‹ Mylord ShaftesburyChapitre 7 sur 55 · XVI BIBLIOGRAPHIE. SOMMAIRE · texte numérisé non relu

XVI BIBLIOGRAPHIE. SOMMAIRE

Martin. Shaftesbury’s und Hutcheson’s Verhältniss zu Hume, Halle, 1905.

Pons. Swift. Les années de jeunesse et le Conte du tonneau, Strasbourg, 1925. à i

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TABARAUD. Histoire critique du philosophisme anglais, Paris,

TIFFANY. Shaftesbury as Stoic, 1923, s. 1.

(Les références sont données pour les Characteristicks d'après l’édition de Robertson, tome I, a Letter concerning enthusiasm, Sensus communis, Soliloquy, an Inquiry into Virtue or Merit; tome If The Moralists, Miscellaneous reflections; pour le Philosophical Regimen et les Lettres à ’édition de Rand, désignée par RI; pour les Second Characters, également à Pédition de Rand, désignée par RII. Toutefois les Lettres à R. Molesworth sont citées d’après l’édition de Toland).

1. Un Anglais soucieux de religiosité morale; un protestant résolu, épris d’indépendance et de libre disposition de soi, pour qui la religion est essentiellement vie profonde et les rites extérieurs, simples formalités sociales; un grand seigneur whig, hostile à la Haute- Eglise qu’il considère comme une machine de gouvernement et partisan acharné de la liberté politique; un classique élevé dans l’intimité des Grecs et des Latins, sous l’influence particulière de Platon et de Xénophon, d’Horace, d’Epictéte et de Marc-Auréle; un stoïcien au naturel « raide et sévère », confirmé dans sa doctrine par la lutte incessante contre un asthme redoutable, d’une superbe tranquillité à l’égard de son destin, à l’optimisme railleur si semblable parfois au pire pessimisme; un adversaire déclaré du pédantisme, de toute vaine curiosité, de tout savoir qui n’est pas vécu, pour qui la philosophie est l’étude du bonheur; un amateur d'art averti, formé par les conversations et le commerce des meilleurs artistes de son temps; une intelligence fine, un goût délicat, peut-être trop précieux; une âme enthousiaste, mais qui s’enthousiasme « à froid », parce que la bienséance ne permet pas les éclats et réfrène toute passion tumultueuse. Tels sont les traits qu’il faut noter au passage pour saisir des | ressemblances, si l’on veut esquisser le portrait de Shaftesbury selon la méthode qu’il préconise lui-même.

2. Anthony Ashley Cooper, fils du deuxième comte de Shaftesbury et de lady Dorothy Manners naquit à Londres le 26 février 1671. Son aieul, le premier lord

Shaftesbury, l’Achitophel de Dryden, fit surveiller sa

premiére éducation par Locke, son secrétaire et son familier. Celui-ci qui, par la suite, dirigea également Véducation des sept frères et sœurs de notre philosophe, accorda des soins tout particuliers à l’aîné, a l’héritier du nom. Antoine Ashley lui en garda la plus grande reconnaissance, comme il l’écrit à Le Clerc, le 8 février 1705, R, I, 332, et il tient encore à manifester toute sa déférence envers « son vieux précepteur et gouverneur » dans une lettre au général Stanhope, le 7 novembre 1709, ib, 416.

Sur la recommandation de Locke, ce fut à une gouvernante Elisabeth Birch, que l'instruction du jeune Antoine fut confiée; institutrice et élève habitèrent une maison de Clapham aménagée à cet effet; Locke s’y rendait fréquemment pour surveiller les progrès de

l'enfant; celui-ci, à onze ans, lisait couramment le grec

et le latin. Cette première éducation dut décider de l'orientation de ses pensées; le commerce avec les philosophes de l’Antiquité, sans doute aussi la lecture et les commentaires des Epitres de St-Paul, cet auteur si familier à Shaftesbury à en juger par les nombreuses allusions et références de ses écrits, développèrent grandement des tendances spontanées à la générosité et à la bienveillance et favorisèrent la constitution d’une philosophie assez différente de celle de Locke. Dans la lettre au général Stanhope, Shaftesbury remarque en effet que Locke s’est mépris, malgré la solidité de son jugement parce qu’il n’a pas assez pratiqué les auteurs anciens, ib. Peut être faut-il aussi tenir compte de l’action personnelle de la gouvernante, qui était un esprit très cultivé et pouvait très bien ne pas être une pédante desséchée; peut-être par ses soins se sont développées et enrichies ces qualités naturell's de cœur et de finesse, cet alliage savant et délicat de raison et d’affectivité qui constitue. l’un des traits caractéristiques de notre philosophe. C’est elle peut être

