‹ MyrdhinnChapitre 21 sur 30 · VI · texte numérisé non relu

VI

Comment Grand- Gousier et Gargamelle pensèrent de leurs affaires pour aller chercher Merlin à la cour du roy Artus.

Grant-Gousier advise que leur filz est grant et bien nourry, et que les sept ans s'aprochent, et que il fault qu'ilz le mènent à la cour du roy Artus, ainsi que leur a dit Merlin h son départe-

' Gar (garçon) gant ou gent (gentil) tu as.

menl. Lors s'en va Grant-Gousier d'ung costé et sa femme de T'aultre pour chasser des vivres.Tant firent que en peu de temps qu*ilz eurent assez pour faire leur voyage; et les chargèrent les dicls vivres sur la grant jument, qui estoitbien à Testimation de cinq cens charges de pains et chairs fresche et salée. Puis tournèrent la grant jument la teste vers les parties d'Occident, et donnèrent à Gargantua une verge pour la toucher, laquelle estoit comme ung grant mas de navire. Au regard de Grant-Gousier et Gargamelle ilz prindrent chascun ung grant rochier sur leur teste pour monsirer leur puissance au roy Artus quant ilz seroyent en son royaulme (ainsi que leur avoil conseillé Merlin à son département)

Comment Grant-Gousier et Gargamelle et Gargantua furent chercber Merlin , et comment la grant jument abattit les foretz de Ghampaigne et de la Beaulce en soy c mouchant la queue.

Et alors vous eussiez veu tomber ses gros chesnes mesnu comme gresle, et tant continua la dicte besle, que il n'y demeura arbre debout que loul ne fust rué par terre. Et aulant en fust eh la

Beaulce; car à présent n'y a nul boys et sontconctraintz les gens du pays de eul^ chauffer de feurre ou de chaulme.

Comment Gargantua, et son père et sa mère, arrivèrent au port de la mer, près le mont Sainct-Michel, et le meschief que leur firent les Bretons.

Quant Grant-Gousier et Gargamclle el Gargantua furent au rivaige de la mer, ilz furent bien esbahys de veoir tantd'eaue. Alors Grant-Gou sier demanda le chemin pour aller en la Grant-Bretaigne, où se tenoit le roy Artus, et on luy dist que il leur convenoit passer la mer s'ilz y vouloient aller.

. . • . Alors que sceurent les gens du pays que ilzestoient au rivaige, vous eussiez tant veu venir de gens de toutes pars pour les veoir que c'estoit une chose inestimable, dont entre toutes nations qui y vindrent, les Bretons leur firent beaucoup de maL Et devez sçavoir que ce qu'ilz porloient sur leurs testes ilz le mirent bas, et les vivres que portoit la grant jument sur soy, puis renvoyèrent paistre parmy les landes, et comme bons.

mesDagiers serrèrent bien leur bagaige. Mais ne sceurent si bien faire ne garder leur vitaille que en peu d'heures vous n'eussiez veu ces Bretons à Tentour de ces rochiers, cachés de peur qu'on ne les veit, et avecques grans cousteaux Tung coupoit une grant pièce de venaison, l'aultre une grosse pièce de bœuf. Tant y vindrent de foys que Grant-Gousier les apercent : lors jura que si ilz n'amendoyent ce que ilz avoyent desrobé, que ilz mangcroyent toutes les vaches de leur pays. Ce voyant les Bretons, ilz leur baillèrent deux mille vaches pour récompence, sans les veaulx, qui ne furent pas du compte. ÂdoncGrant-Gousier et Gargamelle dirent que ilz garderoyenlbien que plus ne feussent plus desrobés, par le moyen de deux rochiers, et alors le dit Grant-Gousier et Gargamelle prindrent chascun le sien sur la teste, ainsi que les avoyent apportez d'Orient, et puis se mirent en la mer...., et quant Grant-Gousier fut assez avant, il mist le sien sur la rive de la mer, lequel rocliier à présent est appelé le mont Sai net-Michel .... Gargamelle le porta plus loing, et est le dit rochier de présent appelé Tcrnibe' laine.

Coameot le père eC la mère de Gargantia, estant morls d'ooe fiebvre, par fauite d'une purgatîoD, Mertin Tint pour les reconforter.

