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Myrrha-Maria

Vers les premiers jours du mois d'avril 1706, trois personnages étaient réunis à Dresde, dans le cabinet de Jean-Reginold de Patkul, ambassadeur de Russie en Saxe.

L'i ôtel de ce dernier, une de ces demeures princières comme il en existait un bon nombre à Dresde i celte époque, et que l'on eût, en Italie, décoré du nom de Palazzo, était situé à proximité de l'Hôtel des ('adets et du Palais des Indes, où l'on trouvait une célèbre collection de porcelaines de Saxe et du Japon, évaluée alors à un million d'écus.

L'un des trois personnages, qui se tenaient dans le cabinet de travail, était Patkul lui-;nême, dont les rides précoces et les traits tourmentés attestaient les graves et constantes préoccupations.

Le second, un vieillard de quatre-vingts ans, vêtu à la manière des seigneurs de Bohême, s'appelait Jean- Wenceslas Ziska, descendant de ce Ziska, vengeur de

J an Huss, qui, un siècle auparavant, avait fait trembler l'Allemagne tout entière. Une longue barbe blanche descendait sur sa poitrine; son visage aux lignes à la fois énergiques et douces respirait la fierté, en même temps que le calme et l'inaltérable sérénité des vieilles figures bibliques.

ft Le troisième personnage, une jeune fille d'une beauté un peu sauvage, était Myrrha-Maria de Palkul, fille de l'ambassadeur. Agée de vingt ans environ, elle avait la peau blanche des races du Nord, les traits fins et distingués de son père, et en même temps l'œil noir et chaud, la chevelure de jais et le tempérament nerveux de Mina, sa mère, fille du vieux Weaceslas Ziska.

Myrrha-Maria n'avait point connu cette mère, morte en lui donnant le jour, et la vie de son père, devenu veuf prématurément, avait été traversée de tant d'événements extraordinaires que, là-bas, à Prague, dans l'austère demeure de son aïeul, où s'était écoulée son enfance, elle avait eu bien rarement l'occasion de l'embrasser.

Myrrha-Maria n'habitait pas D.esde habituellement.

Un Roumain, le prince Constantin Sherbanesko, appartenant à une des plus nobles et des plus anciennes familles de Bukharest, avait demandé sa main, et elle était venue faire part à son père de ces propositions.

Lui, ne se hâtait pas de répondre, tout entier au bonheur de sentir près de lui son enfant, mais ce jour-la enfin, pressé de questions : *

— Mon enfant, dit-il en fixant sur elle son regard humide, permets moi-de ne pas te répondre de suite... J'ai été si longtemps, hélas! privé de ta chère présence, toi qui me rappelles tant ma pauvre Mina, que j'ai soif de te voir, de t'entendrel... Mon existence a toujours été si tourmentée jusqu'à ce jour, elle a eu de si rudes secousses, les péripéties qui l'ont traversée ont été si subites. .. si terribles, que lorsque je puis

enfln reposer ma pensée sur des images plus douces, oublier mes continuels tracas, cetle préoccupation de tous les instants qui me mine et me dévore, je respire comme si j'étais déchargé d'un grand poids ! Cette paix passagère dont je jouis maintenant va m'être bientôt ravie, laisse-m'en donc jouir un peu! Quand tu seras princesse, ajouta Patkul d'un ton amer, que tu seras là-bas, bien loin, à Bukharest, tu oublieras peut-être bien vite ce pauvre père que tu auras si peu connu et que les dures nécessités de la vie contraindront de rester ici! -a

— Mon père! de grâce, ne parlez pas ainsi! s'écria l'ardente jeune fille en jetant ses bras autour de Patkul, j'aurai toujours pour vous un cœur de fille et voilà, ajouta Myrrha-Maria en désignant son aïeul, voilà celui qui m'a appris à vous aimer et à vous bénir tous les jours de ma vie !

