CE QU IL ADVINT DE M. DE PATKUL AC BAL DK LA PRINCFSSE ORFELSKA
Le conseil de cabinet venait de prendre fin, lorsque Jean-Réginold de Patkul, ambassadeur de Russie, descendit de son carrosse à la porte du Zwinger-Garten et monta les degrés du perron qui conduisait à la Galerie des Fêtes.
Les membres du conseil, en sortant l'un après l'autre, avaient laissé seuls le comte de Flemming et le baron de Bruhl. Les ministres avaient été abordés dans la galerie par les courtisans qui s'y promenaient et qu'avaient intrigués les paroles jetées en passant par le marquis de Fleury.
M. de Wackerbarth s'entretenait près de la porte d'entrée avec M. de Haugwitz, grand chambellan, au moment où Patkul apparut.
A l'aspect du grand chambellan, le visage de l'ambassadeur de Russie s'éclaira. Il avait eu avec lui de longues relations d'amitié; aussi s'avança-t-il vers lui.
la main tendue. En même temps, il s'inclinait poliment devant M. de Wackerbath.
M. de Haugwitz prit, sans la serrer, la main de Patkul et, détournant la tête, il allait continuer sa conversation avec le ministre, qui n'avait pas bougé, quand l'ambassadeur, étonné de cet accuoil presque ■ sinistre, dit à ces messieurs :
— A-t-on des nouvelles de Cracovie?
— Sa Majesté se porte à merveille, répliqua le chambellan.
Ce ton, cet air de réticence donna à Patkul l'idée qu'un danger le menaçait. Il y avait comme un vent de disgrâce en l'air. Il pâlit légèrement et continua sa route.
A son approche, on se taisait généralement dans les groupes formés çà et là et cela lui marquait qu'on parlait de lui.
Lui, fièrement, n'adressa la parole à personne.
Ce n'estpasdu premier venu qu'il voulait apprendre les dispositions hostiles dont l'accueil glacial du comte •de Haugwitz venait d'être la première révélation.
Si pareille mine froide était faite au représentant du tsar, c'était sans doute que la cause des ennemis de Pierre I" avait fait un grand pas; il fit passer son nom à M. de Flemming.
Deux minutes après, il était introduit.
Debout près du baron de Bruhl, occupé à prendre des notes, le premier ministre semblait porter toute son attention sur elles. ISi lui, ni le baron ne prenaient garde à la présence de Patkul, qui hésitait.
Enfin, le ministre releva la tète.
— Eh bien, dit-il, monsieur l'ambassadeur, nous apportez-vous au moins la promesse de votre maître de venir promptement au secours de S. M. le roi de Pologne?
— Votre Excellence, répliqua Patkul, sait parfaite-
ment que les sentiments de mon maître ne sont changés en rien à l'égard de l'Electeur.
— Les sentiments ne suffisent pas toujours, obiecta le comte de Flemming, et il est permis de douter que ceux du tsar forment une barrière suffisante contre l'inTasion de la Saxe. Vous n'ignorez pas, monsieur, que les circonstances actuelles sont critiques, et qu'avant de songer à l'avenir, il est urgent de parer aux dangers immédiats. Demain, peut-être, l'Électeur, forcé de quitter la Pologne, sera prisonnier dans ce château. M. de Bruhl pourra vous dire, monsieur l'ambassadeur, qu'il nous faut plus et mieux aujourd'hui qu'un allié platonique.
— Si les Moscovites étaient des alliés platoniques à ce point, ils ne formeraient pas aujourd'hui les gardes du corps de l'Électeur, à Cracovie ?
— Je leur donnerais d'autant moins le titre d'alliés platoniques, répliqua le comte de Flemming avec une ironique hauteur, qu'à Freundstadt ils se sont retirés sans combattre ; ce n'est donc point platoniques, c'est perfides, c'est traîtres qu'il faudrait les appeler l
A ce trait amer et insultant, Palkul opposa la feinte sérénité familière aux diplomates.
— Il serait difficile, dit-il, que des soldats manquant d'armes, de vêtements, de pain, comme le sont les Russes à la solde d'Auguste II, puissent combattre comme des lions I Que la Saxe tienne les engagements qu'elle a pris envers le tsar, et les troupes du tsar rendront à la Saxe tous les services qu'elle en attend.