Merlin qui sçayoii tout vint à Gargantua et Iny dist : « Ne te déconforte plus pour la mort de ton père et mère , car je les ai faict enterrer en ce lieu-là. »

Lors dist Gargantua : <c qui estes-vous, qui ainsi parlés? »

Dist Merlin : « Je suis celluy qui commanda à Ion père que il vint par deçà pour te présenter au roy Ârtus.

— Déa! dist Gargantua, est-ce vous qui avez nom Merlin ?

— Oui , dist-il , el pourtant dispose4oy pour t'en Tenir avec moy en la Grant-Bretaigne servir le roy. »

.\]oi's. dist Gargantua : « Sire Merlin, je suis à vous; ayez pitié du povre orphelin ! »

Puis, dist Merlin : « Va quérir là jument, et passerons la mer, car il est heure de partir. »

Gargantua fîst son commandement , et amena la dicte jument près du rivaige de la mer, laquelle

eut peur des ondes, en sorte que on Teust ouye ronfler de dix lieues, puisse print à saulter, ruer cl courir. Merlin, voyant que Gargantua vouloit aller après, luy dist, que il la laissast aller et qu'elle alloit en Flandres...., et pourroit estre couverte de beaulx poulains dont les Flamans auroyent de la rasse, et que une aultre foys la pourroit recouvrer. Mais tant y Tut la dite jumenl qu'elle fisl de beaulx grans poulains et poulaines. Pourtant saichez que de ycelle est venu le nom des grans jumens de Flandres.

Gomment Merlin mena Gargantua en la Grant Bretaigne.

Après la période la grant jument, Merlin fisl venir une nue qui porta luy et Gargantua sur le port de la mer près Londres. Lors dist Merlin à Gargantua :

c< Tu m'atendras icy, et je irai vers le bon roy Artus, lequel te fera grant chère, et te délivrera ung don qui moult te plaira. El pourtant ne le refuse de rien qu'il te commande.

— Non feray-je, disl Gargantua ; je feray tout voslre vouloir. »

Alors s'en va Merlin qui salua le roy, puis luy dist : a Très-puissant prince, j'amaine ung personnaige en vostre pays, lequel est assez puissant pour deffaire et mettre afûn tous vos ennemys s'ilz estoyent assemblez en ung ost, et plus de cent mille hommes d'armes d'avantaige.

— Déa ! dist le roy, comment est-il possible? moy qui ay tant de vaillans gens de guerre, j'ay perdu deux batailles ceste sepmaine passée.

— Sire, dist Merlin, à ceste foys leur monstrerez que ilz ne vous doibvent pas venir veoir de si près. »

Adonc le roy et les seigneurs et barons avec Merlin montèrent à cheval. Et lantost ont trouvé Gargantua qui se promenoit, dont le roy et les barons furent fort esmerveillés de sa grosseur et haullcur. Lors le roy le salua, et Gargantua luy rendit son salul, comme à tel prince apparlenoit, et le roy luy demanda son nom. — Sire, de son nom ne vous souciés, car il est pour se deffendre en guerre contre son homme* »

Et Gargantua leur respondit que s'il y en avoit trente mil hommes qu'ilz ne luy feroyent riens. Adonc luy dist le roy que s'il vouloit aller com* battre contre les Gos et Magos, lesquelz luy fai-

soyent guerre, qu'il Tabilleroit de livrée, et luy bailleroit^aiges et bouche à court. Lors le mercia Gargantua et dist que Ton luy iist une masse de fer de soixante piedz de long, et que par le bout elle feust grosse comme le ventre de une tine. Lors commanda le roy que Ten cherchasse des fourgerons pour ce faire. Au surplus, le roy luy dist que ces Gos et Magos estoyent fors cl puissans, et qu'ilz estoyent armez de pierre de taille, et que il en avoit ung qui estoit son prisonnier, lequel luy faisoyl peur quant il le regardoit. Lors dist Gargaptu% : « Sire, vous plaist-il que je le voie? » Et le roy dist que ouy, et envoya quérir le dict prisonnier comme dit est. Et quant Garganlua le veist, dist : «Sire, voulez-vous que ce prisonnier ne vous face plus peur? » Lors dist le roy : « Faites ce que vous vouldrés. » El souldain Gargantua print le dict prisonnier par le collet et le gelta devant tous les barons si très haultque Ton ne le pouvoit veoir, puis tomba tout mort aussi froissé que si une tour fust tombée sur luy. Fuis dist Gargantua : « Sire, ne craignes rien plus cestuy icy, car il ne vous fera plus de peur.» La massue fust tantost faicte par la science de Merlin tel que il lui failloit, et en brief fust ame-

