LIVRÉ III
iWFIiUBIVCB DB MEIlIilN*
INFLUEjNCE ,HISTORIQUE DE MEULIxN
Les prophéties attribuées à Merlin, après avoir produit un effet moral si profond sur les hommes de race et de langue celtiqueS| ne pouvaient manquer de faire une vive impression sur les étrangers ; elles la produisirent dès qu'ils purent en juger par des traductions et des commentaires*
La première fut Tœuvre d'un prêtre des Marches du pays de Galles, chapelain'de Guillaume, petit-fils du roi Henri P' d'Angleterre. Elle lui
fut commandée, et il reçut une récompense qui montre bien l'importance que les princes anglonormands attachaient à des prophéties concernant leurs propres personnes : on lui donna d'abord un doyenné; puis, peu d'années avant sa mort, arrivée l'an 1154, il fut failevêque.
 l'intérêt personnel qui piquait la curiosité des rois d'Angleterre se joignait, pour les barons du royaume, le désir de connaître la solution des grands événements où ils étaient mêlés. Sans exam*iner de trop près les prédictions, et sans regarder au fond de la source d'où elles sortaient, ils ne pouvaient que les prendre au sérieux. N'entendaient-ils pas incessamment parler de l'enthousiasme, des extases et des visions des bardes cambrions, dont Merlin avait été le type? N'en étaient-ils pas souvent témoins eux-mêmes? Les Gallois ne passaient-ils pas, dans toute l'Europe occidentale, pour avoir le don de prophétiser? Les inventeurs des prophéties, à force de les chanter et en les voyant quelquefois se réaliser, n'aVaient-ils pas fini d'ailleurs par y croire, et par être dupes de leurs propres créations? Les propagateurs, les Klaskerioa de Gornouailles, pleins de conviction et de bonne foi , n'avaient-ils pas
fait partager leur croyance à la plupart de leurs auditeurs, et adopter la fiction comme une vérité? S'il en était autrement, on n'expliquerait pas le vertige donl furent prises les plus fortes têtes du moyen âge à propos du prophète breton.
L'évêque de Lincoln, le premier prélat d'Angleterre, un des personnages considérables de son siècle, neveu de Roger deSalisbury, grand justicier du royaume, Alexandre, subit comme les autres Tinfluence populaire. Ce fut lui qui chargea Geoffroi de Monmouth de traduire les prophéties de Merlin pour Tinstruction de ceux qui ne savaient pas le breton :
a Comme la rumeur publique s'occupait beaucoup de Merlin, dit Geoffroi , tous mes concitoyens me pressaient de publier ses prophéties, mais principalement Alexandre , évêque de Lincoln , ce prélat, si rempli de religion et de sagesse, si vénéré du clergé et des laïques, qui commandait un plus grand nombre de nol>lcs et de chevaliers qu'aucun autre prince de l'Église. J'ai voulu lui obéir, et j'ai traduit les prophéties de Merlin, en les lui dédiant *. »
* Cum de Merlino divulgato rumore compellebant me undique conttmporanei rnei ipsius prophetias edere, maxime autem Alexande r
294 lîNFLUr.NCE HISTORIQUE DE MERLIN.
Dans l'épitre dédicatoire , le traducteur dit au prélat : « C'est par amour pour Votre Grandeur que je me suis décidé à rendre de breton en latin ces vers que chante le peuple dans une langue que vous ignorez i. Je n'ai fait que suivre vos ordres en répétant sur ma flûte la mélodie populaire. »
L'évêqne de Lincoln favorisa autant la traduction des prophéties de Merlin que le comte de Glocester, père de Guillaume, et sa femme, princesse galloise, avaient favorisé la traduction de la Légende dea Rois bretons du même auteur. Cette haute protection fut le commencement de la fortune dé Geoffroi ; j'ai déjà dit que T orgueil des Normands, flattés de se voir appelés par Merlin les grands justiciers de la Providence, l'acheva. Vainement quelques-uns des vaincus protestèrent avec indignation, dénonçant Geoffroi comme l'interprète infidèle d'un faux prophète, comme un vil flatteur des vainqueurs. Leur protestation se perdit dans le concert d'éloges qui accueillit
linconiensis episcopus... prophetias tianstuli. (Éd. de San-Marte^ p. 92.)
* Plebei modulaminis ignotnm tibi interpréta tus sum sermonem. (Ëd. de Badius Ascensius.)
rexplicdtion des oracles mystérieux. Les adversaires de Merlin furent traités en peuple conquis y presque en mécréants. Les bardes prenaient leur revanche, du moins dans l'opinion; ils triomphaient de leurs anciens oppresseurs ; ils triomphaient mémiB des nouveaux, sans que ces derniers le soupçonnassent; le Normand, subtil et rusé, était dupe de la politique enthousiaste et du patriotisme des Bretons.
. Profpndémpnt. divisés sur les questions de légitinpité, princes, prélats, barons et chevaliers anglo-normands s'accordaient pour reconnaître l'autorité de Merlin : loules les opinions s'indiqsiient d<^vant elle, aussi bien dans le camp du yoi Etienne que dans celui de Vimpératrice Mat^ilde. Des copies sans nombre circulaient de se^ prophéties traduites en latin, et l'interprète trouvait plus de scribes que Toracle n'avait eu d'écrivains. pour recueillir ses paroles. On s'arrachait les feuilles sibyllines à peine sèches; d'Angleterre elles passaient en France ; de France en Italie, en Espagne, en Allemagne et jusqu'en Islande où elles allaient trôner près de la Yoluspa. On pressentait le moment où le prophèfe breton prendrait place à côté de David, à
l'exclusion de la Sibylle; et le Dies irx, si la rime l'eut permis, eut vu sa première strophe finir par la variante Teste David cum Merlino. Merlin ne terminait-il pas ses prédictions à la manière toute chrétienne de l'Apocalypse, en annonçant une rénovation universelle pour la fin du monde : « La poussière des aïeux sera renouvelée \ »
.Pas un docteur du douzième siècle n'hésitait à regarder le prophète breton comme supérieur aux antiques oracles de Cumes et d'Erythrée; que dis-je? on l'assimilait presque à ceux d'Israël. Le grand abbé du Bec, Robert de Thorigny, le consultait la nuit dans sa cellule, à la lueur de sa lampe, et les bruits que les vents et les flots lui apportaient des côtes d'Angleterre étaient pour lui le commentaire de ce qu'il lisait d'un œil effrayé*.
L'Hérodote de la Normandie, Ordéric Vital, n'y attachait pas moins d'importance. En train d'écrire l'histoire de son pays, et arrivé aux choses de son temps , il fait remarquer que les événe-
* Pulvis veterum renovabilur. (Éd. de San-Marte, p. 401.)
* Henrici Huntingdon relatio ad Varin. Biitonem. (Ap, D, Morice. Preuves, 1. 1, p. 166.)
menis qu'il vient de rapporter ont été prédits par Merlin, il y a six cents ans, en présence d'un roi de la Grande-Bretagne, appelé Guortigern, et de saint Germain, évoque d'Auxerre. Les faits qui se passent au moment où il tient la plume ont été annoncés avec la même précision, dit-il, comme il est facile aux savants de le démontrer. Pour le prouver, il fait, à Tintenlion des amis des études historiques, un extrait du livre des prophéties de Merlin qu'il a sous les yeux, et après avoir admiré leur accomplissement jusque dans les plus petits détails, il ajoute : « Beaucoup d'au* très prédictions concernant des événements qui ne sont pas encore arrivés se vérifieront non moins clairement, au grand contentement ou au désespoir de ceux qui vivront alors ^ »
Des mains des historiens normands, le livre passa dans celles des historiens de France. Comme les monastères du Bec, du Mont-Saint-Michel, de rOuche et tant d'autres du continent, l'abbaye de Saint-Denis ouvrit ses portes à Merlin. Il eut rhonneur d'y être reçu par l'abbé lui-même, l'homme le plus considéré de l'Europe pour sa
* Plura vero» ni fallor, cum inaerore seu gaudio experientur adhuc nascituri. (Ap. Duchesne, HistOJ'. Norman, script, ^ p. 887.)
