CARL-MARIA VON WEBER
consciemment harmonique ; on y rencontre, entre autres moins illustres, Couperin, Scarlatti, Rameau, Gluck et enfin Mozart. Mais, avec celui-ci, on découvre que cette évolution aboutit pas à pas à la création de « formes » non moins stéréotypées que jadis, encore qu'autres, armature imposée de la sonate, du quatuor ou de la symphonie dans la musique pure, et des airs « de bravoure », da capo ou « de concert » à deux compartiments dans l'opéra. On s'aperçoit que la « polyphonie » n'a pas perdu grand'chose au change ; que la candeur du bonhomme Haydn saupoudre de charme et d'humour l'abstraction de ses combinaisons intellectuelles, tandis que le finale de Jupiter en magnifie la plausible et désinvolte puissance. On remarque que cette harmonie, d'abord rénovatrice, est devenue prétexte à théories conventionnelles et dogmatiques, codifiées par des magisters praticiens y perpétuant l'antique contrepoint sous le manteau du « style sévère », et légiférant les accords, enchaînements, modulations autorisés dans le « style libre ». Bref, on constate ici derechef, coïncidant avec l'ère classique allemande, la cristallisation nouvelle d'une musique « savante », de plus en plus étrangère à son origine oubliée, d'harmonie désormais fixée, — et on constate en même temps l'avènement d'une « mélodie classique », fruit de cette culture spéciale et fermée, correspondant aux éléments harmoniques ou rythmiques assimilés et
dorénavant abstraits, de contour, période, mélismes et couleur reconnaissables jusque dans les ultimes productions de Beethoven, sans compter le néoclassicisme subsidiaire. Au milieu de ce concert quasiment « de musique de chambre », la mélodie de Weber semble résonner tout à coup comme la voix d'un cor jailiie du fond des bois dans la nuit. A son appel, on dirait que tout un monde endormi se réveille, peuple enchanté de la nature invisible, gracieux fantômes de légende, de cette légende anonyme que crée ingénument la muse populaire. Et le chant qui s'élève alors est aussitôt compris de tous. On n'a pas besoin de l'apprendre ; rien qu'à l'entendre, on le sait par cœur, et on le chante au village comme à la ville, à l'atelier comme au salon. L'ai3parition du Freischùtz, en 1821, fut une sorte de coup de tonnerre dans le ciel « classique », et son retentissement dans les masses dénonce l'émanation profondément populaire de la mélodie ■weberienne. Elle répondait évidemment à une « ambiance harmonique » méconnue, sinon peu ou prou dédaignée par les mandarins polyphonistes, ou entravée dans son action par les conventions scolastiques . Et, en effet, cette mélodie nouvelle s'accuse dès l'abord impropre, à priori, à la trituration thématique particulière au classicisme. Sa personnalité harmonique est trop concrète et trop incisive pour s'y prêter sans gêne et sans dommage. Idoine à rénover intimement la matière expressive