‹ Myrrha-MariaChapitre 5 sur 6 · MÉSAVENTURES DB L ELECTEUR DE SAXE · texte numérisé non relu

MÉSAVENTURES DB L ELECTEUR DE SAXE

ronne est grand, quand le souverain ne peut s'appuyer sur personne.

— Ce qui nous est interdit à nous comme agents de votre gouvernement, Votre Majesté peut le faire dans sa correspondance privée avec Pierre pr ; une lettre confidentielle de voire main peut informer le tsar, en lui réitérant l'assurance de votre amitié, que la raison d'Etat vous force à vous assurer provisoirement de la personne de Palkul, aussi bien dans l'intérêt de la Russie que dans le vôtre. Ici, Votre Majesté peut lut révéler que l'ambassadeur de Russie, oubliant son caractère, s'est fait le chef d'un parti à Dresde.

— Pour m'aventurer à le dire, interrompit Auguste, il faudrait d'abord que j'en fusse sûr ! Et Fiemming l'est-il seulement?

— Le premier ministre en a toutes les preuves. M. de Patkul a des complices dans le sein même de votre conseil. Je nommerai en premier rang le comte de Lagnasco et le marquis de Fleury.

Ce que disant, le ministre des affaires étrangères se tourna vers M. de Bruhl comme pour sollicileT" son témoignage à l'appui.

De Bruhl marqua son assentiment en inclinant la tête.

— Mettre un ambassadeur étranger sous les verroux ! soupira le roi. Si je recours à cette extrémité, puissé-je ne pas avoir bientôt l'occasion de m'en repentir !

Quand M. de Manteuffel présenta au roi pour les signer les instructions sollicitées par Fiemming, la lutte faillit recommencer. L'Electeur en blâma les termes ; il en biffa une partie de sa main, en écrivant au-dessous : « En fait de mesures de rigueur, ""ne prendre à l'égard de M. de Patkul que les mesures de précaution les plus indispensables. »

Et, comme à tous les hommes d'un caractère faible il lui sembla, en pressant faiblement sur la détente,

qu'il avait amorti le coup du pistolet que son ministre avait chargé.

Le soir même, M. de Manteuffel repartait pour Dresde, où il arriva le jour de la fête donnée par la princesse Orfelska.

On a vu de quelle manière le premier ministre interpréta les réticences de son maître.

Quelques jours se passent. A l'approche de Charles XII, Auguste II s'enfuit de Cracovie ; il ne peut retourner à Dresde, où il pourrait être fait prisonnier par le roi de Suède, qui s'y rend à marches forcées. Donnant ainsi raison aux prévisions du comte de Frise, il se dirige avec les six mille hommes qui lui restent vers le palatinat de Posnanie, c'est-à-dire sur le seul point du territoire polonais qui ne reconnaît point encore le sceptre de Stanislas Leczinski.

Menlchikov s'y trouve avec son armée.

Découragé par tant d'elforts stériles, spolié de son rovaume de Pologne et à la veille de se voir spolié de ses Etats héréditaires, Auguste aux abois flotte incertain sur ce qu'il doit faire, quand il apprend tout à coup, le 4 septembre, que Charles XII est sur l'Oder avec toute son armée, et que le l*"" septembre il a mis le pied sur le sol de l'Electoral !

Le roi de Suède ne fait qu'un bond jusqu'à Leipzig, tandis qu'Auguste II est à Neuhof, en Posnanie. Charles XII ordonne à ses lieutenants de rallier leurs troupes et de les cantonner dans l'Electorat pour y passer l'hiver. Lui-même établit son quartier général à Altranstadt.

Certes, le moment était venu pour le baron de Bruhl de triompher auprès du prince de la justesse de ses prévisions et de lui montrer jusquà quel point le comte de Flemming avait deviné juste quand il conseillait de traiter avec la Suède.

— Sire, disait-il à l'Electeur, Charles XII est en Saxe et il y règne aujourd'hui. Il a fait assembler les Etats

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saxous ; il a flxé les contributions de guerre pour nourrir ses troupes. Votre Majesté croit-elle que l'indemnité à payer eût été aussi forte il y a quelques mois ?. Et dans tous les cas le fait de l'invasion eût été évité 1 Quelles conditions ne serez-vous pas forcé d'accepter désormais ? Ne serait-il pas encore plus sage de prendre les devants, et d'offrir la paix au vainqueur, avant de vous la laisser imposer à des conditions inacceptables ?

— Qui me dit, répliqua le prince arec un amer découragement, que Charles XII acceptera mes offres ?

— C'est au moins une chance à courir.

— Vous oubliez, de Bruhl, que nous sommes à -Neuhof en Posnanie, à quelques verstes du prince Mentchikov, sans l'aveu duquel je ne puis rien conclure avec l'ennemi. Je suis moralement le prisonnier de ses trente mille Moscovites. Ma garde ! Ce sont deux régiments russes I Le jour où Mentchikov apprendra que j'ai ouvert des pourparlers avec l'ennemi de son maître, il me traitera en conséquence. Je me trouverai à la fois à la merci des Moscovites et des Suédois.

— Qui donc empêche Votre Majesté de tenir secrets les préliminaires de la paix? Si vous échouez, le tsar et son général n'en sauront rien, mais si vous réussissez, vous rentrez à Dresde.

— Résignons-nous et risquons tout !

Telle fut la conclusion de l'Electeur détrôné. Il proposa à M. de Bruhl d'ouvrir la négociation, mais le baron s'excusa sur ce qu'il n'était pas assez rompu aux habitudes diplomatiques. Auguste II fit appeler deux hommes en qui il avait pleine confiance et sur le dévouement desquels il pouvait compter.

C'étaient le baron d'Imhof, négociateur éprouvé et M. Fingstein, référendaire au sceau.

Il leur enjoignit un secret absolu et il les envoya à Dresde, après leur avoir remis ses instructions et une

lettre adressée à Charles XII avec pleins pouvoirs pouF conclure en son nom.

— Allez, leur dit-il, et tâchez de m'obtenir des conditions raisonnables et chrétiennes I

Flemming et le baron de Bruhl avaient gagné leur procès.

On se représente mal, aujourd'hui que les communications sont si rapides, comment Auguste II put demeurer un mois entier dans l'ignorance, non pas seulement du résultat de cette mission, mais des circonstances de la négociation conduite par ses deux émissaires.

Ce prince à demi détrôné ne sachant pas si l'autre moitié de ses Etats lui échapperait encore, vivant sous la garde de deux régiments russes qui n'étaient à lui qu'en apparence et se demandant d'heure en heure à lui-même pourquoi il ne voyait rien venir, offre à l'esprit un spectacle aussi misérable que ridicule.

On s'imagine aisément par quelles alternatives d'accablement et de rage ce prince dut passer jusqu'au jour oii, d'une façon tout à fait inattendue, l'aide de camp de Mentchikov, le comte de Frise, se présenta à Neuhof et fît demander de la part de son général à l'Electeur Ja faveur d'une audience.

Il n'était pas douteux que M. de Frise eût accompli, vis-à-vis de Mentchikov, la promesse qu'il avait fait à Lagnasco, mais peut-être le général moscovite avait-il attendu pour entrer en communication avec le prince un moment propice. L'occasion lui était maintenant fournie par le passage du général suédois Maderfeld à Kalish, chef-lieu d'un district du palatinat de Posnanie, que cet officier traversait avec dix mille hommes de troupes, sur l'ordre de Charles XII, pour aller prendre ses quartiers d'hiver en Saxe.

Auguste II avait évité, en raison de ses anxiétés mêmes, toute relation avec le général du tsar, malgré le voisinage de ce dernier. Il fut donc vivement con-

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trarié de cette visite et pourtant il fallait la recevoir sous peine d'aggraver une situation déjà si mauvaise.

Il la reçut.

A l'heure convenue pour le lendemain, le général Mentchikov, accompagné de son aide de camp et suivi seulement d'une poignée de Cosaques, arriva à .Xeuhof.

Avec sa finesse de Tartare, le lieutenant de Pierre pr s'amusa d'abord à embarrasser le malheureux roi dans les replis d'une conversation aussi équivoque que la situation d'Auguste II.

Enfin, il aborda la question :

— Sire, dit-il, une occasion se présente qui permettra, je l'espère, à Votre Majesté de prendre une revanche éclatante sur le roi de Suède. Le général Maderfeld est, à cette heure, de passage à Kalish, avec dix mille Suédois. Il n'y a pas un jour à perdre. Entre Votre Majesté et moi, nous disposons de trente-six mille hommes. Unissons-les contre l'ennemi commun. Nous avons l'immense avantage du nombre. Voilà une victoire assurée, c'est là ce qui m'amène auprès de Votre Majesté. Plus tard... il serait trop tard !

Le prince ne répondit pas d'abord à cette ouverture. Un vif éclair illumina son regard, mais réfléchissant à la situation qu'il s'était faite à lui-même vis-à-vis de Charles XII :

— Je vous remercie, général, dit- il à Mentchikov, de la revanche, qu'en effet, je pourrais prendre avec votre concours. Toutefois, de quelles représailles Charles XII, tout-puissant aujourd'hui chez moi en Saxe, n'userait-il pas pour se venger sur mon pays déjà si cruellement éprouvé de la défaite que nous aurions ici infligée aux Suédois.

— L'affection de Votre Majesté pour ses sujets lui dicte ce langage, sire, mais notre victoire est certaine, et le roi de Suède pourra hésiter à tourner contre l'Electorat où il a cantonné toutes ses troupes, et où

elles goûtent en somme sécurité et repos, les sévices qui feraient de leurs quartiers d'hiver un nouveau champ de bataille. Victorieux sur le sol polonais, vous pourrez toujours, avec le concours de mes soldats, chasser Stanislas Leczinski de Varsovie. Votre Majesté n'aurait, pour refuser les profits d'une occasion pareille, qu'une excuse inadmissible : le secret espoir de traiter avec Charles XII, et même, ajouta-l-il en lançant à la dérobée à son aide de camp un coup d'oeil oblique, cet espoir ne saurait être celui de Votre Majesté que si un pareil accommodement avait au moins pour base l'assentiment de votre fidèle allié. Sa Majesté le tsar !

Cette allusion de l'impitoyable Mentchikov à des faits qu"il ne pouvait pas connaître causa à Auguste II un trouble qui lui fit monter la rougeur au front, et, avant de riposter à ce coup droit qu'osait lui porter le général russe, il jeta un regard désespéré au baron de Bruhl.

De Bruhl était impassible.

Alors, prenant son parti :

— Général, répliqua le prince, il est naturel que je prenne le temps de la réflexion avant de vous répondre ; une entente est nécessaire entre mon Conseil et moi.

— Pardon, sire, insista Mentchikov, une délibéralion de votre Conseil implique une perte de temps, et dès demain peut-être le général suédois aura quitté Kalish. Je ne saurais vous cacher, du reste, que j'ai résolu d'attaquer seul, et que l'on s'apprête, dans mon camp, à livrer bataille. La seule question pour moi est donc de savoir si vos troupes donneront avec les miennes. Ma démarche actuelle est un acte de courtoise déférence auprès d'un prince allié de mon maître, mais le tsar ne saurait admettre que j'eusse laissé échapper l'occasion d'une victoire, et je demande même à Votre Majesté d'adjoindre, dans tous les cas.

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à mes troupes, toute la partie de sa garde russe, qui n'est pas indispensable pour son service personnel.

La tranquille assurance avec laquelle parlait le général russe fit comprendre à l'Electeur que la résistance était désormais impossible. Il soupira, appela un de ses gentilshommes, et le pria d'avertir le commandant de Lowendahl que le général Mentchikov avait à lui parler.

Quand M. de Lowendahl parut :

— Colonel, lui dit le roi, veuillez donner des ordres pour le départ ; vous disposerez ensuite de vos troupes selon les instructions du général.

Sur ce, Auguste fît au prince moscovite et au barou de Lowendahl un geste qui les congédiait.

Quand il fut seul, l'Electeur s'appuya lourdement sur les bras de son fauteuil, en disant à de Bruhl :

— Voilà ce que je redoutais ! Dans quel guêpier sommes-nous tombés ! Que vont devenir Imhof et Fingstein ? Savez-vous, de Bruhl, que Charles XII est bien capable de les faire arrêter? Et tout cela est l'œuvre de ce cerveau brûlé de Flemming I Vous le voyez, j'ai tout fait pour obvier à de pareils dangers ! Puis-je seulement me confier à la fidélité de mes deux ambassadeurs, car il serait étrange que le prince Mentchikov eût inventé à point nommé son fameux projet de bataille contre les Suédois , si quelque indiscrétion ne lui avait révélé que je traite en secret avec Charles XII. Ah ! cette fois-ci la Saxe est bieu perdue !

— Mais la Pologne est peut-être reconquise !

— Et la paix avec le roi de Suède, signée peut-être a cette heure 1 Dans ce cas, que devient la victoire qui va être remportée sur Maderfeld par Mentchikov ? Mieux vaudrait pour moi une défaite que celte victoire !...

— Sire, nous pourrions peut-être encore faire prévenir en sous-main le général Maderfeld?

A cette proposition du baron, le roi tressaillit et se redressa :

— C'est peut-être, mon cher ami, le seul recours qui me reste... Mais ce n'est pas demain, c'est ce soir que Maderfeld doit être prévenu. Seulement que dire au général suédois ?...

— J'irai moi-même, dit le baron. Je lui dirai qu'en face de négociations pendantes, s'il était attaqué par l'armée russe, il devrait, par quelque moyen, refuser provisoirement la bataille.

Auguste II abonda dans ce dessein ; mais de ce côté encore une déception l'attendait, car le général suédois prit l'avis du favori pour un piège. Il ne crut pas à des préliminaires de paix et il ne battit point en retraite. Ce fut même lui qui vint offrir la bataille à Mentchikov.

On sait que l'action eut lieu dans les plaines de Kalish, le 19 octobre 1706.

Le général moscovite fit preuve d'une habileté consommée et d'un courage intrépide. Le succès couronna ses efforts et il remporta sur les Suédois une victoire complète. Il perdit peu de monde, tua quatre mille hommes à l'ennemi et lui fit deux mille cinq cents prisonniers.

C'était la première bataille rangée gagnée sur les Suédois par les Moscovites.

En apprenant cette victoire, l'Electeur fut atterré, encore bien qu'elle lui rouvrit la Pologne et le chemin de Varsovie ; car il pressentait les conséquences terribles d'un triomphe équivalant pour lui à une défaite. Ce prince maudit a la fois î-lemming et de Bruhl, qui, en l'excitant à conclure avec Charles XII^ lui avait enlevé d'avance tout le bénéfice de ce succès inaltendu.

La Saxe était maintenant envahie et gardée par Farmée suédoise sous les ordres de son roi. Mentchikov, avec ses trente mille hommes, pouvait-il aller la

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provoquer ? Non 1 Et d'ailleurs, si le traité était signé maintenant ?

Le tsar abandonnerait un allié traître à sa parole et le livrerait à un ennemi rendu furieux par la défaite de Kalish.

Auguste écrivit alors en secret une lettre autographeà Charles XII, dans laquelle il l'assurait que « la » bataille avait été livrée malgré lui et qu'il donnerait » au roi de Suède toutes les satisfactions convenables » pour avoir osé battre ses troupes. »

L'histoire a conservé les termes de cette lamentable lettre.

Cependant, vainqueur en apparence et malgré lui, Auguste II devait agir comme s'il l'était véritablement. Il se laissa mener par le prince Mentchikov à Varsovie sous l'escorte des Russes victorieux, et il rentra dans sa capitale, tandis que Stanislas Leczinski l'abandonnait et prenait la fuite.

A vrai dire, la position d'Auguste vis-à-vis du général moscovite était celle d'un prisonnier qui orne le cortège d'un triomphateur. Celui-ci ne perdait nulle occasion au cours de cette marche de torturer l'esprit de l'Electeur, toujours ignorant de l'issue de ses négociations, mais redoutant leur succès.

Auguste à Varsovie, fidèle à son rôle, commanda un Te Deum solennel dans la cathédrale, du ton dont il aurait commandé un De profundis, et il n'avait pas plus tôt ressaisi la couronne de Pologne que Fingstein arrivait lui apportant à ratiiîer le traité qui la lui ôtait.

Il lut avec terreur les conditions imposées par Charles XII : la renonciation au trône de Pologne, l'abandon de toutes ses alliances, l'amnistie complète pour les déserteurs saxons ou polonais et enfin la remise de Jean de Palkul, ambassadeur de Russie, aux mains du vainqueur.

— Vous avez signé cela, Fingstein ? s'écria le prince hors de lui.

— Nous avions vos pleins pouvoirs, Sire, répliqua le diplomate, mais Votre Majesté est bien libre de nous désavouer, auquel cas nous ne répondrions plus de rien !

— Mais Charles XII ne peut vouloir me déshonorer ! Et c'est mon déshonneur qu'il m'offre de signer! Cela est impossible ! Je veux voir le roi de Suède. Je veux obtenir de lui quelques adoucissements...

— Sire, vous faisiez tuer quatre mille Suédois à l'heure même où vous demandiez la paix, dit le négociateur d'un ton sec et mordu au cœur par le souvenir qu'il avait gardé des hauteurs de Charles XII.

— Toujours celte affaire de Kalish 1 Mais le roi n'a donc pas reçu ma lettre ! Il ignore donc l'initiative prise, malgré moi, par Mentchikov?

— Il est bien malheureux, riposta Fingstein, que vous n'ayez pas su brider ce Mentchikov, mais enfin, le mal est fait ! Signez, sire ! Et que je retourne à Dresde au plus vite, si vous ne voulez pas que, dès demain, rendu public par Charles XII, le traité n'apprenne à la Russie que vous êtes désormais sans défense, sans couronne, et que Mentchikov vous garde comme otage !

L'Electeur pâlit et signa.

— Comment tout cela va-t-il linir, mon pauvre Fingstein ? murmurait le prince en marchant avec agitation et poussant de profonds soupirs.

Ce qui le torturait le plus, quoique ce fût, au point de vue de ses intérêts, la moindre de ses pertes, c'était la pensée de la faiblesse qu'il avait eue de livrer Palkul, un ambassadeur, au traître Flemming.

On devine dans quels amers sentiments il faisait, huit jours après, sa rentrée dans sa bonne ville de Dresde.

ri-rT-,.

<V. CHARLES XK DO.NNE DES PREUVES IRRECUSABLES DE SON MAUVAIS CARACTÈRE

Charles XII était entré en Saxe comme en pays conquis, et aussitôt il avait donné des ordres comme s'il en eût été le roi légitime.

Après avoir choisi, pour asseoir son camp, les plaines d'Altranstadt, non loin de Lutzen où. Gustave- Adolphe avait jadis trouvé la mort, il avait imposé une contribution de guerre, correspondant aux ressources de l'Electorat, puis il avait assuré à toutes ses troupes le vivre et le couvert en répartissant également les garnisons dans les villes environnantes.

Contre toute attente, il garantit la sécurité des Saxons par la discipline sévère qu'il imposa aux soldats suédois ; les moindres infractions furent impitoyablement punies.

Dédaignant d'habiter, comme il l'aurait dû, un palais et même une maison, le roi de Suède vécut

SOUS la tenle, au camp d'Altranstradt avec sa garde et son état-major.

Le comte Piper était le personnage de son entourage auquel il accordait le plus de confiance. Quoiqu'il eût pour principe de ne subir l'influence de personne et de ne suivre généralement que sa fantaisie, il donnait assez volontiers voix délibérative à ce ministre et après lui au chancelier Mullern, au trésorier Grothusen et aux généraux Renschild, Sparre et Levenhaupt.

Charles XII avait alors vingt-quatre ans, une taille moyenne, un corps nerveux assoupli à tous les exercices, l'œil brillant, les traits énergiques.

Dans un âge où les rois commencent seulement à s'occuper des intérêts de l'Etat, il avait déjà détrôné des princes et fait trembler tout le nord de l'Europe. Il avait adopté déjà cette sobriété et cette simplicité de mœurs, dont il ne devait jamais se départir.

Il trouvait le secret de son énergie pour vaincre ses passions et contrarier ses goûts naturels dans l'orgueil qui servait de mobile et marquait le but de toutes les actions de sa vie.

C'est ainsi qu'on l'avait vu assister presque incognito et en bottes fortes au sacre de Stanislas Leczinski, en affectant de considérer comme un événement ordinaire l'attribution officielle d'un troue au prince de son choix qu'il y faisait asseoir.

De même, il pardonnait assez volontiers à un ennemi dont l'humilité le flattait, mais il était inexorable pour quiconque lui tenait tête, et alors, sous couleur de justice, il ne reculait pas même devant la cruauté.

Il travaillait pour la postérité, à qui il voulait léguer la réputation d'un grand prince, et cette préoccupation était si forte, que, même à l'apogée de sa gloire, il ne tirait aucun profit de ses conquêtes.

Il était depuis peu à Altranstadt, lorsqu'une nuit, dans sa tente où il travaillait seul, il vit venir à lui le comte Piper, lui annonçant que deux envoyés de

l'Electeur sollicitaient l'honneur d'être admis en sa présence. Le choix de cette heure insolite leur avait été dicté par le secret de leur mission, leur maître se trouvant à la merci des Russes.

On se souvient dans quelles circonstances d'Imhof et Fingstein avaient été dépêchés à Altranstadt.

Charles XII, en déshabillé, avait sur les épaules sa tunique légendaire en gros drap bleu à boutons de cuivre doré, au col sa cravate de taffetas et aux pieds des pantoufles. Son épée reposait en travers de sa table à écrire.

— Eh bien î fit-il d'un ton d'humeur, qu'ils entrent 1

— Sans autres apprêts ? hasarda le comte Piper en considérant l'accoutrement de son maître.

— Eh oui, tout de suite ! riposta le roi de Suède impatienté. Ces messieurs, je suppose, n'ont pas la prétention que je fasse lever mon état-major pour les recevoir !

Piper obéit ; le roi reçut debout les plénipotentiaires ; l'audience fut courte.

— Vous êtes envoyés, messieurs, par l'Electeur de Saxe ?

— Oui, sire, répondit Fingstein ; nous avons la mission de présenter cette lettre à Votre Majesté et nous avons tous pouvoirs pour conclure.

Charles XII prit sans parler la lettre que lui présentait le diplomate, la lut en silence, et sans plus d'explications il congédia d'un geste les deux visiteurs.

— Vous aurez dans un moment ma réponse, messieurs, leur dit-il.

Dès qu'il fut seul, il s'assit, fit un signe à Piper d'en faire autant à la même table que lui et lui dicta, sans avoir l'air de chercher les mots, la réponse qu'on va lire :

« Je consens de donner la paix aux conditions sui- » vantes auxquelles il ne faut pas s'attendre que je » change rien :

,( 10 — Que le roi Auguste renonce pour jamais à » la couronne de Pologne ; qu'il reconnaisse Stanislas « pour légitime roi ; et qu'il promette de ne jamais » remonter sur ce trône, même après la mort de » Stanislas ;

« 2° — Qu'il renonce à tous autres traités et parti- » culièrement à ceux qu'il a faits avec la Moscovie ;

« 3o — Qu'il renvoie avec honneur dans mon camp » les princes Sobieski et tous les prisonniers qu'il a )) pu faire ;

,( 40 — Qu'il me livre tous les déserteurs qui ont » passé à son service et notamment Jean de Patkul, » et qu'il cesse toute procédure contre ceux qui, de » son service, ont passé dans le mien. »

Là-dessus, il parcourut cette réponse d'un rapide regard, prit la plume des mains de son ministre et signa : Charles.

— Maintenant, dit-il d'un ton aussi uni que s'il ne venait pas d'un trait de plume de détrôner un roi, je ne veux plus être dérangé ; car, ajouta-t-il en poussant doucement le comte vers l'issue de la tente, j'ai beaucoup à travailler cette nuit pour des affaires très sérieuses. Arrangez-vous avec ces messieurs, et ditesleur qu'il n'y a pas à revenir sur une seule des conditions mentionnées ici.

Sans aucun doute, les émissaires d'Auguste s'étaient attendus à des prétentions exagérées ; mais ils ne se doutaient guère que le vainqueur en exigeât d'aussi dures, ni d'aussi absolues.

A leurs plaintes, à leurs représentations, le comte Piper n'opposa qu'une seule fin de non-recevoir.

— Le roi, mon maître, leur répondit-il, ne modifie jamais ses résolutions; celles-ci sont donc à accepter ou à rejeter telles quelles.

L'épouvante des deux délégués fut telle que, malgré leurs pleins pouvoirs, ils se retirèrent cette nuit-là

sans avoir rien conclu. Ils voulaient conférer à Dresde avec M. de Flemming.

Les pourparlers traînèrent quelques jours.

Charles XII était inflexible.

Enfin, le 24 septembre, ils déclarèrent accepter les conditions du monarque suédois et ils passèrent à la rédaction des diverses causes, pensant pouvoir, par le choix des termes, améliorer quelque peu la situation.

A peine le traité était-il signé, et comme Fingstein se préparait à retourner à Neuhof, une invraisemblable nouvelle éclata comme un coup de foudre : les Moscovites avaient battu les Suédois à Kalish !

En apprenant la défaite de ses troupes, Charles XII fut plus affecté de l'apparente duplicité d'Auguste, attaquant d'un côté et de l'autre demandanHa paix, que de la perte même de la bataille.

Il fît appeler les deux parlementaires :

— Est-ce ainsi, messieurs, leur dit-il en fureur, que votre maître entend remplir ses engagements vis-à-vis de moi? Je ne suis pourtant pas homme à me payer de vaines paroles ! Vous êtes ici à ma discrétion et il ne tiendrait qu'à moi de vous faire arrêter. Cependant je vous laisse libres, mais c'est pour que vous puissiez aller dire à l'Electeur qu'il n'a désormais aucune pitié à attendre de moi. J'ai signé et je ne reviens pas sur ma signature ; mais assurez bien votre maitre que s'il me plaisait d'imiter sa mauvaise foi, il ne remettrait jamais les pieds à Dresde ! Allez !

Ce genre de réception plut médiocrement à d'Imhof et à Fingstein et leur fit sentir cruellement la fausse position dans laquelle les plaçait la conduite de l'Electeur.

A peu de jours de là, le monarque suédois reçut la lettre d'Auguste et il sourit de la faiblesse de ce malheureux prince. Il comprit à quelles nécessités l'Electeur avait cédé, mais il n'en laissa rien paraîtrai

Le retour d'Auguste dans son Electoral rendait inévitable une entrevue avec ce vainqueur farouche, qui occupait militairement la Saxe après lui avoir ravi la couronne de Pologne.

L'Electeur recherchait même l'occasion de se rencontrer avec Charles XIL II tenait à visiter le monarque suédois avec un certain éclat, comme pour se venger des humiliations cruelles qu'il avait reçues.

Les deux souverains se rencontrèrent près d'Al- Iranstadt, au village de Gutersdorf où le roi de Suède avait installé sa chancellerie et les services administratifs de son armée. Mais tandis qu'Auguste était en habit de gala et entouré des grands officiers de sa cour, pareillement vêtus, le roi de Suède, en tenue de campagne, n'était accompagné que du maréchal Renschild et du comte Piper.

