NFLUENGB ROMANESQUE DE MERLIN
nait des éléments traditionnels incontestables, était donné pour vrai par les inventeurs, accepté comme tel par les intéressés, et d'une valeur politique et nationale assez grande pour faire pardonner la supercherie primitive, tandis que l'autre, en général, n'avait pas grande utilité pratique, et était, le plus souvent, le résultat du caprice individuel et du désir d'amorcer et de distraire un certain public ennuyé.
Parmi ces œuvres de la fantaisie, il faut placer en première ligne les prophéties romanesques de Merlin ; en seconde, les parodies de ces prophéties et des anciens romans où il figure; en troisième, les poèmes modernes dont il est le sujet.
Les prophéties que Geoffroi de Monmouth avait traduites du breton en latin, et divers écrivains anglo-normands du latin en français, ne semblaient pas encore d'un intérêt assez général. Il se trouva au treizième siècle un auteur dont rinfluence s'est fait sentir jusqu'au quinzième siècle et même au seizième par des éditions multipliées, pour en fabriquer de nouvelles et de nature à éveiller l'attention des peuples dont Merlin s'était moins occupé. 11 s'adressa
particulièrement aux Irlandais, aux Français, et aux sujets italiens des empereurs d'Allemagne.
Cet auteur s'appelait Richard ; il habitait Messine, ville alors soumise, comme le reste de la Sicile, à la domination des princes de la maison de Souabe , et il écrivit en français un recueil des prophéties de Merlin, à la prière de l'empereur Frédéric II, pour Futilité des chevaliers et autres gens laïques qui n'entendaient pas le latin, lesquels devaient, assure-t-il,' y prendre c< quelques bons exemples. »
Quoi qu'il en soit, Richard a soudé son œuvre au roman de Robert de Rorron, dont elle forme un prolongement ou une branche; mais c'est bien le cas de dire de cette nouvelle branche qu'elle porte des fruits dégénérés *.
Richard rappelle d'abord au lecteur ce que nous savons déjà : comment Merlin conversa premièrement dans les forêts du Northumberland
^J'ai fait usage du ms. de la grande bibliothèque de Par.s
6772, qui est* de la tin du treizième siècle, et de celui de la bi-
nliothèque de Rennes, n"* 147, dont la copie a été commencée de
Pan 1302 à Tan 1303, comme je l'apprends de mon ami, M. Au-
dren de Kerdrel, à la science duquel on peut s'adresser sûrement.
ET POÉTIQUE DK MEnLIN. 345
avec un sainl ermite qui avail nom Biaise; comment il lui raconta les merveilles qu'il avait faites en Grande-Bretagne et en mainte autre terre, et comment Biaise mit en écrit tout ce qui regarde Merlin, y compris ses révélations; mais ce livre, dit-il, fut enlevé et emporté « en paganisme. »
Heureusement que le prophète avait en Irlande un autre ami, un sage clerc appelé Ptolémée ou Tholomer. Il alla lui rendre visite, etTholomer écrivit de nouveau sous sa dictée. Merlin avait trouvé dans lui les mêmes sentiments affectueux que dans son* premier maître : Tholomer consentit avec encore moins de difficulté que Biaise, et même sans exiger aucune preuve d'orthodoxie, à lui servir de secrétaire. 11 n'eut pas lieu de s'en repentir, si l'on en juge par le certificat qu'il lui délivra en ces termes :
c( Je n'ai trouvé en toi nul semblant de paroles qui fût en rien contre sainte Église; et si aucuns venaient dire que tu ne peux connaître les choses dites et faites et ce qui doit advenir, je leur répondrais de prendre mon livre et de regarder aux bonnes paroles qui s'y trouvent. Ils pourront savoir de cette manière si tu as dit vrai ou non. »
