‹ Musique et inconscienceChapitre 88 sur 146 · LES FORCES AFFECTIVES · texte numérisé non relu

LES FORCES AFFECTIVES

ces morales ébranlées se recomposent aiissilôt svmpalliiqucmcnt. Ainsi, quelqucst lièmes essentiels, universels et comme organiques, voilà ce qu'a su retrouver tout art du senti ment. Derrière ces thèmes siiperposah/es, capables de s'adapter indifféremment à la même tjiialile de l'âme, ce sont <juel(jiies directions élémentaires de la vie fjue nous démêlons : des pressions et des détentes de l'activité intérieure, et puis des relâchements prolongés, des raccourcis plus nets, des retours soudains, et des élans, et des déliiillances, bref tout un dynamisme simplifié, sorte de langage vécu sous les motifs ornementaux cl les formes expressives de la ccmscience.

Nous venons de signaler un défaut de corrélation entre la conscience réfléchie et la vie aflective donnée dans ces formes immédiatement construites, dans ce système naturel de sentiments en mouvement. On comprend que ces sentiments n'aient pas les caractères conscients, puisqu'ils se refusent, par destination et par origine, à un ajustement précis avec toute organisation rélléchie. Lefligie consciente est donc effacée en eux ou, si elle apparaît, elle n'est qu'accidentelle : elle ne leur est, à aucun degré, inhérente. Nous avons pu les voir vivre et se prolonger sans elle. Ils se refusent à toute localisation, capables d'entrer indifféremment dans n'importe quelle forme. Ils sont bien du ressort de l'inconscient, si nous persistons à voir en celuici du conscient qui ne s'est pas localisé. On voit, après cela, qu'une classification des sentiments est absolument artificielle. Elle recourt forcément à dos analogies vagues entre le monde affectif et le monde intellectuel ; elle découpe la

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zone naturelle corrcspondanl au premier, d'après un parallélisme inexact avec le second, comme si le plan de formation des états conscients était identique de part et d'autre. Elle devrait plutôt se borner à retrouver, par delà le concoptualisme de la conscience distincte, quelques thèmes affectifs fondamentaux, quelques directions dvnamiqucs de la sensibilité. Elle s'appliquerait ainsi à démêler les combinaisons, souvent inattendues, des motifs sentimentaux qui cheminent à travers la conscience, qui s'y harmonisent ou s'y orchestrent. Cela vaudrait mieux que de réaliser d'emblée, dans la zone de l'émotion, ces désignations littéraires ou ces circonscriptions phvsiques qui constituent autant de déterminations adventices, absolument extrinsèques, puisqu'elles tiennent, d'un côté, au travail d'élaboration factice accompli par nos facultés constructives, de l'autre, à l'action du corps qui accapare dans le sens dfr l'utilité matérielle les courants primitifs de la conscience. Entre ces deux séries de déformations dues, comme on voit, à des causes bien différentes, se poursuit la circulation lente de nos états intérieurs. Mais, en l'absence de points de repère orientant l'analyse, elle laisse échapper sa signification et elle passe comme inaperçue. C'est pourtant ce travail imperceptible qu'il importe de fixer dans ses grandes lignes, si l'on tient à avoir un schéma affectif véritablement exact. Faute d'en fcnter la restauration, on s'expose à découper la sensibilité pure d'après le programme intellectuel ou moteur qu'on lui impose du dehors, cl qui n'est certes pas dans le sens de son action immédiate. On oublie alors, ou l'on feint d'oublier que cette configuration arbitraire de nos sentiments est purement e.\[)licalive, construite après coup, qu'elle donne lieu, si Yvn n'en restreint l'usage, à un mécanisme indifférent, espèce

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tralgèbre glacée superposée aux élats \iv.'ints. (Jn s'apcrroil bien vite cependant, que les termes qui composent ce langage n'oIT'rent aucune signification en dehors de celle qni leur vient d'un feetinfj ou synthèse émotive primordiale. Hrof, ces notations, qu'elles soient intellectuelles d'ailleurs ou [)hysiques, n'ont lait que s'éloigner peu à peu dr leur sens primitif, et elles n'en reprennent un nouveau que si elles s'insèrent dans un nouveau système de feelings d'oi'i elles sortent, pour bien dire, ranimées et transfigurées, dette langue-mère de la sensibilité, nous le sentons confusément, est la seule (|ui importe. Si la philosophie l'oublie, préférant à \me vue directe sur la nature humaine le système idéologique de ses constructions, lart et en particulier l'art musical ne cessent d'en répéter les accents. Ils nous satisfont complètement quand ils parviennent à la parler dans sa savoureuse originalité. C'est alors pour nous comme la révélation d'un monde inconnu. II semble que le règne inconscient remonte dans Tordre de la pensée claire et y fasse brusquement irruption. El nous ne voyons pas qu'il était toujours en nous, ou mieux qu'il était nous-mcme, c'est-à-dire notre sensibilité saisie dans la suite de quelques attitudes naturelles très simplifiées, dans son dynamisme.

