R. WAGNER
{Traduit de l'Allemand.)
Si le lecteur a lu jusqu'au bout avec attention cette Introduction critique de M. Wagner, peut-être, aura-t-il pu, dans ce fatras de doctrines fausses, d'assertions hasardées, de syllogismes contradictoires où l'ithos vient en aide au pathos pour la plus grande, confusion des esprits raisonnables, démêler ses véritables pensées. Nous en aborderons l'ensemble et l'appréciation lorsque nous aurons dit quelle est l'iiapression première qui pour nous s'est dégagée de l'étude de ces quelques pages.
Evidemment, si M. Wagner écrit, c'est non poi^l pour éclairer ses contemporains sur les question^ délicates d'esthétique et de philosophie artistique qu'il aborde avec une égale désinvolture^ mais ^
vue de sa glorification personnelle. A lui se rapprient toutes ses visées; à la démonstration de Texcellence de ses propres œuvres tendent tous ses laisonnements. On n'accusera jamais M. Wagner d'avoir sacrifié si peu que ce soit à l'esprit de secte ou de camaraderie. Sa secte est toute en lui ; tous ses amis sont eh lui-même. C'est l'application à la musique du mot classique de Medée :
Moi, dis~je, et c'est assez !
Le caractère de tout ce qu'il écrit est ainsi rendu totalement indélébile. Sa folle vanité, les présomptions monstrueuses d'une iriiagination délirante donnent à tout ce qu'il fait sa marque originelle. Il pousse la folie de l'orgueil jusqu'à ce genre de dépravation dont l'histoire de nos derniers troubles civils nous a fourni un exemple notable en la personne d'un peintre connu et qui consiste à vouloir tout détruire pour rapporter à soi tout ce qui s'édifiera.
Ainsi marchant à son but — sa propre apothéose *^ avec la confiance, la sérénité d'un aveugle ivre de haschich, il est naturel qu'il ne s'inquiète point des contradictions , des erreurs de fait , qu'il
sème à chaque pas sur sa route, des flagrants délits d'ignorance qu'un enfant quelque peu disert pouraii aisément relever dans ses livres. L'autorité de la critique est nulle à ses yeux, et sans s'apercevoir qu'il instruit et juge, par là, un procès contre lui-même^ contre ses écrits et contre ses doctrines, il tient pour nulles et non avenues toutes les opinions que ses devanciers dans notre ingrate carrière, ont émises avec une respectueuse ou virile fermeté sur les manifestations de l'art ou du goût musical.
Nous ne voulons point lui rendre mépris pour dédain et le traiter avec la superbe insolence dont il use à l'endroit d'esprits respectables s'il en fut jamais. Mais qu'on avoue, et qu'il avoue lui-même, que nul procédé ne serait plus légitime.
M. Wagner veut donc prouver qu'avant de se détourner de sa profession première pour venir annoncer au monde, comme un précurseur messiaque, le nouvel évangile musical, les maîtres de la musique dramatique avaient été des travailleurs inconscients, plus ou moins inspirés, plus ou moins heureux, plus ou moins habiles, mais absolument dépourvus de la faculté de généralisation qui permet seule de donner une œuvre comme le type définitif du genre adopté.
— SS- II veut prouver qu'avant que sa plume féconde ne laissât tomber sur le papier les assonances et les dissonances du Tannhauser, de Tristan etIseuUy des Niebelungen et des Maîtres chanteurs , la musique dramatique était un art enfantin cultivé sans doute avec un certain succès par des hommes bien doués, mais qu'aucune intelligence géniale n'avait porté jusqu'à son summum l'intensité créatrice. Et pour atteindre à ce but, il commence par déclarer, avec une olympienne sécurité, a que l'opéra moderne est depuis longtemps, pour les artistes honnêtes, un objet du plus vif dégoût 1 »
Il pourrait nous convenir d'établir ici une distinction entre les dégoûtés et les œuvres qui dégoûtent, et de demander à M. Wagner quels sont les opéras qui le dégoûtent pour connaître par élimination ceux qui ne le dégoûtent pas. Il pourrait être utile de savoir, une fois pour toutes, que les œuvres dégoûtantes sont, suivant le jugement de M. Wagner, celles que les autres hommes ont considérées comme autant de créations immortelles. Mais nous ne voulons point pousser la malice jusqu'à ce degré de férocité. Nous voulons même bannir de ce débat purement esthétique jusqu'à
l'apparence de résprit; M. Wagner nous ayant, sur ce point, d'ailleurs, fort prudemment devancé.
Suivant lui donc, l'opéra moderne est non-seulement le résultat d'une erreur, ce qu'on pourrait littéralement comprendre en usant d'une extrême complaisance, mais il est lui-même une erreur flagrante; et notre fougueux critique veut que cette erreur disparaisse « si nous ne voulons point sombrer dans une méprisable imbécilité. »
Ce sont là ses expressions propres. Il a jeté cette injure inepte et grossière à la face de toutes les majestés de l'art classique; il a barbouillé de cette lie tudesque les bustes de marbre pur qui ornent les frontons de tous les monuments élevés à la gloire de la musique et qui peuplent, comme autrefois les dieux de l'Olympe, ce paisible et rayonnant empire de l'idéal parfait et de l'inspiration candide dont jamais il n'approchera lui-même et qu'il ne saurait même entrevoir. Il a écrit ces lignes, et les souvenirs de son éducation musicale ne sont point revenus un à un, paisibles mais éloquents fantômes, témoigner qu'il niaitl'évidencô qu'il niait le soleil, qu'il niait la lumière et que l'évidence, le soleil et la lumière se vengeaient en
emplissant ses yeux d'étincelles, au point de les aveugler.
Mais il a compris qu'il ne pouvait produire cette monstrueuse assertion qu'en essayant de l'étayer sur des preuves? la finesse germaine, dont il est imbu profondément, lui a révélé que s'il ne donnait point à ce paradoxe une sorte de sanction probante ou tout au moins démonstrative, sa violence même empêcherait ses lecteurs de lui accorder la moindre attention et par conséquent le plus mince crédit. Il s'est donc drapé avec gravité dans sa toge doctorale et a fait suivre immédiatement sa proposition de cette explication mirifique : « L'erreur de l'opéra consiste en ce qu'on a fait d'un moyen de l'expression — la musique
— le bat, et du but de l'expression — le drame