable, excellent! » Il proposait bien, avec
aigreur, de le'gers changements qui ne devaient rien produire et ne produisirent rien : placer Torchestre sur une sorte de table d'harmonie, exhausser les seuls violons ou bien les augmenter; mais avant tout il conseillait au ministre un parti aussi simple que peu coûteux : Ne rien faire. 11 n'y a donc rien à faire au Trocadéro, rien à faire à TOpéra.
C'est l'avis de M. Garnier et c'est aussi le mien.