Nous négligerons volontairement d'insister sur les exemples qui pourraient révéler l'action de ces éléments inconscients dans la vie de l'esprit : c'est un lieu conniiun psychologique. Nous nous appliquerons plutôt à < hercher un type moyen, représentatif de ces curieusi's démarches, et nous croyons le trouver dans le fait suivant. Il nous arrive parfois, après avoir vainement jioursuivi la solution d'im problème ou le succès de certaines applications pra-

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tiques, d'abandonner la recherche consciente. jNous laissons agir à sa place les forces spontanées de Tesprit, comme si une sorte de grâce naturelle devait travailler dans le même sens, mais avec plus de bonheur que nos facultés réiléchies. Cette substitution de l'élaboration inconsciente à la recherche consciente est, comme on sait, féconde en résultats. Elle se produit avec le même succès dans Tordre théorique, sous forme d'incubation des idées, dans Tordre pratique comme réussite et, en fait, universellement. Ainsi le principe inconscient semble travailler avec plus de liberté et de continuité que la pensée consciente. Des anticipations et des combinaisons, qui ne sont pas au service de la pensée consciente, se plient docilement aux suggestions du travail inconscient si bien que ce dernier, sans relever directement de la pensée, s'oriente dans le même sens et se conforme spontanément aux mêmes traditions qu'elle.

Cet exemple-type pose très nettement, dans sa généralité même, le problème psychologique de l'inconscient. Il nous permet également d'en présenter une solution plausible. Il nous met en effet en présence du travail souvent contraire et simultané dont notre conscience est le lieu. Quand nous appliquons notre attention réfléchie à une condîinaison des idées ou au succès d'une volition, nous adressons sans doute un appel à nos facultés de raisonnement; mais, pour peu que l'invention soit requise, ce qu'il y a en nous d'instinctif et d'émotionnel contribue imperceptiblement à notre recherche. Le résultat linal lient donc à la double action exercée, à propos d'un but unique, par deux séries de forces différentes : les forces intellectuelles qui raisonnent ou qui spéculent sur des idées ; les forces affectives qui se combinent spontanément,

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et qui travaillent sur des impressions ou des images. Or il arrive, dans Texemple que nous avons indiqué, que les Ibnctions inlcllecluclles, plus tendues cl plus vite fatiguées, renoncent momentanément à leurs combinaisons logiques. Les forces affectives, qui poursuivaient à leur manière le succès, n'abdiquent pas pour cela ; elles continuent leurs ébauclies d'ex[)lication, leurs essais de synthèse partielle dans le sens où la pensée les a insen>i blement orientées. Celle-ci [)arfûis, en se remettant à la lâche, retrouve sa besogne dégrossie et simplifiée ; ello s'est élevée, grâce au travail parallèle des facultés afléctives, à des conditions plus favorables à une mise au point défini. A vrai dire, ce nest pas alors linconscient qui a alors agi olllcacemenl dans le sens du conscient, en reprenant à ses risques la question laissée pendante devant rintelligence. C'est plutôt le processus vital ou affectif dont la collaboralion est constante qui, après avoir été mis en branle par la conscience, n'a cessé d'actionner à son tour la veine inventive, de ranimer l'imagination et le sentiment, de porter enfin l'organisme intellectuel à ce degré de tension où la concentration mentale, les démarches décisives de la pensée pourraient efficacement se produire. Rappelons bien vite la constatation de M. ^^^ James sur la chaleur coumuinicalive des états alîcctifs opposée à la froide intellectualité des états conscients. Nous comprendrons que les états simplement représentatifs ne puissent jias deux-mêmes aboutir à une combinaison viable et qu'on doive y ajou ter, en vue même de leur succès, un principe de vitalité. Or, c'est justement cette vitalité des étals affectifs qui ne cesse de circuler sous nos modalités claires, cpii ne se suspend pas toujours quand elles s'arrêtent, et qui poursuit son travail de germination naturelle quand la pensée s'interrompt ou

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se prend à douter d'elle-même. C'est cette vitalité, disonsnous, — et non un principe mystérieux ou obscur — qui correspond au travail inconscient. Ainsi, d'un côté, la pensée se déroule comme une suite d'idées claires, comme un continu intelligible, véritable processus explicatif qui paraît se développer selon les seules lois logiques ou scientifiques; d'autre part, elle se ramasse et se concentre sous forme de recueillement ou d'inspiration, plus simplement sous forme de suggestions problématiques parfois, et parfois heureuses dans leurs anticipations. Ces deux séries de phénomènes dissemblables ne sont pas d'ailleurs séparées : elles ne cessent de se fortifier l'une l'autre. Elles sont le fait d'une conscience qui médite et pense d'un côté, tandis que de l'autre elle recourt à des constructions Imaginatives instantanées. Parfois la première sorte de conscience se suspend, comme dans l'exemple que nous venons d'analyser; mais l'activité, en apparence abolie, se reforme ou se poursuit dans la zone de la vie et de l'affectivité pure ; elle accomplit ou elle parodie à sa manière, elle essaie en tout cas, avec sa méthode et ses procédés naturels, la tâche confiée à l'autre. L'une procède par idées, l'autre par suggestions ; l'une peut profiter des résultats obtenus par l'autre; mais c'est la même épreuve qui se tire, ici et là, en des caractères différents.

Nous nous ferons une idée plus directe encore de ce parallélisme, si nous étudions les cas où les processus conscients et inconscients sont si rapprochés que toute distinction est impossible entre les apports qu'ils effectuent.

Quand, par exemple, suivant avec distraction un entretien qui ne nous intéresse guère, nous répondons après coup à une question qui nous avait été posée et qui était

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