Merlin confirma Tholomer dans son opinion à cet égard :
c< Maître, lui dit-il, je n'ordonne à personne de me croire ; me croira ou ne me croira pas qui voudra ; mais à qui me croira, il ne peut arriver que du bien, et à qui ne me croira pas que du dommage. Mais peut-être quelqu'un dira : Est-il possible que Merlin sache l'avenir et qu'il puisse changer de forme? A cela je répondrai : Est-ce que Dieu n'est pas tout-puissant? »
Tholomer, plus convaincu que jamais, répéta souvent cet irrésistible argument théologique; mais ayant fini par être appelé à Tépiscopat, à cause de sa science, son ami qui était aussi humble quesage, ne trouva pas convenable qu'un personnage de cette importance lui servît plus longtemps de secrétaire, et il lui parla ainsi :
ce Je veux que tu me bailles un de tes clercs, qui mette mes prophéties en écrit, car devant être sacré évêque, il serait mal séant que tu continuasses à tenir la plume pour moi. »
Le prélat manda donc un de ses clercs appelé Ânthoine, qui jadis naquit en Normandie, et qu'il
savait loyal envers Dieu et le inonde et bien informé à Tendroit de Merlin :
a Anthoine, lui dit-il, tu mettras en écrit tout ce que Merlin te dictera. »
Maître Ànthoine répondit avec conviction :
ce Je le ferai bien volontiers , car depuis que le ciel est créé, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu d'homme morlelaussi sage queMerlin, sauf Thonneur que je dois à monseigneur saint Jean-Baptiste et à saint Pierre ; je Tai toujours trouvé disant la vérité. »
La véracité de Merlin ainsi établie, Richard le fait interroger successivement par maître Tholomer el par maître Anthoine.
Chacun de ses deux nouveaux confidents le consulte sur ce qui Tintéresse le plus.
Merlin commence par répéter à Tholomer ce qu'il a déjà prédit à Biaise concernant le retour d'Arthur, lieu commun de tous les romans do la Table-Ronde :
Iterumad Trojam magnm mittetur Achillea !
c< Écris, lui dit-il, qu'Arthur sera roi de la Grande-Bretagne et sera restauré en tous les lieux où il viendra. Avant lui, il n'aura pas eu son pareil au monde; après, il ne l'aura pas davantage.
548 llfFLUEMGE ROMANESQUE
Mais toutes ses aventures prendront fin le jour où il mettra le pied dans une nef qu'on verra ensuite amarrée, pendant bien des siècles, à un vieux tronc d'arbre, au rivage d'une île où elle ^ura témoigné de son débarquement. »
Quand Merlin assure qu'Arthur n'aura pas sod pareil, il s'avance un peu ; il le reconnaît d'ail» leurs, et voici comment, sans faire tort à son roi bien-aimé, il annonce l'avènement d'un autre monarque non moins grand :
c( Il n'y aura pas après lui d* aussi bon roi, non en vérité , hors un seul qui sera en Gaule, si digne et si débonnaire que Dieu fera pour lui maint miracle; et il mettra fin à ce que les autres chevaliers ne pourront faire. L'eau de la Fontaine qm bout ^, ce sera lui qui l'éteindra en y plongeant la main ; on le nommera K. 11 sera le champion au chef d'or. Par tout le monde volera la peur qu'il fera ;.sa renommée durera jusqu'au jour du jugement; ses bonnes œuvres seront célébrées en tout lieu, et il ne faillira jamais. »
Si bien au courant des gestes de Karles le
* La fontaine niafpque de Baranton, dans la forêt de Brocëliande, près du peiton de Merlin. (Voy. les Romans de la Table-Ronde, p. 223.)
Grand, annoncé dans les mêmes termes par le prophète Bède \ Merlin ne pouvait oublier ceux de Roland, Il versa des larmes, les premières que Tœil de l'homme ait versées, sur le grand destotirbier de Ronccvaux, où tous les preux mourront, mais où aucun ne fuira.