Deux larmes roulèrent des yeux de l'ambassadeur qui embrassa doucement sa fille.

— Demain, tu partiras, myrrha, avec ton grandpère. .. pour Prague. Là, au moins, tu seras en sûreté, et fasse le ciel que je ne t'embrasse pas demain pour la dernière fois I

Wenceslas Ziska et Myrrha eurent un geste de surprise.

— Craignez- vous donc quelque chose, mon fils? demanda le vieux Bohémien.

— Oui, je crains, reprit Patkul, et j'ai de graves raisons pour craindre. Nous vivons dans un siècle où la justice est méconnue, où la loi du plus fort est la règle suprême. Vous souvient-il, mon père, de ce temps où je fus choisi pour aller porter aux pieds du roi Charles XI les doléances des Livoniens, qui gémissaient sous le joug? J'ai été justement récompensé de cet acte de courage, et si je n'avais gagné la Courlande, j'eusse payé de ma tête l'audace et l'insolence d'une pareille conduite. C'est alors que, proscrit, j'ai

dû, ma chère Myrrha, le conûer à ton aïeul. Et depuis ce jour, j'ai amassé dans mon cœur un trésor de haine pour tout ce qui porte un nom suédois. Charles XI es"; mort. Un instant j'ai pu croire que c'en était fait de la Suède, et voilà que cette puissance, au lieu de décroître, a grandi aux mains de cet enfant qu'on nomme Charles XIII En vain j'ai cimenté l'union d'Auguste de Saxe et de Pierre Alexiovitch. Un bonheur insolent protège les armes de mon ennemi et j'ai vu, à Narva, huit mille Suédois vaincre quatre-vingt mille Moscovites! Auguste, souverain sans royaume, erre maintenant dans cette Cologne qu'il a gouvernée. Il fuit, il reculo devant Stanislas Leczinski que le roi de Suède a fait ?'icrer roi! La dernière armée qui défendait la Saxo vient d'être anéantie a FreundstadU L'Electoral est ouvert au conquérant, et bienlôt l'Electeur sera prisonnier dans Dresde I Vingt mille Saxons, commandés par Schullembourg l'Invincible, mis en déroule par dix mille Suédois sous les ordres de Renschildî Ah! la fortune est décidément contre nous! Et moi, moi que mon devoir retient à Dresde, peut-être me trouverai-je bielitôt en présence de ce roi, dont le père m'a condamné à mort! Respectera-t-il le droit des gens?...

— Mon père, vos craintes ne seraient-elles pas exagérées? ditla jcnne fille. Si le maréchal Renschild et son armée victorieuse sont aux portes de la Saie, ne m'avez-vous pas dit que Charles XII combattait en Lithuanie? Ne pourriez-vous donc, en raison des circonstances, obtenir votre rappel à Moscou?

— Tu ne sais pas, enfant, que Charles XII joint à la cruauté de son père une ambition démesurée et une volonté qui n'admet point d'impossibilités. Sous la conduite d'un tel chef les troupes suédoises feront cent lieues en dix jours, et cela en dépit des intempéries, des inondations et, qui plus est, des armées du tzar Pierre. Quant à ce dernier, il a mille fois plus de

génie que son adversaire, mais il est mal secondé et malgré les réformes qu'a introduites Lefort, il aura de la peine à faire accepter aux barbares moscovites la discipline suédoise. Occupé qu'il esta réparer ses pertes, volant de Riga à Moscou et de Moscou aux rives du Borysthène, pensera-t-il aux dangers que je puis courir, moi, son obscur représentant? Mon devoir est de rester, je resterai I Le tsar, mon maître, a dans cette cour un ennemi puissant, qui est aussi mon ennemi personnel, Flemming. Eh bienl ce sera une lutte à mort entre ce Flemming et moi. Tous ses projets trouveront en moi un adversaire et je ne lui laisserai ni trêve, ni repos. Je sais qu'il prépare une alliance avec Charles- XII. Pour éviter les horreurs d'une invasion en Saxe, il veut décider l'Electeur à se soumettre coûte que coûte et à abandonner le parti du tsar de Russie. Cehi ne sera pas et, tant que je serai ici l'ambassadeur et représentant de Pierre l*r^ je saurai faire échouer ses desseins et maintenir mes drdit'i. Plaise à Dieu que la lutte ne soit pas inégale et que je ne sois pas brisé dans le combat!

