UN MOYEN
0 grand Molière, qui expliquais si logiquement pourquoi le cœur était à droite et la rate à gauche, que n'aurais-tu découvert en d'aussi profondes et d'aussi graves paroles 1 M. Wagner définit le drame , le but de l'expression — comme si le dramaturge se proposait simplement de faire un drame et non point de manifester certaines sensa- II 5
lions, certaines idées, certains sentiments qui débordent de son âme — et il définit aussi la musique le moyen de l'expression. Or, comme ses devanciers ont confondu, selon lui, le but et l'expression... voilà pourquoi votre fille est muette. Voilà pourquoi Don Juan ne vaut pas le Vaisseau-Fantôme et comment il se fait que M. Wagner est le plus grand musicien, théoricien, praticien et esthétitien des temps passés, présents et futurs.
En langage omins pédantesque, M. Wagner signifie au monde musical que de telles audaces laissent assez froid, du reste, que dans Topera le drame n'a été jusqu'ici qu'un prétexte à musique et que la musique n'a pas été l'expression véritable des drames qu'elle était destinée à rendre sensibles.
Ainsi Lulli, Rameau, Gluck, Mozart, Beethoven Weber, Spontini, Chérubini, Meyerbeer ont tous versé lamentablement dans V erreur ; et chez Meyerbeer principalement, WwXQm A^^ Huguenots y cette œuvre où la musique vit du drame comme l'ëcorce de l'arbre, au dire de M. Wagner, Verreur devient plus saisissable encore dans son:
horrible nudité. Ainsi pour tous ces grands musiciens la production delà musique, suivant la théorie que nous venons d'exposer plus haut, n'a été que le but et le drame que le moyen.
Naturellement M. Wagner, ce docteur qui a diagnostiqué les causes et pronostiqué les phases de la maladie, tient le remède en réserve. Le remède est dans ses œuvres. Hélas ! bien des gens le trouveront peu de leur goût. Il affirme encore une fois qu'il est le révélateur messiaque du drame hi-ique. A de telles naïvetés, à de pareilles prétentions on ne saurait opposer utilement ni raisonnements, ni railleries. Aussi ne saurionsnous mieux faire, pour les réduire à leur néant que de placer en regard des affirmations de M. Wagner l'admirable préface que Gluck plaça en tète d'Alceste :
« Lorsque j'entrepris de mettre en musique l'opéra à^Alceste, dit-il, je me proposai d'éviter tous les abus que la vanité mal entendue des chanteurs et l'excessive complaisance des compositeurs avaient introduits dans l'opéra italien, et qui du plus pompeux et du plus beau de tous les spectacles en avaient fait le plus ennuyeux et le plus ridicule.
Je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments et l'intérêt des situations sans interrompre l'action ni la refroidir par des ornements superflus. Je crois que la musique devait ajouter à la poésie ce qu'ajoutent h un dessin correct et bien composé la vivacité des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres^ qui servent à animer les figures sans altérer les couleurs.
« L'imitation de la nature est le but que doivent se proposer les arts, c'est celui auquel je tâche d'atteindre. Toujours simple et naturelle autant qu'il m'est possible, ma musique ne tend qu'à la plus grande expression, et au renforcement de la déclamation de la poésie ; c'est la raison pour laquelle je n'emploie point les trilles, les passages ni les cadences qwe prodiguent les Italiens.
« Je me suis bien gardé d'interrompre un acteur dans la chaleur du dialogue pour lui faire entendre une ennuyeuse ritournelle, ou de l'arrêter au milieu de son discours sur une voyelle favorable, soit pour déployer dans un long passage Tagilité de sa belle voix, soit pour attendre que l'orchestre lui
donnât le temps de reprendre haleine pour faire un f)oint d'orgue.
« Je n'ai pas cru non plus devoir passer rapidement sur la seconde partie d'un air, lorsque cette seconde partie était la plus passionnée et la plus importante, afin de répéter régulièrement quatre fois les paroles de l'air; ni finir l'air où le sens ne finit pas, pour donner au chanteur la facilité de faire voir qu'il peut varier de plusieurs manières un passage.
« Enfin, j'ai voulu proscrire tous les abus contre lesquels depuis longtemps se récriaient en vain le bon sens et le bon goût.
« J'ai imaginé que l'ouverture devait prévenir les spectateurs sur le caractère de l'action qu'on allait mettre sous leurs yeux, et leur en indiquer le sujet; que les instruments ne devaient être mis en action qu'en proportion du degré d'intérêt et de passion, et qu'il fallait éviter surtout de laisser dans le dialogue une disparate trop tranchante entre l'air et \e récitatif, afin de ne pas tronquer à contre-sens la période et de ne pas interrompre mal à propos le mouvement et la chaleur de la scène. ^
« J'ai cru encore que la plus grande partie démon travail devait se réduire à chercher une belle simplicité, et j'ai évité de faire parade de difficultés aux dépens de la clarté ; je n'ai attaché aucun prix à la découverte d'une nouveauté, à moins qu'elle ne fût naturellement donnée par la situation , et liée à l'expression, enfin il n'y a aucune règle que je n'aie cru devoir sacrifier de bonne grâce en faveur de refFet.
« Voilà mes principes. Heureusement ce poëme se prêtait à merveille à mon dessein; le célèbre auteur cle VAlceste ayant conçu un nouveau plan de drame lyrique , avait substitué aux descriptions fleuries, aux comparaisons inutiles, aux froides et senten- "cieuses moralités de passions fortes, des situations intéressantes, et un spectacle toujours varié. Le dsuccès a justifié mes idées, et l'approbation universelle dans une ville aussi éclairée, m'a démonttré que la simplicité et la vérité sont les grandi principes du beau dans les productions des arts. »
Le lecteur doit être maintenant convaincu que M. Wagner n'est qu'un faux prophète et que l'auteur à'Iphigenie en Tauride avait, près d'un «iècle avant que ce bel esprit souabe s'occupât et
se préoccupât de ravcnir du drame lyrique, déterminé des règles d'esthétique musicale dont l'expérience a démontré l'irréfragable souveraineté 1
Le litige principal est donc vidé et l'arrêt prononcé par le bons sens et le bon goût public ; il est démontré que M. Wagner ne considère la critique que comme un moyen d'exalter sa personne et de glorifier ses œuvres. Pourrait-on rester surpris, après cela de cette déclaration que la « critique vit de l'entretien perpétuel de l'erreur? » Il atteste d'ailleurs au même endroit que l'erreur « est le progrès. » Nous serions assez volontiers de son avis s'il consacre ses théories musicales et esthétiques comme une des formes du progrès.