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sagesse, son savoir el ses lumières. Celui que Louis le Gros avait choisi comme conseiller, que les barons et prélats français nommèrent régent du royaume pendant la croisade de Louis VII, que les Papes prenaient pour arbitre de leurs différends avec rÉglise gallicane, Suger enfin, n*bésita'pas à placer Merlin dans Thistoire, eritre-uh roi de France et un roi d'Angleterre. Il croyait faire acte de simple justice historique, a Ce prophète rusti<yue des Bretons, dit-il, cet observateur, ce narrateur extraordinaire des événements du monde, Merlin, n'a-t-il point annotioé avee autant d'éloquence que de véracité la gradde^r du roi Henri P? De sa prédiction si merveillèuèie et si antique, pas un mot, pas un iota^ qui n'ait reçu son accomplissement *; » '
Je ne m'étonne plus de la renommée de' Merlin en France.
De toutes parts maintenant on deman4ait fie»
* Cujus (Henrici) excellentiam illectiamiigre6ti8 Vates Anglorunn sempiterni eventus mirabilis spectator et relator Merlinus t^pi eleganter quam veraciter sumino prseconio commendat .. Rotatanti et tam decrepiti vaticinii, usque adco et personiB strenuitati et regni administrationi adaptatur, ut nec unum iota nec unum verbum ab ejus convenientia dissentire valeat. (Âp. Duchesne, Histor. Franc, .smp^, t. IV, p. 295.)
INFLUENCE HISTORIQUE DE MËHMN. 2m>
commentaires; Ordéric Vilal avait exprimé le regret de n'en pouvoir faire, faute de loisirs \ Les premiers vinrenl d'où était venue la traduclion du texte original. Un savant de Tuniversité de Paris, disciple du fameux Pierre Lombard , Jean de.Cornowailles, connu par §on Examen de la philosophie humaine^ , 4<^dié au pape Ale3[:an-. dre III, et par son traité sur V Eucharistie^, s,e mit à commenter Merlin avec la méthode qu'on ^|)pliquait aux prophètes de l'ancien Testament. Si Tessai allait bien à un docteur formé à Técole du Maître dés sentences, il allait encore mieux à un Breton. Il satisfit à la fois son patriotisme et le désir de Tévêque d'Oxford, qui était curieux de connaître les prophéties de Merlin , diaprés une source différente de* celle de Geoffroî de Monmouth., et de savoir comment on les chantait en Cornouailles.
Jean commença donc par traduire le texte, d'après le breton de son pays, et pour faire mieux que Geoffroi, qui avait écrit en prose, il écrivit en vers. Malgré les licences qu'autorisent les difficultés ^u genre, il a la prétention d'avoir rendu
^ Multa possem explanando dicere si commentariura niterer, (Loco sup. dtat.)
mol à mot roriginaP, el afin de mettre le lecteur à même de contrôler Texaclitude de sa traduction, il cite çà et là textuellement, en note, les expressions ou même les phrases les plus saillantes ; il sait bien en effet que « certains ennemis de Merlin, des Bretons et du traducteur ne manqueront pas de lui décocher par derrière les traits de leur critique*. »
* Jussus ego Johannes Cornubiensis prophetiam Merlini, juxta nostrum britannicum, exponeie pucrili stylo conatus sum. Gui rei, utcunque profecerim, non absque labore meo quicquam adeptus sum, cum pro verbo verbum lege interpréta iionis reddere siuducrim. (Prophetiae Merlini, cuui cxpositione Johannis Cornubiensis, ap. Greith. Spicileg. Vatican. ^ p. 98.)
* Je remarque, entre autres, les notes 18, 59, 63, 80, 83, 92. Â la première, il dit que le texte porte : Pepliden (pemp bliden) war-«- UNGENS HA UANTER, ce qui signifie « vingt-cinq ans et demi; » idest XW annos et dimidium, necvult intelligi dimidium dimidiif sed dimidium vigena7ni,scilicetX. — Note 59, à propos d'un certain fléau : Hoc malum nominat ipse (Merlinus) in britannicoGvEsih EHiL, et interpretatur venu excussio, ce qui est exact. — Note 63, au sujet de Tadoption du jeune Henri par le vieux roi Etienne, aux mots, (Rex) canus adoptatus, il ajoute : Hoc est quod dicitilr in britannico: Michtiern lueht mabiguaset. — Note 83, pour mieux qualifier un certain vent différent du fléau déjà mentionné, il lui donne son nom original : Quod makim dicit Merlinus awel garu, id est AURAM asperam; et ita large accipitury ajoute-t-i], ut ^uamlibet intemperiem possit nominare, — Note 92, aux mots fatale castrunij il remarque que Merlin appelle cette forteresse, dans son breton (in britannico) Kair belli (pour kaer beli)y « la cité de la puissance fatale. »
Ne voulant point toutefois paraître a porter du bois à la forêt, » ou de Teau à la fontaine, il passe sous silence les prophéties concernant les temps antérieurs à Guillaume le Conquérant, qui sont assez claires par elles-mêmes, et il les prend au moment du meurtre de Konan, duc de Bretagne, victime de la politique normande, pour les suivre jusqu'à répoque où il écrit, c'est-à-dire de Tan H 60 à Tan 1170 environ. Plus tard, à mesure qu'il connaîtra, par les événements, ce qui regarde chacun dans les prédictioùs qu'il traduit et commente, il prendra des notes dont il pourra faire l'objet d'un supplément. Présentement, il s'en tient aux sept rois qui ont régné sur U Grande-Bretagne, depuis la conquête jusqu'à l'année où il a pris la plume.
La traduction de Jean de Cornouailles justifie celle de Geoffroi deMonmouth; les deux translateurs ont eu sous les yeux le même modèle celtique, modifié selon les dialectes et les localités ; aussi est-ce uniquement le commentaire qui nous intéresse ici. On y sent passer le souffle ardent des bardes-; leur haine contre l'étranger y éclate. Le vers où Merlin peint les Saxons condamnés à la glèbe, et frappant sans pitié le sein de leur
Wl INFLUENCE HISTORIQUE DE MERLIN.
mère, la terre, inspire cette exclamation au commentateur patriote : c< Voyez ! comme Merlin se moque des ennemis des Bretons ! et il a bien raison • ! »
Jean de Comouailles ajoute : a 11 les appelle traîtres, et ne Tont-ils pas été, premièrement envers les Bretons, et ensuite envers les Normands? du reste, à mon sens, il n'aime ni les uns ni le^ autres ; s'il y a du moins dans sa haine, la différence est à l'avantage des derniers; Guillaume ayant été, à certains égards, le vengeur des Bretons *. »
Lorsque iMerlin pleure la mort des six chefs cornouaillais , tombés en défendant leur patrie contre le roi Etienne, et qu'il s'écrie : « Oh ! maison d'Arthur, envahie par une race parjure'! » le commentateur fait cette réflexion dont la réticence a plus de force qu'une attaque directe à la foi normande : « Au sujet de cette prophétie que nous avons vue s'accomplir sous nos yeux, on dit
< Ëcce ! hostiliter, sed non faiso, insultât eos Merlinus ! (Loco cit. y p. 99.)
* Ut sentio, nôc hos nec illos diligebat; tamen hos minus habebat infestos. IV, 100.)