— Mon père, je veux rester auprès de vous, pour TOUS consoler, quand vous souffrirez, pour relever votre courage quand v^îus serez abattu. Vous avez le bon droit de votre côté, laissez-moi donc prendre une • petite part dans la victoire que vous remporterez. ^ — Non, mon enfant, mon œuvre est à la fois une œuvre de justice ft une œuvre de vengeance. J'ai deux ennemis au monde, vois-tu, ajouta Patkul, dont les yeux étincelèrent : Flemming et le roi de Suède I Je triompherai et je me vengerai... ou je mourrai à la peine! Si je dois succomber, ma chère Myrrha, je quitterai la vie plus tranquille, en songeant que tu es à l'abri des embûches du monde et sous la garde de ton aieul; et puis ma situation et mes projets vont m'obliger, tu le sais, à contracter une alliance, qui est pour moi un gage presque certain de réussite... mais

qui n'est que cela, car jamais le souvenir de ta pauvre mère, morte en te donnant le jour, ne sortira de ma mémoire, ni surtout de mon cœur. Vous avez compris mon père, et toi aussi, ma fille, à quelle nécessité cruelle pour mon affection à votre égard je dois obéir. La famille d'Einsiedel est toute-puissante à la cour de Saxe. Jean-George d'Einsiedel, l'aîné des frères d'Albertine que je dois épouser, est maréchal de la cour et conseiller privé ; Curl d'Einsiedel, le cadet, est premier chambellan et possède l'oreille du roi, et enfin le dernier, Detler-Hunii d'Einsiedel est ambassadeur en Suède. Cette famille est ail ée aux plus illustres familles de l'Electorat, et ce que le Livonien Palkul, condanmé à mort par Charles XI, w pourra obtenir, le mari d'AIbertine d'Einsiedel l'obliendraà coup sûr, et Charles XII lui-même hésitera avant de porter la main sur un homme dont la mort mettrait en deuil la noblesse de tout un pays. Tu vois bien, Myrrha, qu'il faut que tu partes. Tu reviendras quand j'aurai gagné la partie, et puis Praguo n'est pas loin de Dresde...

Le vieux Wenceslas avait attentivement suivi le récit de Palkul; il se leva et, solennellement :

— Dieu vous tienne en sa sainte garde, mon filsl Le Si igneur a dit à C'ux dont le cœur est pur et la cause juste : Sede à dextris meis, donec ponam inimicos tuos scabellwn pedum tuorum! (l) Tenez-vous donc en paix, vous triompher, z ! .Mais si, cependant, des événements imprévus venaient rendre ici pour un temps votre prc'Sence dangereuse, souvenez-vous que les Ziska sont les fils de Jean Huss le martyr, qu'ils sont libres et hospitaliers, et que vous trouverez toujours auprès d'eux un asile sûr et, au besoin, des vengeurs!

