PARTIE 11. — CHAPITRE I
Qui n’a lu aussi avec la plus profonde émotion ce passage des mémoires de Silvio Pellico, où il raconte les relations qui s’étaient établies dans la prison entre lui et un sourd-muet de cinq à six ans, fils d’un voleur ? « Que de choses nous nous disions à l’aide, disait-il, des expressions sans nombre du regard et de la physionomie ! Comme il compose ses mouvements avec grâce quand je lui souris ! comme il les corrige quand il voit qu’ils me déplaisent! Comme il comprend que je l’aime quand il caresse ou régale un de ses compagnons !.. A force de répéter l’exercice manuel des signes, nous perfectionnerons la communications de nos idées. Plus il sentira que j’instruis et élève son âme, plus il m’affectionnera. Je serai pour lui le guide de la raison et de la bonté ; il apprendra à me confier ses chagrins, ses plaisirs, ses désirs ; et moi je chercherai à le consoler, à l’ennoblir , à le diriger dans toute sa conduite (1). » Admirable effet de l’intelligence humaine ! comme le dit lui-même le prisonnier de Sainte-Marguerite et des plombs de Venise. Est-il donc un moyen d’instruction pour les sourds-muets plus puissant et plus fécond ! Les dépouiller de cette précieuse faculté que la Providence leur a réservée, de ce langage si expressif et si agréable, ne serait-ce
(1) Mémoires de Silcio Pellico, ou Mes prisons , page 50.
pas ajouter à leur infortune et compléter leur
mutisme ?
Ce caractère d’universalité, rendu évident par ce que nous venons de dire touchant la facilité avec laquelle des personnes qui ne se sont jamais vues communiquent entre elles à l’aide du langage mimique, doit tout naturellement reporter notre attention sur l’idée qu’ont eue plusieurs philosophes, et en particulier Descartes et Leibnitz , de créer une langue universelle. Ils expliquent longuement dans leurs ouvrages les avantages énormes qui résulteraient pour les opérations de l’entendement d’une pareille facilité dé communication ; mais c’est en vain qu’ils ont cherché les moyens de réaliser leur projet ; et après s’être demandé si ' cela est possible, Descartes répond que oui, mais que c’est dans lepays des romans. Habitué à sonder les profondeurs de la science philosophique, Descartes ne pouvait appercevoir l’œuvre si simple de la nature qui sé révèle de toutes parts dans la mimique, et ce n’est pas à Dieu mais aux hommes qu’il croyait qu’oii devait demander celte précieüse institution; et, comme il avait reconnu que cette œuvre était audessus de l’intelligence humaine , il s’était hâté de déclarer qu’elle était impossible. Heureusement, la philosophie de nos jours n’a pas cru devoir s’incliner devant cet arrêt solennel ; elle a compris tout ce