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LES FORCES AFFECTIVES

passée d'abord inaperçue, cette abolition de la conscience n'était évidemment qu'apparente. Notre attention volontaire n'exerçait pas sur nos perceptions son contnMe habituel ; à cet égard, du point de vue des réactions intellectuelles, il était permis de noter une suspension ■eirective de la conscience; nous enregistrions cependant les impressions auditives [)our en ("aire plus tard une matière docile au maniement de la pensée. ÏNous voyons ainsi se disposer sur des étages séparés, et agir simultanément, une vie affective qui concentre des impressions et une conscience intellectuelle qui les commente ou les explique. C'est à un résultat semblable que nous conduirait l'examen de certains cas d'amnésie suivis de retours de mémoire provoqués par le sommeil hypnotique. A l'état normal, le sujet vit dans l'oubli total d'une période donnée de sa vie ; à l'état hypnotique, il parvient à la retrouver. Le sujet retrouve donc, dans le sommeil provoqué, la mémoire de tous les faits écoulésjusqu'au moment actuel, et tous ces souvenirs enregistrés inconsciemment revivent dans l'état d'hypnose, associés, systématisés, ininterrompus, de manière à former une trame continue et comme un second moi, mais un ukù lalciit, iiuonscienl, qui conlrasle étrangement avec le moi olliciel dont nous connaissons lamiiésie profonde'. Toutefois l'amnésie que l'expérimentation -ignale n'est pas une amnésie quelconque. Elle n'est pas suffisanunenl caractérisée par la destruction des images, puisqu'elle est paifaitement conq^atible avec l'enrcgislremenl et la conservation latcnledes souvenirs. Comment donc la concevoir? Supposerons-nous que les images se déposent en nous connue une réserve \irtuelle prèle à s'olïrir ;m\ ;i|ipi'l>

i. Cliarcot, Clinique des maladies iiii SYStl-nw nerveux, Vari>. iSi,,>. Il, p. j-ii.

de riiypnotiseur? Comment soutenir une hypothèse aussi simpliste et aussi grossièrement matérielle? Dirons-nous que l'enregistrement s'est produit mécaniquement par l'action automatique d'appareils enregistreurs qui ont collectionné les images en l'absence de toute attention volontaire et qui nous les rendent ensuite, quand il nous plaît de les convertir en souvenirs? Mais une telle explication est mythique : il resterait toujours à comprendre l'étrange métamorphose qui convertit le mécanique en conscient, le mouvement en idée pure. Remarquons plutôt une parenté directe entre le dernier exemple et le premier. L'amnésie, dans ce dernier cas, comme la distraction dans l'autre, marque probablement la suspension de facultés réceptives, mais nullement l'abolition d'une mémoire affective qui se produit ou se recompose selon ses procédés sans obéir directement aux traditions de la pensée consciente ou du souvenir analytique. Aussi faut-il, pour la retrouver et pour mettre à profit ses ressources, que l'opération du magnétiseur lait préalablement débarrassée des complications ou des obstacles d une pensée qui faisait pression sur elle. Charcot remarque d'ailleurs que ce genre d'amnésie est dynamique, par opposition à celle qui est simplement destructive. Or que signifie cette désignation, sinon, comme nous l'avons indiqué tout à l'heure, que l'activité psychique, abolie ou altérée sous sa forme intellectuelle, ne cesse d'effectuer de& démarches et de produire des synthèses sous sa forme émotionnelle. L'activité de pensée a fait place à une aclivitéde tendance. Mais celle-ci renferme ou reproduit dans ses altitudes les détails que l'autre laisse passer sans les percevoir ou les fixer. Naturellement, ces détails ne se survivent pas sous forme d'images latentes ou de souvenirs matérialisés. Ils s'insèrent i)lulot en nous comme des aptitudes à agir,

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des commcncemcnls d'action, bref, comme un dynamisme psychologique fjui pourra se prêter plus tard à <c traducteur subtil de ralï'ectivili- et de Tcmotion, qui est la conscience claire. L'inconscient, ici encore, se ramène à une dispositi(jn insolite de notre activité : il marque un phénomène de réfjression par lequel elle ra d'un étal sfiécnliilif, '/al lai éhu'l ordinaire^ à un étal dynanii'jue ijui ne lai est plus fanûlirr. Nous passons brusquement, par voie d'inversion, de la conscience qui pense à celle qui sent ou qui rêve, et cette substitution soudaine est ce que nous pouvons noter de plus positif dans notre expérience de l'inconscient.