11 voit plus loin, il voil d'autres champs de bataille et non moins glorieux; la Palestine lui apparaît couverte des armées d'Occident marchant à la délivrance du tombeau du Sauveur :
c< Tholomer, dit-il, je veux que tu mettes en écrit que, au temps où la chose qui jadis naquit à Jérusalem aura mil cent quatre-vingts ans, une grande assemblée aura lieu de tous les champions de TEurope chrétienne qui passeront la mer pour ôter la sainte cité des mains des mécréants. »
Mais les croisades, à la Gn, jettent le prophète dans un dur penser, et son secrétaire, qui est alors Ânthoine , lui demande à quoi il pense si durement :
^ Surget rex Gallicusde F'ancn per K nomiiie : ipse erit inagnus et piissirnus, potens et misericors et faciens justitiam pauperihiis. (PseudO'Bedx Vaticinia, Oper. t. II, éd. Basil., 1563.)
« A un désastre aussi grand que celui de Roncevaux, répond Merlin.
— Dis-moi, poursuit maître Aulhoine, le désastre dont tu parles, où sera-t-il?
— Il sera à la Mansore de la mer, » répond le prophète.
Et le destourbier de la Massoure, suivi de la captivité du roi de France, le 5 avril 1250, lui paraît comparable au grand deuil pour la mort de Roland.
A Tannonce de ce désastre, qui fut connu en Italie presque aussitôt et donna à l'empereur Frédéric l'occasion d'envoyer demander au sultan, son allié, la délivrance de saint Louis, Merlin en joint une autre de nature à émouvoir non plus les cœurs français, mais les habitants de Tirlande : il prédit la ruine de ce pays et sa sujétion définitive à la domination anglo-normande; les succès d'Henri II dans l'île ne rendaient pas la chose diflRcile à prévoir.
« Quand l'évêque Tholomer entendit ce que disait Merlin de ceux d'Irlande , il en fut bien marri par ce qu'il en était, et il demanda au prophète s'il serait possible que les Irlandais évitassent un si grand malheur ; mais Merlin répon-
dit que non ; que cela devait être ainsi ; sur quoi l'évêque le quitta fort courroucé. »
La ruine de Tlrlande devait avoir pour signe avant-coureur la mort d'un saint appelé Alexandre, dont le nom et le sort sont les mêmes que ceux du martyr de Trente, contemporain de Vigile et d'Augustin, et dont la charité fut pareille envers ses bourreaux.
Le récit de sa fin fournit à Merlin Toccasion de donner aux chevaliers et aux autres gens laïques, « aucun de ces bons exemples » que le traducteur français du prophète a annoncés dans son prologue : Saint Alexandre une fois arrivé en Irlande pour y prêcher la saine doctrine, alors trop oubliée, les ministres du Dragon,. c'est-àdire du diable, le feront prendre et mettre en prison, puis à mort; après quoi, son corps sera jeté à la mer.
Mais comme l'empereur Honorius, qui n'avait pas voulu laisser impuni le meurtre commis par les païens de Trente, sur le saint Alexandre du temps, « il se trouvera un roi chrétien d'Irlande qui ordonnera de rechercher et de punir par le feu les ministres du Dragon, et on les conduira au bûcher, quand le nouveau
martyr, sortant de la mer, en portant au cou la pierre avec laquelle il aura été noyé, éteindra le feu, et délivrera ses bourreaux. »
La morale de ce récit, la seule chose que Tauteur ait sans doule cherchée, est précisément celle que saint Augustin, dans sa lettre à Marcellin, tire de l'intervention des évoques en faveur des meurtriers du martyr de Trente :
c< Et Merlin dit à maître Anthoine; mets en écrit que notre Seigneur ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il fasse pénitence, et conserve la vie pour se convenir. >:
Du reste, la chute de l'Irlande ne parait pas devoir précéder de bien longt( mps la fin du monde. Merlin semble l'annoncer pour l'époque où'viendra son interprète français.