De plus, il affecta constamment de céder le pas à son visiteur, de lui donner les plus grandes marques de déférence ; mais il évita avec soin le sujet si délicat du traité, sujet qu'Auguste ne se soucia point d'aborder plus que lui.

Charles XII s'excusa de ne point recevoir l'Electeur avec le cérémonial exigé.

— Car, ajouta-t-il en souriant, je suis plus soldat que roi. Votre Majesté peut en juger.

Et comme Auguste se récriait, Charles XII dit avec une fausse modestie :

— Le jour où la paix rétablie en Europe me permettra de rentrer en Suède et d'y reprendre ma place sur le trône, je regretterai le temps où j'étais libre et affranchi de l'étiquette. J'étais né pour être un de mes généraux.

— Quelle que soit l'aversion de Votre Majesté pour l'étiquette, répliqua l'Electeur, il y a aussi des privations et des servitudes dans le régime contraire, ne fût-ce que de traîner après soi une épée du calibre de la vôtre et telle que nos ancêtres les portaient.

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Cette allusioa à la disproportion visible entre la petite taille de Charles XII, la longueur démesurée de son épée et la taille élevée d'Auguste II ne parut pas du goût du conquérant suédois, car il riposta d'un ton assez tranchant :

— Je ne me séparerai jamais de cette arme, car elle a vu Narva ; c'est ma rapière de prédilection. Il en est d'elle comme de mes grosses bottes : depuis six ans je ne les ai quittées que pour dormir.

La brillante escorte d'Auguste II salua cette vanterie par un murmure admiratif, et la conversation continua sur ce ton que »emblait encourager Charles XII,

Plus tard M, de Lagnasco, témoin de cette entrevue, reprocha à son maître de n'avoir pas profité de l'occasion pour revenir sur les clauses du traité et notamment sur la remise de Palkul.

— Eh I fit Auguste avec impatience, je voudrais bien sayoir comment vous auriez pu aborder une question d'affaires avec un cuistre qui reçoit un prince debout, au milieu d'un camp et ne lui parle que de sa rapière et de ses bottes.

Ainsi lînit cette entrevue dont Myrrha-Maria arrivée à Dresde avait attendu avec anxiété une issue favorable. Ce fut comme la ruine de ses espérances; mais elle redoubla l'intérêt porté par tout le monde à celte jeune fille et à son père.

Il n'y eut pas jusqu'à Flemming lui-même, qui ne fût inquiet à présent de la tournure que prenait cette affaire; sa haine contre le Livonien n'allait pas jusqu'à souhaiter sa mort, qui semblait certaine si on le livrait à Charles XII. Il avait commis une faute, il le sentait et il cherchait l'occasion de la réparer.

La princesse Orfelska secondait aussi Lagnasco et Fleury de tout son pouvoir ; mais où ces trois personnages auraient-ils trouvé un point d'appui puisqu'Auguste, désarmé lui-même, ne leur en offrait aucun? Ce prince n'était-il pas lui-même aussi em-

barrasse qu'eux de la conduite à tenir vis-à-vis du roi de Suède et vis-à-vis du tsar?

Il se borna donc à temporiser, sans remplir les engagements qu'il avait pris, comme sans les nier.

Entre temps, il avait adouci la captivité de ce malheureux, il laissait sa fille le visiter. Le seul parti à prendre était de favoriser en sous-main son évasion, mais il n'osait le faire ouvertement, à cause du voisinage de Charles XII.

Quant au prince Sherbanesko, il était parti pour Moscou, espérant y trouver l'appui du tsar, irrité à bon droit de l'attitude de l'Electeur à son égard et à l'égard de son ambassadeur. Myrrha-Maria mettait son suprême espoir dans ce voyage.

Cependant les faux-fuyants et les tergiversations devaient avoir un terme. Le roi de Suède invita à son tour l'Electeur à assister à une revue. A la prière d'Auguste, Charles XII avait interdit lui-même l'accès de Dresde à son armée ; Leipzig fut donc la ville choisie pour cette entrevue officielle. Cette fois, voulant éblouir son allié, il fit déployer à ses troupes, comme à son état-major, toute la magnificence de leurs grandes tenues.

Au milieu de ses officiers, tous chamarrés de broderies et de décorations, lui-même parut sur un cheval tartare de bouillante allure, mais il avait gardé sa tunique de drap bleu, ses grosses bottes. Les ordres de l'Epée de Suède et de l'Aigle-Blanc de Pologne (celui-ci offert par Auguste II) ornaient seuls la poitrine du héros de Narva.

Après cette solennité militaire, comme ils prenaient congé l'un de l'autre :

— Sire, dit Auguste II, je suis heureux qu'une occasion semblable s'offre à moi pour solliciter une faveur légère, que je considère d'ailleurs comme un acte de justice...

Sans attendre la suite de ce que l'Electeur voulait

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lui dire, Charles XII se départit de la bonhomie gracieuse qu'il avait affectée jusqu'alors pour lui répondre :

— Je suis disposé à traiter Votre Majesté en alliée, et, dès lors, à lui faire toutes les concessions possibles, mais seulement lorsque toutes les clauses du traité intervenu seront exécutées. Je me réservais même d'indiquer à Votre Majesté de quelle façon f entendais qu'elles le fussent.

— C'est justement, objecta Auguste, une question relative à l'exécution de ces clauses que je voulais poser à Votre Majesté.

— Il ne saurait y avoir aucune équivoque. Des engagements mutuels ont été pris. J'ai rempli les miens, que Votre Majesté en fasse autant !

— Mais, Sire, M. de Palkul n'est point mon sujet, il est ambassadeur du tsar !

— M. de Patkul n'est ni un Saxon, ni un Moscovite; il est un rebelle suédois condamné à mort. La justice le réclame. Votre Majesté n'était pas forcée de signer. Aujourd'hui, votre honneur et... vos intérêts vous commandent de ne pas ajourner la remise de ce traître à qui de droit. Je réclame également à Votre Majesté la consécration officielle de sa renonciation à la couronne de Pologne, qui est le premier article de notre traité. Vous voudrez bien la notifier au roi Stanislas par une lettre directe et autographe.

— Mais, Sire, Votre Majesté oublie que j'ai signé cette renonciation ?

— La parole et la signature de Votre Majesté me suffisent, il est vrai, mais point au roi de Pologne.

Et comme en face de cette prétention nouvelle le visage d'Auguste se rembrunissait :

— Remerciez-moi donc plutôt, monsieur l'Electeur, de mon peu de rancune. Le lendemain de Kalish, j'aurais pu jeter au feu tout traité de paix et en user avec vous comme je l'ai fait avec mon frère, le tsar

Pierre : je ne l'ai point fait I Le sang de quatre mille Suédois vaut bien une compensation légère.

Ce que disant, il se tourna vers Piper, et lui fit signe d'approcher :

— Monsieur le comte, lui dit-il, vous voudrez bien vous entendre avec M. le ministre de Sa Majesté saxonne pour la remise prochaine de M, de Patkul.

Le froid jeté par ces derniers mots dans l'entretien des deux princes fut le signal de leur congé mutuel. Patkul était perdu irrémédiablement !

Auguste rentra à Dresde, la mort dans le cœur.

Il n'attendit pas pour écrire à Stanislas dans le sens indiqué par Charles XII et il dut même faire remettre une copie de cette missive au roi de Suède.

« Monsieur et Frère,

» Nous avions jugé qu'il n'était pas nécessaire d'en- » trer dans un commerce paiticulier de lettres avec » Votre Majesté. Cependant, pour faire plaisir à Sa » Majesté suédoise, et afin qu'on ne nous impute pas » que nous faisons difficulté de satisfaire à son désir, » nous vous félicitons par celle-ci de votre avènement » à la couronne, et vous souhaitons que vous trouviez » dans votre patrie des sujets plus fidèles que ceux )) que nous avons laissés. Tout le monde nous fera la » justice de croire que nous n'avons été payés que » d'ingratitude pour tous nos bienfaits et que la plu- » part de nos sujets ne se sont appliqués qu'à avancer » notre ruine. Nous souhaitons que vous ne soyez pas » exposé à de pareils malheurs, vous remettant à la » protection de Dieu.

« A Dresde, le 8 avril 170".

» Votre frère et voisin,

» AuGUSTK, roi. ■>

Le pauvre Electeur croyait avoir épuisé la coupe d'amertume : il se trompait.

En effet, sur ce point, Flemming se présenta à lui, porteur d'un message du tsar, qui protestait et contre la paix conclue au mépris de la foi jurée et contre l'internement de son ambassadeur.

L'Electeur perdait la tête.

— A qui attribuer, dit-il à son ministre, les inextricables embarras au milieu desquels je me débats, sinon à vous-même ? J'admets que vous ayez cru faire pour le mieux, mais, Flemming, dans quelle erreur vous êtes tombé I Et après m'avoir précipité dans cet abîme de maux, me donnerez-vous au moins un conseil pour en sortir ?

A vrai dire, Flemming n'était ni moins embarrassé, ni moins confus que son maître. Toutefois, conservant encore quelque présence d'esprit :

— Sire, prononça-t-il à''voix basse, et non sans peur de ce qu'il allait dire, une prison, n'eût-elle qu'une porte...

— Achevez ! dit vivement l'Electeur.

— Peut avoir plus d'une clef! La main qui détient la seconde clef peut n'être point celle de Votre Majesté. Il n'est que trop vrai qu'il se trouve au pied du trône le plus respecté des serviteurs infidèles. Il peut s'être passé entre le. moment où Votre Majesté s'est engagée à livrer M. de Patkul et celui où l'on portera à Charles XII la clef de Kœnigstein des choses que vous-même ignorez; car enfin... Votre Majesté n'est pas le geôlier de Kœnigstein I

— Moyen misérable ! interrompit Auguste II, en frappant du poing sur la table 1 Croyez-vous, Flemming, que je n'ai pas songé à cela mille fois ? Mais après?... Qui sera dupe de ce subterfuge? J'aurai tout bonnement ajouté la duplicité à la faiblesse ! Le vainqueur, en échange de la tête que j'aurai dérobée

à sa vindicte, me demandera, que sais-je ?... Peutêtre la vôtre...

Le comte Flemming releva les yeux vers son maître avec assurance.

— Reposez-vous sur moi, Sire ! Même sur ce terrain, j'accepte la lutte et, après tout, il n'y a pas plus de raisons pour suspecter vos ministres que des émissaires envoyés par le tsar lui-même pour vous enlever son ambassadeur !

— Faire tomber les soupçons sur le tsarl murmura l'Electeur, dont le visage altéré s'illumina d'un pâle et fugitif sourire. Je m'abandonne à vous, Flemming, sauvez Patkul, puisque c'est vous qui l'avez perdu!

La petite ville de Kœnigstein, sur l'Elbe, est située à environ six lieues de Dresde- Sur une sorte de falaise à pic, dominant la ville, s'élève une célèbre forteresse. C'est là que, depuis le mois de mai {706, Paikul était prisonnier.

Le gouverneur du château, un vieil Allemand qui n'avait de militaire que l'habit, n'avait eu dès l'abord aucun égard pour un personnage de l'importance de son détenu : il l'avait traité avec la rigueur réglementaire, conforme du reste aux ordres reçus, mais la connaissance des événements successifs qui donnaient à la réclusion de Patkul un caractère si complexe et si étrange finit par frapper le gouverneur et par lui inspirer certaines appréhensions.

Dans un temps comme celui dont nous écrivons l'histoire et où les vainqueurs de la veille étaient si souvent les vaincus du lendemain, dans un temps où la Pologne venait de changer de rois comme on change de manteau et où le tsar se battait visiblement avec le roi de Suède sur le dos d'Auguste II, était-il bien prudent à un simple gardien, tenant à sa place, de traiter un ambassadeur moscovite comme un simple malfaiteur? N'y avait-il point d'une part de grosses bourses disposées à s'ouvrir en faveur d'un geôlier compiai-

MAUVAIS CARACTERE DE CHARLES Xll 71

saal tout comme d'autre part des gens prêts à lui administrer la bastonnade sur la plante des pieds?

Il allait sans dire que le porte-clefs se serait perdu en négligeant le moindrement de tenir clos son prisonnier, mais pourvu que l'on gardât vis-à-vis de Patkul des allures ostensiblement féroces, le tsar, l'Electeur lui-même pouvaient être plus tard fort reconnaissants des procédés délicats en secret que le gouverneur aurait personnellement observés à l'égard de l'ambassadeur en disgrâce.

C'est donc pour se garder à carreau que ce gouverneur cherchait des yeux autour de lui des mains disposées à s'ouvrir pour rétribuer de bons offices.

Le prisonnier, en observant avec soin la figure et le caractère de son geôlier, devina facilement cette vénalité sous une rudesse apparente et au bout de peu de mois, se croyant sûr de son homme, il lui paya généreusement sa translation dans un cachot moins sombre et les frais d'un régime plus fortifiant.

Le jour où l'Electeur ordonna que l'on prodiguât à Patkul tous les adoucissements compatibles avec la captivité, le gouverneur n'eut plus de raisons de prohiber les visites, ni aucune des introductions du dehors, qui pouvaient charmer ses tristes loisirs.

Cependant, tout en lui apprenant l'existence du traité d'Altranstadt, les amis de l'ambassadeur se gardèrent bien de lui révéler la clause terrible qui le regardait personnellement, en sorte qu'en se voyant mieux traité, Palkul put penser que Charles XII- oubliait le proscrit condamné par son père.

Ce qui le torturait le plus, c'était la complète absence de nouvelles directes de sa fille. Aussi, lorsque Myrrha- Maria, informée enfin de l'arrestation de son père, accourut à Dresde et de là à Kœnigstein, il ne s'occupa d'abord que du bonheur de la revoir à toute heure, ainsi que Wenceslas Ziska, et il ne découvrit, qu'à

travers les larmes muettes de son enfant, une éventualité menaçante.

A la même heure le comte de Lagnasco et la princesse Orfelska mettaient tout en œuvre pour conjurer la perte du prisonnier, mais en vain. Restait donc l'évasion comme dernière chance de salut. Ea effet, Constantin Sherbanesko, parti en toute hâte pour Moscou, avait provoqué la lettre du tsar à Auguste II pour réclamer Patkul, et on a vu quel en avait été le résultat.

La citadelle de Kœnigstein, aussi bien gardée par son isolement que par ses remparts, était, de plus, surveillée à ses abords par des émissaires de Charles XII. Les ajournements d'Auguste II l'impatientaient et, à défaut de preuves de la mauvaise foi d'Auguste, il flairait le secret dessein de l'Electorat de le tromper ; il allait jusqu'à pressentir une évasion.

De plus, la présence dans la ville de Myrrha-Maria et de son aïeul Wenceslas le confirmait dans ce soupçon, quoiqu'il n'en laissât rien paraître, et, méfiant comme une pie, il faisait garder les gardiens de son prisonnier, sur qui il lui lardait de mettre la main.

L'occupation de la Saxe entière par les Suédois était, sans doute, un gage sans pareil de l'exécution du traité, mais il fallait avouer qu'Auguste II ne se hâtait guère.

Le fort était gardé par une garnison désiroire : deux compagnies de vétérans saxons, fournissant les sentinelles, et le reste du temps, buvant, dormant ou fumant leur pipe.

Sur ces entrefaites, un envoyé du comte Flemming se présenta au gouverneur ; il était porteur d'une missive ainsi conçue :

« La pénurie de troupes saxonnes pour le service » d'honneur de Sa Majesté dans sa capitale, com- » mande de rassembler sur ce point les détachements

r- jugés inutiles dans les autres garnisons. A cet effet, j'informe le gouverneur de la forteresse de Kœnigstein d'avoir à dégarnir ladite forteresse d'une des deux compagnies d'infanterie qui y stationnent, lesquelles sont superflues pour la garde de (quelques prisonniers. M. le baron Adolphe de Seyffertiz, gentilhomme de la Chambre, porteur du présent, aura donc à s'entendre verbalement avec le gouverneur

» de la place, et, dans ce but, nous lui donnons pleins

» poïivoirs. »

» Le Président du Conseil de » Sa Majesté,

» Signé : Flemming. »

Muni d'une pareille lettre, l'envoyé du ministre était donc à l'aise pour expliquer confidentiellement au gouverneur que si un intérêt politique avait été le mobile de l'arrestation de Patkul, il pouvait y en avoir un plus puissant encore pour se départir, à présent, de l'étroite surveillance exercée sur le prisonnier. Il ajouta même que si, par hasard, l'ambassadeur de Russie venait à s'évader, le gouverneur serait considéré comme irresponsable, surtout si ce hasard se produisait avant aucune sommation de Charles XII pour se faire remettre la personne de M. de Patkul.

Le vieux geôlier déclara comprendre à merveille et promit de fermer les yeux, d'autant plus volontiers qu'une semblable situation le mettait à même de vendre au prisonnier, comme à ses risques et périls, une liberté qu'il était autorisé à lui laisser recouvrer. C'était une dernière mouture qu'il pouvait, en toute sécurité, tirer du même sac.

Le gouverneur avait-il reçu déjà quelque ouverture de ce genre de Myrrha-Maria? Il le semblerait, d'après les étranges travaux nocturnes auxquels il s'était livré depuis quelque temps. Il avait, sans l'aide de personne

et sans confident d'aucune sorte, étudié toutes les parties du fort comme s'il s'agissait pour lui de le mettre en défense, et reconnu dans une épaisseur de mur l'existence d'une baie murée, dissimulée par une végétation de pariétaires, et dont il prit la peine de desceller à petit bruit les pierres.

Dès que le passage fut praticable pour lui, il fixa solidement un cordage à cette embouchure, et, muni d'une lanterne sourde, il s'y engagea seul.

Par ce moyen, il constata l'existence d'un de ces passages secrets, comme il en existe dans la plupart des forteresses anciennes et dont les escaliers et les couloirs, pratiqués dans la roche vive, aboutissaient au pied du château, du côté de la ville.

Là se trouvait un puits, alimenté par l'Elbe et pouvant procurer de l'eau, en cas de siège, et dans ce puits une galerie horizontale à fleur d'eau, qui se terminait à la berge de la rivière comme un orifice d'égout.

Une tradition dont le gouverneur était le dernier dépositaire lui avait révélé l'existence de cet ancien passage. Nous venons de voir comment il l'avait rouvert.

Dans le même temps et comme le gouverneur et Myrrha-Maria s'étaient entendus, cette dernière traitait avec un des bateliers qui, de la Bohême, conduisent à Altona des embarcations chargées de bois pour la marine et cet homme s'engageait à arrêter un de ses bateaux au-dessous de Kœnigstein, pour y recevoir un marinier, qui deviendrait son compagnon de navigation. Le batelier savait d'avance que le voyage et l'entretien de son mystérieux acolyte lui rapporteraient plus que le fret de toute sa cargaison ; quant au souterrain, le gouverneur en vendit le secret à la riche héritière des Ziska aussi cher qu'aurait pu en coûter la construction s'il n'avait pas existé.

Ces pourparlers et ces préparatifs avaient pris du

temps, mais le gouverneur avait marqué des appréhensions et des scrupules que la venue du baron de Seyffertiz dissipa fort à propos. Le jour du départ de ce dernier pour Dresde, tout était prêt; le gouverneur s'était chargé de prévenir Patkul et de favoriser sa fuite .

Wenceslas, mis au fait par sa petite fille, avait peine à cacher son émotion ; Myrrha-Maria non moins agitée, mais impassible en apparence, n'attendait que la délivrance de Patkul pour quitter Kœnigstein. Les dernières heures de cette attente leur parurent plus longues que les semaines qui venaient de s'écouler.

A l'instant convenu avec le gouverneur, Myrrha- Maria et son grand-père se promenaient avec une indifférence affectée sur cette rive de l'Elbe d'où Patkul allait surgir en habit de batelier sur le tillac du chaland...

Personne ne parut.

L'hypothèse de retards matériels involontaires vint en aide aux deux promeneurs enfiévrés pour leur faire prendre patience, mais le temps marchant toujours, il leur fallut admettre la possibilité d'un empêchement sérieux ou d'une trahison.

Il ne leur resta bientôt plus qu'à prendre leurs informations auprès du gouverneur, et, comme ils montaient au château par des sentiers qu'ils avaient appris à connaître durant leur séjour à Kœnigstein, ils virent s'éloigner de la forteresse Patkul enchaîné, conduit par quatre officiers suédois et escorté par un peloton de hussards saxons.

Un ordre formel et régulier cette fois était venu trop tôt paralyser l'intention de Flemming et réduire à l'impuissance la volonté secrète d'Auguste II de sauver l'ambassadeur. Patkul, livré à l'ennemi, était emmené à Altranstadt.

Que s'était-il passé entre la visite du baron de Seyffertiz et le fatal événement qui l'avait rendue inutile ?

Remontons de quelques heures en arrière, car Patkul avait eu, en réalité, tout le temps de fuir et les deux mille thalers auxquels le gouverneur avait taxé sa trahison avaient été bien et dûment payés par Myrrha- Maria .

Quand le gouverneur s'offrit aux regards de Patkul, en lui faisant sa visite du soir, il lui dit qu'à sa connaissance le guichetier chargé de ce soin, avait oublié déjà plus d'une fois de pousser les verrous et qu'il arrivait aux sentinelles de s'endormir dans leurs guérites, mais, que par un hasard providentiel, le prisonnier n'avait pas paru s'en douter.

— Pour moi, ajouta le gouverneur, j'en aurais joliment profité à votre place ! Et le cas échéant, cette nuit même, je le ferais, si j'étais vous.

— Où irais-je? demanda Patkul. Prendre l'air à une heure où j'aime autant dormir dans un lit bien chaud.

— Vous n'aimeriez pas mieux dormir, si vous saviez qu'à cinquante pas d'ici, il n'y a qu'un pan de lierre à soulever, à l'angle d'un bastion, pour découvrir une ouverture et une corde qui à travers l'épaisseur du rocher, conduit aux bords de l'Elbe... et à l'air libre ! Un bateau chargé de bois vous y attend, le marinier est à vous. Il est prévenu et voici des vêtements propres à vous faire passer pour un batelier à sa solde. Il descend l'Elbe... Vous atterrirez où vous voudrez.

Patkul tressaillit, mais il commença par garder le silence. Il n'était pas diplomate pour rien.

— Est-ce un piège ? dit-il enfin. Dieu me garde de vous taxer de me le tendre, mais je me connais des ennemis, ayant intérêt à me donner l'air d'un coupable, air que j'aurais en acceptant une évasion.

— Prenez garde I répartit le gouverneur. Votre refus peut vous coûter bien cher.

— Oui, ma vie est en danger, je le sais, mais mon emprisonnement est illégal. On a violé envers un ambassadeur le droit des gens. Je veux être jugé, parce

que je ne puis être condamné. En équité, en droit, je suis la victime d'une abominable injustice et je ne vois pas pourquoi j'achèterais une faveur qui m'est due. Non I je ne veux, pour sortir d'ici, ni souterrain, ni corde à nœuds, ni lanterne sourde, je ne veux ni me déguiser, ni me masquer ! Je veux la porte et le grand soleil !

— Mais c'est votre fille qui vous supplie de profiter de ce qu'elle-même vous offre !

— Ma fille n'écoute que son cœur ! Elle veut sauver son père, mais les femmes sont mauvais juges dans de pareilles questions ! La pauvre enfant elle-même peut servir d'amorce au traquenard dans lequel je suis attiré.

— Mais enfin, monsieur l'ambassadeur, puisqu'il faut tout vous dire, le baron de Seyffertiz, envoyé par le comte de Flemming en personne qui veut votre mise en liberté...

— Après m'avoir fait empoigner comme un malfaiteur, à Dresde, à la porte d'une maison amie, d'une princesse de sang royal et jeter ici dans un cachot I Car enfin c'est dans un cachot que vous m'avez mis en arrivant! Oh! alors, si c'est Flemming, plus d'hésitations! Votre offre, obligeante d'ailleurs, est bien un piège où avec moi vous tomberiez vous-même. Monteur le gouverneur, répondez à ceux qui vous envoient, quels qu'ils soient, que l'ambassadeur de Russie demeure en prison dans le château de Kœnigstein ! Je reste, entendez-vous, je reste ! C'est la mon dernier mot.

Devant ce refus si nettement formulé, le gouverneur tourna les talons en murmurant :

— Monsieur l'ambassadeur, réfléchissez encore !

Et laissant sur un meuble le déguisement qu'il avait apporté, il s'éloigna à pas lents, en affectant de ne point fermer les portes.

Que se passa-t-il alors dans l'âme de Patkul? En

un moment, il repassa mentalement toute son existence. Il se revit tour à tour député par les Livoniens auprès de Charles XI ; condamné à mort par ce prince, comme rebelle ; fugitif et proscrit, se rendant à la cour d'Auguste II ; promu par lui au généralat dans l'armée saxonne ; puis disgracié par l'intervention de Flemming et passant au service du tsar ; bataillant contre Charles XII ; plus tard revenant à Dresde, en qualité d'ambassadeur moscovite, et de là malgré le caractère inviolable dont il était revêtu, jeté toujours par le comte de Flemming, son ennemi, dans un cul de basse-fosse !

Et maintenant, c'était ce même Flemming qui lui faisait offrir la clef des champs? Sans doute une perfidie nouvelle ! Il devait y avoir derrière cette porte entr'ouverte quelque sicaire armé d'un pistolet ou d'un couteau.

Et l'ambassadeur disparaîtrait, victime d'un crime obscur, dont l'auteur ne serait pas même recherché et sans que l'on sût jamais que la félonie ou la lâcheté d'Auguste II criait vengeance !

La conclusion fut : — Je me perdrais en me sauvant, je reste !

Deux heures après, il était trop tard pour prendre une décision contraire. L'ordre était apporté de la part de l'Electeur de remettre le prisonnier aux Suédois.

C'est dans ces conditions que Patkul fut conduit à Altranstadt.

Alors commença, pour le malheureux ambassadeur, une première agonie de trois mois. Une tente lui servait de prison au milieu du camp. Une chaîne de fer le rivait à un poteau profondément enfoncé dans le sol, pendant que des gardes le surveillaient étroitement.

Telle était la volonté de Charles XII, qui avait réglé de point en point, avec une froide cruauté, la vcn-

geance à tirer de ce sujet rebelle, coupable d'être passé au service des ennemis de la Suède. Aucune considération, aucune prière ne purent fléchir ce roi. Dans son entourage, aucune voix même n'osa s'élever en faveur du prisonnier.

En vain, Myrrha-Maria, à qui l'on cacha quelque temps l'affreuse vérité, employa-t-elle tout son pouvoir pour fléchir la barbarie du vainqueur ; elle ne put même arriver jusqu'à lui.

Après avoir tout tenté, sentant son père perdu sans ressources, elle se réfugia dans l'affection de son aïeul. Le vieux bohémien Wenceslas était calme en apparence et il commanda à sa petite-fille de l'imiter en se résignant, mais la résignation était étrangère au caractère farouche de Myrrha ; elle triompha de son abattement, en concevant un plan de vengeance. Ne parvenant point à sauver son père, elle rêva d'immoler Charles XII. Tout bas elle résolut la mort de ce roi qui se jouait ainsi de la vie des hommes.

Elle s'en ouvrit à Wenceslas, mais le vieux Ziska ajournait ces résolutions violentes.