3 En domus Arthuri perjurse subdita genti !
{Ibid,)
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beaucoup de choses que je veux passer sous silence : on m'accuserait de substituer mes propres paroles à celles de Merlin. »
Mais malgré la retenue que la prudence lui impose et son intention de se taire, le cœur du Gornouailfais déborde, et il cède aux questions dont le pressent ceux qui n*ont pas été témoins de la catastrophe annoncée par Merlin :
« On me demande de quels parjures le prophète a voulu parler ; mais je ne dois pas répondre; il est inutile que je m'explique davantage : tout ce que je puis dire, c'est que les pillards du Devonshire, qui nous ont attaqués, étaient du nombre, et que le texte breton n'est pas aussi laconique; Merlin, en effet, était révolté de ce qu*il voyait. Mais je n'ai pas voulu rapporter ses expressions de peur de paraître insolent ^ »
k propos des discordes entre les partisans d'Etienne et ceux de Malhilde, discordes d'où sortira, selon Merlin, le salut des Bretons, le commentateur fait une observation qui convient à bien d'autres temps : « N'avons-nous pas vu, dit-
* In britannico multa quidem hoc dicuntur eo quod id fieri indigne ferebat Merlinus. Sed illa Tolui abjicere ne contumeliosus viderer. (Ihid.)
il, les uns et les antres changer vingt fois de drapeau, tantôt du côté du roi^ tantôt dans le camp de ses adversaires, chacun pour soi, chacun poussé par l'intérêt, et personne par attachement à aucun des deux princes rivaux. »
Lorsque les jours du salut approchent eiffin, et que Tauteur des commentaires, à la lueur des prophéties qu'il explique, croit voir poindre le signe certain de la délivrance de son pays, il s'arrête ému, il se tait, il laisse trente-trois vers de Merlin à interpréter au lecteur ; mais tout cœur breton l'a compris, et à la distance où nous sommes, tout opprimé le comprendra^ sans qu'il ail besoin de répéter le cri du prophète David :
ce Je n ai jamais demandé qu'une seule chose au Seigneur, et je la lui demanderai toujours M »
D'autres commentateurs étudièrent les prophéties de Merlin par le seul amour des recherches historiques. Alain de Lille fut le plus célèbre. Ce savant de l'Académie de Paris, à qui son savoir encyclopédique mérita le suniom de docteur universel^ ne crut pas devoir consacrer moins
* Unain petii v Domino, hanc re(|niram! (P. i05.)
de sept livres au prophète breton *. Celait le temps où la plupart des historiens, en rapportant les (Svénements des époques antérieures à celles ou ils vivaient, ne manquaient guère d'employer la formule presque évangélique : Afin que %^ accomplit ce qui a été prédit par le prophète , disant , etc. '.
Dans les abbayes, les cours, les châteaux, les manoirs d'Angleterre et de France, on citait plus que jamais les prédictions de Merlin. Celui-ci les interprétait d'une façon, celui-là d'une autre, mais .tout le monde y croyait, et chacun y cherchait ce qu'il désirait y trouver \
' Prophetia Merlini Ambrosii britanni, una cuin septem libris explanationum in eamdem propheliam, excellentissimi oratoris, polyhistoris et thcologi Alani de Insulis, doctoris universalis, etc. (Éd. Francoforti, 1605.)
* Et fuacompli la prophésie que ou dist que Merlins avoit dit, car ildist que, etc. (Chronique de Reùns, p. 178, éd. deTechuer.) ' Scignours, vous kc alet devisaunt
E une chose e autre dysaunt, De celé chose ke Merlyn prophetiza Ly uns dist sa, et ly autres la.
Cechun dist ore en soun endrcyt Tut ço ke il estre voudreyt.
11 parole moût oscurement Ço ke il dist ausi cum sounge.
Et sachet que ço ne pas mcnsounge.
(Prologue d'un roman de Merlin en vers. Archives des Mis-
sio7is scientifiques, V" vol. p. 90.)
C'est pour éclairer Topinion publique qu*Alain entreprend son travail. La connaissance qu'il a de Thistoire des Bretons, des Saxons, des Anglais, des Normands et des Français, lui rend, assuret-il, la chose très-facile. Il commence son explication à la chute de la monarchie bretonne, et à Tavénement de la domination saxonne, pour la poursuivre de son mieux, à Taide du flambeau de rhistoire, jusqu'au retour des Bretons dans la terre de leurs aïeux.
Quant aux événements non encore accomplis, ne pouvant naturellement en parler, car un historien, comme il le remarque, n'est pas un prophète, il les laisse à expliquer aux écrivains futurs qui n'y trouveront aucune difficulté, et il se contente de donner la clef des images et des métaphores employées par le prophète breton. On conçoit qu'un théologien devait établir avant tout que Merlin n'était pas païen, qu'il n'a point prédit par inspiration du diable, qu'il n'est point fils de Satan.
A la première question, Alain répond sans hésiter qu'on ne peut douter qu'il ait été chrétien : cela étant, Dieu, qui fait souffler son esprit où il veut, et qui a choisi ses prophètes dans toutes les
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nations, a pu se servir de Merlin, comme il s'est servi de Job, qui n'étail ni chrétien ni même juif, mais certainement gentil, et n'en a pas moins prédit très-clairement la venue de Jésus-Christ et la résurrection des corps. Balaam lui-même, ce charlatan payé pour maudire Israël, n'a-l-il pas fait des prédictions qui ont été recueillies par Moïse comme des oracles du ciel?
Les infidèles n'ont-ils pas eu leurs prophètes et leurs prophétesses, leurs Chrysès, leurs Cassandres, leurs sibylles? Virgile, tout païen qu'il était, a aussi prédit l'avenir. Quant à savoir de qui Merlin est fils , l'auteur ose affirmer que sa mère a inventé une fable pour couvrir sa honte, à moins qu'on aime mieux croire aux incubes, ou donner au sage Breton l'origine que Speusippe, Ëléarque, Anaxilide et d'autres philosophes, disciples de Platon , attribuent au prince de la sagesse antique. Chacun est libre de penser ce qu'il voudra; mais lui, le docteur universel, il serait tenté d'adopter la dernière opinion, lorsqu'il réfléchit à la science merveilleuse et à la prescience de Merlin \
^ Tanta in Meriiiio et pr<escutiuin scientia et prescientia futurorum. (p. 6.)
308 I5FLUElfCE HISTORIQUE DE VEBLIN.
Quoique étranger, quoique probablement de la famille de ces Flamands établis sur les frontières du pays de Galles par Guillaume le Roux, pour en surveiller el en contenir les habitants , Alain de Lille subit Tinfluence du prophète national qu'il commente, et prend décidément parti pour les vaincus contre les vainqueurs, à l'exemple de Jean de Cornouailles. Ce dernier a-t-il trouve des accents plus énergiques que ceux d'Alain pour peindre la joie qu'fnspire leur délivrance prochaine aux Gallois du Nord ?
« L'arrivée des Normands et la défaite des Saxons, dit l'écrivain flamand, ne donna pas peu de joie aux Bretons, quoiqu'ils ne fissent que changer de maîtres , car ce n'est pas une mince consolation pour des malheureux que de voir leurs oppresseurs el leurs geôliers asservis el châtiés à leur tour. Le ciel, le juste ciel, vengeait les trahisons anciennes et nouvelles des Saxons ^ »
' DeYÎcUs Ânglis» Biitones jugo Ânglorum de cerricibus suis eicusso non parum consolutionuro receperunt, licet sub aliis doniinis esse incepcrant. Est enim non miuiiija consolatio iniserorum cum oppressores suos et captivatores ab aliis Tideiint caplivari et violenter opprinu... Severo et justo Dei judicio ultionero exigente de proditionibus eorum antiqais et novis. (Ibid,)
Nous avons déjà cnlendu un écrivain gallois du douzième siècle parler ainsi. C'est le même accent d'un cœur honnête. Il nous semble entendre un armoricain du temps lorsque, commentant les prédictions de Merlin sur la rentrée des indigènes dans leurs biens , Alain de Lille loue le duc Guillaume d'avoir puni le nouveau Dragon blanc^ et vérifié la prophétie, en attaquant les Danois et les Anglais, en exterminant ou expulsant ces barbares, et en rendant aux anciens habitants venus d'Ârmorique, avec leur duc Alain Fergent, le patrimoine de leurs ancêtres, leurs titres et leurs dignités militaires.
Le Flamand est ici Técho de ces premiers Bretons réintégrés, en Tannée 1066 , dans leur foyer natal , et qui formèrent en Angleterre le district armoricain^ comme on appela le comté de Richemond.