Dansée temps-là, assure-t-il, l'amour de l'argent, l'injustice, le manque de bonne foi, l'esprit de révolte contre le droit, seront arrivés à leur comble, surtout parmi les clercs,
c( Ils ne suivront plus les doctrines de leurs anciens, mais celle des tyrans, et le parti d'un Gouverneur dont la porte de fer sera brisée à force d'argent. Les prélats, eux aussi, ne regarderont plus qu'à l'argent, et celui qui n'en aura pas
à leur donner perdra sa cause en justice. »
Le bon évêque Tholomer tout effrayé demande s'il n'y aura pas d'exception.
« Dis-moi, Merlin, tous les clercs seront-ils aussi mauvais partout?
— r Oui, partout; nulle part ils ne regarderont aux bonnes œuvres qu'auront faites les saints Gouverneurs et les saints ministres du Seigneur, mais à ce qu'auront fait les tyrans et les méchants ministres du Dragon qui auront brisé la Porte de fer.
— Et que diront lès peuples en ce temps-là?
Merlin.
— Ils diront que les clercs ont changé l'Évangile de monseigneur saint Jean. »
Et comme les clercs et leui*s chefs ne vaudront rien, les gens du siècle, n'ayant plus aucun bon exemple à suivre, vaudront encore moins; « ils n'auront plus une créance bien droite; ils seront parjures comme chiens et ne redouteront nullement les excommuniements du Gouverneur dont la porle aura été forcée à prix d'argent. Tout le mal qui pourra être alors, répète Merlin, sera fait par les clercs. »
Or le temps où les hommes seront si mé-
chants commencera l'an de l'incarnation mil deux cent soixante.
La conduite d'une portion du haut clergé à cetle époque donnait malheureusement raison au satirique interprète de Merlin. Gomme ces fous des cours, qui au milieu de mille balivernes, faisaient entendre par hasard une parole sérieuse, l'auteur rentrait ici exceptionnellement dans Tesprit pratique des prophéties de l'autre siècle. Nul doute qu'il eut, grâce à elles, une certaine prise sur ses contemporains. Beaucoup de clercs et de laïques pouvaient reconnaître leurs mœurs d:ms les tableaux attribués à Merlin : un des plus grands seigneurs du temps, Philippe de Savoie, (lut en frémir de rage : élu archevêque de Lyon, à force d'argent et de promesses; à la fois évéque de Valence, prévôt de Bruges et doyeii de Vienne, il cumula tous les revenus attachés à ces différentes fonctions; il jouit pendant vingt'-deux ans de toute espèce de dignités ecclésiastiques, sans même êlre prêtre, au scandale du monde chrétien, et ne les déposa que forcé par le pape Clément IV, en l'année 1267. « Seulement alors, dit le savant auteur de V Histoire de la lutte des papes et des empereurs j ce faux ministre du
Christf ne pouvani; résister au chef de l'Église, se décida à la retraite. Presque aussitôt il se maria, et devint comte de Savoie, après avoir été le déshonneur de Tépiscopat \ »
Les partisans deTempercnr Frédéric accusaient Innocent lY lui-même d*avoir toléré l'abus par intérêt; et, pour se venger des excommunications lancées par.lui contre leur souverain, ils faisaient circuler au sujet du pape les satires les plus mordantes. On prétendait que, pour réussir près de lui, dans n'importe quelle affaire, il fallait n'épargner ni l'or, ni l'argent, ni les vases, ni les bijoux précieux.
Du reste, ces accusations n'étaient que l'écho de celles que l'empereur lui-même faisait entendre à tous les rois de l'Europe contre la cour romaine, « cette bouche toujours béante pour engloutir sa proie, disait-il, et qui engloutirait le Jourdain *. »
On formait les employés à ces agréables exercices épistolaires dans les chancelleries impériales, et il nous en reste d'autres exemples non
« M. de Gherrier, t. H, p. 289.
^ Spcrat quoil totus Jordanus influât os suum. (Pétri de Ftn* Ep. p. 81; Cf. de Cherrier, t. Il, p. 57 et 302«
moins curieux, remontant à l'époque des discussions de Frédéric Barberousse avec Adrien IV; on y lit que c< le pape, nouveau Simon, vend les choses saintes à prix d'argent; » que « TÉglise romaine est tirée au sort, vendue et livrée aux Égyptiens; que c< à la cour romaine, le marchand a remplacé Tapôtre; que « les arrêts n'y sont point rendus par la justice , mais au poids de Tor ; que c( le soi-disanl vicaire du Christ est le fJls de Déliai, » etc., etc.
