‹ MycènesChapitre 8 sur 254 · Hoi-., üiL, 11, I · texte numérisé non relu

Hoi-., üiL, 11, I

PRÉFACE

(405-434), où l’ombre crAgamemnon raconte comment ce prince a été mis à mort. Il est impossible d’imaginer une peinture plus sombre. On y voit à la fois tous les raffinements de la cruauté et tous ceux de la perfidie : à la table hospitalière, parmi les coupes écumantes, Agamemnon fut tué comme un bœuf devant sa crèche, et ses compagnons furent assassinés comme les pourceaux que l’on égorge pour le banquet d’un homme riche; ce sont des morts plus tragiques qu’il n’en avait jamais vu dans les combats singuliers ou dans le choc des armées. La mort la plus lamentable de toutes est celle de Kassandra, que la cruelle Glytemnestre acheva de sa propre main, pendant qu’elle s’attachait à Agamemnon ; Glytemnestre ne rendit même pas à son mari le dernier devoir que lui imposaient la pitié et la compassion ; elle ne lui ferma ni les yeux ni la bouche quand il fut mort.

Voici un détail assez singulier. Le D" Schliemann m’affirme que l’œil droit, le seul que l’on pût clairement distinguer, n’était pas complètement fermé (voy. fig. 454), et que les dents de la mâchoire supérieure ne touchaient pas complètement celles de la mâchoire inférieure (ihid.). Gette dernière circonstance, selon lui, peut tenir au poids de la masse qui a pesé sur le cadavre. Mais, si c’était le poids qui eût fait ouvrir les mâchoires, ne seraient-elles pas alors plus largement ouvertes ?

Maintenant, comme nous savons qu’Egisthe régna jusqu’à l’époque où Oreste atteignit l’âge viril, nous pouvons présumer que le massacre fut de tous points un triomphe pour les meurtriers. Gependant on ne peut guère admettre qu’il n’y eût pas dans le peuple un parti favorable au roi qui revenait après avoir couvert sa patrie d’une gloire sans égale. On pourrait donc trouver dans les circonstances un certain antagonisme, une raison suffisante pour un compromis, ce qui pourrait contribuer singulièrement à expliquer le désaccord des tendances que nous trouvons dans les inhumations.

Gette division de sentiments existait parmi les citoyens dans le seul cas où, à notre connaissance, le retour d’un prince qui revenait de Troie fut le signal d’une crise ou conflit, je veux parler de

JMIÉFACE.

ce qui se passa à Ithaque. Les assassins accomplirent leur crime dans des circonstances telles, que, pour être jusqu’au bout d’accord avec eux-mêmes, ils auraient dû jeter à la voirie, comme des cadavres d’ennemis, les corps de leurs victimes. Mais la prudence peut le leur avoir interdit. Dans le Jules César de. Shakespeare, Brutus dit (III, i) : « Nous sommes contents que César soit inhumé avec les rites consacrés et les cérémonies légitimes. Nous y pouvons plutôt gagner que perdre. »

Égisthe n’était pas un Brutus. Aussi bien les moindres incidents du meurtre témoignent-ils d’une sorte de fureur. Mais il peut se faire qu’après coup on ait désiré sauver les apparences, en accordant aux victimes un semblant d’inhumation décente. Si nous admettons l’idée d’un double procédé, notre hypothèse sera corroborée par une circonstance toute spéciale, c’est qu’il est facile ici de trouver les auteurs des deux manières de procéder : en premier lieu, les meurtriers, contraints par la nécessité et par la prudence à maîtriser leur haine ; en second lieu, Oreste, qui, à son retour, était poussé par des motifs de piété filiale et de vengeance.

Nous sommes maintenant dans le chemin non pas de l’histoire, mais d’une conjecture raisonnable. Je cherche à expliquer une inhumation qui, selon les présomptions les plus raisonnables, appartient à l’époque héroïque et concerne des personnages royaux et célèbres, mais une inhumation qui présente des caractères contradictoires d’honneur et d’infamie. L’absence d’une autre hypothèse plausible n’est pas une raison suffisante pour déterminer une adhésion précipitée à riiypothèse que nous pouvons appeler (( Agamemnonienne ».