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née dedans une grant charrette, comme on faict une pièce d'artillerie, et présentée à Gapganlua, lequel la prit bien légèrement, el jura devant tous les assislans que jamais ne bevroit ne mcngeroil que les Gos et Magos n'eussent tous senty que pesoit la masse que il tenoit en sa main. Àdonc vint ung poste par le commandement du roy Artus, qui le mena au camp des Gos el Magos et les monstra au dicl Gargantua, disant : a Voilà les traislres Gos et Magos qui nuyt et jour nous veulent desiruire. » Et tout soudain Gargantua se fourre en la bataille comme ung^oup en ung troupeau de brebiz, frapant de sa massue sa et là, criant : c( Vive le bon roy Artus ! car je vous monstreray Toffence que vous luy avés faicte. »

Les Gos et Magos voyant qu'il es toit pire que ung grant dyable pour eulx, ne luy sçavoient que faire, fors tendre le dos, el demandoyent merci. Mais il n'avoit pitié de nulz quelz qu'ilz fussent. FiOrs vint l'armée du roy Artus qui fist le pillage.

El Gargantua retourna à Londres par devers le roy. Et Merlin leur conta le cas, dont le roy fui fort joyeulx de ses vertus. Lors commanda le roy dresser les tables pour Gargantua, et com-

manda faire les feux de joie en la cité pour la victoire qu'il avoit contre ses ennemys, les Gos et Magos. Lors se assit Garganlua à table... Et pour entrée de table luy fust servy les jambons de quatre cens pourceaulx saliez, sans [compter] les andouilles et les boudins; et dedans son potaige la cbair de deux cens bœufz gras, dont il avoit mengé les trippes de l'entrée de table. Et ne doubtez pas que le tranchouer là où on luy tranchoit sa chair ne feust merveilleusement bien grant, car il povoit bien tenir dessus le dict tranchouer la chair de troys ou de quatre bœufz, et avoil six hommes qui ne ccosoient de trancher la chair dessus le dict tranchouiT, et mettre par quartiers; et cliascuns quartiers de bœuf ne luy montoit que ung morceau; et quatre puissans hommes qui sans cesser, à chascun morceau qu'il mangeoit, luy jetloyentthascun une grande palerée de moustarde en la gorge. Et pour la desserte luy servent quatre tonnettes de pommes cuytes; et beut dix lonneaulx de cidre, à cause qu'il ne beuvoit point de vin.

Gomment Gargantua fut habillé de la livrée du roy Ârtus.

Après que les tables furent levées et que Gargantua eusl print sa réfection légîerement, non pas comme font un tas de gallons, mais en escoulant les belles paroUes et honnesles jeulx et devises du roy et des princes qui là assistoyent, à quoy il prenoit plus de plaisir cenl mille foys qu'il ne faisoit à boyre et à menger; le roy voyant que grâces estoyent rendues et achevées de dire, il manda quérir son grant raaislre d'hoslel, et luy commanda que il fist faire les habillemens de livrée de Gargantua. »

Il y entra, dit le conteur :

Huit cens aunes de toile pour chemise; — pour pourpoint sept cens aunes de satin, moitié cramoisi , moitié jaune ; — trente deux aunes et demi- quartier de volours vert pour la bordure; — deux cens aunes d'écarlate et trois quartiers et demi pour les chausses; — pour la saye, neuf cens aulnes, moitié rouge et jaune; — pourle manteau, quinze cens aulnes de drpp; — pour les souliers, cinquante peaux de

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vaches; — pour les courroies, deux douzaines de peaux de veau; — pour les semelles, le cuir de trente-six bœufs ; — pour le bonnet deux cens quintaux de laine et deux livres et demie; — son plumet pesoit cent trois livres et quart. Il porloit au doigt un signet de trois cens marcs d*or, dix onces et deux deniers et demi, et dedans il y a voit un rubis enchâssé pesant cent trente livres et demie.

« Au regard de monteure, quoi qu'on en die, il refusa de en prendre, à cause que il alloit bien a pied; car en trente pas il faisoil autant de chemin que ung poste eust sçeu faire à quatre chevauchées avecques ung bon cheval. »

XIIK

Comment Gargantua remercya Merlin à secret.