L'arme de l'excommunication n'est pas moins bravée que la main ^qui la lance : « Comment pourrions-nous craindre ses excommunications, s'écrie l'écrivain, quand les siens eux-mêmes les vilipendent ^! »
Et, à ce propos, on racontait qu'Innocent IV ayant ordonné au clergé de France de renouveler ses condamnations contre Frédéric II, le curé de Saint-Germain TAuxerrois, à Paris, monta en chaire et tint à ses paroissiens le discours que voici : « Mes chers frères, j'ai reçu l'ordre d'excommunier l'empereur Frédéric; je sais qu'il existe entre lui et le pape une haine implacable,
* M. de Cherrier, t.I, p. 130 et 151.
dont j*ignore la cause. Sans doute, Tun d'eux a tort; lequel? Dieu le sait. Quant à moi, j'excommunie le coupable autant que mes pouvoirs me le permettent, et j'absous la victime d'une injustice si préjudiciable à toute la chrétienté *. »
Ce discours, plus digne d'un baladin que d'un prêtre, valut sans doute une bonne récompense à celui qui le prononça. On doit croire que Frédéric ne fut pas moins généreux envers l'écrivain qui faisait parler Merlin en élève accompli des chancelleries impériales, et qui montrait la Porte de fer du Gouverneur de la catholicité, du successeur de saint Pierre, ouverte avec une clef d'argent.
Toutes les questions adressées à Merlin par Tbolomer et par maître Anthoine ne sont pas de nature à amener des réponses aussi terribles; il en est qui ne sont ni historiques, ni morales, ni religieuses, mais seulement scientifiques. Richard prête sa science au prophète, comme il lui a prêté ses rancunes impériales et anti-papales.
ce Dis-moi, Merlin, lui demande un jourTévêque Tbolomer; s'il advenait qu'une femme qui
••Mathieu Paris, p. 442. Trad. de M. de Chemer, t. Il, p. 283.
n*eùl jamais parlé eût un enfant au fond d'un bois, où elle n eût personne avec elle, et qu'elle fût là jusqu'à ce que l'enfant parlât, quelle langue parlerait-il?
— Certes, répond Merlin sans hésiter, il parlerait hébreu; c'est la langue des Juifs. Et je veux que tu saches que, s'il ne venait qu'à dix ans parmi les gens, il parlerait de toute chose en hébreu, comme les Hébreux le font. »
L'évéque, qui n'est pas encore assez éclairé sur ces matières philologiques, poursuit ses questions.
c< Et pourquoi cela, dis-le moi, Merlin?
— Parce que l'hébreu fut la première langue parlée dans le monde, répond le savant, et que Notre-Seigneur Jésus-Christ la parla le premier à Adam ! »
Maître Tholomer resta dans l'admiration devant tant de science.
' Les naïvetés de ce genre, qui ne faisaient pas encore sourire, avaient probablement pour but de mettre quelque variété dans les prédictions, un peu monotones du prophète breton, et de faire briller son savoir ; Richard ne les épargne pas.
Quand son héros a usé la plume comptai-
ET POÉTIQUE DE HEULIIf. 359
santé de deux prélats (car maître Ànlhoine finit aussi par devenir évéque), et quand Merlin a disparu, le romancier envoie un chevalier guidé par Viviane pour recueillir les derniers oracles dji prophète.
Adoptant la plate conception des romanciers de la décadence dont j^ai parlé en terminant l'analyse du roman de Merlin , Richard se traîne désormais plutôt qu'il ne marclie vers le dénoûment de son œuvre.