Mais c'est surtout quand il interprète leurs espérances qu'il parle en véritable palriote breton : « Merlin, dit-il, appelle les légitimes propriétaires de Tile de Brelagne, de tous les lieux du monde où ils vivent obscurs et dispersés, depuis la chute de leur dernier roi. 11 les appelle dans leur patrie des rivages de l'Océan,
de TArmorique, de la Cambrie, de TÉcosse, de la Cornouailles, de lous les lieux où ils se trouvent. Il les appelle à revendiquer des droits inaliénables, non comme les destructeurs des droits d*aulrui, mais comme des maîtres dépossédés.
Il leur signale les divisions des Ânglo-Nonnands qui aujourd'hui se prélassent en Angleterre et possèdent cette ile^ non en héritiers légitimes et en vrais citoyens, mais en étrangers et en spoliateilrs. Il leur signale ces divisions comme Tannonce heureuse de leur retour dans leur pays, et de leur victoire sur les brigands venus de l'autre côté de la mer. »
Alain de Lille poursuit ainsi :
« Ce vieillard chenu dont Merlin prédit Tarrivéc, les Bretons soupçonnent que ce doit être Arthur, leur vieux et puissant monarque, Arthur si fameux dans tout l'univers,, si digne d'être célébré par la plume véridique de riiisloire, et non ridiculisé par des contes de vieilles femmes, car il rendit sa première gloire à sa nation foulée aux pieds de l'étranger, et il chassa loin de son pays les perfides envahisseurs. Or, personne ne peut persuader aux Bretons qu'un pareil homme ait pu mourir. Qu'on nous montre ^ disent-ils,
liNFLUENCE HISTORIQUE DE MERLIN. 311
un livre qui parle de sa mort ou de son lombeau! et tous ou presque tous ils pensent qu'il vit caché dans Tile d*Avalon où il a été transporté pour être guéri de ses blessures. Comme Élie et Enoch sont vivants dans le paradis, comme ils doivent revenir un jour au secours de leur race, selon les saintes Écritures, ainsi , au dire des Bretons, leur fameux roi Arthur demeure plein de vie dans son île, jusqu'à ce que sa nation soit rappelée sous ses ordres dans le royaume de ses pères. » Et le docteur universel termine le troisième livre de ses commentaires par une observation qui montre bien l'impression que les prophéties de Merlin faisaient sur les hommes les plus sensés du douzième siècle :
ce Quant à moi, quoique je ne partage nullement leur croyance, ou, pour mieux dire, leur illusion touchant l'existence actuelle d'Arlhur, et quoique j'en rie, je ne puis nier que les Bretons soient revenus dans leur patrie ; et ils y régneront encore, s'il faut en croire le témoignage très-formel de Merlin ^ Ils y régneront, grâce au mé-
* Nos autem licet eorum opinioni, vel polius crrori, de vita adhuc Ârtburi nullo modo assentiamur, scd rideamus, reditum
rile de saint Kadwaladcr, qui révélera au Konan, c'est-à-dire au prince breton d'Armorique , la prochaine arrivée de ses reliques de Rome. Aussitôt leur retour dans leur patrie, ils feront mourir les étrangers anglais ; ils rendront le nom de Bretagne à T Angleterre, et afin de retremper à la source même la dynastie bretonne, ils prendront parmi les Armoricains leur premier roi; c'est, en effet, de la branche armoricaine que descendait Arthur, par son aïeul Constantin. »
a Le règne des Anglais étant fini , conclut le commentateur, et leur héritage ayant été rendu, par rintervention du ciel, aux anciens héritiers, je finis moi-même ce livre, en priant Dieu qu'il nous rende, comme aux Bretons,. le royaume que nous avons perdu par l'invasion du démon, quand viendra ce grand jour de joio, où tous, selon la loi, sortant de la captivité de Babylone, retrouveront la liberté. »
tamen Britannici populi in naturale solum, et iterum regnaturos,si Merlino creditur, negare non possumus ; manirestissime enim hoc déclarât. (P. 101.)
IiNFLUENCE POLITIQUE DE MERLIN
Alain de Lille ne mourut qu'en Tannée 1202, longtemps après avoir achevé ses commentaires sur les prophéties de Merlin. 11 fut donc témoin de Taccomplissement de la plus importante d'entre elles, je veux dire du retour d'Arthur, vérifiée à la naissance du fils de Con-* slance. 11 fut aussi témoin de l'acte par lequel Richard reconnaissait son neveu pour son héritier au trône d'Angleterre.
Dirai-je que les commentaires du docteur universel influèrent sur la détermination que prit le rival du jeune Arthur de se délivrer de lui par
51i I5FLrE5CE POLITIQUE DE MERLI5.
un assassinat? Je n'oserais; mais ce dont on ne peut douler, c'est que la menace du prophète breton ait effrayé Jean sans Terre, et que ses flatteurs aient trouvé les Bretons bien imprudents de proclamer Arthur comme l'exterminateur futur de tous les Anglais et le futur vainqueur de leur roi. Nous le savons par un témoignage formel ^ La peur est une lâche conseillère; et si elle n'arma pas le bras même du concurrent d'Arthur, on doit croire, avec Shakspeare et avec la tradition populaire, qu'il fil disparaître le jeune prince d'une manière violente, pour donner un démenti à l'oracle de Merlin, el détruire le fondement de l'espérance bretonne.
11 n'était pas, du reste, le premier roi anglais qui eût tremblé au nom de Merlin, et il ne fut pas le dernier. Tout enfant, au foyer même de son père, il avait vu assis le fantôme du barde breton, tenant à la main Fépée menaçante d'Arthur, Henri II ne pouvait se défendre d'une certaine émotion en entendant citer les oracles bretons;
* Britones... interrectis alienis incubatoribus regnum Bruti cum ejiis appcllatione récipient ut ncquaquam terra illa Anglia sed Britannia appelletur. (Alan, de Ins., p. 103. (îf. le texte cité plus haut, p. 287.)
il n'ignorait pas que plusieurs d'entre eux le con* cernaient et^ qu'il y était désigné sous la figure de ce lionceau qui devait renverser un jour les forteresses de l'Irlande, changer en plaines les forêts, ceindre la couronne du lion, et, après une jeunesse dévergondée, régler ses mœurs, devenir le protecteur du clergé et même prendre place parmi les bienheureux ; présage, hélas! trop démenti par l'assassinat de l'archevêque de Gantorbéry.
Deux ans après son crime, comme il revenait d'Irlande et traversait le pays de Galles, un pont se présenta dont on racontait des prodiges, et sur lequel, d'après Merlin, un roi d'Angleterre, conquérant de l'Irlande, devait mourir d'une blessure reçue dans cette ile.
Ge pont élait formé d'une seule pierre jetée sur la rivière ; les pieds des passants l'avaient polie et rendue semblable à du marbre. Un jour elle avait parlé au contact d'un cadavre qu'on portait au cimetière voisin, et, depuis lors, on l'appelait la pierre qui parle.
Or, à l'entrée du pont, une femme galloise se jeta aux pieds du roi, et, arrêtant le cortège princier, elle por(a plainte dans sa langue contre son
évéque, homme de race étrangère, qui tyranni* sait les Gallois.
Apprenant par un interprète de .quoi il s'agissait, le roi, sans daigner lui répondre, allait traveiser le pont, quand la Galloise élevant la voix et les mains vers le ciel, s'écria :
« Venge-nous aujourd'hui, pierre qui parle; venge notre race et notre nation en punissant cet homme \ »
Henri II connaissait la prophétie de Merlin au sujet de cette pierre *. 11 retint les rênes de son cheval, et parut hésiter un moment; mais tout à coup, comme s'il eût rougi de sa terreur superstitieuse, jelant à la pierre un regard de colère, il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval , et, d'un bond, sans toucher au sol, il fut de l'autre côté de la rive.
Alors, se relournant tout pâle vers le pont, il apostropha le prophète des Bretons d'une voix indignée, et celui qui nous a conservé le récit de cette aventure l'entendit s'écrier : a Qui pourra
^ VincHca nos hodie Lech lavaVf vindica nos et gentein nostram dehomine hoc! (Girald. Gambr., éd. Camden, p. 778.)