qui engagea son élève à lire et à méditer les ouvrages des Platoniciens de Cambridge, d'Henri More et de Whichcote dont les Caractéristiques révèlent une connaissance approfondie. Il faudrait admettre alors, ce qui n’est pas impossible, qu’Elisabeth Birch ait eu assez d’indépendance pour s’opposer à Locke dont on connaît l’hostilité déclarée contre l’innéisme des Cambridgiens. Peut-être, en définitive, EL Birch se cortenta-t-elle de commenter les auteurs anciens à la lumière des Cambridgiens sans entreprendre l’étude suivie de ces derniers, méthode de travail chère à Shaftesbury; et celui-ci, plus tard, après son séjour a Winchester et son voyage en Europe, revint-il de luimême à ces auteurs que l’on avait vantés à sa jeunesse; la publication d’un choix de sermons de Whichcote en 1698 serait alors la conséquence immédiate de l’enthousiasme engendré par une première lecture directe des textes et par des méditations personnelles.

A la fin de l’été de 1683, après un court passage dans une école privée, Antoine Ashley entre à l’école de Winchester dont il ne semble pas avoir beaucoup apprécié les méthodes éducatives. Lorsqu’en juillet 1689 il écrit à son père à l’occasion des études de son frère Maurice, c’est pour remarquer que sept années d’études à Winchester ne permettent pas de lire couramment latin et grec, mais développent de manière remarquable le penchant à l’ivrognerie, vice familier en cette école, R. I, 280. Antoine Ashley y avait subi d’ailleurs de nombreux affronts en raison de la disgrâce de son grand père; il y rencontra cependant la sympathie du D' Harris, l’un de ses maîtres, qui l'avait distingué pour ses qualités intellectuelles.

En 1686, il part pour l'étranger avec Sir John Cropley qui resta toute sa vie son ami intime, Mr. Thomas Salater Bacon et un Ecossais, Daniel Denoune, qu’il apprécia beaucoup et qu’il recommande en 1689 pour servir à nouveau de mentor à son frère Maurice. Ses

lettres permettent de retrouver les grandes lignes de son intinéraire; il écrit à Locke le 1* décembre 1687 de Paris, rue Saint-André des Arts; en Italie il visite Milan, Florence, Bologne, Rome, Venise, où il rencontre de nombreux artistes réputés. En France, il était resté assez longtemps pour y apprendre parfaitement le francais et pour parler avec si peu d’accent que les Français eux-mêmes le prenaient pour un compatriote; il s’y familiarisa avec certains auteurs dont les « Caractéristiques » discuteront les doctrines : Montaigne, La Rochefoucauld, Descartes, les « Passions » particulièrement. En Italie, il manifeste la « finesse de son goût », y développe son urbanité et son élégance, y acquiert les principes de son esthétique : il en conserve toute sa vie un souvenir charmé.

Le voyage de retour se fait par l’Autriche et l’Allemagne. De Venise, Antoine Ashley gagne Vienne qu’il quitte le 19 avril 1689; il traverse la Moravie et la Bohème, séjourne deux jours à Prague, passe à Derplitz, à Dresde, à Berlin où l’Electeur de Brandebourg le conserve trois jours à sa table; il est à Hambourg le 3 mai 1689 et va s’embarquer à Amsterdam, R. I, 275, 280.

3. Le bourg de Poole, dans le comté de Dorset, l’envoie aux Communes en 1695, au 21 mai d’abord, puis a nouveau au 4 novembre après une dissolution de la Chambre. Antoine Ashley refuse de s’inféoder à un parti quelconque; avec quelques autres membres des Communes, il forme le « Club Indépendant » qui ne survécut guère au départ de son fondateur; à la dissolution de 1698, celui-ci ne fit pas renouveler son mandat, sa santé lui interdisant désormais toute activité politique réelle.