A ces paroles de Zi^ka, un feu sombre avait illuminé le visage de Myrrha-Maria. Dans cet œil noir qui

(1) Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je t'aie fait uo marche-pied de tes eunemis.

lançait des éclairs, on reconnaissait la fille de Bohème, aux passions farouches, à l'énergie sauvage. Son cœur battait bien à l'unisson avec celui de son père et de son aïeul. Elle non plus ne devait pas savoir pardonner ! Du reste, n'avait-elle pas été élevée par Wenceslas dans la religion de Jean Huss, au milieu du noyau des fanatiques TabDrites, derniers descendants des sectaires que jadis Jean Ziska et, plus tard, les Procope, avaient menés victorieusement au pillage et à 1 incendie? Habituée à trouver dans les versets de la Bible justement ce qu'elIe,sou!;aiiait d'y rencontrer, interprétant à sa façon paral)oles et mystères, elle avait conclu de la lecture des Livres saints que la vengeance était le plus sacré des devoirs. Aussi fût-ce absolument de bonne foi qu'elle vint présenter son front à son père et lui dire :

— J'obéirai, mon père, et mes vœux, à Prague comme ici, vous accompagneront toujours. Je prierai pour vous, car vous combattez pour la bonne cause. Notre Dieu est un Dieu jaloux, et la vengeance est agréable au Seigneur, qui a dit : Dent pour dent, œil pour œil I

Après que le vieux "Wenceslas et Myrrha-Maria se furent retirés pour préparer leur départ, Pulkul, demeuré seul, se plongea dans ses réflexions.

Il songeait, et l'on sentait aux plis qui creusaient ses joues et tailladaient son front, qu'un amer souci empoisonnait la joie qu'il avait eue de revoir et d'embrasser sa tille.

Puis, attirant à lui un volumineux dossier sur lequel on lisait :

M'ÉilOIRE A SA MaJKSTÉ AuGUSTE II, BOI DE POLOG.NE ET ÉLECTEUR DE SaXE,

POUR LES Moscovites a la solde de S.\xe.

— Allons, fit-il, c'est le devoir!

Et il en parcourut rapidement les pages. Quand il en

eut tourné le dernier feuillet, il prit une plume et, de son écriture large, il écrivit au bas du mémoire :

Dixi et salvavi animam (1).

Patkul se leva ensuite et sonna son valet de chambre :

— Mon carrosse! Je vais au Château 1

La cour de Saxe, à cette époque, présentait un singulier spectacle. L'Electeur Auguîte II, en même temps roi de Pologne (Je nom seulement, puisque Charles XII, roi de Suède, que ses récentes victoires rendaient toutpuissant, avait placé sur le trône Stanislas Le'zinski, en 1704), s'était vu forcé de se retirer précipitamment à Cracovie, la .seule ville qui lui fût restée fidèle, accompagné seulement de quelques régiments russes et saxons.

De son entrevue à Grodno avec Pierre I", ce prince n'avait pu rapporter que des consolations et des espérances, car le tsar était trop affaibli par les défaites qu'il venait d'essuyer, pour se trouver en mesure de prêter à son allié un concours bien efficace.

Il ne restait plus à l'Electeur qu'une armée de douze mille Saxons et de sept à huit mille Moscovites. Il en avait confié le commandement au raaréclial SchuUembourg, qui passait, et à juste titre, pour un des meilleurs généraux du temps. Cette armée était sa ressource suprême; mais comme Charles XII était occupé à refouler les débris de l'armée russe jusqu'au fond de la Lithuaoie, il était fondé à espérer que Schullembourp saurait tirer un parti avantageux de cette situalion.

La journée du 12 février 1706 vint faire envoler celte dernière illusion. Le grand maréchal Renschild, un des meilleurs lieutenants du roi de Suède, celui-là même qu'on avait surnommé le Parménion de

(1) J'ai dit et j'ai sauvé mon âme.

l'Alexandre du Nord, ayant rencontré Schullembourg à Freundstailt, près de l'Oder, remporta sur lui une victoire décisive. A la vue des Suédois, les Moscovites, pris de panique, s'étaient enfuis laissant sur le champ de bataille armes et bagages.

A la suite de cette déroule honteuse, puisque le maréchal Renschild n'avait que dix mille soldats à opposer aux vingt mille hommes de Schullembourg, ce dernier, justement indigné, quilla le service de la Saxe et passa à celui de la République de Venise.

