Toute cette existence avait été vouée a la réalisa
tion d’une fin unique : affirmer la réalité du beau
moral, montrer l’accord intime qui existe entre la morale, la politique, la religion et l’esthétique, indiquer comment s'établit l’équilibre entre la raison et l’affectivité, comment le goût mesuré est le meilleur guide en toute circonstance. Rien n’est plus significatif à ce
sujet que sa conception du connaisseur, du « virtuo-
so » et du philosophe, l'idéal qu’il s’est constamment proposé.
La philosophie n’est pas un savoir livresque; il faut
se détourner des subtilités et des arguties, du pédan-
tisme qui embarrasse l’esprit sans le développer. Le « cogito » cartésien est le type même de cette vaine philosophie. On ne peut rester longtemps sans se préoccuper de lexistence du monde et de plus les doutes naissent aussitôt qu’on a prononcé cette proposition identique : quelle est la nature dernière de ce qui pense ? y a-t-il identité de l’âme ? Ce sont des questions abstruses et vaines. La question que nous devons nous poser est : quelles sont les qualités qui me sont essentielles ? L’examen de conscience est la méthode qui s'impose au véritable philosophe et la psychologie des passions lui est particulièrement utile pour la direction de sa conduite. Le critérium qui nous fera décider de la solidité d’une philosophie est donc son utilité : toute science est vaine qui s'inspire de la seule curiosité. La philosophie est l’étude du bonheur et en ce sens chacun est philosophe. Mél, IV, 1.
Le philosophe véritable est comparable à l’homme bien né : il n’est pas seulement une intelligence : il est encore, et plus peut-être, un cœur et une volonté; ïl prend pour modèle l’honnête et le beau; il veut se former un goût juste; toute la différence vient de ce que
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-celui-ci règle sa conduite sur le bon accueil de la société et veut parvenir 4 la parfaite aisance mondaine; celuilà, sur lintérét général, sur l’intérêt de la société et de l'humanité; l’un tient en somme sa place d’homme de ‘qualité dans sa nation, l’autre tient le rang et conserve la dignité que la nature lui accorde.
Seule une éducation libérale, commencée très tôt et sous les meilleurs maîtres, permet de parvenir à la distinction du connaisseur. Mais elle ne peut rien faire là -où les qualités naturelles n’existent pas primitivement. On ne parvient pas mieux à la grâce parfaite si l’on a manqué de bons modèles, comme il arrive au bon paysan ou à l’ouvrier. Il faut en outre avoir voyagé en s’informant des mœurs et des coutumes des nations que l’on visite, en étudiant leurs légendes et leur histoire, leurs lois, leurs constitutions, les arts qui y fleurissent, les études qu’elles poursuivent, les plaisirs qu’elles apprécient, en jugeant leurs goûts en architecture, sculpture, peinture, musique et poésie.
C’est la vie même de Shaftesbury.
Et de même quand les Mélanges, V, 1, affirment la supériorité du réalisateur sur l’écrivain, en politique, en religion ou en philosophie, c’est pour ajouter aussitôt. « Mais ils furent nombreux ceux qui, malgré de hautes capacités pour les affaires, se sont vu refuser par le sort le privilège d’agir dans cette sphère élevée. Et il y en a d’autres qui, après y avoir vécu, se sont vus contraints par de nombreux obstacles et de nombreuses oppositions à se retirer et à déployer leur génie sur une scène inférieure ». Ce fut le cas d’Hérodote et de Thucydide, de Platon et de Xénophon, d’Alcée et d’Horace. C’est aussi le cas de Shaftesbury qui tient ses regards constamment fixés sur ces modèles et particulièrement sur Xénophon. Le Soliloque, II, 2, en fait le type même du « génie naturel et simple de l’antiquité ». C’était un homme d’action qui se révéla comme le plus grand héros de son époque; il était aussi de
SON ATTITUDE PHILOSOPHIQUE 17 mœurs polies et raffinées; à la connaissance de la plus profonde philosophie, il savait joindre Vesprit de civilité; il se conduisait en parfait honnéte homme, en « gentleman ». Et.quand on lit les lettres à Robert Molesworth, on ne peut en maints endroits s’empécher de songer a l’Economique et à l’idéal de vie domestique qui y, est indiqué (cf. § 5, supra).
10. L’essentiel, c’est donc d’apprendre à devenir un honnête homme et un ami. La fin véritable de la vie, c’est en effet l’amitié. Il faut « rechercher la droiture et la simplicité du cœur, rejeter la vanité qui enfle, se rendre propre au service de Dieu » écrit-il à Michael Ainsworth le 24 février 1707. Ajoutons, ou plutôt traduisons, car pour Shaftesbury il n’y a pas de différence, il faut se rendre propre au service de l’humanité Love, serve.
Aussi fuira-t-on toute conduite contraire à cette vertu essentielle. Les cours princières sont à éviter, rien
he s’y passe de naturel; tout y est hors d’ordre; la flat-
terie et intrigue y sont les méthodes habituelles pour parvenir aux faveurs. Les hommes légers qui sont tout affectation et caprice, les esclaves de la mode d’un jour sont à condamner. La galanterie est tout autant contre nature; c’est une survivance de l’âge gothique, à proscrire comme l'esprit chevaleresque. Partout Shaftesbury oppose le naturel, c’est-à-dire, le normal à ce qui est contre-nature, à ce que la mode, les coutumes et les préjugés ont pu établir.
Cette recherche de la nature normale assure à l’esprit son indépendance; pas de biais, pas de procédés tortueux qui lient les volontés sans qu’on s’en aperçoive; mais des engagements reconnus et ouverts; par exemple entre époux une collaboration loyale et de l'amitié, alors que souvent ce ne sont que ruses, mysteres et mensonges, ou manœuvres obliques qui veulent décider par suggestion, contre toute raison.