Ashley s'était toutefois attiré la réputation d’habile manœuvrier par la manière dont il fit adopter un projet de loi qui autorisait les accusés politiques à confier leur défense à un avocat. Lorsque vint le moment de

parler, il parut pris d’une émotion violente et il ne put prononcer le discours qu’il avait préparé; mais il sut tirer parti de ce trouble : « ...une simple émotion physique,' un simple manque Whabitude à parler devant de grandes assemblées m’a fait perdre la mémoire; je suis incapable de dire la moindre chose de ce que je m’étais proposé. Quel doit donc étre le sort d’un pauvre homme qui, n’ayant jamais ouvert la bouche en public est obligé de répondre, sans avoir un moment pour se préparer, aux avocats les plus habiles et les plus expérimentés du royaume, et dont les facultés sont paralysées encore par la pensée que, s’il ne réussit pas à convaincre ses auditeurs, il expirera quelques heures après sur un gibet. » (Macaulay, Hist. du règne de Guil. I, t. II, ch. 3.)

En 1698, Antoine Ashley passe en Hollande où il vit incognito la vie d’étudiant en médecine: il connaît Bayle à Rotterdam et malgré l’opposition la plus nette entre la religiosité de l’un et le scepticisme critique de l’autre, l'entente s’établit si complètement que les deux amis correspondirent jusqu’à la mort de Bayle en 1705 et que, dans une lettre à Basnage, du 21 janvier 1706-7, Shaftesbury loue encore les qualités philosophiques et Pindépendance de leur ami commun. A Amsterdam, c’est la rencontre avec Le Clerc qui restera aussi son correspondant.

En 1699, Antoine Ashley fut rappelé en Angleterre par la mort du 2° comte. Elevé à la pairie par voie de succession, il aurait oublié de se présenter à la Chambre Haute à la première session qui suivit. C’est toutefois de manière différente et plus vraisemblable que le 4 comte explique cette absence; très occupé de ses affaires domestiques, assez prudent pour ne confier à personne le soin de les surveiller, le nouveau lord Shaftesbury eut assez d'indépendance pour déroger aux usages et pour ne pas assister à cette première session.

En 1701, malgré l'instabilité de sa santé qui l’oblige à habiter Saint-Gilles en Dorset ou, au plus près, Chelsea, encore assez distante des brouillards et fumées de Londres, Shaftesbury, à la prière de lord Somers, son ami, sert activement la cause du parti whig et il rend aux deux élections de 1701 de tels services que Guillaume III lui envoie ses remerciements et lui offre, en vain, une place de secrétaire d’Etat. Cette activité dura jusqu’à l’avénement de la reine Anne. On lui attribua même le dernier discours que prononça le roi Guillaume le 31 décembre 1701, peut-étre parce qu’il publia un pamphlet anonyme : « Paradoxes d’état relatifs aux circonstances présentes... principalement fondés sur le princier discours, très pieux et très gracieux de Sa Majesté ». 1702.

La reine Anne lui tint rigueur de cette activité et elle lui enleva la vice-amirauté de Dorset, seule faveur que sa famille tenait de la puissance royale.

4. Cette disgrâce acheva de détourner Shaftesbury de l’action politique et, à l’exemple de Xénophon dont il a une très haute opinion, il se tourne vers une scène qu’il n’avait d’ailleurs jamais négligée, vers la philosophie. En 1698, il avait publié et préfacé un recueil de sermons du D' Whichcote. En 1699, il avait écrit une première rédaction de l'Enquête sur la vertu, celle que fit paraître Toland à son insu, alors qu’il était parti en voyage; celle qu’il racheta et dont on ne trouve plus d’exemplaire.

‘En 1705, il avait terminé une première ébauche des « Moralistes », sous ce titre : « L’enthousiaste sociable : aventure philosophique écrite à Palémon ». Mais la première œuvre qu’il laissa publier fut la Lettre sur lenthousiasme écrite en 1707.