' Merlini proTerbium dici solcbal. (Ibid.) Eratde lapide hocab antiquo vulgata relntio (ïMd.)
désormais ajouter foi à cet imposteur de Merlin^ 7»
Et il continuait sa route, quand un paysan gallois prenant la parole pour défendre le prophète national, ne craignit pas de répondre d'une voix haute et ferme :
« Vous, le roi qui doit conquérir Tlrlande !
Allons donc ! Ce n*est pas de vous que Merlin a voulu parler*. »
Rien ne pouvait ébranler la confiance enthousiaste qu^il inspirait au peuple breton. Ceux d'Armorique, après ceux de Galles, le prouvèrent au roi, comme nous Tavons vu, à la naissance d'Arthur IL Henri le comprit, et pour vaincre sûrement le prophète, il s'avisa d'un stratagème par lequel il répondait, sans le savoir peut-être , aux ruses qu'une imagination patriotique avait suggérées aux bardes cambriens.
Un de ses neveux était abbé de Glastonbury , monastère élevé dans la petite ile que les Bretons nommaient l'ile d'Avalon, et où leurs poètes populaires avaient fait conduire Arthur blessé mortellement. Henri de Sully (ainsi se nommait
' Mcrlino fallacissiino quis de csetero fidera facict? (Girald. Gamb. • éd. Gamden, p. 778.) ' Tu autem non es ille! [Ibid»)
l'abbé) commença dans son couvent des fouilles sur Tordre de son oncle : le roi prétendait tenir d'un chanteur de Pembroke qu'Arthur avait été enterré à Glaslonbury; mais, en réalité, il avait pris à l'avance ses mesures pour donner raison à ce chanteur contre Merlin.
Les fouilles ne manquèrent pas de réussir. On découvrit à une certaine profondeur un sarcophage contenant les os d'un homme d'une grandeur extraordinaire, et ceux d'une femme dont la tête éteit encore couverte d'une magnifique chevelure blonde. Sur une croix en plomb, placée près du sarcophage, on lisait, en beaux caractères du douzième siècle, celte inscription :
IlIC JAGET SEPDLTUS
IKCLITDS RES ARTIIURUS
IN INSULA ÂVUALLONIÂ.
Les cheveux blonds, qui étaient nattés avec un art infini, indiquaient naturellement que la reine Genièvre n'avait pas voulu être séparée de son mari après sa mort, quoiqu'elle n'eût guère tenu à sa compagnie pendant sa vie.
Le roi d'Angleterre, prévenu de la découverte, se rendit sur les lieux, et, après avoir constaté de Tœil et du doigt la mort d'Arthur, si bien dé-
montrée par ses restes et son épila|>he, il ordonna qu'on fît de magnifiques funérailles à Tilluslre monarque. c< Il ne dut pas plaindre la dépense, observe finement Augusiin Thierry, car il se croyait amplement dédommagé par le tort que devait faire aux Gallois la perle de leur rêve le plus cher \ »
Toutefois le stratagème du roi échoua comme avait échoué son audace au pont de la pier^x qui parle.
La découverte, non moins simulée, de Tépée d'Arthur qui fut offerte à Richard Cœur-de-Lion , et celle de son prétendu diadème, aussitôt déposé dans le trésor des rois d'Angleterre pour prouver aux Bretons la vanité des prophéties de Merlin; rien ne put faire triompher la politique anglo-normande de la superstition celtique, pas même le couronnement dont j'ai parlé, de Théroïque Lywélin, cérémonie odieuse, destinée à ridiculiser à jamais le prophète qui avait prédit qu'un monarque breton porterait à Londres la couronne de la Bretagne.
1 Voir dans le cuiieux ouvrage du savant M. Beule Poste, intitule Brilannia anliquaf p. 177, 178, 179, et 180, le texte, jusqu'ici inédit, concernant cette prétendue découyerte.
Pour donner le coup de grâce à une obstinalion palriolique dont on ne connaît pas d'exemple depuis celle des Juifs, on eut recours à un dernier expédient.
Aux chansons nationales des Bretons répondirenty d'office, des chansons bouffonnes et d'autres pièces satiriques. On connaît ces vers :
« Que des esprits visionnaires, dédaignant le présent, se repaissent de chimères; si vous croyez leurs paroles, vous pouvez croire également au retour d'Arthur avec les Bretons ^ »
On alla jusqu'à inventer contre ceux-ci des engins de guerre d'un genre tout à fait inusité.
Il existe une charte où la marque de fabrique anglaise est parfaitement visible. Elle est écrite, sinon en langage des halles, car elle est latine, du moins en style de cohue, et prouve une fois de plus que c< le latin dans les mots brave l'honnêteté. » Elle est d'ailleurs adressée aux habitués
Somniator animus Respuens praescntia Gaudeat inanibus, Quibus si credideris Expectare poteris Ârthuiiim cum Britonibus.
(Petr. Biesensis. ËpisC. 57.)
des halles. On l'a datée de Quimper-Corentin, de la centième année de l'Immortalité du roi Arthur^ et revêtue du contre-seing de son chapelain ^
Le monarque breton accorde à ses sujets certains privilèges , entre autres d'aller pieds-nus pour ne pas user de chaussures, attendu que leur pays est pauvre, et de pêcher dans tous les cloaques, bourbiers, sentines, etc., de la Bretagne. Le protocole, qui est seul de nature à être cité; est conçu en ces termes :
c( Arthur, roi des Bretons, à tous les marchands de beurre et de fromage de Bretagne.
« Â jamais reconnaissant de la sincère affection, de la fidélité parfaite, de la constance que vos pères nous ont montrée depuis que la Bretagne existe ; voyant leur dévouement et leur fidélité se perpétuer dans leurs enfants, ce n'est pas sans raison que nous sommes préoccupé de votre honneur et de vos intérêts. Mais comme il ne nous est pas possible de récompenser les pères, nous voulons faire quelque chose d'agréa-
' Datuni Gorisopiti per manum capalarii, anao G Iinmortalitatis régis Ârturii. (GhampoUion, Lettres des rois et reines, t. I, p. 20 et 21.)
5i8 INFLUENCE POilTl^UE DE MERIIN^
blè 9LtàL «afants^ Qttoîi|ue vous sisyei pdyés de Tavanb^^ de noU>e présénoe (car <depeis notre im«M»rlaU4é dont la ^^oîre nejaîUîC «ur V4MM toHSn il u'esl fius pomtô a«ix «ortels de nous ^oîr), vous n'en gardes pas «oins oelri ménoîM profoodéineat gravée daas vos ^xenffs^ et^erUins d'avoiriui jour o«i Tattlre po«r m(h narqud im immortel, vo»s refusefe de voiis 4MMh mettre -à 4es princes ^ doivent ênoiirir^ et vous confessez partout et «e«yoiirs aotra aoi» devant les rois et les souverains, réfutant par des argumente iûvincîMes les sopliisfmes de tes bouffons qui prétetHle^nl que ntm% sommes mort. — Voulait rèicromptnisî»' tanti&t de*si gtanès mérites, nous âVôii^ par les ptësiemtes ttccordè et oonlîwftè par l'apposition de notre -sceati le droit de , etc. »
€e persiflage^ aussi propre à blesser ile patriotisme des^Bretons ^'à plaire a4i roi quî^e payaii, put •éiveriir le vulgaire de ra«ttfê «Àté <de la Jldattche^ misiis il s'émeussa, «omme tous îles 'autres traits, contre la gravité celtique ^
1 Une imitation irangotte «nfitt^ûnte 80ii8<leititro àe^PiMUge aux Bretons; mais elle est loin d'avoir le parfum britanniqtt :
Bientôt d'ailleurs la France (|uî avait d,éjà pris sous sa protectioa le nouvel Arthur et le vieux Merlin, et qui s'efforçait de « rejeter au .delà de rOcéaa la race venioieuse du dragon blanc ^ ; » la France allait voir se lever la Vierge qui, en écrasant la tôtç du monstre saxon , devait rjéa- User l'idéal messiauique rêvé par Me^rlin, oii plutôt par le noble peuple dont il représente le^énie.