— Peut-être, disait-il, la Providence suscitera-t-elle une occasion de sauver ton père. Point de précipitation. Attendons que nous n'ayons plus aucun espoir, ni rien à ménager, pour recourir au talion. Nos frères sont dévoués ; quand l'heure sonnera, la vengeance sera terrible et digne du forfait 1

Myrrha-Maria se retira à Dresde, mais ni les soins empressés des dames d'Einsiedel, ni les bons offices de M. de Lagnasco ne parvinrent à la distraire un seul moment de ce qu'elle méditait tout bas, ni de la pensée de ce que souffrait son père.

Si elle parlait peu de sa douleur, sa douleur la rongeait et sa haine implacable la faisait vivre. C'était un feu qui couvait sous la cendre et parfois, quand le vent soufflait sur cette cendre, une flamme soudaine en jaillissait.

Si Myrrha n'était point parvenue à visiter le prisonnier, elle avait pu du moins se créer des intelligences dans le camp suédois et faire passer à Patkul de menus objets, propres à adoucir la rigueur de sa captivité, mais une fois que selon son ordinaire, elle avait expédié un petit envoi, son émissaire revint les mains pleines.

Patkul n'était plus à Altranstadt.

Enlevé nuitamment de nouveau, le malheureux ambassadeur avait été conduit on ne savait où; nul, sur ce point, ne put la renseigner. On savait seulement qu'une cour martiale avait été constituée et que Patkul allait bientôt comparaître devant elle.

De qui ce conseil de guerre était-il composé ? En choisissant les juges, Charles XII leur avait évidemment donné ses ordres. On ne connaissait ni leurs noms, ni l'esprit dont ils étaient animés.

Presqu'en même temps, on apprenait que Pierre Jer était parvenu à lever une nouvelle armée, qui jointe aux trente mille hommes de Mentchikov, pouvait opposer désormais aux troupes suédoises une résistance sérieuse. Le tsar s'avançait à travers la Pologne <lu côté de Grodno.

A ces alarmantes nouvelles, Charles XII opposa l'ordre de lever le camp, et le 21 août 1707, l'armée suédoise tout entière, après s'être concentrée au quartier général, se mettait en marche pour la Pologne, en traversant la Silésie.

Le roi de Suède, accompagné de son état-major, était à Tavant-garde. Derrière lui s'avançait l'infanterie disposée en masses profondes et flanquée par des escadrons de cavalerie ; puis venaient l'artillerie et les équipages.

Le défilé eut lieu le 27 août, sous les murs mêmes de Dresde, à peu de distance de la porte principale de la •ville et en vue de tous les habitants.

Le roi de Suède paraissait soucieux, comme un

homme combattu par des desseins contraires. Tout à coup, comme entraîné par un désir fougueux et donnant de l'éperon à son cheval tartare, il piqua droit sur la ville, en criant aux officiers de sa suite:

— Qui m'aime me suive !

Tandis que l'armée continuait paisiblement sa marche, quelques-uns de ses officiers, les plus rapprochés de lui, s'élancèrent sur la trace du roi, sans savoir quelle fantaisie soudaine s'était emparée de leur maître. Les troupes suédoises perdirent bientôt de vue ce groupe de cavaliers, dans le tourbillon de poussière qu'il soulevait.

Charles XII voulait voir Dresde ; il avait suffi de la clause du traité d'Altranstadt, qui lui en interdisait l'accès, pour faire naître en lui un désir passionné d'en franchir la porte.

Devinant cette pensée dans l'esprit du roi, sans oser seulement lui adresser une question, les trois ou quatre officiers qui l'escortaient n'étaient pas sans quelque inquiétude.

Non moins étonnés qu'eux, lés Saxons qui gardaient la porte de la ville se demandaient quel accueil ils devaient faire à cette poignée de cavaliers qui arrivaient ventre à terre.

Mêlé à sa suite, Charles XII s'était confondu avec elle.

— Hordt, dit-il au colonel des trabans de sa garde, prenez la tête et annoncez-vous comme venant de ma part t

Ce colonel était un des officiers favoris du roi. Se présentant le premier à la garde :

— Ordre de Sa Majesté le roi de Suède ! cria-t-il à l'officier du poste, lequel, pour faire honneur à cette visite, avait aussitôt formé ses hommes en bataille.

Chacun des cavaliers prit un nom supposé et le roi donna celui de Cari, officier aux trabans.

Les tambours battirent aux champs et la cavalcade, plus poudreuse que brillante, s'engagea dans les rues de la ville, en se dirigeant vers le château.

La foule des habitants sur laquelle cette apparition avait produit une sensation des plus vives remplissait déjà le Zwinger Garten, quand les Suédois, mettant pied à terre au bas du grand perron, se présentèrent à la porte du Palais.

Charles, qui n'avait plus aucun intérêt à garder l'incognito, se fit reconnaître en s'avançant le premier et ce fut avec sa hauteur habituelle et de ce ton qui n'admettait pas de réplique, qu'il ordonna aux gentilshommes accourus à sa rencontre de le conduire auprès de l'Electeur.

M. de Seyfîertiz, premier chambellan, subit l'ascendant irrésistible par lequel Charles XII subjuguait tout le monde, et il obéit sans hésiter, quelqu'insolite que lui parût un semblable sans-façon.

Auguste II était malade ; sa constitution robuste, ébranlée par des perpétuelles secousses et par les plus cruels soucis, commençait à fléchir. Ce prince, qui jusqu'alors s'était fait un jeu des plus grandes fatigues, se voyait condamné au repos.

Enfermé seul avec Flemming et enveloppé dans sa robe de chambre, l'Electeur tressaillit en voyant entrer précipitamment son grand chambellan, qui montrait un visage bouleversé:

— Sire, le roi de Suède est ici.

Auguste bondit.

— Le roi de Suède !... A Dresde?...

— Au château, sire ! Et en marche vers votre appartement, conduit par M. de Seyfîertiz, à qui il n'a pas laissé le temps de prévenir Votre Majesté !

— Impossible I

— C'est cependant la vérité, sire ! Et tenez, le voici !

En effet, déjà l'on entendait traîner sur les dalles cette fameuse rapière que Charles XII portait partout avec lui.

— Mais, enfin, je ne puis le recevoir dans ce costume ! s'écria l'Electeur, en jetant sur une glace de Venise un regard désespéré. Flemming I Haugwitz I Faites attendre 1

— Trop tard, Sire ! mais le cérémonial n'est pas mieux observé du côté du roi de Suède que du vôtre. Charles XII n'est pas mieux vêtu que Votre Majesté...

En même temps retentissaient ces mots prononcés par M. de Seyffertiz, ouvrant à deux battants la porte de la chambre à coucher de l'Electeur:

— Sa Majesté le roi de Suède!

Charles XII entra boité et poudreux ; Auguste II cherchait en vain à lui adresser une parole de bienvenue.

— Je suis fort peiné, dit le Suédois, en tendant la main à l'Electeur, de trouver Votre Majesté souffrante et de venir troubler un repos qui lui est ordonné; mais je ne voulais ni quitter la Saxe, ni passer aussi près de Dresde sans la remercier de sa bienveillance et de celle de ses sujets et sans prendre congé d'un prince dont un traité de paix, heureusement intervenu, m'a rendu l'amitié.

Il y avait bien de l'ironie dans ces paroles de Charles XII, comme dans le sourire dont il les accompagna. L'amitié forcée dont il parlait fît rougir l'Electeur jusqu'aux yeux ; néanmoins, il répliqua évasivement :

— Votre Majesté voudra certainement me permettre, pour répondre à l'honneur si grand d'une pareille visite, de reparaître dans un moment, vêtu comme il convient en pareille rencontre.

— Vous oubliez, mon frère, que vous êtes malade et c'est une visite sans aucune cérémonie que je vous fais !

En aucun cas, une robe de chambre n'est de

mise, je veux quitter la mienne.

— Votre Majesté, répartit gaiement Charles XII, gâterait tout le plaisir de la surprise que je voulais lui faire 1 Voudrait-elle humilier par ses scrupules un roi voyageur que sa pauvreté contraint à visiter incognito ses amis, faute d'un appareil convenable?

Ironie amère, si l'on songe qu'à l'heure même, le vainqueur et son armée partaient après avoir saigné à blanc les finances de la Saxe et laissant à demi-ruiné ce malheureux pays.

Auguste, pour couper court à une conversation épineuse, dit en se tournant vers M. de Haugwitz :

Veuillez, en votre qualité, faire à Sa Majesté

suédoise les honneurs du palais !

Aussitôt, le grand-chambellan s'avança en s'inclinant vers le roi, pour se mettre à ses ordres.

Qa'allez-vous me montrer, monsieur le Chambellan? demanda Charles XII.

Mais... Sire ! La Voûte-Verte, le Musée chinois, le

Palais...

Vous voulez m'éblouir par ces magnificences!

Mais je désire admirer le seul luxe à la portée d'un soldat comme moi, le seul qui m'intéresse. Je demande donc avoir les fortifications de Dresde et je ne crois pas cette visite de votre compétence, monsieur de Haugwilz.

C'est moi, dit l'Electeur, qui aurais le plaisir de

vous "uider en personne dans cette visite si ma santé me le permettait, mais voici monsieur de Wackerbarth, grand-maître de l'artillerie et gouverneur de

Dresde, qui me suppléera auprès de Votre Majesté.

Tournant aussitôt les talons sous cette nouvelle escorte, Charles XII marcha vers la porte par laquelle il était entré, et comme son hôte faisait mine de le conduire jusqu'au vestibule :

— Non I dit vivement le Suédois, demeurez, Sire ! Ne compromettez pas votre convalescence : il est de mon intérêt de veiller à la conservation d'un allié tel que vous.

La moquerie était vive : l'Electeur, secrètement indigné de tant d'audace, se tut, et, comme pétrifié, il regarda s'éloigner cet homme étrange sans faire un signe, ni articuler un mot.

Quand Auguste l'eut perdu de vue, il se retourna vers Flemming, et, le sourcil froncé comme pendant toute cette scène :

— Eh, Flemming! que dites-vous de ce sanglier? A-t-on jamais vu un roi entrer chez un roi comme dans un moulin ?

Flemming ne répondait pas. Il semblait absorbé dans une méditation profonde.

— Mais enfin, à quoi pensez-vous donc, Flemming ? insista son maître.

— Je pense,- dit enfin le premier ministre, que l'heure de la revanche a peut-être sonné.

— Je ne vous comprends pas, répliqua Auguste, qui se serait mesuré volontiers avec Charles XIl, l'épée à la main, mais qui tremblait à la pensée de se retrouver en lutte politique avec lui.

— Sire, acheva le premier ministre d'un ton froid, Charles XII est avec quatre hommes dans les murs de Dresde. Son armée marche vers la frontière. Or, vous seul commandez à Dresde, que je sache, et Dresde est fortifié.

— Eh bien ! après ? gémit l'Electeur, enfoncé dans son fauteuil.

— Je n'ai pas à dicter à Votre Majesté la conduite à tenir, mais si je tenais en mon pouvoir l'homme qui m'aurait détrôné et humilié.. .

— Eh bien?

— Eh bien, je dis, acheva bravement Flemming, que si, le tenant, je le laissais échapper, je me croirais digne des maux que mon ennemi m'aurait fait souffrir 1

Flemming s'attendait à un orage à la suite de ces paroles imprudentes.

L'orage éclata.

Auguste se leva, blême, moins outré de l'impertinence de son ministre que stupéfait des conséquences impliquées dans une pareille proposition.

— Retenir le roi de Suède ! Le garder comme otage! Lui imposer par ia force de nouvelles conditions I Mais, monsieur de Flemming, vous voulez donc ma ruine complète ! Si je gardais prisonnier Charles XII, demain Dresde serait prise d'assaut et mise à sac! D'ailleurs, même quand il fait des folies, ses précautions sont prises! Du reste souvenez-vous que vous n'avez pas été heureux dans vos dernières propositions... Et puis, tenez, ne me tentez pas ! Je ne réussirais pas, je suis né sous une trop mauvaise étoile ! Mais, finissons, qu'on appelle Seyffertiz, je veux m'habiller et donner des ordres pour la réception du roi au retour de son excursion !

Flemming sortit après un échec que, du reste, il avait prévu, mais qu'il regrettait sincèrement, car qui peut prévoir ce qui serait sorti de cet acte de hardiesse?

Conformément aux ordres de l'Electeur, Flemming avait fait appeler les grands-officiers et il leur avait distribué ses instructions quand il vit arriver chez lui le comte de Lagnasco.

— Monsieur de Flemming, lui dit ce dernier, il n'est bruit en ville que de l'aventure extraordinaire dans

laquelle s'est engagé le roi de Suède. Tout le inonde jugera que c'est une occasion unique offerte par Charles XII lui-même pour mettre Sa Majesté Auguste II en position de lui présenter un petit ultimatum.

— Rien à faire ! répondit Flemming avec accablement. On craint de se compromettre, on refuse positivement d'agir.

— Mais ne pensez- vous pas du moins que l'équité et l'humanité commandent de profiter de cette visite pour obtenir la grâce de l'infortuné Patkul, ou, tout au moins, pour apprendre où on l'a transféré, quel sort l'attend ?...

— Les hésitations de Sa Majesté sont telles que je doute de la moindre ouverture en faveur de Patkul.

— Mais enfin, monsieur le Comte, s'écria Lagnasco, c'est pour vous un devoir de conscience que de tenter tout pour le salut d'un homme que votre inimitié a perdu 1

— Mais, qui vous dit, monsieur, riposta Flemming avec un mélange de hauteur et d'ironie, que tout ne sera pas tenté par moi pour arriver à ce résultat? Dans toute cette affaire, ma conscience a été mon seul guide, et à l'heure qu'il est je n'en ai pas d'autre. Ce n'est pas de moi que je doute, c'est de l'énergie de l'Electeur. Je vous dirai même que je compte bien tirer parti des réflexions que vous me soumettez et qui s'offrent d'ailleurs à l'esprit de tout le monde. Vous en jugerez vous-même.

A ces mots, les deux hommes d'Etat se dirigèrent vers l'appartement de l'Electeur, aux côtés duquel l'étiquette leur assignait une place.

Dans la galerie des Fêtes, une foule déjà nombreuse de courtisans, informés de l'événement du jour, formaient groupe en attendant les ordres du souverain.

A la vue de Flemming et de Lagnasco, le marquis de Fieury se porta à leur rencontre ; il était suivi d'un

jeune homme de vingt-cinq ans environ portant le costume des gentilshommes livoniens.

— Messieurs, dit Fieury, je vous présente Georges Paikel, le fils d'un des meilleurs officiers de notre armée. Son père, fait prisonnier à Freundstadt, alors qu'il combattait dans nos rangs, a été envoyé à Stockholm par ordre de Charles XII, et déclaré par le Sénat traître à sa patrie, sous prétexte que la Livonie est vassale de la Suède. La peine capitale a été prononcée contre lui : Paikel n'est pas seulement un officier de mérite, c'est un savant, qui passe pour avoir découvert le secret de l'or. La sœur de Charles XU, la princesse Ulrique-Elénore, a sollicité un sursis, mais on ne sait quelle réponse fera le roi de Suède...

— Venez avec moi, monsieur Georges Paikel, interrompit Flemming, sans répondre au marquis, nous allons tenter de sauver votre père !

Les grands appartements venaient d'être disposés à la hâte ; Auguste II s'y tenait, attendant le retour du roi de Suède. Quand les ministres y entrèrent, la princesse de Holstein-Beck et Myrrha-Maria sollicitaient déjà de la part du souverain une intervention en faveur de Patkul, si formellement refusée à Flemming.

L'Electeur n'eut pas plutôt relevé Myrrha-Maria, prosternée à ses genoux, qu'il se tourna vers le marquis de Fieury pour écouter la requête de Georges Paikel.

— Charles XII est aujourd'hui mon allié et mon hôte, dit Auguste II en lançant un regard au premier ministre, deux raisons pour lesquelles, quoi qu'en pense M. de Flemming, il accueillera peut-être mes ouvertures. J'ose espérer que mon crédit sera assez puissant pour sauver deux têtes.

Sur ces réponses de l'Electeur, Georges Paikel et la lille de Patkul se retirèrent.

— Et s'il refuse, interrogea Flemming en se rapprochant d'Auguste II.

— S'il refuse?... répéta le prince, qui n'avait pas prévu la question, oh ! c'est bien invraisemblable, mais après tout, qu'y puis-je?

Chez ce prince l'énergie n'était que par boutades et un minime obstacle l'arrêtait souvent plus qu'un grand. Le ministre vit bien que l'apathie allait ressaisir son maître et il cacha ses impressions sous cet air boudeur qui lui était habituel quand il voyait échouer ses projets.

Presque aussitôt, Charles XII rentrait et abordant l'Electeur avec une affection d'étourderie lui disait :

— Savez-vous, mon frère, que bien m'a pris de ne pas assiéger votre capitale, Dresde est positivement imprenable T

Auguste sourit du compliment, et pour couper court à une conversation dont l'issue n'aurait pu être que désagréable, l'Electeur conduisit le roi dans la galerie voisine, où Leurs Majestés étaient servies.

Tous deux prirent place à la table préparée pour eux seuls, tandis que les courtisans demeuraient debout, à respectueuse 'distance.

C'est alors que, s'adressant à l'Electeur, assez haut pour être entendu des assistants, Charles XII lui dit à brùle-pourpoint.

— Mon frère, puisque vous daignez faire à un simple officier de trabans suédois les honneurs de votre table, quel inconvénient Votre Majesté verrait-elle oi étendre cette faveur à ces messieurs ? Quant à moi, je vous l'avouerai, je suis dévoré de l'envie de faire avec M. le comte de Flemming plus ample connaissance.

Sur un signe d'Auguste, des tables furent approchées ; Suédois et Saxons y prirent place sans trop d'attention aux préséances, vu ce qu'il y avait d'inattendu dans ce fait ; mais Charles XII avait déjà, d'un

geste gracieux, invité Flemming à s'asseoir à sa gauche.

Flemming obéit avec un sourire froid et attendit naturellement dans un profond silence ce qu'il plairait au roi de Suède de lui dire.

Un peu plus loin, le général Hordt se trouva le voisin du marquis de Fleury.

— Sa Majesté le roi de Suède, dit ce dernier, est de charmante humeur aujourd'hui et j'en augure bien pour certaines propositions que doit lui faire Sa Majesté de Saxe. Ne pensez-vous pas comme moi, général, que le vainqueur de Narva est traitable aujourd'hui?

— Tout dépendra de ce dont votre maître voudra traiter avec lui.

— Il s'agit de la grâce de deux condamnés. Le général Hordt tressaillit.

— Ah 1 vous ne connaissez guère le roi de Suètie ! Il n'y a pas de grâce pour ceux qui ont porté les armes contre lui. Il accordera tout plutôt que cela, et il refusera une grâce ici plus que partout ailleurs I

Cependant la conversation avait été entamée par Charles XII avec le premier ministre de Saxe.

— Savez-vous, monsieur le comte, dit le roi, que j'ai des grâces à rendre au ciel qui vous a fait ministre plutôt que souverain ? Que vous ai-je fait pour que vous me gardiez rancune ? Ne suis-je pas aujourd'hui votre allié ? Je dis cela tout franc parce que je lis dans vos yeux que vous ne m'aimez guère !

— Mais, sire...

— Oui, je lis dans vos yeux, qu'au lieu et place de mon frère Auguste, vous vous arrangeriez pour priver plus ou moins longtemps l'armée suédoise de son chef. Voyons, monsieur de Flemming, n'est-ce pas là le fond de votre pensée ?

— J'aurais mauvaise grâce, sire, à révoquer en doute la pénétration de Votre Majesté, répliqua le ministre avec son même sourire.

MAUVAIS CARACTÈRE DE CHARLES XII \)l

— J'en étais sûr, s'écria gaiement Charles XII et j'aime cet excès de franchise. Ah I mon frère, ajoulat-il en se tournant vers Auguste, visiblement embarrassé, que j'ai donc à remercier le ciel de m'avoir donné un allié tel que vous !

Pas un instant, le roi de Suède ne s'était départi, comme on l'a vu, de ce ton de persiflage qu'il avait pris dès son arrivée chez l'Electeur.

Après les toasts voulus en pareille circonstance, il se leva, en annonçant à Auguste II qu'il allait rejoindre son armée.

L'Electeur jugea le moment venu d'aborder la question des grâces, après avoir essuyé avec tant de patience les insinuations calculées par son vainqueur pour l'humilier.

Il le fit.

— Sire, riposta Charles XII, redevenu subitement sérieux ; il y a deux hommes en moi : l'allié de Votre Majesté et le roi de Suède. L'allié est disposé à toutes les concessions ; le roi, qui a sa royauté à sauvegarder, n'accepte jamais de compromis. Vous reconnaîtrez que je ne me suis en rien immiscé dans les affaires de votre gouvernement ; laissez-moi donc seul juge des miennes. Du reste, le sort des traîtres, dont vous me demandez la tête, n'est plus entre mes mains ; il n'appartient désormais qu'à la justice dont je respecte toujours les arrêts. Au revoir donc, mon frère ! Quand je serai de retour dans ma capitale, s'il vous plaît ilors de me visiter, je serai tout vôtre !

El quelques instants après, la cavalcade suédoise reprenait, grand trot, à travers les rues de Dresde et, pour en sortir, le chemin qu'elle avait suivi pour y entrer.

Une fois hors des murs :

— Diable I dit le roi, ^'ai vu un moment qui n'était pas bien net. Avez-vous remarqué, Hordt, que Flem-

ming n'avait nulle envie de me voir repartir aussi vite ? Mais tout est bien qui finit bien !

Quant à lElecteur, on conçoit aisément dans quel état violent l'avait laissé Charles XII, venu chez lui pour le braver; aussi, lorsque son premier ministre, rentré dans ses appartements avec lui, osa lui dire :

— Eh bien! sire, qu'avez-vous obtenu?

— Rien ! répondit Auguste avec emportement. Décidément, Flemming, vous aviez raison ! Quand on tient son ennemi à la gorge, il faut l'étrangler !

La bourgade de Casimir est située dans la Petite- Pologne, sur les bords de la Vistule et dans un site admirable.

Suivi de son armée, Charles XII y arriva dans les premiers jours d'octobre 1707, et il y établit son quartier général, car il comptait y séjourner quelque temps.

Le 9 octobre, sur l'ordre du roi et sur la surveillance du starosta requis à cet effet, des ouvriers étaient occupés à dresser un échafaud sur la place publique de Casimir, quand un voyageur assez mal monté déboucha sur cette place.

C'était un vieillard, dont les longs cheveux tombaient sur le col droit d'une sorte de soutanelle poudreuse ; le front vénérable de cet homme s'abritait sous un chapeau de forme carrée à bords plats ; sa physionomie semblait austère, mais le chagrin et

94 MYRRH A-MARI A.

l'appréhension s'y lisaient plus encore, tant dans le ' regard que dans les rides d'un menton exactement rasé.

Le voyageur suspendit la marche de son cheval pour considérer les ouvriers occupés à assembler les charpentes et les poteaux :

— Pourvu, murmura-t-il, qu'il ne soit pas trop tard!

Puis s'adressant à un de ces ouvriers :

— Petit père, lui dit-il, se servant de la formule usitée familièrement chez les Polonais comme chez les Russes, peut-on te demander pour qui tu travailles ?

— Nous travaillons, répliqua le charpentier, pour notre père Ivan Vassiliévitch, le starosta, à qui le roi de Suède a ordonné de faire dresser cette estrapade. Une sale besogne, ajouta-t-il en soupirant, mais Notre-Dame de Tchestakove sait si nous obéissons à contre-cœur !

— Mais à qui est-elle destinée ?

— A un grand criminel suédois, qu'on doit, à ce qu'il paraît, exécuter demain, voilà tout ce que je sais ; mais vois-tu, petit père, fit-il en baissant la voix et en jetant un regard circulaire et soupçonneux, si tu m'en crois, laissons de côté ce qui ne nous regarde point, cela pourrait nous porter malheur !

— Le roi de Suède est donc à Casimir? insista l'étranger, peu sensible en apparence à cet avertissement.

— Oh non I Les gens comme lui ne couchent pas sous le toit des chrétiens ; il campe avec ses troupes sur les bords de la Vislule, à plusieurs verstes d'ici.

Le vieux cavalier jeta une pièce d'argent à l'ouvrier, et, ranimant comme il put d'un coup d'éperon la vigueur de son cheval exténué, il prit le trot pour gagner le bord du fleuve.

— Quel homme singulier! se dit le charpentier en

regardant s'éloigaer son interlocuteur rederenu silencieux.

— Bah ! dit un autre, c'est quelqu'un de ces corbeaux qui suivent les armées en cherchant à gagner déshonnètement leur vie.

Le Polonais regarda un instant la pièce de monnaie qu'il venait de recevoir, puis il fit un signe de croix et la mit dans sa poche.

De son côté avançant toujours, l'étranger fut bientôt à même de remarquer, dans la plaine que bornait la Vistule, une multitude de tentes- alignées.

C'était le camp suédois,

n s'enquit aussitôt du quartier général et, descendant enfin de sa monture, il la confia à un soldat pour s'acheminer à pied vers le poste, surveillant les abords de la tente royale.

Il parlementait depuis quelques minutes, mais sans aucun succès, demandant obstinément à voir le roi et à lui présenter lui-même une requête quand Charles XII, dans sa légendaire tunique bleue et traînant son grand sabre, parut avec le comte Piper au détour du chemin,

— Que demande cet homme, Hans? dit le souverain en s'adressant à l'officier de garde.

Celui-ci salua militairement et répondit :

— Il demande à parler à Votre Majesté.

— Eh bien ! qu'il approche !

Avec plus de perspicacité que les autres, Charles XII eut à peine considéré l'étranger qu'il souleva son chapeau, car il avait reconnu un pasteur luthérien, vêtu comme ses pareils le sont en Suède :

— Vous venez de loin, monsieur le ministre, dit le roi, si j'en juge d'après la poussière dont vos habits sont couverts ? Un grave intérêt a pu seul vous faire entreprendre un si long voyage ; car c'est de Suède que vous venez, n'est-ce pas ?

— De Livonie, sire ! Et je me nomme Mathias Gluck, pasteur à Marienbourg.

Le roi fronça le soucil ; il n'aimait pas les Livoniens.

— Vous avez une requête à m'adresser ? Parlez donc !

— Sire, dit le vieillard en recueillant ses forces, j'ai eu pour élève, presque pour fils, quelqu'un d'assez malheureux pour avoir depuis encouru votre disgrâce. Le bruit d'une expiation prochaine est arrivé là-bas, jusqu'à moi... Alors je me suis dit que mon devoir, avant qu'il payât de sa vi<». ses torts...

— Ses crimes, voulez-vous direl interrompit sèchement le roi qui avait compris.

— Dieu me garde, reprit le pasteur luthérien, de juger la justice de Votre Majesté! Si je suis parti, si Votre Majesté me voit ici à ses genoux, ce n'est pas pour la supplier, en faveur du condamné, car je sais le roi de Suède inexorable, mais c'est pour être autorisé à adoucir par ma présence et par les consolations de mon ministère les derniers moments de M. de Patkul.