Londres était alors préoccupé de la conduite assez turbulente des prophètes cévenols. Les Camisards réfugiés à Londres s'étaient groupés autour de trois de leurs capitaines, Elie Marion, Jean Cavalier et Durand

aI

VIE DE SHAFTESBURY me

Fage; et leur enthousiasme religieux s’était encore exacerbé, gagnant, par contagion d’autres réfugiés

comme Maximilien Misson et même des Anglais comme

John Lacy et sir Richard Bulkeley; on écoutait avec religion, on recueillait et l’on commentait les extases prophétiques des inspirés. Un échec retentissant dans une tentative de résurrection ne refroidit pas l’ardeur des enthousiastes dont le zèle menacait de troubler la tranquillité de la ville. Le Consistoire de l’église française de la Savoie fut chargé de mener une enquête et entendit les chefs cévenols. Le 2 octobre 1706 eut lieu la première entrevue; après plusieurs séances, les trois prophètes qui ne se jugeaient pas traités avec assez de considération et s’indignaient de propos tenus au café ou en public par des membres du Consistoire, refusèrent de comparaître à nouveau devant le tribunal d'enquête; ce premier acte se termina par un décret du Consistoire portant condamnation lu le 5 janvier 1707. Alors parurent les délires prophétiques d’Elie Marion, tels que Jean Daudé, Nicolas Facio et Charles Portalès les avaient recueillis, 5 avril 1707. Le 10 avril parut un deuxième décret de condamnation. L'affaire rebondit par la publication du recueil « Le Théâtre sacré des Cévennes » où Maximilien Misson justifiait la valeur des extases prophétiques, 24 avril. Le magistrat civil fut saisi de l’affaire en juillet; sir Richard Bulkeley, publie à son tour les délires prophétiques de John Lacy le 18 juillet, le 11 septembre, enfin le 28 novembre 1707.

La Lettre sur l'enthousiasme écrite en septembre 1707 était destinée à lord Somers et à quelques amis communs; tous furent d’avis qu’il convenait de la publier. Le 12 juillet 1708, Shaftesbury en envoyait un exemplaire imprimé à Lord Somers. La Lettre dont le succès fut considérable, ne fut pas sans exercer une influence bienfaisante sur le verdict qui condamna les prophètes à des peines bénignes en novembre 1707.

Dès lors se succèdent les œuvres, comme si l’auteur pressentait sa fin prochaine : en 1709, paraissent la « Rhapsodie philosophique » (janvier), « PEssai sur la liberté de la raillerie et du badinage » (mai) et en 1710 le « Soliloque »; en 1711, le recueil des « Caractéristiques » dont le 3° volume, les « Mélanges », est original.

5. Cependant Shaftesbury souffrait cruellement de son asthme; non seulement il avait dû s’éloigner de Londres, comme a l’habitude, mais encore il dut s’exiler un an en Hollande pour tenter d’y rétablir sa santé. du 2 août 1703 au 22 août 1704. Un régime sévère lui permit de sortir assez heureusement d’un état de langueur, sans toutefois parvenir à la guérison.

Revenu en Angleterre, il vit dans une demi-retraite à Chelsea et plus volontiers à St-Gilles en Dorset. En septembre 1708, il cède enfin aux instances de ses amis, et malgré son vif désir de ne pas changer son genre de vie qui lui était agréable, comme son frère Maurice ne se décidait toujours pas à se marier (il attendait cette décision depuis sept ans), il consent à prendre femme pour perpétuer le nom et pour avoir auprès de lui un dévouement affectueux. C’est alors qu’il rencontre une jeune voisine qui réalise son idéal; il charge des ouvertures son ami Robert Molesworth (30 sept. 1708). C’est l’occasion d’une correspondance intéressante entre les deux amis, que l’indiscrétion de Toland fit connaître dès 1721 et qui nous révèle Vopinion de Shaftesbury sur la vie domestique. « Une jeune femme sans éducation, sans talents, sans manières, sans connaissance du monde est une statue dont on ne peut suere tirer parti pour l’agrément de la société, le gouvernement de la famille et le bonheur domestique >», 12 octobre 1708. « Je suis plus propre qu’autrefois a faire un bon mari, si une honnéte femme peut réellement contribuer a rendre la vie supportable a un homme qui l’aime et Vestime et dont les pensées, le

temps et les soins se tourneront principalement vers. elle et vers leurs enfants, pour la rendre aussi heureuse qu’elle peut l’être dans le sein de la vie domestique et lui procurer tous Jes avantages de la société dont elle. peut jouir suivant sa condition. » 21 fév. 1709. Idéal de vie domestique, assez semblable à celui de Xénophon dans l’Economique et que Wieland reprendra dans « Musarion ».