L'amie du devin, qui a tout perdu avec sa blancheur^ fout, jusqu'au nom qu'elle portait^ et qui s'appelle maintenant la Dame du laCy n'est plus reconnaissable : animée de la haine la plus étrange contre Merlin, envieuse et jalouse, elle ne songe qu'à le décevoir : pour y parvenir, et prouver ainsi à tout l'univers qu'elle est plus puissante que lui, elle enchantera l'enchanteur; elle le jure. Comment s'y prendra-t-elle? Gomme la courtisane du fabliau, qui brida et sella le vénérable Aristote et lui monta sur le dos ; comme la perfide Luzence dont Virgile (j'enlends le Virgile des romans), aussi savant qu'Aristote, mais aussi fou, fut le jouet; on sait qu'elle le suspendit dans une corbeille à sa fenêtre, aux yeux de toute la
360 INFLUENCE ROMANESQrE
ville de Rome, un jour de grande procession, et laissa le pauvre homme exposé aux risées de la multitude. Seulement, Viviane fait tomber le vieillard qui s'est épris d'elle dans un piège moins grossier. Son vœu le plus cher, lui dit-elle, est qu'ils ne soient pas séparés après leur mort, puisqu'ils ne Font pas été pendant leur vie, et qu'un même tombeau les réunisse un jour; avec la science merveilleuse que son ami possède, il ne lui sera pas difficile d'en construire un à souhait. Merlin obéit, et le tombeau achevé, Viviane le prie de s'y coucher à côté d'elle pour voir s'il est assez large, et si on y dormira commodément; mais à peine y est-il étendu qu'elle s'élance dehors, rabat sur lui la pierre, et s'écrie, avec un éclat de rire diabolique : a C'est moi le Dragon blanc, dont tu as tant parlé dans tes prophéties; voilà ta dernière prédiction accomplie; va ! tu es un grand prophète ! »
Le tombeau de Merlin est caché, dans une grotte, au fond d'un bois ; Viviane seule connaît l'endroit. L'enchanteur y demeure abandonné depuis longtemps de la perfide qu'il a trop follemont aimée, quand un jour, pour plaire à son nouvel amant, le jeune et beau chevalier/ Mélia-
dus, elle ne craint pas de le conduire à la grotte où elle a emprisonné son vieil amoureux.
En apercevant le tombeau du prophète, Méliadus reste stupéfait d'admiration, et se met à en louer r architecture; mais du fond retentit une voix qui remplit de terreur les deux visiteurs :
« Seigneur chevalier, dit la voix, celte lombe ne doit pas être louée, mais toujours blâmée; dedans gisent les os du plus sage homme qui fut oncques; sa chair est consommée, mais son esprit est enfermé ici, et il n'en sortira jamais ; je le prie d'aller en Gaule , où maître Ânthoine est maintenant évêque, et de lui dire qu'il est temps d'achever le livre de mes prophéties, qu'il a commencé avec maître Tholomer.
— Quoi! s'écria Méliadus, c'est vous ce prophète Merlin, qui a fait tant de merveilles ?
— Oui, répondit Merlin^ c'est moi-même. Mais cette méchante femme qui t'a conduit ici était loin de savoir, comme elle le sait maintenant, que je vivrais toujours. En se donnant à toi, elle a perdu sa blancheur. Si elle l'eût perdue avec moi, elle n'eût jamais pu m'enfermer dans ce tombeau. »
Quand Viviane entendit les reproches de Mer-
562 INFLUENCE HOMANESQUE
lin, elle baissa la tète, se retira un peu de côté, et tout le temps qu'elle passa encore à la grotte, elle n'osa plus parler
Méliadus alla trouver Tévéque Ânthoine pour remplir le message du prophète, et il lui apporta une charte où Merlin, en lui faisant ses adieux, renouvelait ses prédictions contre les gens destinés à vivre en Tannée 1260, lesquels c< iront empirant parmi le monde jusqu'à la mort du grand Dragon de Babylone, » c'est-à-dire du diable.