Nous commençons à voir, nous verrons mieux, par la suite que la trame de l'inconscient est formée d'une synthèse analogue à celle qui entre dans le contenu de la conscience afTective. Le processus qui s'y déroule est de même nature, mais obéit à des conditions tout autres qui ^uirisent à 1 en différencier. Nous pressentons ainsi du lucme coup remplacement où l'inconscient se situe et la nature qui lui est propre.

r'Oîi convient-il dabord de le situer? Si, [)artant des lois >Mprêmes de laclivité consciente seule, nous sommes néanmoins fra|)pés par l'apparition brusque de certains faits irréductibles à ces lois, nous ne tardons pas à voir se produire un conflit entre elles et ce nouvel aspect de l'cxpé- I ience ; nous finissons par admcllrc que cette activité a une autre face que celle que nous connaissions déjà et qui nous servait à former nos idées de nature spirituelle et de lois psychologirpies. Si de tels faits sont [lersistants, s'ils

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servent cVunc manière assignable au développement et à réconomie de la conscience, comme c'est le cas pour les prétendus faits inconscients, nous devons accorder que cette face inaperçue de l'activité psychique est un aspect complémentaire de la réalité mentale, et non une annexe sans importance. Restituons bien vite ici Tidée de la continuité des formes ou des règnes de la nature : nous comprendrons aussitôt que les manifestations inconscientes qui se révèlent à nous, non dans leurs principes, mais dans leurs effets, correspondent à une face inaperçue de la réalité interne, à une conscience primitive ou naissante qui existe ainsi, sous d'autres formes, à une étape inférieure : cette conscience originelle sert de transition et rétablit la continuité entre le monde cosmique et l'ordre conscient.

2° La nature de cette première et profonde conscience — qui est l'inconscient actuel — est donc en partie déterminée. Elle est un analogue de la conscience affective. Les observations faites sur les états de transition du sommeil à la veille peuvent éclairer le mystère des origines de l'inconscient et révéler brusquement son analogie avec ce type de conscience. Elles nous ont mis en état de saisir sur le vif, de part et d'autre, une activité synthétique qui ne se révèle ordinairement que par ses effets. La différence essentielle avec !a conscience affective, et qui tend à rejeter l'inconscient dans un monde à part, c'est que la conscience affective s'exerce le plus souvent sous le contrôle de la pensée ou se laisse actionner par la pression régulière du monde extérieur; elle est donc « canalisée » dans un sens précis et elle conserve un certain [)ouvoir sur les impressions particulières qui jaillissent on elles. Aussi n'a-t-cllc pas la foiinc rhapsodique du rêve, qui n'est que cette sen-

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sibilité en dehors de la concentration et du contnMe multiple (jiie la veille ne cesse de susciter. Comme le rèvo, Tinconscient nous montre une activité alFcctive incapable de réaction, et n'ayant pas assez de force pour organiser la résistance contre les éléments isolés qui la sollicitent ou l'accaparent. Comme dans le rêve, cette activité se laisse envahir par des courants de pensée variables et fugitifs qui déterminent des groupements instantanés, des dispositions souvent sans suite. Elle est donc faite, ou d'une continuité sans relief, ou de variations qui ne se correspondent ni ne se commandent ; elle est caractérisée par l'absence de règles et de liens de subordination. Du reste, ces variations étant le plus souvent discontinues, elles ne sont ni contrastantes ni opposables. Elles échappent ainsi à la loi de relation qui est la loi de la conscience distincte et, dans cette mesure, elles paraissent se réaliser en dehors de la pensée. Au surplus, cette activité d'apparence inconsciente, — puisqu'elle ne satisfait pas aux conditions qui la rendraient communicable et en feraient un objet de pensée, — est impuissante à poursuivre un plan d'action déterminé : elle se refuse à toute adaptation pratique, à tout ajustement habile et voulu. Elle n'entre pas dans un programme siun 'jui pourrait 1(1 sauver delà dissolution ou de la transformation perpétuelle, en lu pliant à des applications immédmtes. Elle se constitue en excédent inutile. Elle se disperse et flotte laule de concentration et de culture, faute surtout d'utilisation. Elle se rejette alors peu à peu dans le domaine du rêve, du jeu et de la fantaisie pure. liienli'il, étrangère à l'économie intérieure, elle devient seuïhiable à ces organes iiuililisés que le défaut d'appropriation voue à la paresse et à l'atrophie. Elle est une atrophie de la conscience. D'ailleurs, tout ce (|ui est iniilili' est rayi- du domaine du