Malgré la noblesse et la ferveur de ses sentiments,. Shaftesbury ne fut pas agréé. Peut-étre avait-il un rival en la personne du comte d’Halifax? et avec quelle générosité il s’effaçait devant celui qui pouvait donner à la jeune femme une situation plus brillante. Certainement il dut rejeter des accusations portées contre lui : il se défend d’être un pédant toujours enfermé dans sa bibliothèque, plus amoureux de ses livres que de ses amis; tout au contraire il aime la société; et si, dans sa jeunesse, il a accordé beaucoup a l'étude, aujourd’hui, il ne peut plus soutenir plus d’une heure leffort de lecture et de méditation; il se livre presque entiérement à la conversation, et même il admettrait que sa femme, si elle était discrete, bonne et de jugement sain, tint sa place dans le monde. On ne peut guère accorder davantage. Mais un mariage avec un valétudinaire ne pouvait guère tenter une jeune fille; à la moindre saute de vent, Shaftesbury doit quitter Chelsea pour Saint-Gilles. Ce sont les vents de Vest et du nord les rivaux véritables; comme il l'écrit luimême, il ne peut guère jouer le rôle d’un amoureux avec une santé aussi délabrée. En outre il est d’une: extrême maladresse à faire sa cour; il est trop farouche et trop mélancolique : il est trop mauvais maquignon : « Je ne sais point déguiser les défauts de mes chevaux lors même que je veux m’en défaire », 4 nov.

Le refus qu’il essuya lui fut douloureux; les pourparlers avaient duré neuf mois, de fin septembre 1708 au

19 juillet 1709 et des alternatives d’espoir et de crainte

avaient avivé les jsentiments d’estime, d’amitié et

d'amour que les premières lettres révèlent déjà. Peut-être l’avait on soupçonné de rechercher la dot

de cette jeune fille; car dans la lettre écrite de Chelsea

le 15 juin 1709 où il révèle son désappointement et sa souffrance, il parle encore de son absolu désintéressement. |

Il s’en remit alors au jugement de ses amis : de Beachworth il écrit le 19 juillet 1709 : « Vous m'’entendrez dire avec l’amoureux de Térence, quoiqu’avec un peu d’altération :

Etsi hoc molestum... atque alienum a vita mea Videtur; si vos tantopere istuc voltis, fiat. » Adelph. V, VII, 21.

Ce fut une jeune fille de fortune médiocre, mais d’excellente famille que Shaftesbury épousa en août 1709, sans avoir jamais vue auparavant. Miss Jane Ewer était la plus jeune fille de Thomas Ewer, esquire de « The Lee » dans le comté de Hertford, un parent éloigné, négligé depuis huit à neuf ans, depuis les troubles de santé et la retraite. Au temps où duraient les relations d’amitié, l’aînée seule des jeunes filles n’était pas confinée dans la nursery; c’était la seule que Shaftesbury avait connue; ce fut elle qui, en quelque sorte, répondit pour sa cadette. Elle s’était mariée depuis ce temps, elle était devenue une excellente épouse; et, comme les caractères des deux sœurs étaient assez semblables, qu'ils avaient été modelés par la même éducation honnête, c’était une raison de penser que la cadette serait digne de l’aînée.

Elle avait toutes les qualités voulues pour faire une bonne épouse, une bonne mère et une bonne nourrice. « Elles sont, écrit-il à John Wheelock le 9 juillet 1709, d’une lignée saine et vigoureuse et la plus jeune, m’at-on dit, est la plus forte de toutes, bien proportionnée

VIE DE SHAFTESBURY LL et de constitution robuste. Aucune beauté ». Ce dernier jugement, il le rectifie, après son mariage; le 8 août, il écrivait à Wheelock : « Je peux vous dire aujourd’hui (je ne le pouvais pas avant) que j’ai vu la jeune femme et j’atteste qu’à mon avis on la desservie lorsqu'on me l’a représentée comme « sans beauté ». ainsi que je vous l’écrivais avant de l'avoir vue ». R. I; 406-407.