Telle est la conclusion de l'ouvrage de Richard ; elle sent plus l'école que les cours d'amour : le sentiment délicat et charmant du récit traditionnel y est sacrifié à je ne sais quelle pédanterie scientifique, ou pluiôt au désir qu'a l'auteur de tenir parole au lecteur en lui offrant c< aucun bon exemple. j> Dirai-je que sa manie de moraliser va jusqu'à lui faire prêter gratuitement à son héros des penchants dont on ne trouve nulle trace dans les récits antérieurs, et des goûts fort peu chevaleresques? Dirai-je que, pour en faire la dupe lie son mativaissens^ il invente une aventure moins comique que dégoûtante, où l'ami fidèle de Viviane s'éprend d'une vieille de cent ans? Âhl s'il avait jamais poussé jusque-là la Iwmrey
comme s'exprime Richard dans un slyle de pénitencier, elle eut eu mille fois raison de le punir. Mais c'est une pure calomnie, et l'auteur, afin de calmer les admirateurs indignés du noble devin,. essaye de justifier par des raisons tbéologiques une pénitence non méritée :
« On me demandera, dit-il, pourquoi souffrit Notre Seigneur, qui si sage avait créé Merlin, qu'il fût enginéel déçu, et mis en un lieu d'où il ne pût jamais sortir. Je répondrai : Merlin ne prit pas assez garde à lui; il oublia sur terre de faire pénitence de sa luxure : premièrement, quand il avait commis le péché, il battait sa coulpe; mais sachez certainement que, quand il fut enraciné en ses mauvaises habitudes, il oublia de faire sa pénitence. Nonobslant ses faiblesses. Notre Seigneur l'aimaif , et il ne permit pas qu'un (el homme fût mis dans un lieu où l'ennemi, le roi d'enfer, eût puissance sur son âme. »
Fatales faiblesses du sage devin! le moraliste les déplore, mais il ne peut les nier; a sans elles, conclut-il avec cette force d'argumentation qui devait illustrer un jour M. de la Palisse, c( sans elles, Merlin eust esté sainetifié I »
Débités gravement , ces lieux communs de
u'^Â iNFLUBNCË ROMANESQUK
théologie romanesque, qui mettront fort en colère les jansénistes^ au dix-septième siècle , et qu'ils qualifieront de morale lubrique, divertirent les écrivains de la Renaissance, moins naïfs que le romancier Richard .
Le nouveau Parnasse européen retentit, au nom de Merlin, d'un rire qui ne devait pas s'arrêter de longtemps. Le prophète, autrefois si vénéré, ne trouva pas plus grâce aux yeux de Rabelais, de Shakspeare et de Cervantes, que les dieux de rOlympe classique n'avaient trouvé grâce devant Momus, ceux du Yalhalla devant Loki, et les preux de la cour d'Arthur devant le mnlin Kai le Long.
F/Arioste, un des premiers, avait flairé la vieille idole populaire, et il eut donné volontiers le signal de l'irrévence; mais, craignant sans doute de passer pour impie, il courba politiquement le genou. Pouvait-il d'ailleurs rire autrement qu'm petto du prophète de Tillustre maison qui le payait? Et en menant Bradamatite au tombeau de Merlin quel discours pouvait-il faire adresser à cette mère des héros futurs de l'Italie que celui que lui tient Mélisse?
c( noble Bradamanle, ce n'est pas sans une volonté divine que tu es venue en ces lieux. Il ; a longtemps que l'esprit prophétique de Merlin m'a prédit que tu viendrais visiter ses restes, par un chemin étrange, et combien seront glorieuses les destinées que le ciel te réserve.
c< Voici Tanliqueetmémorable grotte qu'édifia Merlin, lesage enchanteur (tu as peut-être entendu laconter comment la Dame du lac l'ensorcela) ; pour lui plaire, il se coucha vivant dans ce tombeau, et il y resta mort '.
c( Cependant son esprit n'a pas quitté son corps privé de vie ; il ne le quittera que lorsque la trompette de l'ange sonnera pour lui ouvrir le ciel ou le lui fermer, selon qu'il sera colombe ou corbeau .
c( Jusqu'à ce jour sa voix se fera entendre; claire et distincte, elle sort de la tombe de mar-
1 Questa è l'antica e memorabil grotta
Gh' edifico Merlino, il savio magO»
Ghe forse ricordare odi talotta, Dove ingannollo la Donna del Lago .