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conscient : l'effacement progressif ou Tatténualion qui la frappent sont les signes de sa déchéance psychologique.

Il se produit ainsi un commencement de dédoublement de la personnalité. Tout ce qui paraissait simplement affectif, et qui semblait par suite sans utilisation directe, se retranche à part et se relire du cours de la représentation normale. Celle-ci, de plus en plus étrangère à ce qui se passe dans la zone affective, ne vient plus corriger ou remettre en état les produits de cette activité sans prévision et sans contrôle ; elle ne les met pas davantage en réserve pour les utiliser le moment venu. Ces images déchues, sans cadre précis, sans schéma qui les endigue ou les maintienne, refoulées peu à peu de ce présent vivant et conscient, se maintiennent comme par un phénomène de survivance et n'ont qu'une existence de reflet. Elles vont servir à former, par delà le moi officiel, le moi secondaire, le self SLihwakiiKj de la psychologie anglaise. En résumé, cette activité déchue, atrophiée et réduite semble se rejeter peu à peu vers le pôle opposé à la conscience et à la réflexion. Il nous sera facile par suite, si nous la subslanlifions, de l'ériger en un monde à part, en une réalité indépendante et rivale à la fois de la réalité consciente, alors qu'elle en est la limite et qu'elle en présente malgré tout la lointaine dérivation.

La ibrmation et la croissance des sentiments confirmeraient, s'il en était besoin, ('ette supposition d'une activité synthétique de la conscience qui ne vient que par accident rejoindre la représentation, car il paraît être justement de leur essence de se manifester par une vie qui s'ignore ou par les produits instinctifs d'une industrieuse sponta-

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néilé. La prélonduo naissance dos sonlimenls, considérés comme des modalités distinctes et bien définies, n'est fjiiim changement dime forme en une autre; rien ne paraît mieux établi que la loi de mutation psychologique manifestée par la discontinuité apparente de nos émotions. Mais ce qui iin[)0i1c beaucoup plus f|uo relie loi e\[)licati\e, c'est le fait initial qui sert de point de départ ou de principe au sentiment et que nous allons interpréter. Avant de se présenter sous la forme individuelle qui le révèle à nos yeux, le sentiment de Tamour, par exemple, enveloppe parfois un besoin inexpliqué de sympathie et d'abandon, parfois encore une vague inquiétude dilTuse sans laquelle nous n'eussions point songé à sortir des arrangements stables de l'égoïsme. lia donc suffi de cette force d'expansion introduite dans le système relativement fixe de nos prévisions ou de nos calculs pour le faire éclater, et pour signaler l'apparition dans rame d'un état absolument nouveau. Celte disposition dynamique, qui est le sentiment à l'état naissant, n'est pas le simple « enveloppement » des circonstances qui Iront s'opposant et se distinguant au cours de son histoire; c'est déjà une organisation complète parfaitement viable, ayant son mode d'être, sa structure, son degré de tension et d'énergie, capable enfin de suggestions et d'impulsions spontanées. Elle se développe dans le registre de la vie alTective, dans le langage des émotions pratiques et des actes instantanés avant de se prêter à ce roman psychologique, à cette sorte de myllie explicatif que rimaginalion v ajoute. Si le senliincnl re\èt, au même titre que le songe, un caractère mythol<igi(pie, s il recourt, pour traduire la pensée initiale, à une explication souvent libre et hasardée, c'e^t qu'il ne cesse irelTectuer une version d'un idinine en un anln>. Il tradiiil en langage Imaginatif