— Je voudrais vous comprendre, répondit le premier ministre, qui ne comprenait que trop.
— Je m'explique, reprit Patkul; nul ne saurait faire la guerre sans le nerf de la guerre, surtout quand la maladie décime les rangs des officiers et des soldats. Si cela continue, ce sera des fantômes de troupes ou même de simples cadavres que vous rendrez à mon maître ; et quand il viendra vous demander compte de
ses légions, que lui répondrez-vous ? Est-ce vous qui oserez vous plaindre? Au surplus, je prie votre Excellence de faire parvenir à Sa Majesté le roi de Pologne ce mémoire sur l'état de dénuement des troupes moscovites à la solde de Saxe.
Sur ces mots, Patkul, à qui le premier ministre avait négligé d'oCfrir un siège, tendit son mémoire au comte de Flemming, qui le prit et le posa sur son bureau sans répondre un mot à la réclamation de l'ambassadeur.
— Enfin, par quel moyen le tsar espère-t-il conjurer l'invasion de la Saxe par les Suédois, après n'avoir pas su conserver à l'Électeur la couronne de Pologne?
— Le tsar s'occupe à lever de nouvelles troupes ; il agira dès qu'il aura réuni des forces suffisantes.
— Charles XII attendra-l-il pour piller et saccager la Saxe que le tsar ait flni de lever ses troupes ? Il est permis d'en douter. Aussi une pareille solution ne saurait-elle contenter Sa Majesté le roi de Pologne, ni vous non plus, du reste, monsieur l'ambassadeur, qui êtes, je crois, personnellement intéressé à ne pas vous trouver face à face avec le monarque suédois?
A cette allusion, Patkul pâlit encore ; mais il soutint d'un air impassible le mauvais regard dont Flemming accompagnait ses paroles.
— Quoi qu'il en soit, acheva le ministre, vous ne trouverez pas mauvais que, dès aujourd'hui, l'Électeur prenne ses mesures pour sauvegarder la frontière, M. le baron de Bruhl, accompagné de M. de Manteuffel, retourne à Cracovie pour soumettre au roi les bases de la paix à conclure avec Charles XII. Vous êtes bien libre, monsieur, d'en aviser votre gouvernement.
— Est-ce une décision irrévocable de Votre Excellence ? demanda Patkul, le sourcil froncé.
— Il ne m'appartient de changer aucune décision prise par le cqnseil.
— Ce n'est pas un traité, c'est un pacte avec l'ennemi!
— Affaire de mots, monsieur l'ambassadeur ! L'intérêt de la Saxe est en jeu, il prime tout pour moi.
— Il est toutefois des mots qui caractérisent les actes et qui les déterminent. En présence de ceux que je viens d'entendre, mon devoir d'ambassadeur est de solliciter mes lettres de rappel.
— Comme il vous plaira, monsieur de Patkul. Je TOUS y engagerai même au nom de votre sûreté.
Un éclair jaillit des yeux du Livonien, mais il sut encore se contenir. Il s'inclina et sortit, la rage dans le cœur. L'orage qu'il redoutait venait d'éclater.
Une fois dehors, il congédia d'un geste ses gens et sa voilure, voulant être seul avec ses pensées. Il s'engagea ainsi dans les allées ombreuses du jardin qui environne le château, non sans avoir remarqué près d'une fenêtre la figure haineuse du premier ministre, qui le suivait des yeux.
De la table a écrire auprès de laquelle M. de Bruhl était demeuré assis, le favori de l'Électeur dit tout à coup à M. de Flemming :
— Permettez-moi de vous dire, mon cher comte, que je n'entends rien à votre politique. Comment? Vous échafaudez péniblement un plan de conduite déjà difficile à suivre, et puis vous le dévoilez à brûlepourpoint à celui de vos ennemis qui a le plus d'intérêt à l'empêcher d'aboutir? En un mot, vous rompez avec la Russie, la veille du jour où vous voulez traiter avec la Suède, vous pouvez vous mettre ainsi du même coup Charles XII et Pierre I®"" sur les bras 1 Que deviendrez-vous, si demain vous ne pouvez plus compter ni sur l'un ni sur l'autre ? Charles XII peut refuser votre alliance et obtenir par force tout ce qu'il obtiendrait par voie diplomatique ; et Pierre le"" n'oubliera jamais les circonstances étranges de cette rupture...