Quand au milieu 4u royaume conquis aux trois quarts par les Anglais, pillé, saccagé^ incendié depuis l'église e^t le château jusqu'à la chaumière, livré au triple fléau de la guerre, de la famine et de la pesite^ sans gouvernement régulier, sans p.orsoDuae pour h défendre , Jeanne d'Arc parut c< à cheval, arinée tout en blanc^ s^uf la tête, une
l'odorat français ne Feut tp» «apporté ; (les fr:^|iQhi§<»(i d^ fretoo3 se ré4ui9ei\t ici .^t 1^ JiRUce p'e^t pas grpii\$le^ à Balais faire en la saison Et fossés curer grands et longs ; Puis, à manger lait et fromage Et tan quac^e Qt çn.caru^ige (cs^ruRyal).
(Jubinal, Jongleurs et Trot^oèr^y ,P«52.) Guillaume le Breton. chs^elai|i449Philippe-Ài]^^te.,(Àp.tDom. Bouquet, t. XVII, p. 285.)
petite hache en sa main, sur un grand coursier noir', » disant : « Messire Dieu m'a envoyée pour chasser les Anglais de France *; » les moins superstitieux la regardèrent « comme s'ils eussent vu Dieu lui-même;» les femmes et les enfants baisaienl ses mains, ses pieds, ses habits; jusqu'au fond de la Basse-Bretagne, tous les cœurs s'émurent, peut-être même plus vivement que dans le reste du royaume. Nobles, prélats et peuple, chacun en Ârmorique écoutait avec admiration ce qu'on rappor tait de la Pucelle de Lorraine; chacun aurait voulu la voir. Une pauvre fille appelée Périnaïk, qui ne parlait que breton, partit pour l'aller rejoindre, se croyant appelée de Dieu, à sa suite; une autre du même pays se fit brûler par les Anglais pour avoir pris sa défense et soutenu « qu'elle était bonne et que ce qu'elle faisait était bien fait '. »
Le duc de Bretagne lui-même, dit Lobineau , conçut pour la Pucelle cette vénération qu'on a pour les choses saintes et surnaturelles; il lui
* Voir son portrait admirablement peint par Guy de Laval, de visu (A p. Quicherat, t. V, p. i 01.)
* Ibidem, t. IV, p. 207 et 504; t. 1, p. 290. »/6edcm.,t.lV,p.467et 474.
députa son confesseur, frère Yves Milbeau, avec Hermine, son héraut d*armos, et son favori le sire de Rostrenen. Frère Yves porta la parole ; « Est-ce de la part de Dieu que vous êtes venue secourir le roi «outre les Anglais? » deraanda-t-il à Jeanne. Elle lui répondit :
c< Oui , je suis envoyée de Dieu pour chasser les Anglais ; il a plu à Dieu de ce faire par une simple pucelie pour repousser les ennemis du roi. »
Alors le messager ducal : « S'il en est ainsi , mon seigneur, le duc de Bretagne, est disposé à venir pour aider le roi de son service ; mais comme il est malade en ce moment, son fils aine le remplacera, à la tête d'une bonne armée. »
Avant de prendre congé de Jeanne, le sire de Rostrenen lui ofTrit des présents que son maître lui avait remis pour elle, entre autres une dague de prix et plusieurs chevaux de bataille.
En attendant le secours promis par les ambassadeurs de Jean V, un autre prince breton, celui qui reçut au baptême le nom d'Arthur III, et qui réalisait rhéroïsme du premier vainqueur des Saxons, accourut, suivi de quatre cents lances et de huit cents archers de Bretagne. Il brûlait d'employer
3â6 INFLUENCE POLITIQUE DE MERLIN.
contre les Anglais, au profit àe la France, l'épéo de connétable qu'il avait gagnée pouf a avoir exposé e( abandonné vaillamment sa personne dans fa cause etqnerelle du roi, à la journée d'Azincourt, où les étrangers ne purent le prenrlre que mourant sous son cheval mort , et sous le corps de trois d'entre eux *, »
Il partagea avec la Pucelle, au lendemain delà prise d'Orléans, l'honneur de la victoire de Patay. Son dévouement était d'autant plus admirable que l'indigne favori de Charles VII, La Trémouille, son ennemi personnel, le calomniait odieusement près du roi, et avait tenté de le faire assassiner. Jeanne elle-même, induite en erreur, repoussait les services d'Arthur de Bretagne.
On raconte à ce propos que le connétable étonné aurait douté un moment de la mission divine de la Pucelle, et qu'il lui aurait parlé ainsi :
« Jeanne, on m'a dit que vous me vouliez combattre ; je ne sais si vous êtes de par Dieu ou non. Si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains rien, car il sait mon bon vouloir; si vous êtes de par le diable, je vous crains encore moins. »
* Voir son brevet de connétable dans la Collection Petitot, t. VIF.
IUFLUKNGB POIITIQOS OB MKftUll. »?
Maïs les doutes de Jeanne s'évanouirent bientôt et « elle reçut Arthur par sa grâce pour le rcu au service de la couronne^ afin qu'il y employât son corps et toute sa puissanoe. &
Quoi qu il en soit, les douze cents compagnons d'Arthur, entraînés à la croisade contre les Anglais par le même souffle qui emporta vers Pinspirée française la petite bretonne Périnaïk, doutèrent encore moins de Jeanne que le reste de l'armée. Ils apportaient avec eux de leur foyer même la flamme qui entretenait leur confisDee.
Une prédiction de leur oracle national, fhisant suite à celle où il avait annoncé^ disait^n^ les désastres de Gréey, de Poitiers et d'Asinoourt, venait d'être mise en circulation » et agitait tous les esprits dans le royaume, de la mer de Bretagne aux Marches de Lorraine.
Merlin, qui avait détesté autant les Anglais que Jeanne les détestai!» et adressé au roi Arthur les farcies mêmes que la Pucelle devait adresser au roi Charles Vn : a C'est le plaisir de Dieu que vos ennemis les Anglais s*en aillent dans leur pays, et s'ils ne s'en vont, il leur paécherra * ; » Merlin avait chanté :
' Ci. la Chronique de la Pucelle (Quicherat, t. IV, p. 207)
328 INFLUETiCE POLITIQUE DE MERLIN.
c( Trois fontaines jailliront, dont les ruisseaux diviseront Tile en trois parties.
« Quiconque boira de Teau de la première ne sera jamais malade et jouira d^une vie éter* nelle.
« Quiconque boira de Teau de la seconde mourra d'une soif inextinguible, avec un visage pâle et horrible.
c< Quiconque boira de Teau de la troisième mourra de mort subite, et la tombe rejettera son corps.
a Pour éviter une telle calamité, les hommes du pays s'efforceront de tarir les deux sources malfaisantes par mille moyens; mais toutes les matières qu'on y entassera prendront une autre forme. La terre se changera en pierre, la pierre se changera en bois, le bois se changera en cendre, la cendre se changera en eau.
c( Alors du bois chenu sortira une vierge qui arrêtera le fléau.
c< Après y avoir employé tous ses artifices, elle tarira de son souffle les deux fontaines malfaisantes; puis, buvant à longs traits de Teau de la
avec le Boman de Merlirif diaprés les rass du quinzième siècle, édition de 1535, par Jean Macë, fol. K*^^.
fontaine salutaire, elle portera dans une main la forêt de la Calédonie, dans l'autre, la tour de Londres.
u Quand elle marchera, sous ses pas jaillira une flamme accompagnée d'une fumée de soufre. Cette flamme réveillera les Flamands, et ils apprêteront un repas aux animaux qui vivent dans la mer.
is On verra la vierge ruisselante de larmes de pitié; elle poussera un cri terrible qui remplira l'île \ »
Ce chant allégorique des anciens bardes, rangé au douzième siècle, avec beaucoup d'autres d'un caractère indéterminé, parmi les oracles apocryphes de Merlin, avait été remanié pour servir des intérêts dont je parlerai tout-à-l'heure, et, ainsi modifié , il avait passé de la bouche des Bretons dans celle des peuples étrangers.