6. Malgré les soins dévoués de sa jeune femme, la santé de Shaftesbury déclinait; le 10 juillet 1710, il écrivait à Michael Ainsworth qu'il était obligé de vivre désormais hors des villes et qu’il avait dû transférer sa bibliothèque de Chelsea à Saint-Gilles. Il eut la joie de voir naître son fils Antoine, le 4 comte de Shaftesbury, le 9 février 1711. Mais bientôt les médecins lui conseillèrent de partir pour des climats plus doux, la région de Montpellier, alors assez à la mode en Angleterre comme séjour hivernal, ou l'Italie. Ce fut a Naples que Shaftesbury décida de vivre. Il est a Douvres le 2 juillet 1711, à Paris le 11 août et le 28 a Lyon d’où il demande un sauf-conduit au duc de Berwick pour traverser les lignes françaises du Piémont. Le 7 septembre, il est à Turin où il séjourne au moins jusqu’au 3 octobre pour se reposer des fatigues de la traversée des Alpes. A Florence, pour la première fois, il ressent une amélioration certaine; il est à Rome le 6 novembre et à Naples le 15 du même mois. Il s’y installe au palais Mirelli, demeure magnifique ornée de portiques et de statues, aux jardins splendides qu: remplacera pour lui l’élégante résidence de St-Gilles. Il entre en relations avec le vice-roi, le comte Borromée, un noble gentilhomme milanais, qui a pour lui des égards particuliers et facilite l'envoi et l'arrivée de son courrier; avec Giuseppe Valletta, ancien marchand, ancien avocat, devenu l’âme d’un cercle littéraire et artistique. Ce Giuseppe Valletta s'était constitué une bibliothèque remarquable et une riche collec-

tion d’antiquités; sa demeure était le siège d’une manière d’académie qui dominait toute la vie intellectuelle de Naples. En outre Valletta était en relations particulières avec l’Angleterre, même avec la Société Royale de Londres où en 1712 il fit lire en séance publique des mémoires sur une éruption du Vésuve et sur une épidémie qui sévissait parmi le bétail. Il était à Naples comme lhôte attitré des Anglais de passage.

C’est là que Shaftesbury trouva un milieu favorable à la réalisation de nouveaux desseins. Sa santé lui interdisait tout effort suivi. Bien qu’il s'intéresse toujours aux événements politiques de l’Angleterre et de PEurope, il y assiste désormais en spectateur et se contente de souhaiter le triomphe des whigs et de la liberté. Il ne peut davantage se donner à l’étude philosophique; il est incapable d’écrire lui-même ses lettres et doit les dicter à sa femme, à son secrétaire M. Crelle, ou au neveu de Wheelock, M. Bryan, qui l’a suivi à Naples. Les études esthétiques lui paraissent d’ailleurs plus conformes au génie de son pays d'adoption. Il est en commerce intime avec des artistes et s’instruit encore par leur conversation; le peintre De Matteis est son familier et lui rapporte de nombreuses anecdotes dont on retrouve des traces dans les notes qui forment le recueil « Plastique ». Par exemple la bonne plaisanterie du Dominiquin qui, payé à la tête pour une fresque, multiplia les têtes sans corps des chérubins et des séraphins, R. II, 130. Des pourvoyeurs lui cherchaient des dessins, des peintures, des médailles, des antiquités; le signor Porcinaro est son fournisseur habituel. Mais ce n’est ni par vaine passion de collectionneur, ni par vaine curiosité que Shaftesbury se donne à ces études et à ces recherches, c’est encore avec le souci de servir la science et la vertu, comme il l'écrit à sir

John Cropley le 16 février 1712. I] n’abandonne donc

nullement alors le dessein de toute sa vie; mais éloigné par sa santé du théâtre où il voulait déployer son

activité, il ne perd pas courage et tente de servir l’humanité dans la mesure de ses forces; parce qu’il ne pouvait jouer le rôle qu’il désirait sur la scène politique, il s’était fait auteur, il avait été Pavocat des doctrines morales, politiques et religieuses qu’il estimait bonnes et justes; quand sa santé de plus en plus’ défaillante lui interdit tout effort, il se donne aux études esthétiques qui en exaltant la beauté développent aussi l'amour du bien et de la vertu. Ainsi il n’est pas infidèie à la devise de sa famille : « Love, serve ». R. I, 347. Tels sont les sentiments exprimés par les devises symboliques qu’il voulait tout d’abord inscrire en téte de la Lettre sur le dessin: « Me rebus » et « sequentem ducunt, nolentem trahunt ». R. Il, titre p. 2, n. 1.