OU romanesque, ce qui n'est en soi que tension o\i détente des mêmes énergies spirituelles. Ces énergies se cantonnent dans le domaine des forces psychologiques qui ne connaissent que l'impulsion ou la répulsion, l'exaltation ou la dépression de l'activité. La conscience, en ajoutant son langage à cette langue-mère de la sensibilité, y introduit une clarté factice et un ordre qui en change la nature. Le côté mystérieux et obscur des sentiments tient donc à ce que le commentaire conscient, Texégèse à laquelle nous les livrons, est bien loin d'en épuiser le fond ; car ce fond réside dans les premiers mouvements de la vie, dans la contraction ou le relâchement d'une activité primordiale, dans le groupement d'instincts organiques incompris, et dans leur répercussion sur le sens vital et sur l'imagination. Toutes ces circonstances se fondent dans une tonalité dominante qui devient comme le leitmotif de la sensibilité, état dynamique que nous aurons à tirer au clair ou à traduire en langage de représentation. Il ne faut donc pas supposer que la synthèse émotionnelle résume d'avance ou renferme, comme en un réservoir d'énergie, les nuances diverses et les multiples circonstances que l'évolution du sentiment fera plus tard éclater ; elle correspond plutôt à une condition unique et bien originale, à savoir cet état dynamique tout formé dès l'origine, cette tension spécifique de la vie en nous, cette exaltation ou cette dépression de l'àme qui seront ensuite livrés aux commentaires intellectuels, mais qui se produisent tout d'abord sans égard à eux. Or, cette synthèse primitive mesure le degré de richesse et de vitalité des sentiments: le reste exprime simplement notre ingéniosité psychologique ou verbale. Ainsi, le passage de l'inconscient au conscient n'est pas le passage d'une forme inférieure ou

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atténuée de la conscience à une (oiiiie supérieure qui van (Irait par la dislincti(jn et la clarté. C'est plutôt la transition d'un monde à un autre, de Tordre alTcctif à Tordre intellectuel, de la logique synthétique qui préside à Témotion et à la vie, à la logique analytique de la connaissance.

L'incroyable difTiculté que nous éprouvons à pratiquer cette dissociation des éléments psychiques, comme aussi à nous représenter le fond tour à tour relâché et tendu de la conscience, tient évidemment aux limites de la représentation et aux conditions doublement symboliques de la perception intérieure. Ces conditions, en effet, sont telles que nous nous trouvons toujours à une extrémité ou à l'autre de la vie consciente, tantôt à la périphérie, tantôt à Torigine organique de nos états, jamais ou [)resque jamais au point central oîi les deux courants se rejoignent et se mêlent. Aussi saisissons-nous ces images, suivant les cas, projetées sur le plan de la pensée ou concentrées dans la zone de la sensibilité pure, presque jamaisdans la synthèse primiliveoù chacune d'elle s'érige en un centre de tendance et de mouvement. Nous les voyons donc tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, jamais au juste milieu, où elles se produisent, ni dans leur totalité. De là ce caractère forcément symbolique et incomplet de la connaissance interne. Sans doute, la région spéculali\e où de tels états s'évanouissent en idées à la suite d'iui phénomène de raréfaction intellectuelle, nous apparaît clairement, ainsi que la zone affective où ils se répercutent dans les signes obscurs et variables du plaisir ou de la douleur. Mais nous les saisissons toujours dans leur double symbole et dans une incessante réfraction. Ils nous échappent dans leur tonalité fondamentale, dans la réalité, seide essentielle, de leur dynamisme.

En résumé et pour conclure, l'inconscient représente, dans le monde spirituel, donné avec sa tendance à Tindividualité, l'ordre des forces naturelles à peine métamorphosées en forces psychiques. Il a tous les caractères de la nature et en même temps, grâce au phénomène d'appropriation que nous venons d'analyser, quelques-unes des propriétés les plus élémentaires de l'esprit. Ce n'est pas un hybride, comme on Ta dit quelquefois ; c'est une ordre de transition assurant la continuité du naturel au mental. // est de la nature que la pensée traîne après elle ou qu'elle n'a pas réussi à s'assimiler. Tel quel, il corres pond à une étape naturaliste, la première sans doute dans la vie de l'esprit. Il facilite le passage de la vie cosmique où il plonge, à la conscience proprement dite, dont il annonce l'avènemenl.

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