Or, on en fit l'application à la Pucelle aussitôt qu'elle parut :
c< On a trouvé dans l'histoire, écrivait, le 21 juillet de l'année 1429, Christine de Pisan, que Dieu a prédestiné la Pucelle à sauver le royaume :
* Myvynan arch. of Wales, t. Il, p. 264; Cf, Proplietm Merimi (éd. San-Marte, p. 96).
380 INFLVBNGB POlITKTf'E DB MBRLfN.
Merlin et la Sibylle et Bède Vont vue en esprit, il y a pi os de mille ans, et ils Pont annoncée comme le remède aux maux de la France.
Ils ont prophétisé qu^eile porterait Tenseigne guerrière de$ Français; ils ont prédit tout ee qn*elle ferait*. »
Voici, en effet, de quelle manière Topinion vulgaire en France, soit par hasard, soit pour mieux accommoder la prophétie à la Pucelle qui devait sauver le royaume, répétait Toracle de Merlin concernant la vierge appelée à tarir la source des malheurs delà race celtique :
« Du bois ehmu viendra une vierge qui por^ fera remède au mal ; après avoir visité tontes les citadefleSy elle tarira de son soufQe les fontaines malfaisantes. On la verra ruisselante de larmes de pitié, et elle jettera un cri terrible qui remplira loole rtle de Bretagne *. »
* Car MtrHn et Sébile et Bède, Plus de mille ans a, la véirenl En esperit, et pour remède
A France en leurs écrits la mirent.
(Quicherat,t.V,p. ISIetiS,)
* Merlinus autem vates ita cecinit : « Ex aemore canuto elirainabitur puella ut miserise curam adhibeat, qu8e ut omnes arces inierit, suln anhelitu suo font&s nocuos siccabit. Lacrymis miseraodis innnabit ipsa et clnmorc horrido replebit insulam. (Quicherat, t. III, p. 341.)
INFLUENCE POLITIQUE DE VERLIIf 331
On a pu voir que la prophétie bretonne, fout en parlant du bois chenu et de TaTénement de la vierge, ne faisait nnllement mention de sa visite aux citadelles, arces^ mais de ses artifices, attes; dans le texte gallois, Iteluydyl.
A cette première interpolation, une autre était venue se joindre qui rendait la prophétie toute lorraine. Quelqu'un apnt remarqué qu'un certain bois du même nom que celui de la prédiction de Merlin existait en France, ne douta pas que ce fût de lui qu'avait voulu parler le prophète, et, après les mots du hoi$ chenuj il ajouta, en géographe expert : « sur les Marches de Lor-
raine *. »
Ainsi localisé et précisé, Toracle de Merlin convenait on ne peut mieux à la nouvelle héroïne dont le village se trouvait justement à deux pas de ce bois chenu. II ne manquait pas de gens pour dire qu'évidemment Merlin avait désigné l'endroit en question '.
Les plus doctes soutenaient cette opinion en re-
* In quodam libro antiquo ubi recitabatur prophetià Merlifà inTenit scriptum quod debebat venire qusedam pueila exnemore canuto de partSms Lotiieringiae. (Quicherat, 1. 10, p. 135.)
* Illud vero Merlini dictum per expressam illius nemoris designationera claruna apparet et manifestum. (P. 340.)
produisant les anciens arguments favorables à Tautorité du prophète.
c( Son témoignage, disaient-ils, ne doit être ni méprisé ni rejeté à la légère, car tout ce qu'il a annoncé s'est assez bien vérifié ; l'esprit de Dieu révèle ses mystères par qui bon lui semble. »'
Et entamant, après Jean de Gornouailles et Alain de Lille, de nouveaux commentaires :
a D'abord, le lieu de la naissance de la Pucelle est clairement indiqué : de la porte de la maison de son père, on peut voir le bois chenu ; l'objet de sa mission n'est pas moins spécifié ; n'a-t-elle pas voulu a rendre la sanlé à la France malade?» Ses premières démarches sont signalées à l'avance : ce elle a visité toutes les citadelles, » quand elle s'est rendue vers lé roi; c< elle a tari les fonce taines malfaisantes » en arrêtant les conspirateurs et en leur ôtant son amitié. On l'a vue a ruisselante de larmes, » par pitié pour les malheurs qui accablaient le roy<m me de France; enfin, ce elle a terrifié toute l'île de Bretagne » par son appel aux armes et ses victoires sur les Anglais. »
Jeanne était loin d'ignorer que des prédictions circulaient à son égard, et qu'on faisait d'elle un
messie dont Merlin était le Jean-Baptiste. Nous le savons par tous les contemporains ^ comme par elle-même, et son témoignage est d'une extrême importance :
« Quand je vins trouver mon roi, dit-elle, quelques personnes me demandèrent si dans mon pays il y avait un bois appelé le bois chenu^ parce qu'il existait des prophéties annonçant que des environs de ce bois devait venir une pucelle qui ferait des merveilles*. »
Mais la réponse de l'héroïque jeune fille montra l)ien qu'entre elle et les faux prophètes, ou même le crédule vulgaire et les docteurs non moins crédules; il y avait un abîme. Un imposteur n'eût pas manqué de se targuer de l'autorité, si unaniment reconnue de Merlin, de Merlin dont les récits populaires faisaient a le plus sage homme du monde, » l'intime conseiller des rois de son époque, le preux qui leur avait appris, comme la
* Vulgaiis et antiqua percrebuit £ima, pueilam unam ex eo loco debere nasci qiUB magnalia faceret. (Quicherat, t. HI, p. 340.)
* Item ulterius ipsa dicit quod i quando ipsa venit versus regem ftuum aliqui petebant sibi, an in patria sua erat aliquod nenaus quod vocabatur gallice le bois chenu, quia erant propheti» dîcentes quod circa illud nemus debebat venire qusedam puella quse faceret mirabilia. (Ihid., t I, p. 68 et 213.)
354 IliFLUfiN€£ POLITIQUE DE MEaUH,
Puoelle à Charles VII« « à meUxe le» Anglais hors de la patrie. 9
Elle répondit simplement :
a Je ne crois pas aux prophéties de MerUn ^ » C'est à ses juges ou plutôt à ses bourreaux qu'elle fit <^tlie iQ^ak réponse. Us Tavaient pro- Yoquée, aur eux cr^jaient à Merlin, ei ils avaiejQt peur* L'iofiisbinfie qu'ils minenl à riuterroger au si]j«i.<du hois cheiDU, 4e ses visites à jiue lontaine hantée, selon eux, par les mauvais ^esprits, àé^n jûomiïyaDce av^c les fées 1^ àes sorlil^ea ^u'olle aurait afi»pris et praJLiqués dans leur compagnie» des c^urosyues xde fleurs qu'elle .aurait tressées en leur iM)iuieur., des .of&aAdes de petits pain^, de vijD «ei i'çmk qu'elle leur aur^ait failes ; des danneB, 4es ohants,, des invoca.tious^ des charœ» «t autres pratiques, xaagiques iout la fontaine et uaa gcand Jtôlre qui Tcmbrageait auraienl éLé Je itbéâtre; enfin, de tout ce qui passai l aux yeux de ses ennemis, pour de la sorcellerie, ne laissait amena doute sur leudr espoir fliêlé d'effroi de trouver en elle la Pucelle annoncée par Merlim, «cette soi^cière daAger<euse« ce;U^ idi^-
^ .SeA distt ipsa Jobamw pod jn hoc aou adbibuit fidem. vQuicherat, 1. 1, p. 68 et 213.)
mriiïsiiGJs poiino^fi de msaun. ss
Ittre 46S fiuitaines, èes arbres «t des démo&s, ptédestînée au bAcher • Us ceriifiaienti dit un témoin auriculaiiHî, a que c'était une folle pleine du diable; » et le bmirgmii dé Périê^ tout so^Hique qu'il est, n'est pas lui-même tnàs-rassuré ^eu présenoe de <c cette créature qui est en IWude de femme avee les ^ns de malheur et de mauvaise créance, prétendant avoir la puissance de &ipe tOMier et autms «merveilles, et qui est ce que Dieu sçalt ^ »
Là peur du dtaUe <«ndit féraoes les docteurs anglais ohaf^s de candamiier .Jeanne.; car on ne peut croii^ que h se^e baiae des Français poussât les étrangers à brûler toute vive celle qui disait avoir anissioB de Dieu pour les chasser du n0'wa(iBie«
L'arohevâque 4e Winefaesher miUaiit de loin leur frayeur des eneluuntemeiits de la Puoellef Bttdsilsa'en iveuablaîent |)as Buias. Gaucban et ses assesseurs (pouvaient invoqiuer îune autorité vénérable, qu'aucun théologien de l'Université de Paris n'eût ose certainement rëcuserj celle du diKHiOur mmoerteL ^r .Airain de Lille tawait .ap-
«^âmft, t.iv,{».aad.
prouvé hautement le sentiment très-naturel de terreur qu'inspirerait un jour la Fucelle du bois chenu à ceux qui auraient le malheur de vivre au temps où elle viendrait.