A ce nom, à ces mots, un éclair jaillit des yeux de Charles XIL

— C'est bien I dit le roi, je suis chrétien, et je n'entends pas qu'un chrétien, quelle que soit son infamie, soit privé des secours de la religion. C'est demain que Patkul mourra. Préparez-le à la mort, monsieur le pasteur... Vous avez eu là un triste élève I

Puis s'adressant à l'officier qui commandait le poste :

— Que l'on conduise le révérend Mathias Gluck, ministre du Sainl-Evangile, auprès du condamné Patkul.

Sur quoi, le roi de Suède porta de nouveau la main à son chapeau et tourna le dos sans rien ajouter.

Le régime auquel Palkul était soumis à Casimir n'était pas moins horrible qu'à Altransdadt.

Attaché sous une tente à un poteau par une chaîne de fer, l'infortuné succombait aux douleurs et aux privations de toutes sortes, aussi n'était-il plus que l'ombre de lui-même. Dans son œil éteint avait cessé de briller cette intelligence, cette audace qui avaient si longtemps présidé à ses actions. L'ignorance même du supplice qui l'attendait avait converti sa résignation en un abattement profond et stupide. Il ne vivait plus, pour ainsi dire, que pour mémoire : Palkul était terrassé.

A la vue de Mathias Gluck, un frémissement le secoua; il se dressa brusquement et quelques larmes coulèrent de ses yeux.

Le pasteur, qui le reconnnt à peine, tant il était changé, se mit à pleurer lui-même en le recevant dans ses bras.

— C'est vous, mon ami? Et ma fille? Où est ma fille ?

— Je ne l'ai pas vue, repartit Gluck.

— Vous ne l'avez pas vue? Mais alors qui vous a. conduit ici ?

— Mon affection pour vous, mon enfant! J'ai appris votre condamnation au fond de ma retraite, à Marienbourg, et j'ai tout quitté pour vous voir. Avant de mourir moi-même, je tenais à vous embrasser une dernière fois et à vous aider à subir en brave la suprême épreuve.

— En effet, une cour martiale m'a condamné à mort, et alors... C'est ma dernière heure que vous venez m'annoocer?...

A cette interpellation, Mathias Gluck commença par opposer le silence.

— Que craignez-vous, mon ami? Ce n'est pas la mort que je redoute. J'ai tant souffert depuis an ae que j'ai appris à la désirer plus qu'à la craindre, mai«

J'aurais voulu revoir ma fille ! J'aurais voulu l'embrasser une fois encore avant de monter sur cet échafaud, qui se dresse peut-être pour moi à pareille heure! J'aurais voula lui dire que je meurs innocent, victime de trop d'amour pour ma patrie livonienne et aussi de la plus infâme des vengeances ! Enfin, j'aurais voulu revoir aussi Albertine d'Einsiedel, qui allait bientôt porter mon nom, quand la trahison m'a livré à mon ennemi mortel! Revoir Wenceslas Ziska pour lui confier le soin de ma vengeance! C'en est fait! Hélas! Je vois bien que je mourrai sans les avoir revus...

Ici Patkul s'attendrit de nouveau, mais bientôt ses larmes tarirent.

— Enfin, reprit-il, dans une dernière concentration de ses forces, voici l'heure du supplice ; les dogues suédois m'attendent, impatients de la curée et vous êtes làl... Vous êtes bon, puisque vous venez m'exhorter à mourir.

Non moins anéanti que son ancien élève, mais soutenu par la pensée du devoir qu'il venait accomplir :

— Calmez-vous, mon fils, dit le vieux pasteur. Oui, vous allez mourir ! Un peu plus lot, un peu plus tard, c'est le sort commun et il n'y a de différence entre vous et moi que l'ignorance de la dernière heure. Il ne s'agit donc pas pour moi^de vous leurrer d'une vaine espérance. Le Seigneur vous a donné sur son calvaire le personnel exemple de la résignation. Quant à votre fille, vous la verrez peut-être...

— Je l'aurais déjà vue,' si on ne lui avait caché soigneusement le lieu de ma détention. Aussi n'y complète plus; mais, moi mort, que deviendra-t-elle?N'aurat-elle plus pour protecteur effectif que son aïeul? En voulant venger son père, elle tombera à son tour sous les coups de mes ennemis 1

— Croyez-moi, mon fils, je la mettrai en garde contre

toutes les embûches. Je dispose de moyens que je lui offrirai pour sa sûreté et qui serviront peut-être à venger votre mémoire I

— Ma vengeance ! fit Patkul dont l'œil élincela. Oh! parlez !

— Vous souvient-il, mon fils, de Marta Alfendey, cette jeune fille qui vous servit à table lors de votre dernière visite à Marienbourg?

— Oui! eh bien?

— Marta Alfendey s'appelle aujourd'hui Catherine et elle est tsarine!

— La femme du tsar Pierre !

— Oui, la fille d'Erb-Magden, la pauvre paysanne livonienne, est tombée au pouvoir des Russes, au sac de Marienbourg et, du service de Moritchikov, elle est passée à celui de Pierre Alexiovitch qui l'a épousée en secret. Sa faveur est grande, elle augmente chaque jour et avant une année peut-être, le tsar aura posé sur la tête de l'humble servante, notre compatriote, la couronne impériale !... Soyez donc en paix, mon fils : Marta saura se souvenir des jours passés au presbytère de Marienbourg, de vous qu'elle y a connu ! Myrrha sera pour elle une soeur. Elle assurera son sort et votre mémoire sera vengée !

— Merci, mon père, mais vous ne devez rien ignorer. Myrrha est fiancée à un Roumain, le prince Sherbanesko. Il faut donc avant tout qu'elle l'épouse. Rien ne l'empêchera ensuite de se placer sous la sauvegarde de Marta. Le tsar Pierre ne se contentera pas de protéger ma fille, il voudra venger son ancien ambassadeur.

La nuit s'écoula pour Patkul et pour le pasteur en entreliens pieux. Le condamné à mort était calme quand le jour parut :

— Ainsi, dit-il, c'est donc pour aujourd'hui!

— Oui, mon fils, répondit Mathias Gluck, pour aujourd'hui! Je resterai auprès de vous jusqu'au dernier

moment, pour vous rappeler que Christ a souffert pour vous des douleurs plus cuisantes que les vôtres !

Le pasteur était en etîetbien informé, car, quelques instants plus tard, les chaînes de Patkul tombaient et l'ambassadeur de Russie montait avec le ministre luthérien dans un chariot, qui partit au galop sous l'escorte d'un peloton de dragons suédois, le sabre au poing.

C'était un de ces derniers beaux jours de l'automne et le soleil pailletait d'étincelles rutilantes les cuirasses et les casques de ces soldats qui conduisaient un homme à la mort.

Au loin on entendait ce sourd frémissement qui annonce l'approche de troupes en marche, car le roi de Suède avait ordonné, pour le jour de l'exécution, la concentration de l'armée tout entière dans la petite ville de Casimir. Par l'exemple d'un supplice horrible, il voulait frapper de terreur les faibles, faire reculer les hésitants et rassurer les forts.

Les habitants de Casimir sétaient retirés dans leurs demeures, effrayés par un tel déploiement de forces, et retenus surtout par l'incertitude où ils étaient de savoir comment leur présence pourrait être interprétée par le conquérant.

Des détachements de tous les corps de troupes étaient massés sur la place publique : trabans, dragons, lanciers, fantassins et artilleurs.

Au milieu de cette place s'élevait un échafaud formé de poutres et supportant une plate-forme large de quatre mètres environ, à laquelle on parvenait par un petit escalier. Deux morceaux de bois, disposés en sautoir, en forme de croix de Saint-André et sur un plan incliné, étaient fortement fixés sur la plate-forme de cet échafaud, haut d'environ deux mètres cinquante centimètres.

Un peu en avant, cinq poteaux fichés en terre. Quatre d'entre eux supportaient une roue de carrosse et le

cinquième, plus élevé et occupant le centre, était surmontéd'un pal en fer.

Sur la plate-forme allaient et venaient Texécuteur et ses aides, disposant les barres et les cordages nécessaires au supplice. A proximité de l'échafaud, quatre chevaux de trait, tout hanarchés, étaient tenus par les valets du bourreau.

Dix heures du matin sonnaient quand, le chariot qui portait Patkul et Mathias Gluck apparaissant, les tambours firent entendre un sourd roulement, tandis que les trompettes, jetant au vent leurs notes de cuivre, sonnaient une marche funèbre.

Le condamné descendit et s'avança d'un pas ferme, mais quand les aides du bourreau et Mathias s' écartant, il aperçut les sinistres préparatifs, il s'arrêta brusquement...

Son visage pâle prit une teinte livide; il «e détourna et tomba en frémissant dans les bras du pasteur.

Ce soldat, ce gentilhomme s'attendait à mourir de la mort des soldats ou de la mort des nobl-es, et il venait seulement de comprendre qu'il était voué au supplice réservé aux régicides et aux traîtres!

La nature et le courage se livrèrent, dans son âme, un combat d'où la nature sortit victorieuse. Il eut un sanglot et s'affaissa au milieu du groupe qui l'entourait.

Quand il revint à lui, il était sur l'échafaud, au pied duquel, d'une voix haute, un officier suédois donna lecture de sa sentence après que les trompettes eurent préludé par un ban solennel:

« — On fait savoir que l'ordre très exprès de Sa Ma- » jesté, notre seigneur très clément... »

— Quelle clémence ! gémit sourdement le condamné.

» — est que cet homme, traître à sa patrie, soit

» roué et écartelé pour réparation de ses crimes et » pour l'exemple des autres. Que chacun se donne » garde de la trahison et serve son roi fidèlement I »

Jean de Patkul recouvra un peu d'énergie.

— Je prends le ciel à témoin que je n'ai que trop bien servi ma patrie, dit-il d'une voix haute, et c'est pour elle que je meurs!

Les trompettes qui fermaient le ban couvrirent ses paroles.

Alors commença la toilette.

Le bourreau enleva un à un les vêtements qui couvraient le malheureux ambassadeur. La face verdie du misérable était convulsée par un effroyable rictus. Ses dents claquaient.

Quand il se vit, le torse nu, prêt à être couché sur la croix, il fléchit sur ses jambes en fermant les yeux; un aide, lui épongeant le front d'un linge imbibé de vinaigre, le rappela à la vie.

Patkul se ressouvint alors qu'il avait été soldat et que des soldats le regardaient. Il se redressa encore, rassembla ses dernièresforces,embrassaMalhiasGluck, qu'étreignait une affreuse angoisse, murmura une dernière fois à l'oreille du pasteur le nom de Myrrha-Maria, puis il s'abandonna aux mains de l'exécuteur.

Quelques secondes plus tard, il était étendu sur la croix de Saint-André et lié solidement aux traverses. La chair frémit au contact du bois. De nouveau il ferma les yeux.

Le bourreau prit sa barre... et attendit.

Charles XII et les officiers de son état-major venaient d'apparaître sur la place. Lentement, au petit pas de son cheval, le roi de Suède s'avança jusqu'au pied de l'échafaud.

Là, il s'arrêta.

Cette minute de retard était un siècle pour le patient ; il souleva les paupières et, du plan incliné où il était, il sentit le regard clair de son ennemi s'abattre et peser sur lui.

Instinctivement son corps déjà inerte et paralysé eut un soubresaut; un grondement souleva sa poitrine...

Charles XII, impassible, fit un signe; le bourreau s'inclina...

Sous les yeux de ce roi impitoyable, qui semblait boire et savourer par avance les cris de sa victime, au roulement sourd et continu des tambours, le supplice commença...

Successivement et à coups réguliers, la barre s'abattit sur chacun des membres de Patkul. Le torse du misérable se raidit... Au second coup, un cri affreux traversa l'espace et se prolongea, lamentable et surhumain, pendant les cinq minutes qu'il fallut à l'exécuteur pour rompre les bras et les cuisses de l'ambassadeur.

Quand, après seize coups de barre, le bourreau s'arrêta, son horrible office rempli, les bras et le visage dégouttants du sang qui avait jailli, le corps pantelant semblait sans vie. Au milieu d'une mare rouge, les membres broyés ne tenaient plus au tronc que par quelques muscles et quelques lambeaux de chair.

Mathias Gluck, les yeux agrandis par une indicible épouvante, s'appuyait à un poteau, les doigts crispés, les tambours faisaient toujours entendre leur roulement funèbre, le bourreau était livide ; Charles XII était impassible.

— Est-il mort? demaoda-t-il.

— Non, Sire, mais Votre Majesté ne veut-elle pas abréger?

— Qu'on avance les chevaux! commanda sans répondre à cette question de l'exécuteur le roi de Suède qui tenait à savourer jusqu'au bout sa vengeance.

Les aides passèrent des cordages aux pieds et aux mains déliés de Patkul et attachèrent ces cordages aux traits des chevaux...

Alors commença une scène épouvantable.

Les chevaux stimulés s'élancèrent de quatre côtés à la fois, tirant chacun un membre, se disputant ce cadavre vivant qui, rappelé subitement au sentiment par

104 MYRRHA-MAUIA

l'excès même de la douleur, poussait des hurlements horribles... Les muscles et les chairs, se distendant, craquaient... des veines rompues jaillissaient des jets de sang jusque sur les exécuteurs... puis chaque cheval s'arrêtait dans son efTort, repartait, renouvelant e( décuplant ainsi les tourments du patient!

Enfin, les bras cédèrent... quelques lambeaux retenaient seuls les cuisses, un aide les trancha et le tronc exsangue et meurtri roula sur l'échafaud!

Prompt comme l'éclair, le bourreau saisit une hache et d'un seul coup sépara la tête de l'informe et lamentable débris.

Cette tête, contractée encore par la souffrance la plus aiguë que puisse endurer un être humain, fut fichée au haut du pal, tandis que les quartiers du corps étaient cloués aux roues, soutenues par les poteaux.

— Ainsi périsse quiconque sera reconnu traître à son roi et à sa patrie ! clama un héraut d'armes.

— Monsieur le pasteur, dit le roi de Suède en s'adressant à Mathias Gluck, qui descendait de l'échafaud, soutenu par deux aides, retournez en Livonie et racontez à mes fidèles sujets comment Charles XII punit les traîtres!

Le silence s'était fait sur la place.

Charles XII tourna bride et s'éloignait au galop, quand un vieillard, que les gardes avaient été impuissants à retenir, fendit la foule des soldats et, l'œil étincelant, se jeta à la tête du cheval.

— Arrête, roi! cria Wenceslas Ziska. Regarde et souviens-toil Les morts se réveillent parfois pour se venger !

Pour la première fois, le roi pâlit légèrement. Il éperonnason cheval qui repartit au galop, renversant dans son élan l'infortuné vieillard, qui resta sans connaissance étendu sur le sol.

Au cri poussé par le Bohémien répondit un autre eri.

Myrrha-Maria parut.

D'abord elle ne vit que son aïeul gisant inanimé et elle se jeta sur lui à corps perdu; mais quand elle leva son regard et qu'au fond de la place elle aperçut, grimaçant sur le pal et les traits contractés, la tête de son père, elle se redressa, comme mue par un ressort d'acier.

Un instant elle resta raidie; son œil dilaté par l'horreur s'injecta de sang et un cri s'échappa de ses lèvres :

— Mon père !... Les misérables !

Puis elle voulut s'élancer, mais déjà les gardes s'avançaient.

Sherbanesko avait suivi de près la jeune fille. Il releva Wenceslas, aveuglé par le sang. Le vieillard revint lentement à lui.

Bientôt un cercle se forma, qui poussa le groupe lamentable hors de l'enceinte. Charitablement une porte s'était ouverte et les trois personnages allaient pénétrer dans cet asile, quand une main toucha l'épaule de Myrrha.

La jeune fille restait sans un mot, l'œil hagard et sec, ne sentant plus rien, inconsciente de ce qui se passait autour d'elle.

A ce léger attouchement, Myrrha frémit et se retourna, d'une pièce, puis, passant sa main sur son front couvert d'une sueur froide :

— Que voulez-vous? Qui êtes-vous? articula-t-elle d'une voix stridente.

— Je viens vous porter les dernières paroles de voire père et vous fournir les moyens de le venger, dit Mathias Gluck à voix basse.

— Venger mon père! Ah! soyez béni! J'ai soif de vengeance! rugit la Bohémienne, dont le visage prit une expression terrible.

— Pas tant que moi! fit une voix derrière elle.

— Pas tant que toi 1 Toi qui parles, on n'a pas tué ton père!

— On l'a tué! reprit la voix.

Myrrha-Maria regarda celui qui parlait. Elle reconnut Georges Paikel et se souvint de l'avoir rencontré dans le palais de l'Electeur quelque temps avant. Elle lui prit la main, qu'elle serra violemment :

— Viens, dit-elle, nous serons deux!

Et tous entrèrent dans la maison.

Un soir de décembre de cette même année 1707, une animation étrange régnait à Prague, autour de la demeure de Wenceslas Ziska.

Au milieu des ténèbres, un observateur eût pu distinguer, venant de tous les quartiers de la ville, des ombres rasant les murs et s'arrétant à la porte du vieux sectaire; et cependant des fenêtres de l'antique palais ne s'échappait aucune lumière.

Au coup discret frappé par le visiteur, la porte s'entr'ouvrait.

— Que voulez-vous? demandait une voix.

— La Justice !

Et, derrière le nouveau venu , la porte se refer-

mait.

A travers un dédale de corridors, le visiteur était conduit au fond de la maison, puis le guide s'engageait dans un escalier en spirale et bientôt apparais-

108 MYRRH A-MARI A

sait aux regards une vaste salle illuminée dans laquelle, silencieux, des hommes attendaient.

Tout au fond, sur un lit de parade, Wenceslas Ziska était étendu ; son visage pâle et amaigri par la maladie avait gardé cette majesté et cette hautaine sérénité qui lui était propre, mais on lisait dans les derniers reflets de son regard terne comme le regret d'une vie qu'on doit quitter avant d'avoir pu assouvir sa vengeance et contenter sa haine.

Sa barbe descendait sur sa poitrine en longs flocons de neige, et près de lui, sur un coussin, étaient posés ses insignes de franc-comte de la Sainte-Wehme de Prague : un sabre et une branche de saule croisés.

A ses pieds, agenouillée et méditant, Myrrha-Maria.

Wenceslas Ziska allait mourir.

Le jour de l'exécution de Jean de Patkul, dans cette maison où un étrange hasard avait réuni tant d'ennemis mortels de Charles XII, en face des restes sanglants de l'ambassadeur, le vieux Bohémien avait juré de consacrer désormais sa vie à la vengeance de celui qu'il appelait : le Martyr; mais les émotions qui s'étaient succédé sans trêve depuis de si longs mois avaient usé ce corps fatigué par l'âge et lorsqu'à l'heure terrible du dénoûment, le roi de Suède avait foulé le vieillard aux pieds de son cheval, il avait brisé les dernières forces de l'aïeul de Myrrha-Maria.

A grand'peine, Wenceslas avait pu être transpoiio à Prague ; ni les soins, ni le dévouement de ses enfants (car Myrrha, obéissant aux dernières volontés de son père, était devenue princesse Sherbanesko), n'avaient pu le ramener à la vie et le vieillard s'éteignait doucement.

Mathias Gluck avait, selon sa promesse, révélé à la fille de Patkul par quels liens de reconnaissance Marta Alfendey, devenue Catherine de Russie, était unie à sa famille. Il avait remis à Myrrha des lettres de recommandation, qui, dans le cas où le soin de sa

vengeance le réclamerait, lui concilieraient la bienveillance de la nouvelle souveraine, puis il était reparti pour Marienbourg, tandis que Wenceslas et sa petite fille reprenaient le chemin de Prague, mais ce n'était pas toutefois sans avoir prodigué au premier tous les soins de son art, car il était un peu médecin; à la seconde, les remèdes de l'àme et les consolations de toutes sortes. Que de fois ne reprit-il pas le récit de sa dernière entrevue avec Patkul? La dernière épreuve à laquelle il avait été soumis avait été l'obligation où l'avait placé la jeune fille de l'accompagner gncore une fois au pied du gibet où restaient exposés es membres du supplicié. Il en était revenu accablé et sans force ; Myrrha, au contraire, avait puisé une énergie et un courage dont on eût pu la croire incapable dans ce funèbre et terrifiant spectacle.

Quant au vieux Ziska, qui sentait sa fin approcher, 1 avait voulu au moins se donner deux suprêmes satisfactions :

D'abord, se conformer aux dernières volontés de Patkul, en donnant un protecteur à Myrrha-Maria, et :e premier point avait été remph. Georges Paikel, dont .a cause se confondait désormais avec celle de la jeune [îUe, puisque toutes deux avaient le même point de iépart et le même mobile, la haine de Charles XII, ivait servi de témoin au prince Sherbanesko.

Ensuite, assurer sa vengeance, car lui aussi était ane victime du roi de Suède.

C'est dans ce dernier but qu'il s'était fait transporter, mourant, dans la salle de sa demeure où, depuis e grand Ziska, les taborites et les francs-juges se réulissaienl.

Il avait convoqué les membres de la terrible assoùation, dont il était le chef, et, de son lit de douleur, 1 allait, une dernière fois, présider l'assemblée.

Sa suprême parole allait être une parole de malé-

diction et de mort, et cette pensée, qui lui était douce, lui aidait à affronter le trépas.

Cependant les francs-juges étaient au complet. A une table en fer-à-cheval et recouverte d'un tapis rougo, placée au pied du lit, sept des principaux d'entre eux prirent place, tandis qu'au fond de la salle, sombres et silencieux, les affiliés se tenaient debout.

Wenceslas Ziska fut assis sur son séant et maintenu par une pile de coussins; les sept francs-juges rejetèrent les manteaux qui couvraient leurs épaules. La séance était ouverte. Myrrha- Maria se leva.

— Le frère Georges Paikel a sollicité des membres du Tribunal Sacré l'honneur de prendre place au milieu d'eux, comme franc-juge de la Sainte-Wehme. Une enquête a été faite sur lui et il a pour répondants le vénérable Ziska, franc-comte du Tribunal de Prague, et moi, Myrrha-Maria de Patkul, princesse Sherbanesko, affiliée des cours wehmiques. Je demande donc qu'il plaise aux membres de la Sainte-Wehme de prononcer l'admission du frère Georges Paikel conformément aux rites prescrits par le code de Dortmund.

Alors, un des francs-juges, qui avait le litre d'accusateur et de maître des cérémonies, se leva : ^ — Le Tribunal Sacré a statué et conclu à l'admis- ^ sion de Georges Paikel. Quelqu'un parmi les frères s'oppose-t-il à sa réception?

Personne ne répondit.

Paikel fut introduit.

L'accusateur et Myrrha-Maria le prirent par la main et le conduisirent près du lit de Wenceslas.

Georges Paikel, tête nue, se mit à genoux et, sur les indications de ses répondants, posa deux doigts sur le tranchant du sabre du franc-comte.

Le vieux Ziska fit un effort et, s'adressant au jeune homme :

— Comment te nommes-tu ?

— Geor^^es Paikel.

— A quelle église appartiens-tu ?

— J'appartiens à la sainte église catholique, hors de laquelle il n'y a pas de salut.

— Que veux-tu ?

— Devenir membre du Tribunal Sacré.

— Sais-tu quelles obligations t'incomberont et es-tu prêt à jurer obéissance et fidélité à la Sainte-Wehme î

— Oui, frère !

Et Georges Paikel prononça la redoutable formule :

— Je jure d'être fidèle au Tribunal, de le défendre contre moi-même, contre l'eau, le soleil, la lune, les étoiles, le feuillage des arbres, tous les êtres vivants et tout ce que Dieu a créé entre le ciel et la terre; contre père, mère, sœurs, femmes, enfants, tous les hommes enfin ; de maintenir les jugements du Tribunal Sacré, de les exécuter et de dénoncer au présent Tribunal ou à tout autre Tribunal secret les délits de sa compétence, qui viendraient à ma connaissance ou que j'apprendrai par des gens dignes de foi, afin que les coupables y soient jugés comme de droit, ou qu'il soit sursis au jugement avec le consentement de l'accusateur. Je promets de plus que ni l'attachement, ni la douleur, ni l'or, ni l'argent, ni père, ni mère, ni soeur, ni parents, ni aucune chose que Dieu ail créée ne pourront m'engager à enfreindre ce serment, étant résolu de soutenir dorénavant de toutes mes forces et de tous mes moyens le Tribunal secret dans tous les points ci-dessus mentionnés. Dieu et les saints me soient en aide !

— Je reçois ton serment, mais si tu l'enfreins consens-tu à subir le châtiment des traîtres, dont voici la teneur :

0 Si un membre de la Wehme est convaincu de tra-

» hison, qu'on l'arrête, qu'on lui bande les yeux, qu'on » lui attache les mains derrière le dos, qu'on lui mette >> une corde au cou, qu'on le jette sur le ventre, qu'on » lui arrache la langue par la nuque et qu'on le pende » sept fois plus haut qu'un voleur convaincu. »

— J'accepte le châtiment et je maintiens mon serment 1

— Je te déclare membre de la Sainte- Wehme, frère t Georges Paikel se leva et s'approcha du lit. Wenceslas Ziska posa sur le front de l'initié ses

lèvres défaillantes, puis chacun des membres du Tribunal Sacré lui donna l'accolade.

Le jeune Suédois était franc-juge.

De nouveau, l'accusateur prit la parole :

— Que ceux de nos frères qui ont un délit à porter devant le Tribunal Sacré se lèvent et parlent 1

— J'accuse ! dit Myrrha-Maria en s'avançant vers la table et en étendant le bras.

— Le nom du coupable ?

— J'accuse Charles, douzième du nom, roi de Suède. Le coupable ne pouvant être cité, je demande que le Tribunal, sur mon accusation motivée et attestée par des frères de la Sainte-Wehme, prononce aujourd'hui sa sentence! J'accuse Charles XII, roi de Suède, de forfaiture et d'assassinat. Contre le droit des peuples et contre le droit des gens, ajouta la jeune fille dont la voix sonore tremblait, il a fait mourir, dans les plus atroces tortures, Jean-Reginold de Pativul, ambassadeur de Russie. Jean de Patkul a été roué vif et écartelé en place publique de Casimir, le 10 octobre 1707 I

— J'atteste ! dit Paikel qui, selon l'usage, posa la main sur le bras étendu de Myrrha-Maria.

— J'atteste ! fit d'une voix sourde Wenceslas Zi^ka dont une lueur fugitive cçlora les joues.

— J'accuse le roi de Suède, Charles XII, continua la jeune femme, d'opprimer les Livoniens qu'un inique traité a vendus à la Suède. Je l'accuse d'avoir assas-

siné le capitaine Paikel qui, Livonien de naissance, servait dans l'armée saxonne contre l'oppresseur de sa patrie.

— J'atteste ! gronda Georges Paikel.

— J'atteste ! fit la voir affaiblie de Wenceslas.

— Quelqu'un se présenle-t-il pour la défense de l'accusé ? cria le maître des cérémonies.

Personne ne répondit.

Alors les sept juges, se levant, se réunirent autour du lit du moribond. La conférence fut courte. Wenceslas, visiblement épuisé, fît un dernier effort ; il se souleva et, soutenu par deux juges :

— Moi, Wenceslas Ziska, dit-il en s'interrompant à chaque mot, franc-comte du tribunal de Prague, je déclare que Charles XII, roi de Suède, a perdu tout droit à la protection des hommes. Je le déclare déchu de tous ses droits et privilèges et je le condamne à mort conformément à la décision prise par les membres du Tribunal sacré, vu qu'il a mérité cette condamnation par ses forfaits. J'abandonne son cou à dévorer aux corbeaux ; son corps aux vautours et aux chiens ; je recommande son âme à Dieu ; j'adjuge son royaume à son héritier ; je déclare sa femme veuve et ses enfants orphelins. En conséquence, j'ordonne à tout membre de la Sainte- Wehme de mettre à exécution la présente sentence en quelque lieu et par quelque moyen que ce soit.