Après que les habiltemens furent parachevez, et que Gargantua se veit en ce point atourné et vestu de ses sumptuenlx habillemens, il ressembloit au paon qui faicl la roue, car il mist ses deux mains sur ses deux coustez en la présence du bon roy Arlus et de toqz les genlilz hommes

et nobles barons el assistans de sa cour qui là estoyent présens. Adonc le dict Gargantua estant eslevé sur ses deux picdz, il se regarda d'ung fier couraige en faisant deux ou troys tours de la teste, puis dist : « Bon faict croire le conseil d'ung prudent etsaige bomme tel comme celluy de monseigneur Merlin ; car bien me dist ce que je vois maintenant quant il dist que ne refusasse en rien le bon roy Artus, car pour ung simple service que luy ay faict d'avoir deslruytz et vaincuz les Gos et Magos, il m'a tanl aymé qu'il m'a donné ses sumptueulx habitz, dont je suis fort tenu à luy. »

Lors dist le roy Artus à Merlin : c< Cher ami, nous regarderons Gargantua, qui est bien aise d'estre né, et dist du bien de vous et de la court. Par quoy il me semble que il seroit bon que vous alliez vous monstrer devant luy, veoir s'il fera ce que il dict. »

Puis dist Merlin : « Sire, il fera pins fort mille foys. » Adonc Merlin s'en va devant Gargantua. El quant Gargantua apperceut Merlin, il vint vers luy et le salua. Puis Merlin demanda quelle chère et comme il se portoit. Et Gargantua, qui estoit gay, respond que très-bien se portoit. Et

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sur ce il se print à rire si très-fort et do si grant affeclion pour la gentillesse de sa personne, et de l'amour que il avoit à Merlin et au roy Artus, que on Tentendoit rire de sept lieues et demye. Après dist Gargantua : « Seigneur Merlin, jamais homme n'eut autant de bien au monde comme j'en ay par vostre moyen; par quoy vous remercye. »

On voit ensuite comment le bon roi Artus envoya une ambassade aux Holandoys et aux Irlandoys, ses vassaux révoltés, pour les faire rentrer dans le devoir; comment ils refusèrent d'obéir, et comment le roi, pour délibérer de la guerre, fil assembler son conseil auquel fut appelé Merlin :

c< Et fust conclu que Gargantua prendroit genz d*armes ce qu'il liiy plairoit sous son enseigne, et que Merlin les conduiroit, et bailleroit conseil à Gargantua ainsi que il avoit constume.

a Voyant Merlin la conclusion du conseil du bon roy Artus, comme celluy qui veult le proffit de son maistre, il s'en est venu à Gargantua et luy a dist : a Gargantua, levez la main, et faictes serment au roy de le servir en certaine guerre mouvée entre luy et les Irlan<loys etHolendoys. >j

Lors Gargantua qui estoit du costé devers le soleil, qui esloit chault et pénétrant, va lever la main tout an large, en sorte qu'elle faisoit demylieue et demy quart d'ombre tout à la ronde justement, et estoit le soleil sur le point de midy.

« Et quant Gargantua eut faict le serment, il pria Merlin que il luy donnast conseil et que de force auroit assez, et que en brief il luy monstreroit Touvraige qu'il sçavoit faire de sa massue. Puis luy dist Merlin :

« Gargantua, il te fault mener avecques toy deux mille hommes scullemeat, qui feront le pillaige quant lu auras gaigné la bataille; et saiches que tu prendras leur roy prisonnier, lequel lu ad mèneras au roy Artus, et les plus apparens de sa cour, et les destient prisonniers jusques à ce qu'on en ait faict présent au bon roy Artus.» Lors dist Gargantua : « Comm.ent passerons-nous la mer? » Puis dist Merlin : « Je vous passeray en ung tel navire, là où nous passasmes à venir de la Petite-Bretaigne en la Grande. » Et brief fut assemblée l'armée et envoyée sur le port de la mer. Puis Merlin fist venir une grosse nuée noire, el en ung mouvement furent tous passez la haulte mer, et se trouvèrent tous ceulx de

Tarmée, sauf Merlin, qui s'en retourna à la cour du roy Ârlus. »

