II
Comment Merlin dist au roy Àrtus que il auroit beaucoup d'affaires
contre les ennemys.
Après plusieurs merveilles faictes par Merlin à la louenge et au proffit du roy Ârtus, Merlin dist : c( Très chier et magnanime prince, veuillez sçavoir que vous aurez beaucoup d*affaires contre vos ennemys; parquoy, s*il vous plaist, je y veulx remédier, puisque suis à vostre service; car tousjours n'y pourray estre, car je seray trompé el détenu par fammes. Mais soyez certain que tant que seray en mon libéral arbitre, je vous garderay de la main de voz ennemys. »
Âtant parla le roy à Merlin et lui dist : c< Beà,
Merlin, n'est-il possible de éviter ce péril pour tout mon royaulmeî — Non pas, dit Merlin, pour tout le monde. — Âdonc dist le Roy que il fist ce que il luy plust et qu'il n'espargne riens de son royaulme. Alors Merlin mercia le roy de l'offre qu'il luy faisoit, luy qui sçavoit toutes choses, c'est à sçavoir le temps passé, par ses ars, et le temps à venir par le vouloir de Dieu. Le dict Merlin print congié du bon roy et se fist porter à la plus haulfe montaigne de Orient, et porta une ampoUe du sang de Lancelot, qu'il avoit recueillie de ses plaies après que il avoit tournoyé ou combatu contre aulcun chevallier; oultre plus, porta la rongneure des ongles des doigs de la belle Genièvre, espouse du roy Artus, qui pesoyent l'estimation de dix livres. Merlin, estant à la montaigne sur le hault d'icelle, fist une enclume d'acier grosse comme une tour, et les martèaulx convenables jusques au nombre de troys, lesquelz, par ses ars, ils frappoient si impétueusement sur renclumC; que il scmbloil que ce fust fouldre qui descendist du ciel, et tout par compas.
37tf hNFLUENGE BOIIANESQUE
Comment Merlin fisl apporter les ossements de deux balleines pour faire le père et la mère de Gargantua.
Incontinent que Merlin eut entendu ses marteaulx, il fist apporter les ossements de une balleine masculine et les arrousa du sang de la diclc ampolle, et les mist sur Tenclume; et en brief furent consommez les dietz ossemens et mis en pouldre; et adonc, par la challeur du soleil, de Tend urne et des marteaulx, fut engendré le père de Gargantua, moyennant la dicte pouldre. Après, Merlin fist apporter les os de une balleine fumelle et mesia les susditz ongles de la royne, puis mist le lout sur Tenclume comme jà avoit fait, et de icelle pouldre fut faicte la mère du dict Gargantua .
Comment Merlin iist une merveilleuse jument pour porterie père
et la mère de Gargantua.
Après que Merlin eut achevé cetle merveilleuse besongne, il n'eust pas sitost pousé la dernière pouldre pour faire la femme que il veistThomme,
qui esioit de la grosseur d'une baleine, et de longueur à TéquipoUent, comme doibt estre ung droict homme; ce voyant, Merlin gelta son'sort sur luy, et le fist dormir jusques à neuf jours, auxquelz neuf jours debvoit estre faicte la femme. Le prince Merlin voyant le géant endormy, proposa luy faire une beste pour le porter, et pour ce regarda çà et là, et veit les relicques de une jument, que il print et mist sur l'enclume, et en fist une si granl jument et si puissante qu'elle povoit bien porter, les deux aussi facillemenl qite faict ung cheval de dix escus ung simple homme, et après ce l'envoya paistre aval la montaigne.
Gomment Merlin rompil les enchantemenls.
Quand Merlin eut faicte ceste grande et merveilleuse jument, il rompit les encbantemens, et apperceut que la femme estoit jà Faicte de la grandeur de l'homme. Et adonc le dict homme va regarder sa femme, disant : « Que faictz-tu là, Gargamelle*? » — Dist la femme : « Je attens
» Gauiolle (?).
Grant-Gousier, mon amy. » Adonc Merlin seprint à rire, et leur dist que les paroUes estoyenl belles, et que il vouloit que ilz eussent ainsi nom. Adonc advisèrent le dict Merlin, et luy tirent honneur comme à leur souverain seigneur ; puis Merlin leur fîst grant chère et leur dist : ce Allez aval ceste montaigne et me admenez une jument que y trouverez . »
Comment Merlin annonça à Gargamelle et à Grani-Gousier qa'ili
avoient engendrés ung filz.
Adonc, par le commandement de Merlin, Granl-GousieretGargamelledescendirentaubasde la montaigne pour aller quérir la grant jument... Puis menèrent la gi;ant jument à Merlin, et Merlin leur dist : a Vous avez engendrés ung filz qui fera grans faicts d'armes et donnera secours au roy Artus à Tenconlre de ses ennemys; et pourtant vous le debvez bien traicter et nourrir, et le vous commande, et que faciez provision de vivres pour quant il sera né sur terre. En outre, je vous ditz que je ne seray plus avecques vous; et vous commande, sous peine de me désobéir,
que quant vosirc filz sera en Teage de sept ans, que vous deux Tadmenez à ]a cour du roy Ârtus, on la Granl-Brelaigne, et que apportez aulcunes choses de par-deçà pour manifester et monstrer Yostre puissance. » Adonc dist Granl^Gousier : c< Très cbier seigneur, comme trouverons-nous le chemin, quant jamais nous n'y fusmes? » — Dist Merlin : « Vous tournerez la teste de votre jument vers Occident, et la laissez aller, et elle vous conduira bien sans faillir. » Et adonc Merlin print congié d*eulx, dont il démenèrent si grant dueil que on les eust bien entenduz de dix lieues, et plouroyent si très-fort que deux moulins eussent peu mouidre de l'eaue qui leur sortoit des yeulx.
Grant-GousieretGargamelle s*envontàIa chasse pour oblier Tennuy qu*ilz avoient de Merlin, où ilz trouvèrent une grande trouppe de cerfz. Grant- Gousier s'en alla après, et en print une douzaine des plus grans. Âdonc regarda derrière lui et ne veit point Gargamelte; car elle n'avoit point de coustume de demeurer derrière. Adonc chargea les douze bestes à son col pour veoir où elle estoit demeurée.
Quant il fut près d'elle, il advisa que elle estoit
accouchée, et apperceul que c*estoit d'ung fils masie. Adonc le nomma Gargantua^ lequel est ung verbe grec, qui vault autant à dire comme : Tu as ung beau filz '. Adonc la mère dist que elle vouloit que il eust ainsi nom, et le père fut d'accord.
Lors prindrent Tenfant Gargantua chascun par une main, et le menèrent à la montaigne où ils faisoyent leurs demourances. Aulcuns auteurs veullent dire que Gargantua fut totallement nourry de chair en son enfance. Je dis que non (ainsi que dit Morgain et plusieurs aultres), car sa mère pouvoit bien porter à cbascuncs de ses mamelles cinquante pipes de lait