(c Cette Pucelle, avait-il dit, sera imbue de mille maléfices et armée d'une grande puissance de paroles. Merlin fait entendre qu'elle agira sur les esprits par des artifices, des charmes et des incantations. Quelle qu elle soit, cette fille aura le pouvoir de celles dont nos livres de théologie, comme nos livres ppoflanes, parlent si souvent : ce sera une de ces pythonisses, de ces magiciennes, de ces sorcières qui affolent les hommes ou les tuent ^ . »
Et le docteur universel avait montré par un exemple mémorable que de telles personnes sont 1res à redouter, et que la justice humaine ne saurait être trop sévère pour elles :
« J'ai vu moi-même en Flandre dans ma petite enfance, à Lille où je suis né *, une de ces magi-
* Puella multis maleficiorura imbuta generibus, et potenti vi r tu te yerborum armata. . . incantationumque carminibus. . qusecumque il la crit tam potentibus effîcacibusque artibus imbuendam... quibus hoinines vel démentant vel interimunt. (Alan, de Ins., p. 162.)
' Vidi et ego in Flandria, cum puerulus adhuc essem, apud In siiliini, uude oriendus fui, fasminam quamdam malefcam. (P. 180 )
ciennes. C'était le temps de la lutte entre le comte Guillaume de Normandie et notre comte Thierry, héritier légitime de Flandre. Nous avions chassé le Normand qui n'avait aucun droit chez nous, el rappelé notre souverain. Or, comme il rentrait dans Lille, une jeune sorcière, qui prétendait s'opposer à ce que notre prince héréditaire régnât sur nous, accourut au-devant de lui comme une furie d'enfer, et lui barrant le passage du pont de Lille, elle se mit à lancer contre lui et à jeter dans le fleuve je ne sais quels charmes dont elle avait les mains pleines. Prise en flagrant délit, elle fut arrêtée et convaincue de sortilège; on la mit à la question, et elle avoua, comme c'est la coutume des inculpés, qu'elle avait causé la mort de beaucoup de Flamands par ses mauvaises pratiques; sur quoi on la brûla
vive ^ »
Alain do Lille dit en finissant : « Or ce sera par les mêmes enchantements et les mêmes mystères magiques qu'opérera lapucelledu bois chenu \ »
' Deprehensa itaque et convicta, yeritatem confessa, igni tradita est et cremata. (Alan de Ins., p. 180.)
Talibus ergo carminibus et arcanis irabuta puella canuti n^;inoris evocabitur. [Ibid.)
Et sa conclusion est qu'elle devra être traitée comme Ta été, sous ses yeui, la jeune sorcière politique du parti normand.
Singulière inadvertance I Le savant universel, en racontant Taventure de cette pauvre fille de Lille, si dévouée à la cause de Guillaume le Roux qu'elle mourut victime de son dévouement, ne se doutait pas qu'il rapportait le fait même qui avait été prophétisé par Merlin, ou, pour mieux dire, par un écrivain très au courant de l'histoire de Lille dans la première moitié du douzième siècle !
Malgré la répulsion qu'inspire l'intolérance du docteur, on ne peut s'empêcher de sourire en l'entendant faire celte réflexion naïve : « J'explique tout ceci de mon mieux et selon la plus grande probabilité. »
La probabilité était une certitude. Il aurait pu s'en apercevoir facilement, s'il n'avait pas pris Lille en Flandre pour l'île de Bretagne.
La certitude fut la même, hélas! à l'endroit de Jeanne d'Arc. Ses juges ne suivirent que trop le conseil que leur donna le vénérable commentateur de Merlin, et ils vérifièrent sur la Pucelle d'Orléans la prédiction faite après coup sur la Pucelle de Lille. Si bien qu'après le martyre
de Jeanne, le commentateur moderne du prophète breton, put. ajouter avec un aplomb sans pareil : a Ainsi s'accomplirent les paroles de Merlin touchant la Pucelle : « Un cerf dix cors la (( tuera. » Cet animal est l'image du jeune roi Henri VI, alors âgé de dix ans, qui arriva en France avec la rapidité d'un cerf, courut à Paris pour s'y faire sacrer, ordonna le procès de Jeanne, comme idolâtre et comme sorcière, et signa l'arrêt de mort de celle qui avait mené son rival à Reims. Les faits ont confirmé, de mon temps, sous mes propres yeux, la prophétie de Merlin \ »
Français et Anglais, amis et ennemis, qu'ils interprétassent en bonne ou en mauvaise part les oracles du prophète touchant la Pucelle, n'en doutaient donc nullement, et cette crédulité gé nérale, que Jeanne iseule eut l'honneur de ne point partager, restera comme un des plus grsinds exemples des aberrations humaines.
Il ne devait pas être le dernier : après avoir coûté la vie à Jeanne d'Arc, et, avant elle, on s'en souvient, à deux autres héros, l'un Gallois, le
' Orania quse exponendo praemisimus in&illibili succcssu nostris diebus contigisse Tidimus. (F. J. Bréhal. ap. Quicherat, t. 111, p 542.)
chef Liwélyn, Tautre Armoricain, le jeune Arthur ]I; le fantôme du prophète breton, par une espèce de revanche étrange, causa la mort d'un prince de la race même qu41 détestait.
Edouard IV, curieux de savoir ce qui arriverait à sa postérité, pratiqua une superstition qui règne en Angleterre, dit Martin du Bellay, depuis le temps du roi Arthur : il consulta les prophéties de Merlin; et ayant découvert qu'un de ses proches, dont le nom commencerait par un G, enlèverait la couronne à ses enfants, il fit jeter dans la lour de Londres et mourir son frère George, duc de Glarence *.
. Il appartenait au saint-siége de mettre fin à une mystification historique par trop prolongée : les Pères du concile de Trente signalèrent les prophéties de Merlin comme fausses, et défendirent de les consulter, sous peine de censure canonique, laissant du reste Tenchanteur régner paisiblement dans le royaume des fictions '.
* Mémoires de Du Bellay. (Collect. Michaud, t. V, p. 119.)
* Merlini Angli liber obscurarum praodictionuni prohibetur, (Index libror. prohibit. a Pairibus ConciliiTrideniini. Ed. Ant. a Sotomaior, 1667.)
Et ils agirent sagement, on doit en convenir, quoi qu'en ait dit un historien français que j'aime et que j'honore \ dans lequel les nations celtiques et leur prophète ont trouvé un panégyriste éloquent. Ils ne faisaient, du reste, que devancer le jugement de la critique et de la postérité.
* Henri Martin, Histoire de France, t. III, p. 369.
L'oracle des Bretons se tut à la voix du saintsiége, à peu près comme ceux de Delphes et de Cumes avaient fait silence à l'annonce de la c< Bonne Nouvelle, » ou s'il parla encore, il ne fut plus écouté sérieusement. Le rôle politique du prophète Merlin finit alors avec son influence sur les destinées des nations.
Mais en cessant peu à peu d'apparaître dans le monde des faits, en ne déterminant plus guère d'événements importants, l'enchanteur continua d'agir dans le monde des idées, et la fiction indigène d'engendrer à l'étranger d'autres fictions à son image. Seulement il y eut cette différence entre l'original et l'imitation, que Tun conte-