Ce désastre, en ruinant le dernier espoir d'Auguste, avait rempli d'épouvante la Saxe tout entière. A Dresde, le comte de Flemming, premier ministre, que la retraite de Schullembourg et l'absence de l'Electeur rendaient tout-puissant, s'efforçait, mais en vain, de réagir contre l'affolement général.

Ce ministre, qu'on a appelé peut-être avec raison « le Mazarin de la Saxe », était un homme d'une grande intelligence Vigilant, laborieux, fin diplomate, il semblait se faire un jeu des plus grandes affaires. Même dans les circonstances les plus critiques, son sang-froid ne l'abandonnait jamais. On pouvait, par contre, lui reprocher d'être emporté, vindicatif, opiniâtre dans ses projets, d'un orgueil insupportable, d'une ambition démesurée, un de ces hommes enfin dont les qualités peuvent sauver un Etat quand leurs défauts n'en précipitent pas la perte. i.

Sans rien laisser paraître de ses appréhensions, Flemming se rendait un compte exact de la situation; aussi se proposail-il, pour remédier à un état de choses si funeste aux intérêts du pays, de décider l'Electeur à faire la paix avec Charles XII, à quelque prix que ce fût; mais il avait à Dresde un adversaire puissant, et Flemming le savait. Cet adversaire, c'était Jean-Reginold de Paikul, ambassadeur de S. M. Pierre I" près la cour de Saxe.

Palkul était alors âgé de quarante-six ans ; appartenant à la noblesse livonienne, il avait d'abord été capitaine dans l'armée suédoise. L'Estonie et la Livonie avaient été cédées en 1660 par le traité d'Oliva, à la Suède par la Pologne, sous la réserve de tous leurs privilèges. Charles XI, père de Charles XII, n'ayant tenu aucun compte de cette clause, Patkul vint à Slockholiii en 1692, à la tête de six députés de sa province, porter au roi de Suède une protestation contre cet abus de pouvoir. Quoique fondée, la réclamation ne fut pus prise en considéralion; elle produisit, au contraire, un eîîet déplorable. Les six députés furent mis en prison, et Palkul, condamné à mort « pour avoir eu l'insolence de se plaindre di vexations. »

Toutefiiis Palkul put s'enfuir et se réfugier en Saxe, auprès d'Auguste H, qui le fit général.

Mais bientô', ayant eu à se plaindre du comte de Flernmiiig, favori de l'Electeur, dont le caractère impérieux s'accommodait peu avec son esprit vif et altier, il quitta Dresde et entra au service du tsar Pierre l'', qui le maintint dans son grade de général.

Après avoir donné satisfaction à sa haine en cimentant l'union du tsar et de i'Electtur de Saxe, union qui eût causé la ruine d un roi, si ce roi n'eût été Charles XII, Patkul fut envoyé [lar Pierre l*' à la cour de Saxe comme ambassadeur. Il se retrouvait donc en présence de son ancien ennemi, Flemming. De nouveau, tous deux allaient lutter avec des chances de fortune plus é;:ales, car si Flemming était toutpuissant en Saxe* Patkul était le représentant d'un monarque craint et respecté. Il pouvait croire que cette situation lui assurerait une complète immunité, le préserverait de toutes sortes d'embûches. ^

Âlallieureusement, le ministre saxon était homme à ne s'arrètt:r devant aucune considération et n'hésitait pas à prendre an parti extrême quand son intérêt était en jeu.

A riienre même où l'ambassadeur de Russie se rendait au Cliâleau, un conseil de cabinet rassemblait dans une salle de ce palais les ministres dépositaires du pouvoir en l'absence d'Augu<te II.

La ville de Dresde est coupée en deux par l'Elbe. Pour distinguer la rive droite de la rive gauche, oa les a dénommées le vieux Dresde et le nouveau Dresde, qu'un pont de pierre superbe unit l'un à l'autre. C'est à l'entrée de ce pont, du côté du nouveau Dresde, que s'élevait le Cliâleau, édifice fort ancien et assez oriiinaire, démoli et reconstruit depuis lors.

