LA
Rome, 1923.
Depuis trois jours je suis à Rome. Hier
soir, en rentrant à l'hôtel, j'ai trouvé la communication suivante :
—S.E. Mussolini vous recevra demain à 4 heures.
Transmis par téléphone, ce message est déjà connu du personnel. Le nom de Mussolini, le nom sacré, voltigeant du portier à l’homme de l’ascenseur et de celui-ci au valet de chambre, a frayé devant moi comme un chemin de sympathie. La sollicitude m'entoure, la déférence m’environne. Ar-
rivé depuis si peu de temps, déjà reçu par le Rénovateur de l'Italie, je ne puis être qu’une figure intéressante, un admirateur de Mussolini, l’un de ses amis, qui sait ?
Mussolini ne siège point à la Consulta ; il n’a pas voulu de ce palais trop restreint, lourdement meublé dans le goût cossu des grands jours de Crispi. Pour résidence du Ministre des Affaires Etrangères, Mussolini a désigné le Palais Chigi. Puis il a ordonné que les archives y fussent transportées à l'instant. Et comme ses chefs de services, tout effarés, lui objectaient qu'un tel déménagement exigeait à tout le moins quelques mois, Mussolini, lévant sur eux sa face de bronze, prononça :
—— Demandez-moi mille hommes et quatre cents camions, je vous les donnerai.
Mais je veux que, dans huit jours, tout ce qui concerne mon administration soit au Palais Chigi, et en ordre!
Tel est l’homme que je vais voir. Ma méditation, néanmoins, ne m absorbe pas tellement que je ne remarque, au passage de la voituré ministérielle qui me conduit, un mouvement insolite dans les rues de Rome. Pourquoi ce salut large et altier de la part des hommes que je rencontre ?
Est-ce à moi qu'il est adressé ?... C’est au Gouvernement du Fascio dont mon auto porte les couleurs.
He Palais Chigi. Un huissier. mé conduit à un salon d'attente. Quatre heures sonnent. Une porte s'ouvre, un autre huissier s’efface au seuil d’un autre salon. J’entre.
Et j’avance dans une pièce aux propor-
tions inouïies, une salle spacieuse et haute comme une nef d'église, dont le sol n’est qu’une précieuse mosaïque... Là-bas, tout au bout de cette salle impressionnante, derrière un vaste bureau, un homme est assis, trapu, rude, solide. Je reconnais le visage mille fois peint, dessiné, photographié, le visage aux effigies sans nombre, le front puissant, droit, lumineux, le regard vif et sévère, la bouche au ferme modelé. Pas un geste, pas un mot de bienvenue. Glacé, Mussolini articule :
— Vous parlez français, n'est-ce pas ?
Je vous écoute.
Mon premier soin est d'assurer au Maître du Fascisme que je ferai en sorte de lui dire en deux mots...
— Quatre ! coupe Mussolini.
‘Je m'incline et, poursuivant : — Je re-
tiendrai Votre Excellence le moins longtemps possible.
— Une demi-heure ! précise Mussolini.
J'aurais mauvaise grâce à ne point discerner dans ces deux interruptions une marque d'attention bienveillante. Mussoini veut bien m'écouter. Il me reste à le conquérir.
Toutes les pensées, tous les espoirs que l'épopée du Fascio a fait naître en moi, je les lui confie; je lui dis comment jai compris l’action fasciste dès la première heure et interprété son influence sur l'avenir de la Latinité. Impassible, Mussolini m'écoute, m'interrompt parfois d’une brève remarque, pose une question, situe un fait... Je sens que je suis étudié, jugé, suivi, et ma Joie est grande lorsque j'entends Mussolini me dire :
— Vous voyez le Fascisme comme il faut le voir, dans son jour vrai, et vous vous rendez compte exactement des prolongements qu'il peut recevoir.
À ceci répondrai-je autrement qu'en invoquant le Portugal, mon pays, l'Espagne, la Belgique, la France, tous les peuples latins rassemblés pour la suprématie d’un même idéal? Les obstacles que le Fascisme a renversés avec tant de vigueur, n’existent-ils pas dans maints pays ? L’exemple d’émancipation donné par l'Italie ne sera-t-il pas suivi au delà de ses frontières ?
Mais 1l me semble que le regard de Mussolini interroge un cadran invisible sur le bureau qui le sépare de moi. Emporté par mon sujet, peut-être ai-je atteint, dépassé la limite qu’il m'avait assignée. Je me tais soudain; je vais me lever...
— Un quart d'heure de plus ! fait Mussolini.
Cet encouragement me permet d’achever sans contrainte : l’œuvre à laquelle je ne cesse de penser, cette Fédération Panlatine, j'en trace les grandes lignes, je meflorce d'en montrer les incalculables conséquences. Le Président paraît séduit, saisi :
— Oui, dit-1l, c’est une noble idée...
Une idée qui mérite toute une vie de travail !
Un silence. Puis 1l reprend :
— Vous m'avez appris des choses que j'ignorais, je me souviendrai de cet entretien. Votre dessein est d'écrire un hvre sur le Fascisme ? Je désire diriger votre attention sur certains points.
Et ce sont des phrases nettes, péremp-
toires, un plan éblouissant, l’exaltation des vertus nationales : croyance, courage, rai son. C’est tout le rôle de l'Etat ramassé en une brève formule : Enseignement, Ordre public, Défense nationale; c’est le projet de réforme de la Constitution; c’est le déficit comblé par la réduction des dépenses considérée comme un sacrifice obligatoire. Sans essayer de dissimuler mon admiration, mon émotion, je mincline devant Mussolini, je me dispose à m'éloigner car je n'ai pas le droit de retenir davantage cet homme qui appartient à toute une nation, quand il se dresse, fait lentement le tour deson immense bureau, vient à moi, me tend.
la main. Pour la première fois, je le vois sourire.
— Aurevoir, dit-il, j'ai votre parole que
cette conversation ne séra connue d’aucun journal et que, seul, votre livre en reproduira la substance ?
de promets; je mé retiré. La mémoire encore bruissante des paroles dé mon illustre interlocuteur, je descends l'escalier du palais, jé marché à travers Rome, je vais au hasard, et lé crépuscule arrive que je suis encore plongé dans ma méditation.
Parce que, dans cette ville auguste, le passé, à tous les carrefours, se substitue au présent, mes pas m'ont amené à l’angle d’une profonde avenue, jonchée de ruines, peuplée de dieux de pierre qui dorment dans l'herbe vivace. Au-dessus de moi, je reconnais des vestiges de murailles.… Je suis devant le Forum, au pied du Capitole, au cœur de la Rome millénaire. À l’enthousiasme que j'ai emporté
de ma visite à Mussolini pouvais-je souhaiter un plus haut décor ? Pourquoi le nier : d’avoir reconnu en Mussolini le visage d’un chef, la voix d’un chef, l’âme d’un chef, j'étais envahi d’une telle ferveur que tous les vœux, tousles appels qui se pressaient sur mes lèvres, j'aurais voulu les jeter aux Latins, mes frères, porter à leur rencontre le Faisceau radieux, les adjurer de s’unir, tenter de les convaincre, leur crier, enfin, leur crier... |
Et, devant un innombrable auditoire invisible, j’ai prononcé le discours que VOICI.