D'une main défaillante, le franc-comte saisit la branche de saule et la jeta dans l'enceinte. Alors les juges, s'approchant tour à tour, crachèrent dessus, selon le rite de la Sainte- Wehme. La sentence était irrévocable.

Mais ce dernier effort avait été trop violent ; la bouche de Ziska se teignit d'une écume sanglante et il retomba, sans force, anéanti, sur son lit.

Myrrha-Maria était à son chevet ; elle mit un baiser au front du vieillard qui parut se ranimer.

Alors, du fond de la salle, s'avança le prince Constantin Sherbanesko, resté jusqu'alors silencieux. Il était suivi de son frère Héraclius, arrivé depuis peu de jours à Prague pour assister à son mariage. La haute dignité dont ces personnages étaient revêtus dans leur pays, puisqu'ils étaient les chefs des Illuminés de Moldo-Valachie, et leur titre de parents des Ziska leur avaient servi d'introduction à l'assemblée des Francs-Juges.

— Père, dit Constantin en s'adressant à Wenceslas, je suis l'époux de Myrrha et comme tel le fils de Jean de Patkul ; je viens solliciter de vous l'honneur d'être le justicier et l'exécuteur de votre sentence.

Myrrha-Maria se redressa. Elle tendit la main à son mari.

— Merci ! dit-elle, mais nous sommes deux et nous partagerons cet honneur.

— Et moi, dit Paikel, n'ai-je pas aussi mon père à venger ?

— Soit, reprit Myrrha, mais il faut alors que chacun de nous ail sa part. Nous châtierons le roi de Suède, et le hasard désignera la main qui le frappera. Quiconque a frappé par l'épée, périra par l'épée, mais alors la peine sera-t-elle proportionnée au crime ? Charles XII s'avance aujourd'hui victorieux et puissant, humiliant les rois sur son passage. Au lieu de le renverser au milieu de son triomphe, d'un seul coup, mettons-nous en travers de sa route. Son orgueil fait sa force? Abaissons son orgueil. Nous le forcerons de s'humilier devant ses ennemis victorieux à leur tour, et quand ce conquérant aura vu s'évanouir sa puissance, quand il sera devenu le plus misérable des rois de la terre, quand nous l'aurons vu pauvre, vaincu, méprisé, incapable même d'un effort, nous le frapperons et les mânes de nos pères tressailleront de joie, car ils seront bien vengés. Père, ajouta-t-elle en se

tournant de noureau vers Ziska, bénis-nous une dernière fois l

Les yeux fermés de Wenceslas immobile se rouvrirent ; une dernière lueur brilla dans son regard :

— Enfants, fit-il d'une voix si basse qu'on l'entendait à peine et en soulevant lentement sa main décharnée, j'ai entendu... je reçois votre serment... qu'il soit fait... selon votre désir f...

La main retomba. Wenceslas était mort.

Les funérailles du dernier des Ziska furent célébrées au milieu d'une pompe extraordinaire. M}Trha-Maria reçut de toutes parts les marques d'une sympathie qu'expliquait la popularité du grand nom du défunt. Elle resta à Prague d'abord, ainsi que ses intérêts le lui commandaient, mais tout dans cette ville lui rappelait de douloureux souvenirs et, malgré sa force d'âme, elle sentait chaque jour s'affaiblir son énergie, qui n'était plus soutenue par le spectacle de l'impassibilité de Wenceslas.

Du reste, la Bohémienne ne voulait pas oublier le serment qu'elle avait prêté entre les mains de son aïeul mourant et qu'elle avait renouvelé sur sa tombe. D'ailleurs, la mort de Wenceslas n'était-elle pas aussi l'œuvre de Charles XII?

Désormais elle avait à venger deux mémoires bien chères ; elle avait besoin de tout son courage, et Paikel était là, qui avait le droit d'exiger l'accomplissement de ses promesses.

Elle résolut donc de quitter Prague et elle s'apprêta à suivre son mari à Bukharest, mais avant son départ elle jeta avec ses alliés les premières bases d'une association dont le résultat devait être la ruine et la mort d'un roi.

Un tel projet formé par des hommes qui n'avaient d'autres armes que leur volonté et l'ardeur de leur haine pouvait paraître puéril et insensé, mais d'avance

les conjurés avaient fait le sacrifice de leur vie et ils allaient, confiants dans leur bon droit et ne prévoyant pas d'impossibilités.

C'était un obstacle bien faible à opposer à un conquérant que n'avaient pu arrêter les armées du tsar de Moscovie et, quand les princes Sherbanesko, qui ne se dévouaient à la cause de Myrrha que par amour pour elle, lui alléguaient cette énorme disproportion :

— Le Seigneur, répondait-elle, s'est servi d'une pierre lancée par la fronde de David pour abattre le géant Goliath. Avec son aide, nous triompherons I N'est-ce pas pour lui que nous combattrons?

Devant une telle confiance, il n'y avait plus à hésiter.

Quant à Paikel, il était inutile de chercher à stimuler son courage. Son père aussi avait été mis à mort par ordre de Charles XII et il se souvenait.

Restait à dresser un plan de campagne.

Les princes Sherbanesko se ressemblaient par plus d'un point. Tous deux romanesques et aventureux, très patriotes et pleins de haine pour les étrangers, ils songeaient qu'un jour viendrait peut-être où Charles XII envahirait aussi leur pays et ils affrontaient gaiement une telle entreprise, autant pour contribuer à abattre l'orgueil d'un roi, qui pouvait un jour leur porter ombrage et qui, du reste, avait mérité un châtiment, que pour le plaisir de s'associer à une œuvre dont l'étrange témérité était digne de succès.

Héraclius surtout, quoiqu'il ne fût que le beaufrère de Myrrha, avait embrassé sa cause avec beaucoup d'enthousiasme. Le jeune Valaque, comme beaucoup d'autres gentilshommes de sa nation, n'avait pu dompter son tempérament fougueux ni accepter l'inaction dans laquelle croupissaient la plupart de ses compatriotes. Depuis de longues années

déjà, laissant son frère, à la tête du parti national, défendre seul la Moldo-Valachie contre les prétentions des Grecs Fanariotes, il avait passé le Borysthène et avait pris part à toutes les expéditions des Cosaques de l'Ukraine.

Tous quatre tinrent conseil.

Il fut décidé que le prince Constantin Sherbanesko retournerait à Bukharest avec Myrrha-Maria, tandis qu'Héraclius, accompagné de Georges Paikel, rejoindrait l'armée suédoise et chercherait à pénétrer les plans de Charles XII. Les projets du roi connus, le but qu'il se proposait d'atteindre deviné, les quatre conjurés se partageraient les rôles.

Quant à la façon de s'insinuer dans la confiance des gens qui entouraient le roi de Suède, sans exciter leur défiance, c'était affaire à eux. Peut-être le pourraient-ils facilement, Héraclius Sherbanesko et Georges Paikel n'étant ou ne pensant être connus de personne dans l'armée suédoise.

Deux jours après, les quatre conjurés quittaient Prague et prenaient deux directions différentes.

or ilAZEPPA PROPOSE.

Charles XII était entier et absolu en tout. Malgré l'autorité et la valeur incontestée des généraux dont il avait su s'entourer, il avait pour principe de ne prendre jamais conseil de personne et de ne confier à aucun d'eux ses projets.

Aussi, en quittant Casimir, le comte Piper lui-même, c'est-à-dire celui de ses ministres en qui il avait le plus de confiance, ignorait-il vers quel point de la Pologne ou de la Russie le roi de Suède avait l'intention de marcher.

Dès le lendemain de l'exécution de Patkul, Charles XII donna l'ordre du départ et assigna Grodno comme point de direction. Des obstacles insurmontables pour des soldats moins aguerris que les Suédois vinrent entraver cette marche, qui se prolongea jusque dans les premiers mois de l'année 1708; mais ni les neiges, ni les glaces, ni les intempéries de

ou MAZEPPA PROPOSE... 119

cet hiver, qui fut fort rigoureux, ne purent arrêter le jeune conquérant.

Les Russes se retiraient constamment devaui l'ennemi, Pierre I*r ayant donné l'ordre formel à ses généraux de n'accepter le combat que lorsqu'ils pourraient opposer à Charles XII des forces au moins égales, mais lui-même faillit se tromper, car trop c onfîant dans la difficulté qu'éprouveraient les Suédois à s'avancer au milieu des campagnes détrempées par les pluies ou la fonte des neiges, il était encore à Grodno avec quelques troupes, quand le roi de Suède se présenta sous les murs de cette ville, à la tète de son armée. Il eut néanmoins le temps de fuir et d'éviter un combat qui eût été trop inégal.

De Grodno, Charles XII continua sa route à travers la Lithuanie, se dirigeant vers le Borysthène.

La saison devenait plus favorable, mais, loin de diminuer, les obstacles matériels ne faisaient qu'augmenter de jour en jour. Cette partie de la Pologne était presque inculte et déserte, tantôt coupée de marais, tantôt couverte de forêts immenses, à travers lesquels il était presque impossible de faire avancer l'artillerie et les équipages.

Mais Charles XII, loin de se décourager, se piquait d'émulation et il savait communiquer son ardeur à toute son armée.

Le 23 juin 1708, il arrivait devant Borystov sur la Bérésina, un des grands affluents du Borysthène. Il espérait trouver derrière cette rivière une contrée plus riche, mais cette fois encore il fut déçu ; les Moscovites, qui reculaient sans cesse, avaient ruiné le pays, et les paysans, dont les ressources avaient été en partie épuisées par le passage des troupes russes, avaient eu le soin de cacher et d'enterrer leurs dernières provisions avant l'arrivée des Suédois.

Cette retraite continuelle des Moscovites était calculée. Le but secret du tsar était de concentrer le plus

de troupes possibles sur un seul point où il se déciderait enfin à fivrer bataille, lorsque ce point lui offrirait des moyens suffisants de défense. Il crut avoir trouvé une occasion favorable à HoUoyczira, village situé en-deçà du Borysthène, sur les bords d'un petit cours d'eau appelé Bibitsch.

Holloyczim était protégée d'abord par ce cours d'eau dont les pluies avaient fait un torrent, ensuite par un marais fort étendu. Derrière ce marais, un fossé profond avait été creusé et un parapet avait été élevé sur lequel le tsar avait eu le temps de faire établir douze pièces de canon et vingt-quatre mortiers à grenade. De plus, onze régiments d'infanterie et neuf de cavalerie stationnaient derrière ces lignes qu'on pouvait croire inexpugnables.

Charles XII, loin de se rebuter, bénit cette occasion qui lui permettait enfin de se mesurer de nouveau avec un adversaire depuis si longtemps invisible.

Il prit aussitôt ses dispositions, donna à sa cavalerie Tordre de tourner le marais pour prendre l'ennemi en flanc et lui-même, descendant de cheval et se mettant à la tête de son infanterie, se prépara à entrer dans le lit du torrent.

L'aspect de la Bibitsch, derrière laquelle s'étendait le marais, faisait hésiter un instant le régiment de trabans dont il avait fait sa garde d'honneur lorsqu'un jeune homme sortit tout à coup du rang :

— En avant ! cria-t-il, et pour le roi !

Et il se jeta résolument à la nage. Un instant, il lutta contre l'impétuosité du torrent, mais le lit de la rivière était de peu de largeur et il eut bientôt atteint le bord opposé.

Il lira son épée qu'il planta en terre, faisant ainsi acte de prise de possession de cette nouvelle terre.

— Eh bien ! s'écria Charles XII, ne suivrons-nous pas ce brave garçon?

L'exemple fut contagieux ; derrière le roi, le régi-

ou MAZEPPA PROPOSE... 12t

ment de trabaos suivi de l'infanterie tout entière se jeta à l'eau, et avant que les Russes, surpris par tant d'audace, eussent eu le temps de mettre leurs pièces en batterie, la Bibitsch et le marais étaient traversés et les troupes rangées en bataille prêtes à tenter l'assaut des retranchements.

Alors Charles XII monta à cheval et donna le signal de l'attaque. Mais au même moment les Moscovitesrépondirent par une canonnade, qui fît dans les rangs suédois de profondes trouées. Six fois, le roi de Suède s'élança à la tête de ses meilleures troupes, six fois il dut reculer en présence de la résistance désespérée des ennemis. Une septième reprise eut plus de succès» La cavalerie avait eu le temps de tourner le marais et de prendre les Russes en flanc: un instant de confusion suivit, qui décida du sort de la journée.

Quand Charles XII parvint au haut du rempart,^ croyant être arrivé le. premier, une pièce déjà avait été enclouée et sur l'affût il trouva étendu, presque sans connaissance et à côté des deux artilleurs russes tués en défendant leur canon, ce même jeune homme qui, le premier, au début de la journée, avait traversé la Bibitsch. Le roi dégagea des ennemis qui l'entouraient encore le valeureux soldat dont l'épaule avait été traversée d'une balle, puis, mettant pied à terre :

— Comment t'appelles-tu?

— Georges Gillenstiern, sire 1 et je suis de la maison du comte Piper, répondit le blessé, qui se redressa comme ranimé par cette parole du roi.

— Georges Gillenstiern, je te fais chevalier de l'Épée et je t'attache à ma personne ! Prends mon cheval.

— Mais, Sire!,..

— Prends mon cheval et retire-toi, va te faire soigner à l'arrière-garde !

Lui-même aida Gillenstiern à se mettre en selle, puis il courut à pied rejoindre ses trabans, qui poursuivaient les débris de l'armée russe en déroute.

Charles XII y mit de l'acharnement ; il refoula les vaincus jusqu'à Mohilov où il passa le Borysthèae. Quand il put enfin prendre quelque repos, comme il ayait la mémoire des braves, il fit appeler le comte Piper :

— Quel est donc, lui demanda-t-il, ce Georges Gillensliern, qui prétend être à vous et qui a été blessé à Holloyczim? Je ne l'ai jamais vu.

— Sire, répondit Piper, ce jeune homme, venu de Suède dernièrement, a rejoint votre armée depuis quelques mois. Il s'est toujours vaillamment comporté et il est intelligent autant que brave; je l'ai distingué et je me le suis attaché.

— Je vous félicite de votre choix; il est excellent. J'ai fait ce jeune homme chevalier de l'Épée. Il passera dès aujourd'hui à mon service particulier. Comment va-t-il ?

— Beaucoup mieux, Sire! Sa blessure n'aura aucune suite grave.

Et de ce jour, jusqu'au complet rétablissement de Gillenstiern, Charles Xllne manquajamais de prendre de ses nouvelles et de demander qu'on le lui envoyât dès qu'il serait en état de prendre son service.

Le blessé, auquel le comte Piper fit part des dispositions si bienveillantes du roi à son égard, ne chercha pas à dissimuler la joie qu'il éprouvait de cette communication ; il avait hâte d'être guéri pour vivre auprès de ce prince, qui le comprenait si bien...

C'est vers cette époque, c'est-à-dire au mois d'août, que le tsar, fort affecté par son dernier désastre, fit faire à Charles XII des propositions de paix et qu€ ce dernier répondit:

— Dites à mon frère Pierre que je ne traiterai qu'à Moscou !

Ce à quoi Pierre riposta :

— Mon frère Charles prétend toujours faire l'Alexandre, il ne trouvera pas en moi un Darius 1

ou MAZEPPA PROPOSE... 123

11 fut dès lors avéré que le but suprême de Charles XII était Moscou et l'armée, fatiguée de tant Je marches, reprit courage en songeant qu'elle allait atteindre au terme de ses pérégrinations. Un événement imprévu allait bientôt démontrer la fausseté de ces prévisions ou plutôt combien les décisions du roi étaient variables.

Dans le courant de septembre 1708, après quelques combats assez chauds, où comme toujours l'avantage était resté aux Suédois, l'armée de Charles XII se trouvait à Smolensk, à cent lieues environ de la capitale de la Moscovie.

Le roi conférait avec le comte Piper quand on lui annonça qu'un étranger de distinction demandait la faveur d'une audience.

Cet étranger, qui se recommandait de Gillenstiern, avait, disait- il, une importante communication à faire au roi de Suède. Gillenstiern, qui, depuis sa guérison, était entré fort avant dans les bonnes grâces du souverain, fut appelé et chargé de s'enquérir des intentions et de la qualité du visiteur.

L'inconnu était un jeune homme de haute taille, portant, sans avoir cependant les signes distinctifs de la race, le pittoresque costume d'un chef de Cosaques ukraniens.

A son aspect, Gillenstiern tressaillit :

— J'ai eu l'honneur de vous rencontrer à Prague, dit l'étranger en s'avançant vers lui, et sachant la faveur dont vous jouissez, j'ai pris la liberté de m' aider de votre nom pour arriver jusqu'ici. Vous souvient-il de Maxime Boldouka?

Et, en parlant, il fixait son œil noir sur le jeune Suédois.

— Dieu me garde d'avoir oublié cette heureuse rencontre, seigneur Boldouka! riposta Gillenstiern et je suis heureux de mettre à votre service aujourd'hui le peu de pouvoir dont je dispose.

Puis, gêné par les regards des assistants :

— Si votre seigneurie veut me faire l'honneur de me suivre, je vais la conduire auprès de Sa Majesté!

Gillenstiern présenta au roi Maxime Boldouka.

— Sire, dit ce dernier en s'inclinant profondément et en remettant à Charles XII un parchemin aux armes de l'Ukraine, je suis au service de Jean Mazeppa, prince de l'Ukraine. Depuis longtemps, la renommée est venue apporter jusqu'à nous le récit de vos exploits et réveiller nos courages endormis. Le tzar de Moscovie laisse peser sur nous sa main de fer et nous supportons impatiemment son joug. Sire, notre grand ataman est à quelques verstes d'ici. Il a quitté Batourin, et, malgré son grand âge, il est venu en personne vous apporter l'alliance de la nation cosaque. Lui-même, si vous daignez l'entendre, vous dira combien il est dévoré du désir d'affranchir enfin son peuple et de contribuer, pour sa part, à la ruine d'une puissance que vos armes victorieuses ont déjà tant amoindrie.

Charles XII avait la décision prompte.

A cette ouverture du jeune Cosaque, son visage s'éclaira, puis, se levant :

— Vive Dieu ! dit-il en suédois au comte Piper, voilà qui nous détourne diablement du chemin de Moscou !

Se retournant ensuite vers l'envoyé de Mazeppa :

— Où est votre maître?

— Il attend, à dix versles d'ici, avec une escorte de quelques Cosaques, le bon plaisir de Votre Majesté.

— Eh bien! à cheval, messieurs! Je vous emmène, Piper, vous aussi, Gillenstiern! Monsieur Maxime Boldouka, voulez-vous nous conduire ?

Quelques instants plus tard, et sans que le comte Piper, qui ne voyait cependant pas d'un bon œil cette nouvelle fantaisie de son maître, eût osé hasarder une

ou MAZEPPA PROPOSE... 125

réflexion, la petite troupe suivait le chemin qui mène de Smolensk à Andrusson.

A mi-chemin, dans un petit village, l'ataman des Cosaques attendait.

Mazeppa avait quatre-vingts ans, mais les luttes d'une vie traversée d'événements terribles n'étaient pas parvenues à courber sa ^'rande taille. Malgré sa longue barbe blanche, ses yeux avaient conservé encore tout l'éclat de la jeunesse.

L'arrivée de Charles XII l'étonna peu ; il s'y attendait.

Il savait par ouï-dire que le roi de Suède était coulumier de semblables excentricités, mais voyant la promptitude avec laquelle il répondait à sa première ouverture, il augura bien du résultat final de son entretien.

— Sire, lui dit-il en substance, l'Ukraine supporte impatiemment l'autorité du tsar de Moscovie. De victoire en victoire, vous avez repoussé Pierre I" jusqu'à Smolensk et vous êtes sur le chemin de Moscou. Je viens vous offrir l'aide de cinquante mille Cosaques. Avec un tel renfort, vous conquerrez tout le Sud de la Moscovie, et quand vous entrerez dans la capitale du tsar, pour lui imposer vos volontés, vous aurez soumis l'Empire tout entier! J'attends de vous une parole, Sire, et demain l'Ukraine à ma voix se lèvera comme un seul homme !

— Mais quelles garanties m'offrez-vous ?

— Mon honneur ! riposta l'ataman avec hauteur. Et ma vie ! Comment pourrais-je avoir l'idée de tromper un prince dont l'armée victorieuse pourrait demain ravager mon pays et ra'infliger la peine des traîtres? Vous n'hésiterez plus, sire, quand vous saurez que le tsar à Moscou m'a outragé, moi, Mazeppa, prince de l'Ukraine, et Mazeppa ne pardonne jamais !

Charles XII comprit que la proposition que venait de lui faire le vieil ataman était bien plutôt dictée par

126 MYRRHA-MAklA

un sentiment de haine personnelle que par le désir d'affranchir sa nation. C'était une sûreté de plus.

— Mais trouverai-je au moins dans votre pays, objecta-t-il, le moyen de ravitailler mes troupes ?

— Je m'engage, sire, dit Mazeppa, à fournir à Votre Majesté, outre des soldats, tous les vivres, toutes les munitions dont son armée aura besoin et à mettre à sa disposition toute l'artillerie dont je dispose ! En jouant cette partie, je joue gros jeu, sire. Vaincu, je reste à la merci du tsar et je perds à la fois la puissance et la vie. Je quitterai donc, pour venir à vous, Batourin, ma capitale, avec mes trésors, ma famille, tout ce que j'ai de précieux. Sera-ce un gage suffisant de ma fidélité?

Charles XII n'hésita plus ; séance tenante, un traité fut signé par lequel Mazeppa s'engageait à attendre l'armée suédoise, non loin de Batourin et sur les rives de la Desna, à hauteur de Novogorod Sieverskoï.

Sur ce point seraient concentrées toutes les forces dont il disposait et l'ataman se croyait d'autant plus certain de mener à bonne fin son entreprise que l'alliance conclue devait rester secrète et que, dans tous les cas, Pierre I^"^ n'en pourrait être averti que trop tard pour pouvoir s'opposer à la jonction des deux armées.

De son côté, Charles XII attendait le général Levenhaupt, qui venait de Livonie à la tète de dix-huit mille hommes et d'une quantité considérable de vivres et de munitions de toutes sortes ; il ordonna à Piper d'expédier un courrier à ce général pour hâter son arrivée.

Pendant que les deux alliés arrêtaient les dernières conventions, Gillenstiern prit à part Maxime Boldouka :

— Mais, s'ils réussissent, tout est perdu !

— Tout est sauvé, au contraire, répliqua le Cosaque en souriant.

ou MAZEPPA PROPOSE... 127

— Mais les Cosaques de Mazeppa?

— Les Cosaques ne marcheront pas !

— Mais Levenhaupt et ses dix-huit mille hommes ?

— Levenhaupt n'arrivera pas, ou, dans tous les cas, n'arrivera pas avec dix-huit mille hommes.

— Mais...

— Dieu et le tsar y pourvoiront ! dit Boldouka qui mit un doigt sur ses lèvres en voyant le roi de Suède et Mazeppa se lever et prendre affectueusement congé l'un de l'autre.

— Allons, Piper, dit joyeusement Charles en remontant à cheval, je ne donnerais décidément pas grand'chose de l'empire de mon frère Pierre. Et nous voilà un nouveau roi à couronner!

— Mais, sire, objecta le ministre, y pensez-vous? Vous allez vous enfoncer dans un pays inconnu, sans autre garantie que la parole d'un Cosaque 1 Mais s'il vous trompait ou s'il ne remplissait pas ses engagements ?

— Au lieu d'un roi, j'en ferais un esclave I répliqua l'orgueilleux prince qui ne jugeait pas qu'une force humaine pût un instant faire échec à sa volonté .

— Attendez au moins Levenhaupt.

— Levenhaupt viendra à son heure, Piper! Et je ne sache pas que sa présence soit indispensable pour soumettre un pays pacifié par avance et dont l'alliance est acquise.

— Cependant, ne serait-ce qu'au point de vue du ravitaillement..., voulut encore insister Piper.

Mais Charles XII haussa les épaules sans répondre.

Devant une confiance à la fois si inébranlable et si téméraire, le ministre comprit qu'il n'avait plus qu'à se taire.

Il se tut.

Le lendemain, quand l'armée tout entière apprit la nouvelle détermination du roi, l'expression d'un mé-

contentement très vif de la part des soldats, fatigués par tant de courses inutiles, faillit éclater et il ne fallut pas moins que le prestige tout puissant du conquérant pour étouffer dans son germe cette velléité de révolte.

L'ordre de lever le camp fut donné et les troupes suédoises commencèrent à descendre au midi de la Moscovie où Mazeppa les attendait. En même temps s'ouvrit pour elles une ère de fatigues et de privations dont elles n'avaient eu aucun exemple jusqu'à ce jour.

La contrée, déjà peu fertile naturellement, avait été ruinée par les passages successifs des Moscovites : c'étaient d'immenses étendues qu'il fallait traverser sans trouver une ville, une bourgade, une habitation.

A chaque pas des marais, des fondrières, des forêts presque infranchissables venaient mettre à l'épreuve la ténacité de Charles XII et l'énergie des Suédois. Au milieu de ces pays incultes et déserts, l'armée cent fois perdit sa route ; cent fois, dans l'impossibilité où on était d'avancer plus avant ou même de reculer, on dut abandonner des chariots et même des canons.

La pluie qui ne cessait de tomber venait, en détrempant les routes, ajouter encore à tous ces obstacles.

Les soldats, les généraux eux-mêmes perdaient courage, mais Charles XII relevait leur énergie en leur rappelant que, dans peu de jours, on atteindrait la Desna.

Si on manquait de pain, de vivres et de munitions, on allait bientôt rencontrer l'ataman et, quand l'armée se verrait appuyée par trente mille cavaliers aguerris, abondamment pourvue de tout ce qui lui faisait à présent défaut, elle redeviendrait invincible !

Et l'armée affamée, exténuée, marchait toujours,

ou mÀzeppa propose 129

soutenue par cette espérance, marquant son passage par les cadavres qu'elle laissait derrière ellel

Charles XII n'avait plus que dix-huit mille hommes quand il parvint enfin aux bords de cette rivière où il devait trouver une compensation à tant de fatigues et des renforts considérables.

Mazeppa n'était pas là.

Eï BOLDOUKA DISPOSB

Au commencement du dix-huitième siècle, l'Ukraine n'appartenait pas à la Russie. C'était un pays libre et nul peuple plus que les Ukraniens ne portait plus loin l'araoar de l'indépendance.

Des tribus errantes de Cosaques que certains auteurs font descendre des Scythes, mais qui, d'après l'opinion la plus probable et la plus accréditée, ne seraient que des réunions d'aventuriers polonais, russes, turcs, tartares, voire même français et italiens, s'étaient fixées dans cette région, qui s'étend au sud de la Moscovie, puis, tout en conservant leurs mœurs particulières et leurs chefs respectifs, avaient accepté l'autorité suprême d'un ataman, nommé par eux.