— ^Je connais l'objection et j'ai commencé à me la faire à moi-même ; mais Patkul a un tel intérêt à faire avorter notre projet d'alliance avec la Suède,
qu'il mettra tout en œuvre pour le rendre impossible. S'il n'y réussit pas, il n'en aura pas moins fait tout ce qu'il aura pu pour y arriver, et cette tentative m'autorisera à le considérer et à le traiter comme un traître, abusant de son inviolabilité pour contrecarrer les vues de notre gouvernement.
— Mais si, par impossible, il réussissait?
Ce à quoi le premier ministre répliqua sans hésiter, avec un sourire énigmatique :
— Il est à ma connaissance personnelle qu'il ne réussira pas.
— Flemming, fît le baron de Bruhl en se levant et en prenant congé de son interlocuteur, vous êtes un profond politique !
Dès qu'il fut sans témoin, le comte de Flemming ouvrit le mémoire que Patkul lui avait remis, et il le parcourut rapidement.
Arrivé à la dernière page, il lut les mots qui terminaient le factum : Dixi et Salvavi animam.
Alors il prit une plume et écrivit au dessous :
Maledixisti et damnaberis (1).
Jean Reginold de Patkul rentra chez lui à pied. La colère de l'homme avait brisé le masque du diplomate.
— Eh! quoi, se disait-il, Flemming est donc bien sur de lui, pour ne pas craindre de passer d'une guerre sourde à la guerre ouverte? Les règles les plus élémentaires lui commandaient de cacher ses desseins jusqu'à leur accomplissement. Comment un politique si habile a-t-il pu trahir vis-à-vis de moi une haine que n'elTace point le caractère officiel et inviolable dont je suis revêtu? Ses insultes s'adressent à la Russie autant qu'à moi.
Une âpre soif de vengeance mordait Palkul au cœur, en l'absence de toute explication plausible de
(i) Tu as maJ dit, et tu seras condamné.
('étrange conduite de Flemming. Il voulait avoir sa revanche. Il voulait humilier l'orgueil du premier ministre, dCit-il pour cela mettre le feu de la guerre civile aux quatre coins de la Saxe, et il rêvait d'envelopper dans la même vengeance ce Charles XII dont le père l'avait condamné à mort.
En retrouvant dans sa maison Wenceslas et Myrrha- Maria, dont les préparatifs de départ étaient terminés, et qui avaient résolu de quitter Dresde le soir même, Patkul essaya de refouler les sentiments qui l'agitaient. Il voulait souffrir seul. Mais une larme le trahit, en perlant de ses paupières au moment où il embrassait sa fille.
Si le sort lui était contraire, si Flemming sortait vainqueur delà lutte, il pouvait succomber sans avoir revu son enfant. Le baiser qu'il lui donnait à cette heure, était peut-être le dernier 1
Il promit néanmoins d'aller à Prague porter son consentement au mariage dès que la situation politique actuelle lui permettrait de s'éloigner.
Une fois son beau-père et sa fille partis, Patkul songea à informer sans retard le tsar, son maître, de la façon dont le premier ministre entendait remplir les engagements pris avec son allié.
Dans la même soirée, il reçut une lettre par laquelle la baronne d'Einsiedel demandait à voir l'ambassadeur de Russie pour une communication grave.
Chez sa future belle- mère se donnaient rendez-vous la plupart des notabilités politiques de Dresde appartenant à l'opposition. C'est assez dire que M. de Lagnasco y trônait. Là figurait naturellement aussi le parti moscovite, qui s'augmentait des ennemis personnels de Flemming.
Sûr de rencontrer chez la baronne des sympathies «t un appui certain, Patkul s'habilla sur le champ pour se rendre à l'hôtel d'Einsiedel, qui était à peu de
distance et où, par ce motif, il se rendit à pied, simplement enveloppé d'un manteau.
