PARTIE IL — CHAPITRE I
que le langage des signes avait de fécondité et les immenses ressources qu’il apportait à l'intelligence humaine. Aussi, nous estimons-nous fort heureux, après l'examen auquel nous nous sommes livré, de pouvoir consigner ici l'opinion si grave d’un des hommes les plus éminents de notre époque. M. Laromiguière s’exprime ainsi sur ce sujet dans ses leçons de philosophie : « Nous n’avons pas besoin de chercher la langue universelle ; car elle est partout, elle est de tous les temps et de tous les lieux; elle fut connue de nos premiers pères, elle sera connue de nos derniers neveux. Savants, ignorants, tout le monde la comprend, tout le monde la parle. Que l’un de nous soit transporté aux extrémités du globe, au milieu d’une horde sauvage : crovez-vous qu’il ne Saura pas exprimer les besoins les plus pressants de la vie ? Croyez-vous qu’il se méprenne sur les signes d’un refus barbare, et d’une intention généreuse et cotnpatissante ? Il ne s’agit donc pas d’irtventer une langue universelle, de la faire : elle existe : c’est la nature qui l’a faite.
» Cette langue, vous le voyez, c’est la langue des gestes, la langue d’action ; et si vous dites qu’une pareille langue est bien pauvre, qu’elle ne peut suffire à tous les besoins de la pensée, je réponds qu’il ne tient qu’à nous de l’enrichir. Elle est pauvre, parce qu’on la dédaigne et qu’on la délaisse ;
2i6 MUTISME ET SURDITÉ,
nous l’avons jugée inutile, et elle l’est devenue. Cependant elle pourrait, aussi bien qu’aucune langue parlée, recevoir et rendre tous les sentiments qui sont dans le cœur de l’homme, toutes les idées qui sont dans son esprit. Ce qu’on raconte des pantomimes qui jouaient sur les théâtres de Rome ; l’assurance avec laquelle Roscius s’engageait à traduire par des gestes les éloquentes périodes de Cicéron, et à les traduire avec la plus grande fidélité, alors même qu’il plairait à l’orateur d’en changer le caractère , en variant le tour, ou en transposant les mots ; enfin ce que font sous nos yeux une foule de sourds-muets : tout nous dit ce qu’il est possible d’attendre d’une langue pareille. Que les grammairiens, les philosophes, les académiciens se réunissent pour en favoriser les développements : les promesses de Descartes et de Leibnitz seront bientôt réalisées.
» Mais il faut rendre cette langue à elle-même, et la ramener à sa première simplicité, à son unité primitive (1).»
Quel est le professeur de sourds-muets qui a apprécié plus judicieusement le langage des signes? Yoilà donc les méditations et les raisonnements du philosophe qui confirment et fortifient les données de l’expérience. Pourra-t-on nous dire désormais
(1) Laro:nignièrc, Leçons de philosophie sur les principes de l’intelligence.