Toute conjecture, pour être admissible, doit ne pas se démentir elle-même ; elle doit concourir, sur les points principaux, avec les faits connus et n’offrir aucun trait qui soit en contradiction flagrante avec eux. C’est en conformité avec ces exigences que je présente l’hypothèse d’un double procédé suivi par des auteurs différents, et je fais observer qu’il n’y a rien de déraisonnable dans la chaîne de suppositions qui suit, à propos du premier tombeau, tandis que le même argument peut probablement s’appliquer h tous les autres.

PRÉFACE

Les assassins usurpateurs, par déférence pour l’opinion publique, auraient accordé à leurs victimes l’honneur d’être ensevelies dans l’Agora ; ils auraient fait tailler dans le roc une fosse large et profonde, et auraient bâti tout autour le mur intérieur. En fait d’honneurs, ils s’en seraient tenus à la préparation de la fosse ; le reste, qui échappait aux regards du public, aurait été abandonné à la rancune et accompli avec précipitation. En conséquence, les corps auraient été déposés probablement de la façon étrange et indécente que l’on a constatée en ouvrant le tombeau. Protégés par les parois de rocher et par la profondeur du tombeau, ou par d’autres causes physiques, les corps ne se seraient décomposés que lentement. Oreste, à son retour, n’aurait pas manqué d’être instruit de ces circonstances et, pour accomplir la mission qu’il avait reçue des dieux, il aurait décidé de faire réparation aux morts. Il aurait fait ouvrir les tombeaux et disposer des bûchers pour la crémation des corps.

A cause de la profondeur des fosses, la crémation aurait été incomplète, faute d’une ventilation suffisante; rappelons-nous en effet que, quand il s’agit de brûler le corps de Patroklos, les vents personnifiés sont particulièrement priés de favoriser l’opération (IL, XXIII, 192-218). Quand je dis que la crémation fut imparfaite, j’entends que l’opération s’arrêta avant que les os fussent brûlés, aussi demeurèrent-ils en place. Les masques, les plastrons et les autres feuilles d’or auraient probablement servi à deux fins : d’abord, peut-être, les avait-on employés pour se conformer à la coutume; ensuite, tous les autres ornements, à l’exception des masques, comme moyens de rendre aux cadavres la bienséance et la majesté delà nature et pour en déguiser l’altération. Les armes et les objets précieux déposés â profusion auraient été une marque de piété filiale. Le même sentiment aurait présidé à l’œuvre de réparation tout entière, même au soin que l’on mit à sculpter les quatre stèles (on en a trouvé d’autres (fig. 143 à I5th,mais sans sculptures) ; on aurait cherché, en érigeant ces stèles, à désigner à l’admiration et au respect le lieu oû reposaient les morts et à le mettre à l’abri d’une rapacité sacrilège.

PRÉFACE

Voilà sans doute une solution bien complexe ; du moins a-t-elle le mérite d’expliquer des faits complexes et de reposer sur ces faits mêmes. Si je l’offre, pour contribuera faire la lumière dans une enquête très-intéressante, je n’ai nullement la prétention de la soutenir contre toute autre solution qui semblerait avoir plus de titres à remplir la place vacante.

AV.-E. Gladstone.

Hawardeii, novembre 1877.

Depuis que cette Préface a été mise sous presse, le D‘’ Schliemann m’a donné communication d’une lettre qu’il a reçue de M. Léonidas Deligeorges, frère de M. Épaminondas Deligeorges, ancien premier ministre de Grèce. Dans cette lettre, M. Deligeorges informe le docteur qu’il a passé, l’année dernière, deux mois dans l’île de Kytbnos, une des Gyclades, et que les femmes du pays y portent, de nos jours, des masques et des gants pour préserver la blancheur de leur visage et de leurs mains des atteintes du soleil. Masques et gants sont d’une grosse étoffe; les masques se composent de deux parties : une partie supérieure, avec des trous pour les yeux, qui couvre le haut du visage jusqu’au nez; cette partie rappelle la visière de la grande femme qui est debout à la droite du spectateur sur la bague à cachet de la figure 530 ; l’autre partie du masque protège le bas du visage et le cou.

Page 1