Un de ces premiers atamans fut le fameux Yermak, qui, à la tête de huit cents Cosaques, conquit, en Ib80, la Sibérie tout entière.

ET BOLDOUKA DISPOSE 13}

L'Ukraine fut bientôt menacée de l'invasion, elle était entourée de voisins fort dangereux ; d'un côté, la Pologne et la Russie, de l'autre, la Turquie n'attendaient qu'une occasion favorable pour s'emparer de ce pays que ses sauvages habitants ne cultivaient pas,, quoiqu'il surpassât en fertilité toutes les contrées limitrophes.

Les Cosaques, que leurs lointaines expéditions tenaient plusieurs mois par an éloignés de l'Ukraine où restaient seuls les femmes et les enfants, craignirent pour leurs foyers et recherchèrent l'alliance d'une puissance voisine. C'est ainsi qu'ils acceptèrent le protectorat de la Russie, dont l'amitié eut pour résultat de tenir en respect les convoitises de la Pologne et de la Sublime-Porte.

Dès lors, l'élection de l'ataman fut soumise à l'approbation du tsar.

C'est de l'Ukraine que partirent les Cosaques qui se répandirent plus tard sur les bords du Don, de l'Oural et du Volga.

La plus importante et la plus belliqueuse des tribus qui composaient la nation ukranienne était la tribu des Zaporogues et le pays qu'ils occupaient portait le nom de Zaporojié, « du russe za (au-delà) el porog » (cataracte), parce qu'ils habitaient plus bas que les » bancs de granit qui coupent en plusieurs endroits » le lit du Borysthène (Dnieper). »

Le gouvernement de la tribu s'exerçait à la setch. On appelait ainsi un camp, formé de cabanes en bois, qu'on établissait chaque année, généralement dans une île du Borysthène. C'est à la setch que les Zaporogues passaient l'hiver et qu'ils se préparaient aux expéditions et aux excursions de l'été.

Elle se divisait en trente-huit quartiers oti Koteretiy, (de Kouren, foyer) ; chaque Koureny, appelé aussi Polk, avait un chef spécial, le Polkovnik, et c'est parmi les ch«fs de kourenys qu'on choisissait le Kourenoï-

ataman, dont le commandement s'exerçait sur toute la tribu, jusqu'au jour où les Cosaques mécontents le déposaient pour en élire un autre.

Chacune des tribus composant la nation était subdivisée de la même manière, et c'est à la réunion de tous les kourenoï-atamans de toutes les tribus qu'était confiée l'élection de l'ataman suprême ou prince d; l'Ukraine, dont le choix était approuvé par le tsar.

A l'époque de notre récit, l'ataman, prince de l'Ukraine, était Jean Mazeppa, qui, depuis de longues années déjà, exerçait le pouvoir.

Mazeppa était Polonais d'origine ; après une jeunesse fort orageuse, un grand seigneur qu'il avait outragé l'avait un jour fait lier sur le dos d'un cheval sauvage et abandonner dans la steppe. L'animal porta son singulier cavalier jusqu'en Ukraine.

Mazeppa, recueilli demi-mort par les Cosaques, revint à la vie; il s'accoutuma à leurs mœurs, prit rang parmi eux et gagna bientôt une telle réputation de bravoure parmi ses nouveaux compatriotes, qu'il devint successivement kourenoï-ataman de la tribu dont il faisait partie, et grand-ataman.

Mais son orgueil s'irrita bientôt de la dépendance qu'il était encore obligé de subir. Comprenant que le but secret du tsar était d'arriver peu a peu au complet asservissement de l'Ukraine, il rêva au moyen d'affranchir son pays de la tutelle de la Russie.

Les récentes victoires de Charles XII lui parurent une occasion favorable ; il se hâta de la saisir, ne prévoyant pas qu'il pût rencontrer un obstacle dans la discipline des Cosaques.

Il comptait sans la jalousie de certains kourenoïs, qui s'irritaient de voir la puissance suprême résider depuis tant de temps entre ses mains. Il avait surtout usi ennemi dangereux dans la personne de Skoropaski,

.... ET BOLDOUK*. DISPOSE 133

ataman des Zaporogues, ennemi d'autant plus dangereux qu'il savait dissimuler sa haine sous des dehors respectueux et soumis. Lui aussi n'attendait qu'une occasion pour faire éclater cette haine, car la chute de Mazeppa devait être le signal de son avènement. Skoropaski jouissait dans sa tribu d'une telle autorité, d'une telle popularité que nul autre concurrent n'eût pu lutter avec des chances égales.

Outre les Cosaques indigènes, Mazeppa, qui se souvenait de son origine, avait accueilli et rassemblé autour de lui les aventuriers de toutes les nations que l'éclat de son nom et la renommée de ses exploits avaient attirés dans l'Ukraine et il leur avait donné droit de cité. C'est ainsi qu'à toutes les expéditions des Ukraniens prenaient part des Moldaves et des Valaques qui, mieux policés et plus audacieux que les Cosaques, étaient pour le grand-ataman des auxiliaires précieux. Les Cosaques, qui avaient conscience de leur infériorité, les craignaient d'autant plus que, parmi ces étrangers, ils devinaient, sous des noms supposés, des grands seigneurs qui, ennuyés de la paix et avides de combats, venaient partager avec eux les hasards de leur existence batailleuse et respirer à pleins poumons l'air libre de la steppe. Et l'ardeur de ces chercheurs d'aventures était telle dans les excursions contre les Tartares, ces ennemis nés de la race cosaque, Polonais, Moldaves et Valaques déployaient une telle bravoure, hachaient et taillaient avec tant de conviction, que Zaporogues et Cosaques avaient fini par traiter en frères les nouveaux venus.

Parmi les gentilshommes venus là parce qu'on y faisait la guerre et qu'il est indigne pour un gentilhomme de ne pas faire la guerre, un des plus admirés était un Valaque, appelé Maxime Boldouka.

On disait bien qu'il était de Bukharest, que ce nom de Boldouka cachait celui d'une famille illustre de

134 MYRRHA-MAfilA

Valachie ; on racontait bien qu'il avait tout quitté, parce qu'il se trouvait mal à l'aise dans une patrie où il n'y avait ni coups de sabre à recevoir, ni Tartares à égorger, mais c'était là tout ce qu'on savait.

Par une étrange coïncidence, Maxime Boldouka avait été distingué par Mazeppa et avait eu, d'autr$ part, assez de bonheur pour sauver, dans un combat, la vie de Skoropaski.

Or, il est peu de peuples où l'on conserve plus

de reconnaissance à ceux qui ont rendu de pareils

services, que chez les Cosaques. A son tour, Skoro-

"paski n'eût pas hésité à risquer sa vie pour le jeune

Valaque.

Mazeppa, après son entrevue avec Charles XH, avait ordonné à tous les kourenys de s'armer; n'osant encore dévoiler ses véritables projets, il avait annoncé que le roi de Suède s'avançait vers l'Ukraine et que, de concert avec le tsar, il allait se mettre en mesure de défendre son pays. Il se réservait, au dernier moment, d'user de son influence pour déterminer ses Cosaques à passer du côté de Charles XII.

Sur ces entrefaites, Maxime Boldouka se rendit à la setch des Zaporogues et se présenta à la cabane du kourenoï.

Devant la porte, un joueur de bandoura faisait entendre une mélopée tantôt plaintive, tantôt guerrière, tandis qu'une troupe de Zaporogues dansaient le tropak.

Skoropaski, accroupi sur une natte, la pipe à la bouche et ayant à ses côtés un cruchon d'eau-de-vie poivrée, aux formes rebondies, accompagnait les danseurs, en battant la mesure.

— Salut, frère! ût-il sans se déranger, en voyant s'approcher Maxime Boldouka, sois le bienvenu à la setch! Viens-tu manger avec moi le gruau de l'amitié ?

ET BOLDOUKA DISPOSE 135

— Que la Vierge te protège, ataman! Je viens t'en- ! retenir de choses graves !

— Pas avant que tu n'aies bu un verre de cette eau-de-vie, répliqua le kourenoï, en versant à boire au jeune Valaque, dans un gobelet d'étain.

Maxime prit place sur la natte auprès de son hôte, et quand les danseurs se furent retirés après avoir bu l'hydromel que leur fit verser le kourenoï : .

— Rentrons, frère! dit Skoropaski. Je suis à toi. Qu'as-tu à me demander ?

Et une fois dans la cabane, l'ataman remplit de nouveau les deux gobelets.

— Les cavaliers delà setch se préparent au combat, Skoropaski; le combat est bon pour les Zaporogues ; il entretient le courage, mais encore faut-il, avant de l'entreprendre, être sûr qu'on ne fourbit ses armes et qu'on ne tire l'épée que pour la défense d'yne bonne cause.

— Le Seigneur bénit toujours les guerriers qui croisent le fer pour la plus grande gloire de la chrétienté; mais il aime, à l'égal de ceux qui repoussent les Turcs et les païens, ceux qui lutttent contre l'envahissement de leur patrie. Le Suédois s'avance ; ses troupes aguerries succomberont sous les coups des innombrables Cosaques, qui viendront du Sud, avant môme qu'elles aient posé le pied sur le sol sacré de l'Ukraine.

— Ecoute-moi donc, ataman! dit alors Maxime. J'ai partagé avec toi, au jour du combat, le gruau et le sel; je suis ton frère et jamais une parole de mensonge n'a dépassé mes lèvres. Eh bien! sache-le! Le grand-ataman vous a trompés, toi et tous les kourenoïs de l'Ukraine. Ce n'est pas pour repousser l'invasion des Suédois que vous fourbissez vos armes, c'est pour les mettre à son service; Mazeppa vous a vendus et c'est contre le père des Moscovites que la nation cosaque va bientôt marcher !

lob MYRBHA-MARIA

— On ne peut pas plus tromper un Zaporogue que le faire marcher contre son gré, dit en se levant Skoropaski, rouge de colère. Tu es mon hôte et mon frère, mais si quelque juif damné me tenaitce langage, je lui arracherais la peau du genou jusqu'à la plante des pieds.

— Devant Dieu, prononça Boldouka, j'ai dit la vérité!

— Tu as dit que Mazeppa nous avait vendus! Un Cosaque ne vend pas ses frères I

— Devant moi, le grand-ataman s'est engagé à amener cinquante mille Cosaques au roi de Suède 1

— La lame de mon sabre danse dans son fourreau ! s'exclama le kourenoï, et le soleil ne disparaîtra pas deux fois derrière les montagnes bleues, avant que j'aie fait rentrer au traître ses promesses dans la gorge, dussé-je mettre le feu aux quatre coins de l'Ukraine!

— Frère, ton conseil est bon. Le jour luira bientô où tu seras salué grand-ataraan, mais il n'est pas venu encore. Laisse Mazeppa se perdre irrémédiablement, et quand il avouera enfin avoir trompé les loyaux Zaporogues, tu te lèveras, et, à la tète des kourenys de ta tribu, tu lui cracheras au visage, tu lui jetteras à la face l'épithète de traître ! Ne préviens personne, mais rends-toi populaire et attends!

— Mais le père des Moscovites descend avec confiance vers l'Ukraine. Sa colère sera grande, quand, au lieu d'alliés loyaux, il trouvera la nation en armes, prête à marcher avec les Suédois.

— Sois donc en paix, Skoropaski. Le Isar saura à temps la trahison de Mazeppa. Aie confiance! Je te préviendrai quand le moment sera venu. Je suis avec toi de cœur, mais, pour tous, je resterai fidèle à Mazeppa.

— Un vrai Cosaque parle comme il pense! objecta Skoropaski d'un ton soupçonneux.

ET BOLDOUKA. DISPOSE 137

— Il est permis de déguiser parfois sa pensée, quand on veut se venger et que le soin de sa vengeance l'exige, répliqua Maxime Boldouka.

— Tu veux te venger de Mazeppa?

— Je veux me venger de quelqu'un qui est plus grand que Mazeppa! Le prince ataman ne sera que l'instrument de ma haine et j'ai songé à toi pour m'aider!

— Frère, je suis à toil Tu triompheras!

Et en signe de l'alliance qui venait d'être conclue, les deux Cosaques choquèrent une fois encore leurs gobelets d'étain.

Quelques jours après cet entretien, l'armée cosaque, rassemblée dans les plaines de Batourin s'ébranlait et s'acheminait vers les rives de la Desna.

En avant marchait Mazeppa, montant un admirable argamak(l) blanc. Dans les plis du front de l'ataman se lisaient de graves soucis. Le pas cadencé de son cheval faisait onduler sur sa poitrine sa longue barbe blanche, et sur son bonnet fourré d'hermine se dressait une aigrette de plumes de héron, insigne de la dignité dont il était revêtu.

Derrière lui caracolaient atamans de courenys, polkovniks et ïesaouls (2) ; au milieu de ce groupe brillant et chamarré marchaient Skoropaski, sombre, vêtu d'un kountousch (3) noir à brandebourgs d'or, et Boldouka, dont le magnifique costume brodé soie et or attirait tous les regards.

Puis, sans ordre, lance au poing et sabre au côté, des nuées de Cosaques et de Zaporogues, tous équipés uniformément: un sac pendu au pommeau de la selle, un pot de gruau, des cartouches et des entraves pour les chevaux.

(1) Cheval persan.

(2) Lieutenant de polkovniks.

(3) Tunique.

Sous les sabots de leurs montures nerveuses et maigres, un nuage de poussière s'élevait et au loin retentissaient les roulements sourds des chariots pesants, traînant derrière ces masses profondes des vivres et les trésors de Mazeppa, car le grand-ataman avait tenu, dans la prévision d'une attaque du tsar, à ne rien laisser de précieux derrière lui. De temps en temps, une sonnerie éclatante déchirait l'air, à laquelle venait répondre une clameur immense.

Les Cosaques chantaient!

L'armée marcha six jours.

Le sixième jour, elle parvint à quelques verstes de la Desna; Mazeppa ordonna de former un campement.

Boldouka vint trouver Skoropaski :

— Frère, il est temps! Bientôt il ne sera plus possible à Mazeppa de cacher ses projets. Charles XII est de l'autre coté de la rivière; il attend Levenhaupt. Or, ajouta-t-il avec un sourire, Levenhaupt n'arrivera pas et pour cause; le tsar est prévenu et j'ai des raisons de croire que ni les hommes, ni les vivres, ni les munitions qu'apporte ce général ne verront le camp du roi de Suède. Il ne faut pas, en conséquence, que la force cosaque vienne remplacer auprès de Charles XII les régiments qui resteront en route. Est-ce dit?

— C'est dit, frère ! Pas un Zaporogue ne servira ton ennemi ! C'est de Charles XII que tu veux te venger?

— Oui!

— La Vierge te tienne en garde. Le roi de Suède restera seul, et le soleil n'aura pas deux fois disparu de l'horizon que déjà l'armée cosaque redescendra vers le Sud...

— Sous les ordres du grand-ataman Skoropaski, devenu prince de l'Ukraine!

— Puisse-tu dire vrai, frère, répondit le Cosaque, dont les prunelles étincelèrent.

ET BOLDOUKA. DISPOSE 139

Cependant une sourde rumeur parcourait les rangs des Cosaques. Le grand-ataman ne s'était jamais «xpliqué bien clairement au sujet du but de l'expédition. Quelques mots adroitement jetés par Skoropaski avaient semé le doute dans tous les esprits.

— Que désire le grand-ataman? se demandait-on. S'il veut se liguer avec le père des Moscovites, que ne nous mène-t-il au-devant de lui? S'il veut au contraire livrer seul bataille à Charles XII, qu'attend-il? Le roi de Suède est à quelques verstes d'ici. Croit-il donc la force cosaque incapable de se mesurer seule avec les troupes exténuées du roi Charles?

Et déjà le mot de trahison courait sur toutes les lèvres,

Mazeppa comprit qu'il ne pouvait différer plus longtemps la divulgation de ses plans. Le moment était venu de déterminer brusquement les Cosaques à embrasser cette cause, à laquelle lui-même s'était dévoué. Il comptait sur son ascendant pour y parvenir sans difficulté et il ne pensait rencontrer chez les kourenoïs aucune espèce de résistance.

Sot son ordre, les timbaliers parcoururent le camp, appelant au conseil les chefs des tribus; et bientôt apparurent de tous côtés, se rendant à la tente de Mazeppa, les kourenoïs et les ïesaouls, portant tous les insignes de leur commandement, savoir : les kourenoïs une massue, les ïesaouls un long bâton.

Le grand-ataman attendait.

Quand il vit tous les chefs réunis autour de lui et derrière eux les masses profondes de Cosaques, que la curiosité avait attirés, il se leva et mit son bonnet,

A ce signe, qui indiquait que Mazeppa allait parler, tous ses auditeurs ôtèrent le leur et demeurèrent tête nue, les yeux baissés, ainsi qu'il était d'usage chaque fois qu'un ancien prenait la parole.

— Seigneurs frères, dit alors le vieillard, quand vous m'avez confié le pouvoir suprême, j'ai juré de

conserver intacts la force et l'honneur cosaques. Dieu nous a créés pour purger sa chrétienté des juifs et des païens qui la déshonorent. Je le prends à témoin que j'ai rempli ma mission et que je vous ai conduits à la victoire assez souvent pour ne pas être accusé d'avoir laissé s'endormir vos courages. Quant à l'honneur, j'estime qu'il consiste dans la liberté et l'indépendance. Or, les atamans qui m'ont précédé, moins confiants dans la valeur des enfants de l'Ukraine, ont demandé la protection du tsar. J'ai résolu, seigneurs frères, d'affranchir ma nation de cette dépendance et de reconquérir la liberté. Le tsar Pierre est trop puissant pour que nous tentions de l'attaquer seuls, mais Charles XII s'avance et l'appui de ses armes victorieuses nous aidera à triompher.

Mazeppa s'arrêta; au lieu des marques d'approbation sur lesquelles il comptait, une certaine agitation se produisit parmi ses auditeurs, puis, tout à coup, la voix de Skoropaski s'éleva :

— Qui nous dit que Charles XII sera utile à la chevalerie cosaque?

— Moi! dit le grand-ataman.

— Ataman, tu as agi légèrement en ne consultant pas le conseil.

— Ne suis-je donc pas le prince! riposta sèchement Mazeppa, et n'ai-je donc pas le droit de commander?

— Non ! cria Skoropaski, tu n'as pas le droit de rendre parjure une nation entière! Le père des Moscovites est notre allié, nous avons juré sur notre religion de lui être fidèles. Nous n'avons pas le droit de combattre contre lui. Mes paroles sont-elles justes, seigneurs frères?

— Oui! ouil clamèrent les kourenoïs, qui affectaient de partager les scrupules de Skoropaski, mais qui, au fond, étaient vexés de n'avoir pas été consultés.

ET BOLDOUKA. DISPOSE 141

Mazeppa pâlit légèrement; il tenta un nouvel effort et voulut tourner la question.

— Pourquoi vivez-vous, kourenoïs? Et pourquoi le Seigneur vous a-t-il créés et mis au monde, si ce n'est pour faire la guerre? Et voilà que vous dites que nous n'en avons pas le droit! Il faut donc à présent que la force cosaque se perde inutilement et que les chevaliers périssent sans avoir fait une bonne œuvre, sans s'être rendus utiles à leur pays, ni à la chrétienté! Dieu et la Sainte-Ecriture ordonnent le contraire I

— Dieu et la Sainte-Ecriture nous ordonnent de battre les païens et non de parjurer notre foi en livrant bataille au père des Moscovites, qui est aussi père des Cosaques! Ton Charles XII viendra-t-il de Suède pour défendre l'Ukraine, quand le tsar Pierre vengera, sur nos setchs l'outrage que nous lui faisons en ce jour? Seigneurs frères, que les plus anciens atamans parlent, que la sagesse se fasse entendre par leur bouche, qui de nous deux a bien parlé?

Skoropaski s'était avancé en face de Mazeppa, puis, peu k peu, le cercle s'était fermé, cédant insensiblement à la poussée de la multitude.

Les Cosaques sont de grands enfants, s'enflammant facilement, et l'attitude agressive de Skoropaski venant confirmer les rumeurs de la dernière heure, il s'ensuivit presque aussitôt une inexprimable confusion.

— Skoropaski a raison! Vive Skoropaski! Hurrah pour le père des Moscovites ! criait-on de toutes parts.

— Tant que je serai grand-ataman, dit Mazeppa frémissant, j'ordonnerai! Pour vous, j'ai engagé ma foi vis-à-vis du roi de Suède, nous combattrons le Isar! Skoropaski est un traître!

— Un iraitrel hurla le kourenoï Zaporogue en s'é-

lançant sur le vieillard, tu en as menti par la gorge, fils du diable !

Et Skoropaski tira son sabre.

Mais déjà Boldouka s'était jeté au-devant de l'alaman.

— Respecte le prince de l'Ukraine, frère I Tant.qu'il sera ataman, il doit être sacré pour toi ! ajouta-t-iî en appuyant sur ces dernières paroles.

— Boldouka a bien parlé, seigneurs frères! Mazeppa nous a trahis ! Il a cherché à affaiblir la force cosaque et il est devenu plus faible qu'une femme, je le respecterai donc! Mais des chevaliers cosaques veulentils rester plus longtemps comme un jouet dans les mains d'un enfant?

— NonI non! hurla la foule. Nommons un ataman! Skoropaski a prononcé une bonne parole! Allons, timbalier maudit, fais résonner tes timbales! '

Mazeppa voulut parler. Au-devant de lui, l'air menaçant, des kourenoïs s'avancèrent.

— Rentre, ataman! dit Boldouka à voix basse. Ces gens sont ivres; ils ne savent ce qu'ils font. Demain, ils viendront humblement implorer leur pardon.

— NonI répliqua Mazeppa en secouant tristement la tête, je suis vieux et mon temps est fini! Skoropaski veut être ataman. Le soleil de demain me trouvera seul, abandonné de tous, mais qu'ils prennent garde, on n'outrage pas en vain Mazeppa !

Et il rentra dans sa tente.

Alors commença l'étrange cérémonie qui accompagne chez les Cosaques l'élection des atamans.

Une massue, insigne du pouvoir, fut plantée en terre et autour d'elle se tinrent debout les kourenoïs, les mains sur les hanches.

De nouveau s'éleva la voix de Skoropaski.

— Seigneurs frètes! que le plus digne de com-

ET BOLDOUKA. DISPOSE 143

mander et de conserver intacts la force et l'honneur cosaques soit choisi par vous!

Mille êris retentirent, chaque tribu proclamant le nom du candidat de son choix.

— Fédor Gloukoffl

— Qstap Kaneff!

— Stepan Bordenkol

Mais, de tous les noms prononcés, celui qu'on répétait avec le plus d'insistance, qu'on acclamait le plus violemment, était celui de Skoropaski.

— Skoropaski 1 Skoropaski! nous voulons Skoropaski 1

Des cris, les partisans des divers candidats en vinrent aux coups; lesZaporogues, plus nombreux, eurent le dessus.

Skoropaski était ataman.

Trois des plus vieux kourenoïs s'avancèrent.

— La nation cosaque te choisit pour ataman et pour prince, Skoropaski ! Prends cette massue !

— Je ne suis pas digne d'un tel honneur, seigneurs chevaliers !

— Prends t répliquèrent les Cosaques en lui mettant la massue dans la main.

Skoropaski obéit.

La fouie poussa une longile acclamation.

Alors chacun des trois kourenoïs prit une poignée de terre humide et frotta la tête du nouveau chef, puis, se prosternant devant lui :

— Salut, ataman! lui dirent-ils, et se tournant vers la multitude :

— Consentez-vous tous?

— Nous consentons I

— Alors l'assemblée est finie !

— L'assemblée est finie !

— Ecoutez donc l'ordre militaire, seigneurs frères T

clama Skoropaski... Que chacun se livre à la joie, et reçoive ce soir double ration d'eau-de-vie poivrée. Demain nous partirons au-devant du père des Moscovites, qui est aussi notre père. Et nous chasserons avec lui le Suédois qui a osé poser son pied impie sur le sol sacré de l'Ukraine!

Une longue acclamation répondit à ces paroles, puis la foule se dispersa et les libations commencèrent. Quand la nuit arriva, les corps des Cosaques ivresmorts jonchaient le camp, tandis que çà et là résonnaient encore les chants de quelques kourenoïs, célébrant l'avènement du nouvel ataman...

Le lendemain, l'armée entière était à cheval, et ces mêmes chefs qui, quelques jours avant, se pressaient derrière Mazeppa, marchaient maintenant aux côtés de Skoropaski.

La brise faisait flotter enseignes et drapeaux, tandis que les timbaliers faisaient résonner l'air du son de leurs instruments.

Les polks défilèrent, conduits par les ïesaouls, portant leurs lances ornées de queues de cheval, et reprirent tranquillement le chemin du Sud.

Deux régiments de Valaques et d'irréguliers restaient seuls fidèles à Mazeppa.

Debout devant sa tente, soutenu par Maxime Boldouka, qui ne le quittait pas, le vieillard vit, sans mot dire, disparaître à l'horizon ces Cosaques qu'il avait si souvent conduits à la victoire et qui partaient, sans qu'aucun d'eux fût venu seslement lui adresser un dernier adieu!

Quand le bruit sourd des chariots se fut éteint et qu'un nuage vague do poussière lui indiqua seulement la route qu'avaient prise les ingrats, une larme perla à sa paupière :

ET BOLDOUKA DISPOSE 145

— J'ai consacré ma vie à ces hommes, murmurat-ii tout bas, ils m'enlèvent l'honneur! Qu'ils soient maudits! Mais, vous au moins, me resterez- vous fidèles?

Boldouka baissa la tête, mais ne répondit rien.

le

LUS FHKMIKRS SONT LES DERNIEHS

Mazeppa ne savait à quel parti s'arrêter.

L'époque fixée pour sa rencontre avec Charles XII approchait et le malheureux ataman se voyait réduit h manquer de parole à un prince que ses promesses seules avaient pu entraîner si loin de la route qu'il s'était primitivement tracée.

Maxime Boldouka vint alors à son aide. Il lui offrit de partir jusqu'au fond de l'Ukraine et de lui ramener tous les hésitants que l'entraînement seul et l'exemple général avaient pu déterminer à suivre Skoropaski.

Mazeppa n'eut garde de refuser et laissa partir le jeune Valaque. Quant à lui, il s'arma de courage, leva le camp, et, à la tête de deux régiments, dont il disposait encore, il franchit la Desn,a et rejoignit l'armée suédoise.

Charles XII l'attendait depuis quelques semaines

déjà. Il avait eu jusqu'au bout confiance dans la parole de l'atamau ; une si longue absence de nouvelles et l'abandon dans lequel il était resté l'avaient étonné, non découragé. Il en était seulement venu à penser que des circonstances indépendantes de la volonté de son allié avaient pu l'empêcher de tenir sa promesse ; aussi fut-il médiocrement surpris, lorsque Mazeppa paraissant ne lui amena qu'une faible partie des renforts qu'il s'était engagé à lui fournir. Il écouta silencieusement le récit que lui fît le vieux Cosaque de la défection des Zaporogues et il comprit qu'il y allait de l'intérêt et peut-être du salut de son armée de ne rien laisser paraître de la déception qu'il éprouvait. Il affecta donc de traiter quand même l'ataman avec les plus grands égards.