C'est par celte circonstance purement fortuite et grâce à ce costume qu'il put voir, sans être vu, partir par la route de Pologne une berline de voyage, escortée d'un piquet de hussards et qui emportait de Bruhl et Manteuffel au galop de ses quatre chevaux.
— Bon ! se dit Palkul, je vois que M. de Flemraing ne perd pas de temps ; je n'en perdrai pas davantage*
Chez la baronne, Albertine d'Einsiedel et sa mère étaient entourées du comte de Lagnasco, du marquis de Fleury, de la princesse Orfelska de Holstein-Beck et du comte Henri-Frédéric de Frise.
Albertine pouvait avoir vingt-cinq ans. La grâce extrême de sa démarche et de sa tenue faisait oublier l'excès d'un embonpoint précoce et le peu d'agrément de sa physionomie. Elle effaçait en quelques minutes par sa conversation la première et fàcheuseimpression qu'elle avait produite.
Lagnasco avait négocié le mariage projeté entre Albertine et l'ambassadeur de Russie, espérant donner ainsi une cohésion plus forte à l'opposition contre le premier ministre.
La princesse Orfelska n'était autre que la sœur du célèbre Maurice de Saxe, qui s'illustrait alors au service de la France.
Mariée au prince de Holstein-Beck, elle jouissait, à Dresde, d'une popularité fondée sur sa bienfaisance inépuisable et sur son origine royale. La bizarrerie de ses allures y conti-ibuait aussi. On la voyait habillée en homme, monter des chevaux réputés indomptables ; aussi l'avait-on plaisamment surnommée à Dresde Frau Teufel (madame le Diable). Bien que son mari, employé dans la diplomatie, ne lût presque jamais là, elle échappait à la calomnie malgré ses singularités, et Lagnaco chérissait en elle une franche ennemie de Flemming.
Quant au comte de Frise, à la fois Saxon et officier dans l'armée ou tsar, il était attaché comme aide de camp au prince de Mentchikov, qui commandait la dernière armée intacte de Pierre l'^''.
Le quartier général de ce dernier était à Grodno et le comte de Frise était venu régler à Dresde des affaires personnelles.
Une interpellation de Lagnasco dès l'entrée de Palkul chez la baronne, dispensa celui-ci de demander à Mme d'Einsiedel le motif de son appel.
— C'est à ma prière, lui dit le comte, que vous êtes ici, monsieur de Patkul. Vous ne devez pas ignorer plus longtemps qu'aujourd'hui même, au Conseil, malgré les protestations de M. de Fleury et les miennes, il a été décidé de livrer la Saxe au roi de Suède au mépris de tous les traités. Une pareille violation de la foi jurée nous révolte. Nous avons refusé de signer des conclusions pareilles. En outre, j'ai cru devoir vous prévenir, comme ambassadeur d'un monarque dont l'amitié ne s'est jamais démentie à l'égard de la Saxe et aussi parce que j'ai cru démêler dans les paroles du premier ministre des menaces à votre adresse.
— Je vous remercie, mon cher comte, repartit Patkul, en affectant la tranquillité ; mais le premier ministre m'a informé lui-môme et de la délibération du Conseil et du plaisir que je lui ferais personnellement en m'éloignant de cette capitale. Je connais par lui-même le fin mot de ses projets. Monsieur de Flemming fait la partie assez belle à ses adversaires et ils seraient bien légers s'ils n'en profitaient point. Nous sommes ici tous unis par le même intérêt ; à nous de tenir conseil à notre tour et de prendre les précautions nécessaires.
— Comment expliquez-vous, dit alors Fleury, le but de Fleraming en vous dévoilant les arcanes de sa po-
litique ; car une pareille couduite est illogique jusqu'à l'invraisemblance ?
— Eh ! mon Dieu I c'est bien simple, s'écria la priacesse Orfelska volontiers paradoxale, Flemming se croit un si grand homme qu'il dédaigne de ruser avec ses adversaires ! Mais gare aux griffes du chat, monsieur de Patkul !
— Comment êtes-vous avec le baron de Bruhl? demanda Lagnasco à Patkul.
— Moi? répondit l'ambassadeur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la première fois.