Dire comment Gargantua, d'après le conseil de Merlin, fil la guerre aux Holandoys et aux Irlandoys, comment il gagna la bataille a escarmouchant deçà, delà avec sa massue à deux mains aussi fermement que fait un lion quand il prend sa proie ; » comment il tua cent mille deux cents et dix ennemis justement et vingt qui faisoient les morts sous les autres ; comment il mit le roi en sa gibecière, et cinquante de leurs grands seigneurs en prison dans sa dent creuse ; comment ils lui baillèrent deux navires pleins de harengs frais et trois barriques de maquereaux salés pour son déjeuner pour avoir trêve, plus vingt- deux barrils de moutarde pour les manger ; comment il alla boire après à la rivière, et but lant qu'il la mit à sec, etc., etc., serait un peu long. Revenons avec les vainqueurs vers « le seigneur Merlin qui les attendoit au rivage de la mer. »

« Lors Merlin fist ses enchantemens comme il avoit de c'oustume, et incontinent qu'ilz furent faitz, les vainqueurs furent tous transmis à la court du roy Artus, là où Gargantua fist présent au noble roy Artus des dessus dicls prisonniers.

Et estoyent présens tous les barons de la court du dicl roy Artus, qui furent moult joyeulx, et luy faisoyent grant honneur et grant révérence, et prisoyenl beaucoup la force et puissance de Garganlua.Et ainsi vesquit Gargantua au service du roy Arlus Tespace de deux cens ans troys moys et quatre jours justement. Puis fut porté en faierie par Gain la phée et Mélusine et-plusieurs aultres lesquelz y sont de présent. »

Le cycle de Merlin était clos, et clos à la gauloise, par une spirituelle bouffonnerie; le grand art, Tart naïf et sérieux, cédait décidément la place à sa caricature.

Désormais, livré avec les rois et les preux ses amis, à un esprit plus malin que celui dont il reçut le jour, l'enchanteur ne pouvait plus être qu'un objet de curiosité, qu'un sujet d'éludé pour les historiens, les archéologues et les critiques. Milton, après un moment d'hésitation, comprit qu'il y a des ouvrages qu'on ne refait pas. Les poètes et les romanciers du dix-huitième siècle ont aussi cherché ailleurs des sujets de chefs-

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d*œuvre. Aucun des auteurs de la renaissance littéraire du dix-neuvième siècle, ni Gœlhe, ni Chateaubriand, ni lord Byron, ni Waller Scott, n*a songea rouvrir le cycle. Schiller lui-même, qui, sur son lit de mort, demandait des romans de chevalerie à lire, disant que a c'est là que se trouvent les matériaux du beau et du grand * », Schiller a préféré les Brigands^ Guillaume Tell et Jeanne d'An y à Merlin, et ses plus glorieux émules d'Allemagne, de France et d*Angleterre; ont pareillement choisi des héros moins surannés. Âuraient-ils mis Merlin, comme l'aurait fait volontiers Boileau, sur le même rang que Childebrand? Peut-être; car si j'en excepte Walter Scott, je vois qu'aucun d'eux ne connaissait guère ce que l'auteur du Lutria appelle étrangement ce l'art confus de nos vieux romanciers; » et au dire de Chateaubriand, bien sévère pour un compatriote, l'enchanteur n'a pas eu de plus grand honneur que d'avoir été cité par La Fontaine, et de lui avoir fourni la morale de la charmante fable :

« Tel, comme dit Merlin, cuide engeigiier autrui « Qui souvent s'eiigeigne lui-même. »

* Adolphe Régnier, Vie de Schiller, p. 109.

Nonobstant Tautoritc de leurs illustres aînés, trois poêles de notre temps ont essayé de réhabiliter Tenchanteur. L'Allemagne a commencé; l'Angleterre a suivi , et voilà qu'en France la tentative continue. Mais le drame de Karl Immermann, le poëme de M. Alfred Tennyson, et la fantaisie épique de M. Edgard Quinet, ont-ils réalise ridéal de beauté et de grandeur rêvé par Schiller? De fort bons juges ne le pensent pas, et, tout en louant les efforts, ils reconnaissent l'insuccès.

Je m'arrête donc, et ne rentrerai pas, à la suite de la poésie contemporaine, dans le cercle enchanté, qu'elle a cru devoir briser et refaire à sa guise; je laisse celte tâche à remplir an prochain historien de Merlin : puisse-t-il, en allant à lui, à son tour, lui dire avec plus de sincérité que l'odieuse héroïne de M. Tennyson :

Le chemin, doux ami) sera fleuri pour moi, Avec toi pour seul guide, et pour seul maitre toi I

The course of live will seem flowery to me, VVith you for guide and master only you !

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