C'est ainsi qu'une fois de plus il réussit à relever le moral de ses troupes. A ses généraux qui lui conseillaient de retourner en Pologne, où il pourrait faire prendre à son armée ses quartiers d'hiver, il répondit gaiement que les Suédois n'avaient pas eu besoin de Cosaques pour battre les Moscovites à Narva, qu'ils sauraient bien encore une fois s'avancer sans eux jusqu'au fond de l'Ukraine et qu'une fois parvenu aux environs de Pultava, il se chargeait, lui, Charles XII, de donner à ses soldats des quartiers d'hiver, comme ils ne sauraient en trouver ni en Saxe, ni dans le royaume de Stanislas Leczinski.

Quelques jours s'écoulèrent et Boldouka reparut.

Il avait rallié deux mille hommes environ : des Polonais, quelques Cosaques et, pour la majeure partie, des Valaques, Il avait poussé jusqu'à Batourin et il en rapportait de tristes nouvelles.

Skoropaski, en rejoignant le tsar, l'avait instruit de la trahison de Mazeppa, et Pierre 1er avait aussitôt confié au meilleur de ses lieutenants, le prince Mentnhikov, la mission de venger le crime du prince de

I kraine.

A la tête de quelques troupes, Mentchikov avait investi Batourin et s'en était emparé. Cette ville, qui renfermait encore d'importantes réserves destinées à Charles XII, avait été saccagée et réduite en cendres ; Mazeppa, déclaré traître, excommunié en grande pompe par l'archevêque de Kiev, condamné et pendu en effigie; les Cosaques soupçonnés d'être restés fidèles à leur ancien chef, livrés au bourreau el roués vifs ; et, pour couronner le tout, l'élection de Skoropaski avait été confirmée par le tzar,

A ces nouvelles terrifiantes, Charles XII et Mazeppa frémirent de colère; mais le roi de Suède sentait que maintenant surtout, il allait avoir besoin de toute son autorité. Il refoula encore son émotion au fond de son cœur et continua à affecter la plus profonde indifférence.

Loin de renoncer à ses projets, il se déclara plus que jamais disposé à en poursuivre l'exécution, n'attendant plus, disait-il, pour partir que l'arrivée de Levenhaupt.

La défection de celui-là n'était pas à craindre, il allait apparaître et, avec lui, des moyens de ravitaillement qui feraient aisément oublier la trahison des Cosaques.

Mais, de nouveau, les semaines passaient et Levenhaupt n'arrivait pas!

Au milieu de l'effarement et du découragement universel contre lequel réagissait sans cesse le roi de Suède, Boldouka restait calme, impassible, sans inquiétude comme sans désirs. Il vivait avec Georges Giilenstiem. Souvent tous deux se promenaient, seuls, s'entretenant de la situation critique de l'armée suédoise: ces deux hommes étaient impénétrables.

Le jour même de son retour, Gillenstiern avait pri? à part Maxime Boldouka :

— Eh bien ?

— Tout va bien! avait répondu le Valaque. Leven-

naupt ne rejoindra pas Charles XII, ou, s'il le rejoint, ce sera dans les mêmes conditions que Mazeppa.

— Mais il a seize mille hommes ! Il s'avance à marches forcées !

— Ses seize mille hommes ne passeront pas la Desna.

— Qui te l'a dit?

— Le tsar !

Et Boldouka avait mis un doigt sur ses lèvres.

Dès lors, entre ces jeunes gens qu'un même secret semblait unir, pas une parole n'avait été échangée, qui pût faire douter de leur attachement à la cause suédoise.

Seulement, ils attendaient en silence, comme sûrs de l'avenir.

Levenhaupt parut enfin. Mais la prédiction de Boldouka s'était réalisée. Il arrivait, non avec les seize mille hommes annoncés, mais à la tète de cinq mille soldats à peine, exténués, mourant de faim, blessés pour la plupart.

Pierre I«r, prévenu on ne savait par qui, lui avait à temps barré la route et Levenhaupt n'avait pu forcer le passage qu'après cinq héroïques combats, livrés dans les plaines de Lesno et après a^oir laissé derrière lui les cadavres de onze mille Sut- dois. Il avait perdu chariots, canons et équipages, les vivres et les munitions sur lesquels comptait le roi de Suède, mais il avait fait payer cher au tsar sa victoire, car dix mille Moscovites restaient aussi sur le champ de bataille.

Charles XIÏ ne trouva pas un mot de reproche pour son lieutenant, qui avait combattu en désespéré, luttant contre des forces dix fois supérieures, et il donna l'ordre de lever le camp.

On ne comprend pas comment, dans ces circonstances, ce prince put décider l'armée à passer outre ; on n'en trouve l'explication que dans la ténacité et cette inébranlable confiance qu'il parvenait toujours

quand même à faire passer dans le cœur de ses soldats.

Il donna cet ordre sans avoir pris conseil de personne; la nouvelle d'un échec subi par un de ses lieutenants laissé en Pologne et battu près de Nerva par le général russe Apraxin, les prières réitérées du comte Piper le conjurant, soit de se fortifier dans une ville de l'Ukraine, soit de retourner en Pologne pour y attendre la belle saison et y lever des troupes, ne firent que l'affermir dans sa résolution.

Et cependant on était en plein hiver ; devant lui s'étendait un pays déjà dévasté et naturellement peu fertile ; les Suédois étaient presque sans vêtements, sans chaussures ; les chevaux affamés n'en pouvaient plus. N'importe !

— Les vrais soldats ne se plaignent jamais, se bornait à répondre le roi de Suède, Si donc vous êtes de bons soldats, même en l'état où vous vous trouvez, je vous mènerai si loin que vous pourrez à peine recevoir des nouvelles de Suède une fois en trois ans.

Il persista, et dans les premiers jours de janvier 1709, l'armée mettait le pied sur le sol de l'Ukraine.

Depuis de longues années et, au dire même des habitants du pays, on n'avait pas vu d'hiver aussi rigoureux ; au manque de vivres et de vêtements vint s'ajouter le froid, plus terrible encore, et dont les effets désastreux se faisaient cruellement sentir sur des hommes usés par de longs mois de privations.

L'armée puisa dès lors ses seules ressources dans la présence de Mazeppa que sa connaissance des lieux mettait à même de trouver quelques provisions. Le peu d'artillerie qui restait dut être abandonné, faute de chevaux, puis ce furent les derniers équipages. On pouvait suivre la trace des Suédois, à travers ces déserts de glace, car chaque étape était marquée parles cadavres de ces malheureuses victimes du froid et de la faim.

A chaque ville qu'il rencontrait, Piper revenait à la charge et suppliait son maître d'y attendre le retour d'une saison meilleure, mais Charles XII, intraitable, avait juré de ne s'arrêter qu'à Pultava et l'armée se remettait en marche.

Trente mille hommes avaient passé la Desna; dixhuit mille seulement restaient au conquérant, quand arriva le mois d'avril ; mais, en même temps que les premières chaleurs, un nouvel obstacle vint s'ajoutera tant d'autres.

Pierre l", plus prudent que son ennemi, avait fait prendre à ses troupes des quartiers d'hiver, aussitôt après la bataille de Lesno.

Dès que les premiers rayons du soleil, fondant enfin les neiges, eurent rendu praticables les routes de l'Ukraine, il expédia sur le chemin de son adversaire des généraux charges de retarder sa marche, en le harcelant sans cesse ; les Cosaques de Skoropaski l'aidèrent dans cette besogne.

Dès lors chaque jour fut marqué par une escarmouche.

Dans ces combats, généralement sans importance, l'avantage restait parfois aux Moscovites, mais le plus souvent aux Suédois, qui retrouvaient un peu d'énergie à mesure que le printemps renaissait et qu'ils approchaient du but suprême.

Le tsar avait fait de Pultava un magasin d'approvisionnements et ils comptaient trouver dans les murs de cette ville un ample dédommagement à tant de maux, subis sans murmurer. Ils pensaient même l'emporter sans coup férir, Mazeppa, qui en connaissait les moyens de défense, ayant affirmé qu'elle ne saurait résister à un assaut.

Là encore les attendait une déception amère. Quand, dans le courant de mai 1709, Charles XII commença l'investissement, Mentchikov avait eu le temps déjà de pénétrer dans l'enceinte de Pultava

152 MYRRH A-MARI A

avec cinq mille hommes aguerris et d'en fortifier les abords.

Le roi de Suède, sans se décourager, ordonna de tracer les premières parallèles, mais il apprit presqu'aiissilôt que le tsar s'avançait à la tête de soixantedix mille Moscovites.

La situation devint plus critique que jamais; l'armée suédoise, qui se trouvait déjà prise entre les rives du Borysthène et celles de la Vorskla, sans aucun moyen de ravitaillement, allait voir sa retraite coupée par l'approche de forces dix fois supérieures en nombre.

Une seconde victoire de Narva était désormais indispensable pour sauver les débris de cette armée jadis invincible, et rendre son prestige au héros suédois.

Charles XII le comprit et commença dès lors à prendre ses dispositions en vue d'une action décisive.

Il débuta par une reconnaissance, qu'il conduisit en personne, le 27 mai, jour anniversaire de sa naissance. Le sort le favorisa d'abord ; il rencontra l'avantgarde du tsar, et la refoula avec perte; mais, au moment où il ordonnait la retraite, un coup de carabine, tiré au hasard, vint blesser grièvement au talon ce prince qui avait semblé jusque-là invulnérable.

La nouvelle de cet accident survenu au roi plongea l'armée dans la consternation.

Malgré les souffrances qu'il dut endurer et qu'il supporta avec un courage qui ne se démentit pas un instant, même au cours de l'opération que lui lit subir un habile chirurgien allemand, le roi de Suède ne perdit pas de vue la situation qui lui était faite par le hasard.

Et le tsar s'avançait toujours, enfermant son ennemi dans un cercle de fer, tous les jours plus étroit.

Charles reçut le 7 juillet la nouvelle que Pierre Alexiovitch avait passé la Vorskla, à une lieue de Pultava.

Sentant qu'il n'y avait plus une minute à perdre, il rassembla ses généraux et donna ses ordres.

Il fit partir immédiatement le général Creuts à la tète de cinq mille dragons. Cet officier, après un long détour, hors de la vue des Russes, devait les prendre de flanc, au moment où une première charge de cavalerie, commandée par Mazeppa et le général Slipenbak, aurait jeté le désordre dans leurs rangs.

Charles XII, qui savait combien il était difficile de résister au premier choc des Suédois, comptait sur une panique.

C'est alors qu'il se réservait de faire avancer le gros de son infanterie avec les quatre derniers canons de fer qui lui restaient et de tomber sur les régiments débandés des Moscovites.

Les généraux Horn, Hamilton et de Sparre devaient prendre le commandement de cette infanterie.

Levenhaupt et le prince de Wurtemberg furent désignés pour rester aux bagages avec sept mille hommes. Ils ne devaient avancer que sur son ordre et seulement lorsque le tsar aurait envoyé ses réserves pour soutenir son principal corps d'armée.

Ces troupes de renfort devaient se tenir en arrière de Pultava.

Quant à lui, porté sur un brancard et accompagné du feld-maréchal Renschild, et de son aide de camp, le comte Poniatowski, il devait suivre le mouvement général, se réservant de se faire conduire sur le point où il jugerait sa présence indispensable.

Le roi de Suède sut faire passer toute son ardeur dans le cœur de ces braves, qui tous avaient vu Narva. Bientôt l'armée entière, impatiente et fiévreuse, connut le mot d'ordre donné :

— Attaquer, culbuter le tsar ou mourir!

Et chacun se prépara à faire vaillamment son devoir.

A quatre heures du matin, l'action s'engagea. Comme il était convenu, Mazeppa donna le premier.

Monté sur un argamak (1) superbe, il s'élança à fond de train sur les Moscovites, ébranlant après lui une ligne sinueuse de cavaliers, armés de longues carabines qui portaient à six cents pas.

On devinait, à voir cette ardeur farouche, l'homme impatient de venger de sa main ses compagnons, morts par trahison dans les supplices.

Boldouka et Gillenstiern, qui avaient obtenu de l'accompagner, chargaienl derrière lui comme de simples Cosaques.

Le choc fut terrible.

Surpris par cette attaque furieuse, les Moscovites un instant déconcertés reculèrent en désordre; ils ne savaient à combien d'ennemis ils avaient affaire.

Le général Creuts survenant à ce moment avec ses cinq mille dragons et prenant les Russes en flanc, c'était peut-être la victoire, car la panique sur laquelle comptait Charles XII se fût peut-être produite, et alors l'infanterie suédoise, paraissant tout à coup, eut déterminé la déroute, mais Creuts s'était égaré!

La cavalerie de Mazeppa, qui comptait sur lui, ne se sentant pas soutenue, commença à faiblir.

Pendant ce temps Mentchikov ralliait à la hâte les régiments débandés qui, honteux d'avoir reculé devant un si petit nombre d'assaillants, revinrent énergiquement à la charge.

L'ataman dut battre en retraite, vivement pressé par Mentchikov.

En ce moment même, l'infanterie suédoise, qui, selon les prévisions de Charles XII, ne devait avoir

(1) Cheval persan.

à combattre qu'un ennemi démoralisé, se trouva en face des carrés moscovites, attendant l'attaque de pied ferme, pendant que soixante-douze canons tonnaient et venaient porter dans ses rangs la dévastation et la mort.

En vain, Charles XII et Renschild se multipliaientils; la poudre manquait; les Suédois durent plier.

De son côté, le tsar parcourait le front des troupes, s'exposant comme le dernier de ses soldats, excitant le courage des uns, promettant aux autres des grades et des récompenses.

Le roi de Suède ordonna alors à Renschild de faire avancer les réserves de Levenhaupt et du prince de Wurtemberg ; mais cette ressource suprême lui fut enlevée, les réserves n'existaient plus!

En poursuivant Mazeppa, Mentchikov avait tourné le gros de l'armée suédoise et il s'était bientôt trouvé entre Pultava, sur le front de laquelle combattait Charles XII et les troupes de Levenhaupt, bien inférieures en nombre à celles dont il disposait. Le général russe tailla en pièces ces régiments pris à l'improviste.

En vain Mazeppa, faisant volte-face, tenta-t-il une dernière fois de faire reculer Mentchikov; les flots de la cavalerie cosaque et valaque se brisèrent devant une muraille de Russes, sans parvenir â l'entamer.

La résistance devenait dès lors impossible et la déroute commença. Le prince de Wurtemberg fut fait prisonnier; Levenhaupt put s'échapper; ce fut lui qui, ralliant le plus de troupes qu'il put, commanda la retraite, pendant que Charles XII, accablé de honte et vaincu par la fièvre, fuyait par un autre chemin.

Au milieu de la panique générale, Boldouka et

Gillenstiern se trouvèrent séparés de l'ataman, qu'ils avaient cependant résolu de ne pas quitter.

Pultava est à treize lieues du Borysthène; c'est dans la direction de ce fleuve que les débris de l'armée suédoise se repliaient en désordre, serrés de près, et par la cavalerie de Mentchikov et par l'infanterie, qui avaient anéanti les réserves.

A chaque coin de haie, les fuyards voyaient apparaître un canon de fusil ; à chaque pas, des cadavres amoncelés d'hommes et de chevaux venaient barrer la route.

Boldouka et Gillenstiern labouraient à coups d'éperons les flancs de leurs chevaux, qui dévoraient l'espace. En avant, à leurs côtés, derrière eux galopaient cavaliers roumains, dragons suédois, trabans, lanciers polonais, rassemblés sous le coup des mêmes revers et harcelés vigoureusement par l'ennemi. #■

Tout a coup une halte fit chanceler et tomber devant les deux jeunes gens un cheval dont le cavalier cuirassé etcoilTé d'un assez mauvais chapeau rond était blessé au bas de la jambe droite.

Un colonel suédois, également blessé, mais apparemment d'une manière plus grave, puisqu'il perdait tout son sang, se cramponnait à la crinière de son cheval lancé à fond de train derrière l'homme à la cuirasse.

Le cheval mort fit cabrer le cheval vivant et désarçonna le colonel suédois.

— Qu'on donne mon cheval au roi! cria le colonel d'une voix éteinte.

— Vous aussi, colonel! fit le cavalier à la cuirasse, en se dégageant avec peine de ses étriers.

Le cuirassier en chapeau rond, blessé à la jambe, était Charles XII.

L'autre Suédois, tombé pour ne plus st^ relever, était le colonel Giela.

Cependant le cheval de ce dernier, effrayé, avait pris le large.

— Boldouka, cria Gillenstiern, donne ton cheval à Sa Majesté! Il est plus frais que le mien !

Boldouka obéit et aida deux trabans à remettre le roi en selle, puis Gillenstiern reçut son ami en croupe.

C'était la seconde fois que l'on remettait à cheval dans sa fuite, ce conquérant qui n'avait pu y monter pendant la bataille. »

Charles XII devait beaucoup souffrir, mais sa face de cire était impassible et ce n'était certes pas sur ses traits qu'on eut pu lire la défaite.

Un peu plus loin, la petite troupe rencontra le comte Poniatowski, qui avait rallié près de cinq cents cavaliers. Alors seulement il fut possible de trouver une voiture, dans laquelle on fit monter le roi de Suède. Il était temps, car, avec toute sa fermeté, il lui devenait impraticable de tenir plus longtemps à cheval. C'est dans ces conditions et sous cette nouvelle escorte que Charles XII put, sans désemparer, parcourir les treize lieues qui séparent Pultava du Borysthène.

Quelques heures avant d'arriver au fleuve et pour donner le temps à l'avant-garde de la petite colonne d'aller préparer des moyens dh passage, le roi s'arrêta de nuit dans un petit bois, au risque d'être surpris à tout moment par les détachements de cavalerie russe, qui avaient été lancés dans toutes les directions avec mission de ramener vivants Mazeppa, Charles XII et Poniatowski, en vue d'orner le triomphe du vainqueur.

A peine avait-on fait halte que le grand ataman rejoignit la petite troupe; il n'était suivi que de quelques Cosaques.

Charles demanda ce qu'étaient devenus le comte

Piper, le général Renschild, le prince de Wurtemberg.

— Prisonniers du tsar! répondit l'ataman.

— Prisonniers des Russes ! Allons plutôt chez les Turcs ! riposta le roi.

Et il reprit sa marche vers le Sud.

On atteignit enfin le Borysthène; par bonheur, on avait pu découvrir quelques barques.

Dans la plus spacieuse on fit entrer le roi de Suède et derrière lui montèrent Poniatowski, Grothusen, le chancelier Mullern, Mazeppa, Boldouka et Gillenstiern, puis des rameurs, en tout quatorze personnes.

L'ataman y lit de plus déposer plusieurs coffres d'argent sauvés on ne sait comment, reste des six millions pillés par les troupes du Isar dans le camp de Charles XII.

Lentement, la barque s'éloigna du rivage ; chacun respira. Celait, pour ces hommes, le premier moment de sécurité et de repos depuis la bataille. Tous, courtisans même après la défaite, entouraient le souverain, cherchant à lire dans sa pensée.

Mazeppa, debout, reconnaissable au loin par sa longue barbe blanche, s'occupait seul du passage.

Quant à Boldouka, c'était toujours le même homme aux allures bizarres ; mais, sous le masque d'indifférence qu'il appliquait sur son visage en toutes circonstances, on devinait qu'un intérêt secret bien puissant devait dicter la conduite de cet homme, tant il tenait à se mêler, sans en avoir l'air, à tous les événements de la vie de l'ataman et du roi de Suède.

Pour l'instant, nonchalamment étendu à l'avant de la barque dont Charles XII occupait l'arrière, il semblait dormir; pas plus que ses compagnons, il n'avait mangé depuis quarante heures.

Soudain il se leva et, avec une insouciance qui fit le

bonheur du roi de Suède et de ceux qui l'entouraient, tira de sa poche son chibouk.

Les liens de l'étiquette, relâchés en raison de la situation même, pouvaient permettre cette infraction ; mais le sac à tabac de Boldouka était vide.

Le comte Poniatowski tendit en souriant au jeune Valaque une poignée de latakié et de l'amadou.

Boldouka battit le briquet et commença gravement à fumer.

Cependant, à force de rames, on arrivait vers le milieu du fleuve ; le courant, inégal et brusque dans sa course, rendait la lâche des rameurs de plus en plus difficile.

— La barque est bien chargée I dit avec inquiétude Mazeppa à Poniatowski.

— Il est trop tard pour y remédier, répondit ce dernier, faisons force de rames !

— Courage ! cria Charles XII aux rameurs à bout de force. Je ramerais bien, moi, si je n'étais pas blessé !

Et il montrait son talon enflé et sanglant, enveloppé de linges souillés de boue.

C'était la première fois que le roi s'avouait vaincu par la maladia et la douleur.

Boldouka fumait toujours tranquillement en considérant la plage que la barque venait de quitter.

— Mais nous allons sombrer, dit un rameur à son voisin, il y a trop de monde ici !

Boldouka, sans hésitation comme sans hâte, se leva, secoua les cendres de son chibouk qu'il mit dans sa poche, sauta dans le fleuve et se mit à nager vigoureusement vers le bord opposé.

Aussitôt, la barque subitement allégée prit une allure plus rapide, malgré les courants qui menaçaient de l'entraîner.

— Voilà un homme digne d'être Suédois I s'é- I ia le roi en désignant le Valaque à l'admiration de

ses compagnons, qui, bouche béante, regardaient le j eune homme, fendant vigoureusement les vagues. Mais le fleuve était large ; le vent s'éleva tout à coup et personne n'ayant osé renouveler le dévouement de Boldouka, Charles XII dut faire jeter à l'eau un coffre d'argent.

Cependant, Maxime, après avoir courageusement lutté contre les flots, avait enfin atteint la rive. Toujours impassible, il attendit que la barque l'eût rejoint.

Dès qu'ellQ. eut abordé, le roi porté à terre appela le jeune Valaque :

— Maxime Boldouka, deux fois depuis Pultava vous m'avez rendu un service personnel, hier en me cédant votre cheval, aujourd'hui en exposant votre vie pour moi : je vous fais chevalier de l'Epée !

Boldouka s'approcha sans qu'une fibre de son visage tressaillît et il se pencha vers le souverain. Celui-ci, détachant de sa poitrine une croix grecque en forme d'étoile, l'attacha sur celle du jeune homme, à qui il donna l'accolado.

Quand Boldouka se redressa, une fugitive rougeur colorait ses joues et dans ses yeux brillait une lueur. Poniatowski et ensuite les autres otficiers de Charles XII s'approchèrent de lui pour le complimenter.

Gillenstiern vint le dernier :

— Je te félicite, frère ! dit-il tout haut, puis à voix basse : — Mais je ne te comprends guère !

— Tu sauras tout... plus tard! riposta vivement Boldouka, qui craignait d'être observé.

Cependant, une à une, toutes les barques avaient abordé, amenant à peine quelques centaines d'hommes. Deé Cosaques de la suite de Mazeppa tentèrent de passer le Borysthène à la nage, mais ceux-là seuls qui entraient dans le lit du fleuve en colonne serrée purent atteindre la rive opposée.

Maintenant, on voyait distinctement de l'autre côté de la rivière les masses noires des Russes conduits par Mentchikov, cernant les débris de l'infanterie suédoise ralliés par Levenhaupt. Quelques coups de feu retentirent, indiquant qu'on tentait encore un dernier effort, puis le silence se fît.

Levenhaupt avait capitulé.

Il n'y avait plus d'armée suédoise.

C'était le 12 juillet. Un soleil de plomb brûlait la campagne et une fièvre intense avait saisi le roi. Ses officiers le couchèrent dans une mauvaise calèche et la petite troupe entra dans le Zaporôjié (1). Les sources étaient taries et pas une ville, pas un hameau^ une habitation où ces hommes, qui n'avaient pris à peu près aucun aliment depuis deux jours, pussenjt trouver quelque nourriture.

Vers le soir, ils rencontrèrent un ruisseau bourbeux où ils purent enfin se désaltérer ; il était temps ; hommes et chevaux tombaient à chaque instant, épuisés de fatigue et de soif.

Si les fugitifs purent retrouver leur chemin au milieu de ce désert et se procurer enfin quelques vivres, ils le durent à Mazeppa. Le vieil ataman, malgré ses quatre-vingts ans, se fit, aidé par Boldouka, le guide et le pourvoyeur de ses compagnons.

C'est grâce à'iui que pendant les cinq mortels jours de marche qui les séparaient de l'Hippanis, ces derniers eurent de quoi manger, juste assez, mais toujours à point nommé pour les empêcher de mourir ; c'est ainsi qu'ils atteignirent la frontière turque, toujours harcelés par l'ennemi (car des bandes russes avaient aussi franchi le Borysthène), qui tantôt semblait las de les poursuivre et tantôt reparaissait inopinément, et livrait de nouveaux combats.

(i) Pays des Zaporogues, qui s'étend au delà du Borysthène.

162 MVRRHA-MARIA

La cavalerie d'avant-garde, lancée à la poursuite des Suédois, se composait surtout de Zaporogues, connus de Mazeppa et qui gagnaient, à traquer leur ancien maître, l'argent de leur solde enlevé par le tsar à Chailes XII. Mais ils se battaient mollement; la figure majestueuse de leur ancien chef, toujours le premier dans la lutte, leur faisait l'effet d'un épouvantail.

Le fait est que, lorsque Mazeppa se donnait la peine d'ajuster un Zaporogue, celui-ci mordait infailliblement la poussière.

Une fois, seulement, l'escarmouche faillit prendre les proportions d'une bataille.

Charles XII n'avait plus de fièvre ; il avait recouvré son sang-froid et son énergie, et, grâce à lui, la retraite avait cessé d'être une fuite au hasard. Il donnait des ordres que Mazeppa exécutait fidèlement avecla connaissance que seul il avait de ce sauvage pays.

Un jour que la petite troupe se reposait à la suite d'une longue marche, un cri : les Russes! les Russes! s'éleva de tous côtés.

Boldouka avait déjà sauté à bas du chariot, où il se tenait aux côtés du roi dont il était devenu le favori, et il avait repris un cheval.

Gillenstiern en monta un dont le maître venait de vider les arçons et qui, attaché derrière le véhicule, en broutait tristement la paille.

La fusillade recommença et la colonne dut prendre une allure plus vive, semant le chemin de bagages abandonnés, de blessés et de morts.

Il existait un constraste puissant et singulier entre Mazeppa et Charles XU, réunis maintenant dans une commune infortune. L'ataman, plus robuste, malgré son grand âge, que le jeune roi de trente ans, le soignait comme son fils, lui sacrifiant jusqu'à ses provisions personnelles; mais le Suédois, farouche et

blessé, tout à ses réflexions et à ses projets, nedaigaait pas y prendre garde.

Après six jours de marche, la colonne atteignit la petite ville d'Oczakow, la première de l'empire ottoman. Mais avant d'y laisser pénétrer ces débris de l'armée suédoise, pêle-mêle étrange d'officiers et de cavaliers de toutes les nations, offrant pour ainsi dire le spécimen d'autant de costumes qu'il s'y trouvait d'hommes, les habitants d'Oczakow voulurent avoir un ordre du gouverneur Méhémet-Pacha. La misère donnait aux Suédois l'air de brigands.