— Tant pis pour vous et pour nous, reprit Lagnasco, car il va partir pour Cracovie, et il sera le porte-parole du ministre auprès du roi. Qui de vous, mesdames et messieurs, connaît assez le baron de Bruhl pour le charger d'intéresser le roi à notre cause ?
— Est-ce que je ne connais pas tout le monde, moi? demanda la princesse Orfelska en riant. Le baron vient à mes fêtes ; c'est un charmant cavalier. Je le verrai. Faites-moi non pas la leçon, mais sa leçon, je la lui apprendrai.
— Trop tard, madame, dit l'ambassadeur à la princesse en secouant la tête, car à l'heure où nous parlons, le baron court la poste sur la route de Pologne, et le traité de l'invention de Flemming qu'il porte au roi sera sans doute ratifié avant que nous ayons pu rien dire ni faire.
— Dans ces conditions de célérité pour l'exécution de son plan, je comprends, monsieur de Patkul, que Flemming ne vous ait rien caché, dit alors M. de Lagnasco. Comment le devancer à présent?
Dans le salon de la baronne régnait un silence de mauvais augure quand, tout à coup, le comte de Frise, qui jusque-là n'avait rien dit, demanda la parole :
— Vous m'avez permis, messieurs, d'assister à votre
entretien. C'est une confiance qui m'honore d'autant plus que vous connaissez mon dévouement personnel pour le tsar. Je serai bientôt de retour auprès du prince Mentchikov, et voici comment, au moyen de ce que vous m'avez appris, je puis servir à la fois la cause de Pierre Pr et celle d'Auguste II, Charles XII marche sur Dresde en traversant la Pologne. Il voudra traverser Cracovie pour forcer l'Electeur à s'éloigner de cette ville. Or, Auguste II ne pouvant ni séjourner en Pologne, à cause de Stanislas Leczinski, ni marcher sur un sol envahi par les Suédois, devra forcément se retirer vers Grodno, où est le quartier général du prince Mentchikov lui-même, qui, bien appuyé par son armée, démontrera à l'Electeur le danger de l'alliance proposée par Flemming.
Cette proposition fut accueillie avec faveur. Le comte de Lagnasco et Patkul se prirent à part pour élaborer une note que le comte de Frise emporterait avec lui.
Les deux premiers tramaient ainsi le prochain abaissement de Flemming ; le troisième travaillait à sauvegarder la fidélité promise par l'Electeur de Saxe au tsar de Russie.
C'était, en somme, un étrange spectacle que celui d'un salon presque désert ce soir-là, quoique d'ordinaire fréquenté par une société nombreuse, et où trois hommes prétendaient régler les destinées» d'un empire et deux royaumes au moyen de quelques traits de plume et de démarches dont le succès était au moins douteux.
De plus, excepté peut-être la princesse Orfelska, les dames sentaient la gravité de la conjuration à laquelle elles prenaient une part presqu'involontaire, mais à laquelle de grands intérêts leur défendaient de refuser leur concours.
En effet, la vie la plus aventurée dans le drame qui
se préparait était celle de Patkul, futur époux d'Albertine.
Albertine d'Einsiedel résuma cette pensée sur le ton d'une mélancolie profonde en disant à la sœur de Maurice de Saxe :
— Je ne sais pourquoi, princesse, mais je suis assaillie des plus noirs pressentiments, car de quelque façon que tournent les événements dans l'un et l'autre parti, il y aura fatalement et sous peu beaucoup de morts.
— Mais, répartit la princesse, comme il ne dépend ni de votre mère, ni de vous, ni de moi d'arrêter le cours des événements, je pense qu'aller bravement au-devant d'une catastrophe possible est le seul rôle qui nous convienne. Et d'abord, comme faire bonne mine à mauvais jeu est un infaillible moyen de détourner l'attention publique et d'affranchir la conjuration dont il s'agit des regards et des commentaires indiscrets, je proposerai dans un moment à ces messieurs, comme je le propose à vous, de jeter sur notre complot le manteau riant d'une fête. Dans l'état actuel des esprits, le beau monde de Dresde ne la goûterait guère, à moins de lui donner pour prétexte la cruelle misère dont gémissent ici en ce moment tous les artisans et tous les ouvriers. C'est le moment où jamais d'avoir l'audace de danser au profit des pauvres. Quant à moi, je veux improviser une fête de bienfaisance. Rien ne détourne comme le spectacle de gens qui s'amusent l'esprit public de l'appréhension d'un complot. Je convoquerai dès le mois prochain tous les violons de Dresde, toutes les flûtes, tous les hautbois à l'hôtel d'^Holstein-Beck. Ce sont les invités, quelqu'élevé que soit leur rang, qui paieront pour assister à mon concert. Au surplus, je donnerai l'exemple et j'aurai rempli l'aumônière avant de la présenter aux autres. Seul, monsieur de Frise, retourné à son poste, sera dispensé d'assister à la fête.