L'ii.téi leur du palais ne répondait en rien à son extérieur modeste. Les pré :écesseurs d'Auguste, sur letiône de Saxe, avaient somptueusement meublé les appartements qui le composaient.

La galerie des Fêles surtout était embellie de tout ce qu'avaient produit de plus beau l'art ancien et l'art moderne : bustes, statues, vases de prix, tableaux de maîtres, de tous les temps et de toutes les écoles.

Là se trouvait aussi une salle immense, la célèbre Voûte Verte (GiQne Gewolbe), composée de trois parties réunies en une seule et renfermant le trésor royal.

Outre fès diamants de la couronne, enfermés dans des caisses de cristal et célèbres dans toute l'Allemagne^ on y admirait la collection des costumes, ornés de pierres fines, que portaient les princes et les grands officiers de la couronne dans les jours de gala. Habits de cour, habits de chasse, et jusqu'aux harnais d'apparat, tout était rungé par oidre; on y voyait, sous des vitrines, des agrafes* de chapeau, des boucles de souliers, de manchons, de ceinturons, le tout enrichi de saphirs, de rubis et d'émerauiies.

Le conseil de cabinet où se rendait Patkul siégeait sous la présidence du comte de Flemming, dans un salon attenant à la galerie des Fêtes, où se promenaient tous les seigneurs qui n'avaient pas suivi l'Electeur en

Pologne, dans une attente anxieuse de l'issue du Conseil; car la situation du pays était grave, et l'avenir de la Saxe était la partie qui se jouait à cette heure entre les ministres.

Pas un de ceux-ci ne manquait. A côté du comte de Flemming se tenait le baron de Lowendahl Waldemar, grand maréchal de la cour, Danois d'origine, descendant des comtes de Guldenlowe et de sang roj'al.

Tour à tour au service des Etats-Généraux de Danemark, de l'empereur Léopold, il avait fini par s'attacher à l'Electeur de Saxe qui l'avait comblé d'honneurs. Il jouissait, après le comte de Flemming, de la plus grande influence, et son fils cadet, le baron Waldemar de Lowondahl, colonel d'un régiment d'ini'anterie saxonne, commandait alors à Cracovie, auprès de l'Electeur, les quelques troupes qui formaient sa garde.

Partageant les opinions du premier ministre, le comte de Wackerbarlh, qui avait succédé à ce dernier dans le commandement en chef des troupes saxonnes, était gouverneur de Dresde. Il faisait, au Conseil, l'appoint de la majorité du comte de Flemming. Il était Mecklembourgeois de naissance.

Nommons encore le comte Ernest de Manteuffel, Prussien et Poméranien d'origine, qui avaitété gentilhomme de la chambre de Frédéric 1«', mais qu'une altercation avec le comte de Wartenberg, favori de ce roi, avait éloigné de la cour de Prusse. Par l'appui de Flemming, ilavaitété faitcomte de l'Empire et ministre des affaires étrangères de Saxe.

Rien n'était plus rare au Conseil de l'Electorat de Saxe qu'un personnage saxon. Il n'y en avait même qu'un, le comte de Hoyhm, d'une ancienne famille du pays ; car le chef de l'opposition au comte de Flemming était le comte de Lagnasco, d'une maison piémontaise. Il avait capté, par des dehors aimables, la confiance de l'Electeur, qui l'avait fait capitaine des chevaliersgardes, ministre, sans parvenir à le rendre populaire.

Il était réputé le compétiteur personnel du premier ministre, qui redoutait en lui l'astuce italienne et. . . le mari de la comtesse de Thun, fille de Waldstein, grand chambellan et favori de l'empereur Joseph, situation qui en faisait un adversaire assez dangereux.

