CARL-MARIA VOX A\'EBER
(les (V formes » régnantes, elle y ressemble pourtant quelque peu ù une intruse, elle détonne en cet organisme élaboré sans elle, à moins que, pour s'y adapter, elle ne se défigure, comme étranglée par l'adéquat carcan de la « mélodie classique ». C'est ainsi que le romantisme de Schubert apparaît fréquemment travesti. L'inspiration de Weber se divulgue plus inassimilable encore que celle de son jeune émule, et c'est aussi pourquoi l'emploi des formes de son temps est le point faible de son œuvre. Plus fâcheusement peut-être que chez aucun de ses contemporains, nous en ressentons aujourd'hui une impression de suranné décevant parfois il l'excès, mais que domine inconsciemment un sentiment de disparate, de discordance incoercible dont l'antithèse, à notre insu, nous choque presque autant dans l'admirable Sonate en la bémol que dans les « airs d'opéra » les plus beaux et les plus célèbres. C'est que, entre la forme et son contenu, l'incompatibilité est essentielle. Grâce à cette incompatibilité féconde qui dénude brutalement, à la barbe de Beethoven, la caducité des moyens propres à la « mélodie classique » , tout le génie de Weber est dans sa mélodie^ dans sa « mélodie romantique », issue d'une harmonie naturelle, reçue des lèvres du peuple ou dévoilée à son instinct. Il paraît délicat d'apprécier sûrement ici le rôle de l'artiste innovateur dans cette évolution du sens harmonique qu'on voit une fois de plus renou-
vêler l'art musical. Weber trouva-t-il son bien tout fait dans une ambiance préalable, ou y provoqua-t-il l'explosion de pressentiments plus ou moins vagues ? Il est remarquable que cette métamorphose de l'inspiration mélodique fut à peu près unanime en Europe au commencement du dernier siècle. On peut s'en expliquer la popularité de notre opéra-comique et du mélodisme italien au théâtre ; l'exploitation du folk-lore autochtone ou exotique au concert ; le succès immédiat des lieder de Schubert et des romances ou ballades analogues. A la distance où nous sommes, cependant, on n'y éprouve nulle part aussi péremptoirement que chez Weber la sensation de ce que nous qualifions « romantisme », — et cela, nulle part aussi profonde, authentique et précise où que ce soit avant Richard Wagner. Cette constatation nous révèle à soi seule la portée de l'œuvre de Weber dans l'évolution musicale. De quoi que sa mélodie puisse être redevable à l'ambiance contemporaine, qu'il ait, à l'instar de Monteverdi peut-être, appris ou non du peuple le secret rédempteur, c'est de Weber que date l'ère de libération décisive où l'harmonie gouverna désormais souverainement la musique et permit à Vart affranchi de devancer enfin la muse populaire, avec Claude Debussy, en déchiffrant spontanément la nature. Le mélos de Weber, c'est déjà l'art de Wagner, non seulement en puissance, mais en acte, et Eunjanthc (1823) se