— Et encore, ajouta le comte de Frise, qui avait parfaitement entendu, madame la princesse me permettra-t-elle de venir exprès pour y assister si mon service et mon général me le permettent?
— Parfaitement, répondit la princesse, et sous prétexte d'apporter votre obole à la quêteuse, vous lui rendrez compte de votre mission ; et vous aussi, monsieur de Patkul, j'espère que, faisant trêve pour un moment à des préoccupations assez tragiques, vous voudrez vous montrer à ma fête avec mademoiselle d'Einsiedel à votre bras. Du reste, je vous réserve une attraction : avec tout Dresde, on verra chez moi M. de Flemming I
Et en parlant ainsi, la princesse Orfelska ne put réprimer une hilarité légère, qui se communiqua à tous les assistants.
Enhardie par ce succès, elle ajouta :
— Nous donnerons une fête à la turque. C'est un projet que je nourrissais depuis quelque temps. La mise en scène me regarde. Choisissez vos rôles, messieurs, je ne recevrai que des sujets du grand seigneur. J'aime, en tout temps, les mascarades, vous le savez ! Plus on est triste, plus il importe de se masquer, et il est peut-être plus facile de s'attacher un loup que de se composer un visage.
Cette diversion, sans faire perdre de vue aux tro^s hommes d'Etat le but hardi qu'ils osaient poursuivre, leur communiqua un peu de la belle humeur que la fantasque princesse avait toujours à son commandement.
Le comte de Frise, parti dès le lendemain matin pour rejoindre le quartier général du prince Mentckikov, était, un mois après, de retour et annonçait à Patkul l'heureuse issue de sa mission. En apprenant que Charles XII, se dirigeant sur la Saxe, allait appa-
railre sur le territoire de Cracovie, Auguste se prépara à quitter cette ville.
Ainsi commençait à se réaliser la prévision des conjurés ; et il semblait devenu inévitable que l'Electeur, ne sachant où aller, se rapprochât du quartier général de Mentchikov. Dans ce cas, le général russe contrecarrant avec autorité, dans l'esprit d'Auguste II, la pensée de se jeter dans les bras de Charles XII, c'en était fait des projets de Flemming. C'était la ruine du premier ministre.
Dans le cas contraire, c'est-à-dire si Flemming l'emportait, Patkul aurait toujours le temps de quitter Dresde et de retourner en Russie, échappant ainsi à la haine invétérée que le roi de Suède lui portait.
Le palais d'Holstein-Beck était situé à l'extrémité sud du Zwinger-Garten. Magnifiquement décoré pour la fêle que la princesse Orfelska allait y donner, il " offrait le genre de splendeur particulier aux résidences orientales. A la différence du climat près, on se serait cru transporté sur les rives du Bosphore.
On était en mai ; les jardins entourant l'hôtel scintillaient de mille feux et semblaient continuer sur terre les constellations du ciel.
Costumés et masqués, tous les officiers de l'Electeur s'étaient transformés pour la circonstance en visirs et en pachas; les dames voilées portaient le yachmak et le feredgi des sultanes qu'elles devaient garder jusqu'au souper, où seulement alors il leur serait permis de paraître à visage découvert.
La princesse s'était affranchie de cette contrainte; elle portait un riche costume géorgien, se croyant dispensée du masque et du voile par la présence accidentelle à Dresde du prince de Holstein-Beck, son époux, qui, habillé en sultan, recevait les invités avec une majesté digne d'une puissance moins éphémère.
Il s'était même passé la fantaisie d'un cordon d'ico-
ATENTURES DE BAL 3S
glans et de janissaires, qui maintenaient l'ordre en surveillant les entrées.