Il sepoUro è qui giù, dove corrotta Giacc la carne sua : dove egli vago Di satisfare a lei che gliel suas(% Vivo corcossi, e tnorto ci riinase.
(Orlatido furioso, cîinto 111, st. 10.)
bre, el elle ne cesse de répondre à tous ceux qui rinterrogent sur le passé et Tavenir ^ »
Quand le poète italien donne enfin la parole à Merlin, c'est avec le même sang-froid qu'il lui fait prédire à la maison d'Esté toutes les grandeurs que le soleil éclairera jamais, depuis Tlndus et le Nil jusqu'au Tage et au Danube, et autant de marquis, de ducs, d'empereurs, de grands capitaines et de chevaliers, que de rayons de gloire.
L'auteur de don Quichotte^ qui n'avait pas autant d'intérêt que l'Ârioste à garder son sérieux, lança au prophète des Bretons un des traits dont il accabla le pauvre chevalier de la Manclie. Suivant d'ailleurs les traces du chantre d'Orlando, il veut que son héros ait été prédit par Merlin. Don Quichotte , conduit dans une grotte mystérieuse, comme Bradamante el Méliadus, en sort pour entrer dans une délicieuse prairie : au
Col côrpo morto il vivo spirto alberga Sin ch' oda il supn deir angelica trombi Ghe dal ciel lo bandisca o che Te Terga, Secondochë sara corvo o colomba.
VÎTe la voce^ e corne chiara emerga, Udir potrai dalla marinorea tomba :
Ghe le passate e le future cose^ A chi gli dbmando, sempre rispose.
{Orlando [urioso, canto lll, si* 11 .)
ET POETIQUE DE NERLIiN. 367
fond s'élève un palais de cristal, avec des perles d'émeraude; elles s'ouvrent devant lui et le voilà au milieu d'une salle basse aux murailles d'albâtre, où il aperçoit un tombeau de marbre blanc sur lequel repose un homme endormi.
c< C'est Durandard, lui dit son guide; c'est le héros et la fleur des chevaliers amoureux. J.e fameux devin gaulois Merlin, que sa science en nécromancie fit regarder comme le iils du diable. a bâti ce palais magique et l'y a enchanté avec une foule d'autres personnes, il y a cinq cenls ans. »
En effet, don Quichotte voit bientôt défiler processionnellemenl toutes les victimes de Merlin, en habit de deuil, comme un convoi funèbre.
Alors le vieillard qui a conduit le héros de la Manche dit à Durandard, en l'éveillant : c< Je vous annonce qu'un héros depuis longtemps prédit par le grand Merlin est arrivé dans ce palais ; c'est le fameux don Quichotte ; il doit accomplir les prophéties du devin ; les grandes actions, vous le savez, sont le partage des grands hommes ^ »
On sait comment Tamant de Dulcinée, rom-
* Bon Quixotte, purt. il, c. xxi.
panl le charme de la caverne de Montésinos, prouva au monde que l'amant de Viviane était la fleur des prophètes, comme il était lui-même la fleur des chevaliers.
Quoique né dans le pays de Merlin et bercé aux récits dont Tenchanteur était le sujet, Shakspeare se moqua de lui encore plus malicieusement que Cervantes, et cela dans un drame lire de la légende bretonne elle-même. Il lui fait lan« cer force lardons par le fou du roi Lear. La magnifique scène où le vieux monarque au désespoir salue les tempêtes et appelle les ouragans, les calaracles, les éclairs et la foudre sur ses cheveux blancs qu'il voudrait voir roussir au feu du tonnerre, et sur tous les germes qui produisent les ingrats, se termine par une parodie des prophéties patriotiques de Merlin :