Ajoutez à cela un savoyard à demi-compatriote de Lagnasco, François Picardel, marquis de Fleury ^t de Beaufort, qui, avant de faire partie de l'étrange conseil d'Auguste II, avait représenté le roi de Sardaigne à la cour de Vienne.

Donc, seul de sa nationalité, le comte de Hoyhm, que l'on appelait à Dresde le Mécène de la Saxe, à cause de la faveur particulière qu'il marquait aux artistes et aux écrivains, passait pour n'appartenir à aucune faction et pour ne connaître que les intérêts de sa patrie qu'il illustrait par son érudition comme par son caractère.

Sans titre de ministre, mais conseiller et favori du roi, le baron Henri de Bruhl dont la faveur devait atteindre au plus haut point sous le règne suivant, assistait au Conseil. Très jeune encore, fils du président du conseil d'État, Jean de Bruhl, il avait su se rendre à ce point indispensable que son maître ne prenait jamais une décision sans l'avoir consulté. On peut dire qu'il joignait à l'orgueil de Flemming l'ambition et la ruse de Lagnasco. Le premier ministre ménageait en lui le favori de l'Electeur, qui l'avait envoyé de Grâce vie pour prendre avec le Conseil les mesures urgentes que dicterait une politique aux abois.

En quelques traits rapides, le comte de Flemming ayant exposé cette situation presque désespérée, aborda la question des dispositions à prendre pour fermer le gouffre :

— Messieurs, dit-il, Sa Majesté nous fait inviter par l'organe de M. le baron de Bruhl à parer à l'orage qui gronde sur la Saxe. Charles XII avance, terrassant ses adversaires les uns après les autres. Le tsar Pierre I", notre allié, a succombé à Narva et depuis lors aucun

succès n'a relevé ses affaires. Aujourd'hui, le roi de Suède est en Lithuanie, demain il sera aux portes de Dresde. Le maréchal Renschild, vainqueur à Freundstadt, n'attend qu'un ordre du roi pour passer l'Oder et enlever à notre maître l'Electorat, comme la Pologne lui a été enlevée déjà. J'aime trop la Saxe pour la voir de sang^roid envahie et ravagée par Charles XII. Ainsi, vaincus d'avance si nous tentons de résister, nous ne pouvons être sauvés que par la paix. La paix seule peut assurer la sécurité à l'Electorat. Quelque cruel que soit ce parti, le seul qui nous reste à prendre, c'est de traiter avec le roi de Suède.

Un morne silence accueillit l'exposé d'une politique aussi désespérée.

— Traiter avec Charles XII, demanda enfin Lagnasco, sans avoir rompu l'alliance avec le tsar? Eu quoi l'amitié du roi de Suède nous serait-elle plus profitable que l'alliance moscovite?

— On peut se demander, en effet, dit le comte de Manteuffel, ce que gagnera l'Electeur en rompant avec le tsar. Au point où nous en sommes, S. M. Auguste U n'aura plus même de garde personnelle, puisque cette garde se compose principalement de deux régiments moscovites; il y a là vraiment de quoi hésiter.

— Le temps presse, répliqua sèchement le comte de Flemming, venu là avec la résolution bien arrêtée de faire ratifier son projet. M'est avis qu'il est plus sage de traiter avec le vainqueur avant de le voir entrer dans la place. Dans un mois, dès demainpeut-être, il peut tomber ici, alors nous ne traiterions plus de la paix, nous subirions toutes les conséquences possibles de la défaite.

Ici, Lagnasco et Fleury se levèrent en même temps et déclarèrent se retirer d'une discussion où l'on mettait en doute robligation de la fidélité à un allié comme le tsar, dont la Saxe et la Pologne n'avaient reçu que des bienfaits. Le maintien de l'alliance moscovite, voilà

ce qu'exigeaient l'honnetir elles intérêts à tenir d'Auguste II.