Bref, invités, orchestre, valets, gardes, tout le monde était passé mahométan; tout le monde avait le turban en tête et le cimeterre à la ceinture, sauf les nègres, qui, au nombre de vingt-quatre et superbement habillés en esclaves du harem, ofîraienf, sur de vastes plateaux, café, sorbets et confiseries à la mode orientale.
L'incognito de Fleury et de Lagnasco avait été facilement percé, nonobstant leur costume, lorsqu'une certaine agitation éclata dans le salon transformé en salle du trône.
Ni l'ambassadeur moscovite, ni M"« d'Einsiedel n'avait paru encore. La princesse songeait déjà, inquiète de cette absence, à envoyer au devant de ces personnages, quand le bruit d'une altercation assez vive arriva aux oreilles de Mm* de Holstein-Beck. En même temps, un des serviteurs chargés du rôle de janissaires accourait vers la princesse et lui disait assez bas pour n'être entendu que d'elle :
— Son Excellence l'ambassadeur de Moscovie vient d'être arrêté!...
Atterrée par cette nouvelle, la sœur de Maurice de Saxe la transmit aussitôt au comte de Lagnasco, au marquis de Fleury et au comte de Frise, qui sortirent pour s'informer de ce qui se passait. Près de la grille dorée qui servait d'entrée un carrosse était arrêté; la portière en était ouverte, le marchepied abattu. Jean de Patkul descendu de voiture, parlementait avec un officier de carabiniers dont l'escorte environnait de près le carrosse, tandis que les dames d'Einsiedel attendaient avec anxiété l'issue de cette affaire.
Chapeau bas, cet officier avait prié poliment Patkul de prendre connaissance de l'ordre dont il était porteur et aux objections impatientes et indignées de l'ambassadeur, il opposait avec respect les instructions qu'il
avait reçues. Il priait M. de Patkul de vouloir bien le suivre.
— Il se commet ici, monsieur, répondait Patkul, une formidable méprise; c'est à l'ambassadeur de Sa Majesté le tsar que vous parlez, et, comme tel, je suis inviolable !
— Votre Excellence est prévenue de complots contre la sûreté de l'Etat. L'inviolabilité diplomatique cesse donc de la couvrir. D'ailleurs, je ne suis que le simple exécuteur d'un mandat, et je n'ai qu'à m'assurer de votre personne. Ainsi, Excellence, veuillez me faire l'honneur de me suivre.
Patkul se tournant alors vers les dames demeurées plus mortes que vives dans le carrosse, le capitaine et deux de ses hommes profitèrent de ce mouvement pour le saisir parles bras et le faire monter malgré lui dans une autre voiture, arrêtée en dehors de la grille et conduite par des gens sans livrée. Ce véhicule s'ébranla sur le champ, emportant l'ambassadeur prisonnier au galop des chevaux, tandis que les domestiques de la princesse, relevant lestementle marchepied et fermant la portière de la baronne d'Einsiedel, faisaient signe à son cocher d'avancer vers le perron et de débarrasser les abords du palais, encombrés déjà par d'autres voitures.
— Encore un coup du premier ministre, dit le comte de Lagnasco à M. de Fleury, au milieu du tumulte causé par cette scène étrange. Quelle audace! Enlever un ambassadeur à la porte du palais de la princesse! Déclarer la guerre au tsar en l'insultant en pleine fête, dans la personne de son ministre!
Cependant la baronne et sa fille à moitié évanouies tardaient à descendre de leur voiture. Elles parurent enfin, s'appuyant sur les bras de leurs gens et d'une pâleur livide.
Lagnasco faisait remarquer à Fleury l'état où ces dames étaient réduites par la violence de Flemming et
AVENTDRES DE BAL 37
par son mépris des convenances et du droit des gens, lorsque la voix d'un inconnu, s'adressant au comte, lui murmura distinctement à l'oreille :
— Parlez plus bas, monsieur de Lagnasco! Le comte de Flemming pourrait vous entendre.
M. de Lagnasco se détourna vivement; mais il ne put que voir s'éloigner et se perdre dans la foule un personnage masqué, costumé en officier de janissaires...