7. — C’est ainsi que pour renouveler l’art emblematique, Shaftesbury conçut l’idée d’un tableau allégorique, le jugement d’Hercule selon le récit de Prodicus. rapporté par Xénophon, Mémorables, Il. Il en fit d’abord exécuter un dessin, une esquisse colorée; enhardi à la vue du résultat, il fit exécuter le tableau lui-même. Il avait utilisé au début le pinceau d'un jeune peintre de Rome, French; mais ce fut son familier Paolo de Matteis, qui, à proprement parler, réalisa l’œuvre qui était terminée au 12 avril 1712, R, I, 484, et qui avait coûté 80 pistoles bien comptées à celui qui en avait eu l’idée. Celui-ci, pour faire connaître au peintre ses intentions, avait rédigé en français (la seule langue qui leur fut commune) une notice détaillée qui déterminait la scène, les attitudes des personnages, leurs jeux de physionomie. Cette « idée » du jugement d’Hercule parut d’abord en français dans le Journal des Scavans de novembre 1712 par l'entremise de Coste qui était resté le correspondant littéraire attitré de Shaftesbury. Pour éviter à l’opuscule une méchante traduction anglaise, une traduction de « Grub Street », l’auteur se résolut à en donner lui-même une leçon anglaise, qui fut envoyée manuscrite à sir John Cro-

pley à charge de la remettre à lord Somers, lettre du 1* mars 1712, R. I, 476. La Lettre sur le dessin, en date du 6 mars 1712 y fut jointe, qui explique comment l’auteur eut l’idée de ce tableau et qui constitue une rapide revue critique des aptitudes littéraires et artistiques des Anglais. La fin de cette lettre ne laisse aucun doute sur les intentions morales et politiques de l’œuvre. Si le tableau était de la main d’un Carlo Marat ou d’un Giordano — les maîtres en faveur à Rome lors de son voyage de jeunesse —, ce serait un présent digne d’un prince; on pourrait le placer dans une galerie ou dans une salle d’exercice où un héritier royal pourrait l’avoir constamment sous les yeux. Peut-être prendrait-il lui aussi le chemin de la vertu le jour où il devrait décider, autant pour son propre bonheur que pour celui de l’Europe et du monde, R. II, 26.

8. Mais la maladie empirait toujours. Une lettre a Coste du 5 juin 1712 fait savoir que les mois de mars et d’avril furent extrémement douloureux; une certaine amélioration se produisit : mais au cours d’une sortie, Shaftesbury fut surpris par un orage très violent et bien que sa chaise fut fermée, il eut à souffrir d’une rechute brutale où il apprécia plus encore les soins dévoués de sa femme. En novembre 1712, il est si faible qu’il déclare ne pouvoir atteindre en vie que Capoue s’il lui fallait quitter Naples; le 10 janvier, il s'étonne dans une lettre à Wheelock de pouvoir encore dicter, tant il souffre de son asthme. C’est la fin : il est devenu hydropique, l’œdème gagne sans cesse, monte au-dessus des genoux, gagne d’autres parties du corps. Ses souffrances sont inexprimables.

Le 15 février, à dix heures du matin, il se mourait enfin, à peu près incapable de parler, épuisé par la maladie; sa femme s’empressait autour de lui. Il eut une mort facile, comme il le souhaitait. Son corps fut embaumé et transporté par mer en Angleterre; les viscères furent ensevelis à Naples dans les jardins de la

maison de Chiaia, où il avait souffert les derniers mois de son existence. Telle fut la vie dolente et enthousiaste d'Antoine Ashley Cooper, 3 comte de Shaftesbury.

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