— Que l'on songe, ajouta Lagnasco, a la revanche inévitable de Pierre I" ! En poussant toujours de l'avant, Charles XII épuise l'argent et le sang de ses troupes a une distance si grande de la Suède qu'il ne peut déjà plus s'y ravitailler. D'ailleurs, ses ressources finiront par tarir. La fortune est inconstante. Le tsar, en opérant au sein ou sur les bords mêmes de son immense empire, est comme Antée, s'appuyant sur la terre même, qui est sa mère. Pierre P'', par son voisinage et ses forces, est notre allié naturel. Un traité honteux ferait aujourd'hui de notre puissant voisin notre mortel ennemi. N'avons-nous pas ici M. de Patkul, ambassadeur de Moscovie, qui vous assure que les hostilités seront promptement reprises contre les Suédois?

— Que venez-vous, monsieur le comte, interrompit Flemming, pâle et frémissant de colère, nous parler de ce Jean-Reginold de Patkul, dont le nom seul et la présence à la cour de Saxe attireront plus sûrement sur nous la colère du roi de Suède? Savez-vous seulement quel est cet homme fait ambassadeur par le czarî Un aventurier banni de la Suède par une condamnation à mort! Un homme hors la loi qu'Auguste II a dû chasser de Saxe, après avoir eu l'imprudence de le nommer général! Cessez, messieurs, de considérer l'envoi de cet ambassadeur à Dresde comme une preuve de l'amitié de Pierre P"", je le considère, moi, comme un défi, comme une suprême injure! Une belle garde pour Sa Majesté que ces soldats moscovites, si braves qu'hier encore dix mille de ces prétendus héros, soutenus par un nombre égal de Saxons, se sont enfuis devant huit mille Suédois, en abandonnant jusqu'à leurs armes ! Monsieur le comte de Lagnasco, monsieur le marquis de Fleury, êtes-vous donc les seuls ici à ignorer que Patkul prépare contre nous un soulèvement de la ville de Dresde et qu'il nourrit le secret dessein

de faire de la Saxe une vassale de la Russie? II redoute l'arrivée du roi de Suède. Ah! je le comprends, Charles Xll n'est pas homme à oublier la condamnation portée par son père! C'est parce que je sais cela, moi Messieurs, que je m'opposerai de tout mon pouvoir à ce que les intérêts de la Saxe soient sacrifiés à des inté rets personnels, à une intrigue étrangère! Croyez-moi allons au plus pressant et de même que Stanislas Leczinskiaura toujours un défenseur dans Charles XII, qui l'a fait roi de Pologne, donnons à l'Electeur de Saxe notre maître, la même sécurité, en le faisant l'allié du roi de Suède.

Le coup était porté. L'effort du comte de Lagnasco pour reprendre sa thèse en sous-œuvre fut inutile. Les membres du conseil semblèrent fléchir sous l'autorité du premier ministre et peut-être aussi sous la terreur qu'inspirait le voisinage du fougueux Suédois.

Alors Lagnasco et Fleury sortirent, laissant à leurs collègues le soin d'arrêter les bases du traité déjà préparé par Flemming.

A leur vue, les courtisans rassemblés dans la galerie des Fêtes s'empressèrent autour d'eux.

— Réjouissez-vous, messieurs ! dit le marquis de Fleury en fendant rapidement la foule. Préparez vos habits de gala, car, dans un mois, vous aurez à recevoir ici, en grande pompe, Sa Majesté Charles XII, roi de Suède, surnommé l'Invincible!

Puis, sans prendre garde à l'impression de stupeur que causaient autour de lui ces paroles, décochées d'une voix stridente, il descendit rapidement le perron qui conduit au Zwinger-Garten.

La stationnaient les voitures des ministres.

Toujours accompagné du comte de Lagnasco, il fit avancer la sienne, après avoir jeté à un valet de pied ces seuls mots :

— Uùtel d'Einsiedel!

ATENTDRES DE BAL 21

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