Le roi dépêcha Boldouka, à cause de la facilité avec laquelle il parlait l'arabe ; le Valaque ne put déterminer le pacha à. livrer passage à Charles XII, sans un ordre exprès du sérasquier qui résidait à Bender. s

Cependant les Russes continuaient à poursuivre rillustre fugitif et nul doute que celui-ci ne fût tombé avec ses compagnons au pouvoir du vainqueur, s'ils n'eussent pris de force ce que Méhémet-Pacha mettait tant d'hésitation à leur accorder.

Il y avait une rivière, l'Hippanis, à traverser.

Mazeppa la passa dans une petite nacelle et décida facilement les patrons des barques turques, amarrées à l'autre rive, à gagner une grosse somme en pratiquant l'humanité envers les Suédois.

Mais tandis que tous se jetaient en foule dans ces embarcations, la cavalerie moscovite parut et la moitié de l'escorte du roi tomba au pouvoir de l'ennemi, dont on entendait les cris insultants, pendant qu'à force d'avirons les premières barques gagnaient le rivage ottoman.

Le roi jeta un regard de dépit et de douleur à ses compagnons que l'on chargeait de fers, et il reçut avec humeur les compliments obséquieux d'un aga qui avait quitté Bender, sur l'ordre du sérasquier.

apportant après coup la permission que Charles XII impatienté avait prise.

L'aga et le pacha lui demandère nt pardon de ces retards, mais le roi leur fît une réprimande comme s'il eût parlé à un bourgmestre de Stockholm.

Cependant on dressait pour le héros une tente magnifique; on offrait à lui et à ses compagnons tous les rafraîchissements imaginables et on amenait, pour conduire en pompe à Bender Charles XII et sa suite, autant de chevaux richement caparaçonnés que s'il se fût agi d'un voyage de sultan.

Le roi se méprit sur la portée de ces politesses.

Il crut qu'elles constituaient une exception en faveur de son illustration guerrière, tandis qu'il n'était pas d'ambassadeur que la Porte ne reçût avec le même faste.

Ce manque de clairvojance n'échappa à personne et la lettre que Charles XII écrivit au sultan acheva de le rendre ridicule aux yeux de quelques-uns de ses partisans étrangers. Le roi demandait une armée à Achmet III, du ton dont il eût commandé un régiment pour un assaut.

A son arrivée à Bender seulement, Charles XII s'aperçut que tant d'égards apparents cachaient mal une servitude dont on s'efforçait de lui dorer les chaînes. Le roi de Suède n'était, après tout, pour Achmet, qu'un hôte incommode, un énergumène dont il fallait circonscrire et borner les mouvements, tout en lui rendant beaucoup d'honneurs.

L'entrée des Suédois dans la capitale de la Bessarabie fut solennelle. Le cortège fui reçu par les réprésentants du Grand Seigneur, qui se confondirent en protestations dérisoires, après qu'il eut défilé entre deux haies de troupes turques.

Tout à coup Boldouka, qui marchait derrière

grand ataman, ayant Gillenstiern à ses côtés, tressaillit et pâlit visiblement, et au même instant, une voix s'éleva du milieu de la foule des seigneurs accourus pour assister aux cérémonies.

— Le prince Héraclius Sherbanesko 1 Ici!

Et un personnage au visage fourbe et sinistre, au regard méchant, courut vers le jeune Valaqueque ses compagnons, étonnés de l'entendre appeler autrement que Boldouka, regardaient curieusement ; illui prit les mains, le questionna, l'assurant de son dévouement, dans le cas où son crédit pourrait lui être nécessaire.

Furieux de voir le secret de son incognito publiquement violé, Boldouka répondit peu ou point aux furieuses protestations d'amitié du nouveau venu, et quand ce dernier se fut éloigné :

— Quel est cet homme? demanda Gillenstiern.

— Cet homme est un serpent dont il nous faudra écraser la tête si nous ne voulons pas être piqués ! répliqua Boldouka. Regarde-le bien, Gillenstiern! Souviens-toi et prends garde! C'est notre pire ennemi, il se nomme Démétrius Cantémir!

Tandis que, reclus à Bender, avec les dix-huit cents hommes environ qui avaient réussi à s'échapper par des voies différentes, Cha^^les XII intriguait à la cour du sultan pour obtenir une armée et des subsides, allait deux fois par jour à la mosquée pour intéresser les musulmans en sa faveur et partageait le reste du temps entre le jeu des échecs et la lecture de Corneille, le tsar, opposant la corruption à la corruption, dépensait en consciences de visirs tout l'argent qu'il avait pris dans le camp du roi de Suède.

Maxime Boldouka.ouplutôt Heraclius Sherbanesko, — puisque le prince Cantemir avait malencontreusement rompu sou incognito, — assistait à ce duel diplomatique, mais il semblait n'y prêter qu'une médiocre attention.

Au milieu du camp de Bender, de ces tentes sous lesquelles tant d'hommes harassés de fatigues pouvaient enfin dormir, manger à leur appétit et boire ù leur soif, se dressait la tente royale ; IBoldouka, mal-

gré la faveur dont il jouissait, n'y paraissait que rarement ; il vivait auprès du grand ataman qu'il semblait entourer d'une affection quasi-filiale.

Mazeppa, qui avait dépensé pendant la campagn* plus d'énergie et de courage que Charles XII luimême, Mazeppa, à qui, en somme, le roi de Suède devait la vie, était tombé anéanti, vaincu, à partir du jour où ses alliés avaient enfin rencontré, avec un asile sûr, du pain et des chaussures.

Soutenu par un besoin inextinguible de vengeance, U avait combattu jusqu'au bout, ne sentant pas le poids de ses quatre-vingts ans. .

Aujourd'hui que tout s'écroulait autour de lui, qu'if s€ voyait seul, abandonné, délaissé par, Charles X£ï lui-même, le souvenir de son ancienne gloire et d'une puissance si longtemps exercée lui revenait à l'esprit et il repassait tristement dans sa mémoire les noms des fidèles Cosaques que Pierre I*"" avait fait périr dans les supplices les plus atroces.

Boldouka passait souvent des heures en face de ce vieillard morose dont les forces allaient s'afïaiblissant de jour en jour.

Lui aussi, il était soucieux et il revoyait tout son passé comme dans un rêve.

U avait d'abord embrassé la cause de son frère, la eause de Myrrha-Maria et, pour obéir au serment qu'il avait prêté à Prague, sur le tombeau de Wenceslas Ziska, il s'était rendu auprès de Mazeppa, dontil avait pénétré, puis trahi à dessein les projets, la chute de l'ataman devant irrémédiablement entraîner celle de Charles XII.

En somme, lui seul avait fait Pultavaet aujourd'hui, en présence du dénouement terrible de cette sanglante tragédie, il se sentait mordu au cœur par le remords 1 La haine qu'il portait au roi de Suède était satisfaite, etil avait tenu son serment, mais s'il avait réussi ' abattre la puissance de l'orgueilleux conquérant, en

se faisant l'instrument de la vengeance de sa bellesœur, il avait aussi sacrifié un innocent. Et de jour en jour cette pensée qu'il avait été la cause de la ruine, peut-être de la mort de Mazeppa, cet homme qui lui avait donné sa confiance et qui lui tendait encore la main, lui devenait plus insupportable.

Héraclius Sherbanesko se souvenait enfin qu'il était gentilhomme et il avait honte du rôle odieux qu'il avait joué.

Il avait rempli ses engagements ; la ruine de Charles Xll était bien son œuvre ; il pouvait donc désormais retourner à Bukharest, car les autorités de Bendér avaient levé pour les Valaques l'espèce de consigne qui faisait du camp suédois une sorte de parc où les sentinelles turques tenaient poliment enfermés les fugitifs de Pultava. De plus, Gillenstiern, — ou pour mieux dire Georges Paikel, — restait et c'était assez du jeune Suédois, qui ne partageait pas les scrupules de son ami et qui avait ses raisons pour cela, pour surveiller un roi réduit à l'impuissance.

Et cependant Héraclius ne partit point!

En expiation de son passé, il voulait rester quand même pour adoucir au moins par ses consolations l'exil de Mazeppa, exil dont il prévoyait du reste la fin prochaine.

D'ailleurs Cantémir était à Bender et la présence de ce Grec vendu à Pierre P"" pouvait être une menace à l'adresse de l'alaman ; le tsar eût tout sacrifié pour tenir Mazeppa, qu'il voulait « faire empaler ».

Or, sauvegarder Mazeppa, ce serait pour Boldouka comme une sorte de réhabilitation.

Démétrius Cantémir était de plus l'ennemi personnel de la famille Sherbanesko, qui était à la tête du parti national romain ; c'était déjà pour Héraclius une raison suffisante de rester. En même temps qu'il protégerait le grand ataman, il avait des chances pour être utile à son parti en faisant échec au prince grec.

L'iadiscrélion commise par ce dernier ne pouvait lui nuire ; le nom de Myrrha-Maria de Patkul était suffisamment voilé par celui de princesse Sherbanesko et personne n'eût eu l'idée de prêter à un membre de cette famille des projets de vengeance contre le roi de Suède.

Quelques jours après son installation à Bender, Charles XII avait reçu un billet laconique, dont il n'avait pu deviner la provenance. En le lisant, son visage s'était rembruni et il avait laissé peser un regard soupçonneux sur les officiers qui l'entouraient, puis, lentement, il avait déchiré la lettre en mille morceaux. Depuis il était sombre, mais personne n'avait pu deviner le sujet de son inquiétude.

Gillenstiern, qui avait assisté à cette petite scène, connaissait — et pour cause — le contenu de cette missive, qui avait eu le pouvoir de faire réfléchir le roi de Suède.

Il vint trouver Héraclius que l'on continuait à appeler Boldouka, et tout en se promenant aux abords du campement réservé à la suite de Mazeppa, il lui raconta que, ne pouvant résister au plaisir de faire savoir à Charles XII que la défaite de Pultava ne devait pas être attribuée au hasard, il avait glissé dans le courrier de ce prince un billet anonyme ainsi conçu.

— Souviens-toi de Jean-Reginold de Patkul, du ca- -! pitaine Paikel, et du martyr Wenceslas Ziska! Les » morts se réveillent parfois et sortent de leurs tom- » beaux pour conduire le bras de leurs vengeurs I » Roi I la vengoance commence, prends garde à toi ! »

Les deux conjurés s'entretenaient du succès obtenu par cette communication d'outre-tombe, quand une calèche élégante, attelée de quatre chevaux barbes, avec des pallicares, dorés sur toutes les coutures en postillons et trois autres caracolant aux portières, traversa le camp avec fracas et passa tout près d'eux.

Boldouka reconnut le prince Cantérair; il voulut s'éloigner, mais il était déjà trop tard. A sa vue, le Grec avait fait signe à ses postillons d'arrêter.

11 salua le jeune homme d'un ai r de triomphe.

— Encore ici, cher prince? s'écria- t-il en feignant l'étonnement. Le serasquier vous garderait-il prisonnier? Je serais heureux, dans ce cas, de mettre mon pouvoir à votre disposition et je me fais fort de vous obtenir l'autorisation de retourner chez vous. Ce serait, d'ailleurs, le moins que je pusse faire, ajouta-t-il en souriant faussement, à l'égard, d'un Sherbanesko !

Un instant, Boldouka toisa le Fauariote, cherchant instinctivement à son côté, la poignée de son sabre. De toute l'expédition, il ne s'était senti une seule fois un désir de casser la tête à son semblable. Et Dieu sait cependant s'il avait vu l'ennemi de près!

— Je ne connais, répliqua froidement le Valaque en regardant fixement Cantémir, qu'une seule personne doiit la malveillance à mon égard eût pu se traduire par un obstacle à mon retour. Cette personne n'a rien fait contre moi ; je suis libre de partir, mais des intérêts graves m'engagent à rester et je reste ! Je vous remercie toufois, ajcuta-t-il ironiquement, de votre offre obligeante.

Cantémir se mordit les lèvres mais ne se déconcerta pas ; il parla de son admiration pour Charles XII. Quant à Mazeppa, il feignit d'en entendre parler pour la première fois. 11 se fit donner quelques détails sur ce personnage singulier, puis il prit congé avec force politesses.

— Mais enfin, demanda GiUeusliern, en regardant s'éloigner le Grec au galop de ses quatre chevaux, quel est doue ce Cantémir?

— Tu ne connais pas notre histoire aationale, dit le jeune Valaque ; écoute donc et tu comprendras pourquoi je hais Démétrius Cantémir. Quoique dépendant de la Porte, la Moldo-Valachie a conservé, des siècles

ENTRE CHIEN ET LOUP 17 f

durant, le priTilège d'élire ses hospodars. Notre pays a perdu ce droit, ou plutôt, contre toute légalité, le sultan a abusé de son pouvoir pour nous imposer des créatures dévouées à sa politique. Nous devons cette huoiiliation aux Fanariotes, c'est-à-dire à une classe de Grecs acclimatés à Constantinople dans le quartier du Fanar. Ces étrangers, perfides et cauteleux comme tous ceux de leur nation, descendent des Grecs, qui restèrent dans la capitale de l'empire ottoman, après la prise de cette ville, en 1453. Souples comme des couleuvres, ils parvinrent peu à peu à s'insinuer dans la confiance des grands, puis du sultan lui-même. On les a vus, de simples valets qu'ils étaient, devenir successivement drogmans, interprètes, secrétaires intimes. Un des leurs, Nicosias Panayataki, médecin, jouit à Constantinople d'uae puissance incontestée et il a obtenu le titre d'interprète du conseil des ministres ottomans. Depuis que les Fanariotes ont acquis droit de cité, ils n'ont cessé de briguer les honneurs. Ils ont acquis déshonuêtement d'immenses richesses, en volant les princes turcs qui les chargent de gérer leurs biens, ils font servir leur fortune a contenter leur ambition et ils ne reculent devant aucune bassesse. C'est ainsi qu'ils achètent à prix d'or des vizirs, dont ils sont les banquiers, tous les premiers emplois; c'est ainsi qu'ils sont devenus les hospodars de Moldo-Valachie! Êq vain, un parti national s'est formé. En vain, les boyards des deux principautés ont fait entendre de justes réclamations, il nous a fallu courber le front sous le joug de ces aventuriers ! Aujourd'hui, c'est un Fanariote, Nicolas Mavrocordato, qui gouverne les Moldaves! Un Fanariote, Bassaraba, de la famille des Brancovani, qui règne en Valachie! JEt ce même parti national, à la tète duquel marchent les Sherbanesko, en est réduit aujourd'hui à agir, à travailler dans l'ombre, tant est pesante la main des

oppresseurs! Telle est la situation de notre pays, mon cher Paikel, mais il est un homme, encore plus à craindre pour sa perfidie que les hospodars officiels. Cet homme, c'est Démétrius Cantémir ! Lui aussi, quoique né en Moldavie, est d'origine grecque. Intrigant et fourbe, il est intérieurement travaillé du désir de jouer un premier rôle, quoique ses talents ne lui en assignent qu'un fort secondaire. Sois sûr qu'il arrivera à ses fins, pour le malheur de notre patrie, si toutefois, ajouta Héraclius, un événement qu'on ne saurait prévoir ne vient inopinément trancher le fil de

ses jours Quoi qu'il en soit, ce Grec a eu le premier

une idée assez bonne, j'entends bonne pour un coquin. D'une part, il connaît le penchant des Turcs pour les Fanariotes; d'autre part, il sait que les Roumains sont orgueilleux et qu'ils tiennent, tout en reconnaissant la suzerainelé de la Porte, à rester les maîtres chez eux. Partant de ce principe, il répudie, quand il parle à un Roumain, le titre de Grec dont il se pare quand il s'adresse à un Turc. Pour nous, Moldaves et Valaques, son nom de Cantémir viendrait de Timur-Khan et, à l'entendre, cet illustre faquin descendrait du grand Tartare Timur ou Tamerlan, le conquérant de l'Asie. Il se flatte de nous avoir convaincus, et grâce à cette politique biscornue, il pense être élu et par le parti national, et par la Porte comme Fanariote. Une fois au pouvoir, tu l'avoueras, dans une position admirable pour un fourbe, Cantémir se trouverait ainsi à même de recevoir de toutes mains :

1° — Des Roumains pour maintenir leurs droits et développer leurs intérêts nationaux ;

2o — Des Turcs pour leur asservir peu à peu le pays et le peuple roumains ;

30 — De toute autre nation voisine dont le chef se trouve être le compétiteur naturel des sultans ; or, ce compétiteur naturel des sultans, l'aspirant perpétuel au trôi;e des empereurs d'Orient, c'est le tsar !

Caatémir l'a compris et avant d'avoir gagné soa procès auprès du Grand-Seigneur qu'il adule, des boyards roumains qu'il flatte, il s'est fait d'ores et déjà l'ami, que dis-je, l'àme damnée de Pierre I«^ Je le sais, je l'ai vu I

Et comme Gillenstiern faisait un geste de surprise :

— Ne sois point étonné ! Le parti national est fort, il a l'appui des sociétés secrètes de toutes les nations environnantes, et il sait surveiller ses ennemis. Cantémir, cependant, est loin de deviner que nous avons pénétré ses plans, car nous avons compris aussi bien que lui les surprises que nous ménage sa politique. Nous saurons donc les mettre à profit ! La nation moscovite, vois-tu, ne fait que naître, mais le tsar Pierre Alexiovitch aura des successeurs. Eh bien ! autant de tsars, autant d'Altilas plus ou moins déguisés, en marche avec une nouvelle armée de Huns, sur Constantinople. Pétersbourg n'est qu'une bravade contre le pôle, Cantémir est Grec, et il compte sur la religion dans laquelle il est né pour éloigner de ce côté tout soupçon d'intelligence entre lui et les successeurs de Mahomet. La Roumanie est portée d'instinct à entrer dans le mouvement civilisateur de l'Europe occidentale. Cantémir songe à flatter ce penchant et à prendre chez nous l'initiative de ce mouvement, en donnant de l'essor à la culture des sciences et des lettres, et puis alors... si la Porte ne lui taille pas une viceroyauté héréditaire dans les provinces danubiennes, il tournera ses vues vers la Russie et il en obtiendra une couronne de prince pour le prix de la liber lé d'une nation. Voilà l'homme ! Nous le connaissons, car nous avons nos espions, mais, lui aussi, a les siens que nous ne connaissons pas. Puisque donc il est à Bender, c'est qu'il machine quelque trame, peut-être même à l'instigation du tsar et contre Mazeppa. Je resterai ! Et ie rachèterai ma conduite passée en fai-

174 MVRRHA-MAIUA

sant cette fois, au besain, à l'ataman, un rempart de mon corps !

— Je t'aiderai, frère ! dit Paikel, qui avait suivi attentivement le long discours d'Héraclius. Cantémir^est un homme dangereux ; je te rendrai le dévouement que tu m'as témoigné. Nous surveillerons ton ennemi et peut-être découvrirons-nous les transfuges et les traîtres qui vendent leur pays à ce Grec maudit.

En parlant ainsi, Héraclius et Paikel étaient parvenus au campement de Mazeppa.

Grave et triste, selon son ordinaire, le chibouk aux lèvres, le roi détrôné de l'Ukraine était assis devant sa tente, sur une chaise de bois grossier.

Un magnifique cheval tartare, échappé on ne sait comment, au désastre de Pultava, mangeait du pain dans la main ouverte de son maître et demeurait là sans être attaché, fouettant de sa queue ses flancs lustrés, mais encore meurtris à l'endroit des éperons.

A l'approche des nouveaux venus, le visage de Mazeppa s'éclaira ; il congédia d'un geste l'animal qui s'éloigna en gambadant.

— En voici one pour chacun de vous ! dit-il ensuite en désignant aux deux jeunes gens des chaises placées à quelques pas de la sienne. Meubles rares chez les Turcs ! Meilleurs que leurs coussins, n'est-ce pas?

Boldonka et Gillensliern sourirent et prirent place à côté de l'ataman.

Mazeppa fit servir du vin de Chypre sur une petite table. Il était presque gai ce jour-là et semblait rajeunir en s'entretenant avec ces deux hommes, qui, à eux deux, n'avaient pas son âge.

Il parla de son passé et ses discours étaient un mélange singulier de sensibilité vraie et d'emphase orientale, mitigé par un reste de cette ostentation polonaise dont il n'avait jamais pu se défaire complètement. Néanmoins, il y avait dans tous ses récits

un fonds de bonhomie et une ardeur'de sentiment, qui éclataient en phrases plus sobres, plus courtes, dont la profondeur presque mystique étonnait et saisissait. Quand, une heure plus tard, il eût pris congé de ses visiteurs, Boldouka dit à Gillenstiern :

— Le grand ataman ne se doute pas des dangers qu'il peut courir, qu'il court peut-être à l'heure qu'il est. Il est dans une situation d'esprit plus calme et je juge inutile de l'aller attrister par des pressentiments qui peut-être n'ont rien de fondé. Néanmoins, mon devoir m'ordonne de prendre pour lui des mesures qui le mettent à l'abri de toute surprise. Nous sommes ici en Turquie, sur un territoire neutre ; je vais à Bender, je verrai le sérasquier que je mettrai en garde contre les démarches qui pourraient être tentées. Peutêtre resterai-je absent quelques jours. Souviens-toi de nos conventions et veille sur Tataman comme moimême.

Boldouka partit en effet pour Bender et, de ce jour, Gillenstiern se constitua en son lieu et place le gardien du vieillard.

Dès le lendemain, et comme si ce fait n'eût attendu pour se produire que le départ du jeune Valaque, un inconnu se présenta, à la tombée de la nuit, au campement de Mazeppa. Il voulait voir l'ataman, ce fut Gillenstiern qui le reçut.

C'était un homme de haute taille, assez âgé, au profil anguleux, au regard légèrement oblique. A sa parole brève et sous une certaine raideur martiale, qui tenait plus cependant de l'aventurier que du gentilhomme, on sentait le grand seigneur ; par un contraste étrange, on était en même temps attiré par un air de franchise, qui éclatait dans les paroles de l'étranger et prévenu par une sorte de désinvolture cavalière, qui sentait son spadassin.

— Vous êtes au prince Mazeppa? demanda l'inconnu à Gillenstiern, qui se tenait sur ses gardes.

176 MYRRHA.-MAHIA

— Oui, monsieur.

— Alors vous devez être disposé à lui rendre un important service ?

— Certainement I

— Vous savez sans doute que le tsar a tout employé auprès du vizir, pour obtenir l'extradition de votre maître ?

— J'en ai vaguement ouï parler 1 riposta Gillenstiern , qui ne savait rien et qui reconnut à cette phrase combien étaient fondés les pressentiments de Boldouka.

— Le sultan, reprit l'inconnu, a rejeté cette proposition, mais il est rare que le tsar se tienne pour battu ; il a résolu, dit-on, de passer outre... Mazeppa n'est plus en sûreté dans le camp de Charles XU !

— De qui tenez-vous ces renseignements?

Je vous ai dit, monsieur, ce que je pouvais vous

dire. Vous comprenez que le soin de ma propre sûreté m'engage à borner là ma confidence et exige de vous le serment de n'en point nommer l'auteur.

Une semblable démarche vous honore trop, monsieur, pour que je ne l'apprécie pas à sa valeur et que je ne vous donne point la parole que vous me demandez mais encore pour cela faudrait-il que je connusse votre nom et les motifs particuliers qui vous engagent à vous intéresser au prince Mazeppa.

Je suis le comte Lembergi, de Bukharest, répliqua l'étranger. J'ai passé ma jeunesse en Ukraine, au milieu des Cosaques, et quoique je ne sois pas connu personnellement du prince Mazeppa, j'ai servi sous ses ordres. Vous devez comprendre, monsieur, vous qui êtes à lui, que c'est là pour moi un motif suffisant de m'intéresser à sa cause. Faites-lui donc part de ma confidence, et dites-lui que le soin de sa sûreté exige son départ immédiat. J'ai un ami qui possède à Bender un asile sûr. Cet ami met à la disposition du

grand ataman et sa maison et ses gens. Je reviendrai demain chercher les ordres du prince.

Et le comte Lembergi, s'incUnanl, prit congé de son interlocuteur.

Gillensliern était ébranlé ; il craignait un piège ; mais, d'autre part, si Mazeppa était réellement en danger, quel remords n^i se préparait-il pas pour l'avenir, en ne tenant pas compte de l'avis officieux qu'il venait de recevoir.

Tout bien considéré, il en arriva à penser que si Lembergi était véritablement un ennemi, il se fût bien gardé de faire connaître aux amis de i'ataman les projets du tsar à l'endroit de Mazeppa. Et puis, la qualité de cet étranger qui était de Bukharest et qui portait, comme Sherbanesko, un nom slave, le rassura un peu.

Il entra dans la tente de Mazeppa et trouva I'ataman au lit, l'œil grand ouvert.

Il lui raconta ce que le tsar tramait contre lui.

Celui-ci écouta avec une indifférence triste.

— Bah ! répondit-il, un peu plus tôt, un peu plus tard! '

— Mais enfin, avez-vous renoncé à venger vos amis roués vifs par ce barbare? N'êtes-vous plus Mazeppa?

— Je suis un vieillard, je suis au lit, je souffre et je ne veux pas me lever. D'ailleurs, pourquoi faire ? Ce n'est pas pour cette nuit ?

— Que sait-on ? si le danger n'était pas pressant, cet avis officieux n'aurait pas été donné à pareille heure.

— Mais qui t'a donné cet avis ?

— J'ai promis sous serment dé ne pas le révéler. Mazeppa rêva un moment.

— Sais-lu, dit-il enfin, que ton donneur d'avis m'a tout l'air de m'attendre à la porte du camp pour me faire subir le traitement dont il me menace. C'est un moyen de me faire sortir d'ici à une heure où tous les

i(0 MYRRHA-MARIA

chats sont gris!... Non, Gillenstiern, je ne bouge pas! Au diable le tsar et tous ses espions !

— Bien, répliqua le jeune homme, comme vous voudrez, seigneur ! Moi, je couche ici, en travers de votre porte, la main sur mes pistolets. Us me passeront sur le corps avant d'arriver jusqu'à vous.

— Allons I reprit l'ataman, moitié grondant, moitié souriant, il faut faire ce que les femmes et les enfants veulent, c'est le seul moyen d'avoir la paix.

Il se leva, s'habilla et se rendit auprès de Charles XII pour se concerter avec lui.

Le roi jouait aux échec?. Il fit peu d'attention à ce que lui disait le vieillard et se contenta de lui répondre, sans seulement lever les yeux sur lui :

— On n'oserait !

Mazeppa se sentit blessé de cette indifférence. Il n'avait jamais tremblé de sa vie et sa démarche lui donnait l'air d'un poltron, à cause de la façon dédaigneuse et presque insultante dont elle était accueillie.

Il revint en jurant comme un possédé contre « ce manant de roi de Suède. »

— Mais enfin, lui dit Gillenstiern, que comptezvous faire ?

— Rien I

— Eh bien 1 moi, je vais prévenir quelques amis de se trouver prêts au premier signal !

— Non!

— En tout cas, je reste ici.

— Retourne auprès du roi de Suède, répondit-il sèchement, et laisse-moi me mêler de ce qui me regarde.

A son tour, Gillenstiern fut blessé et attristé de cette réponse de l'ataman ; néanmoins, il persista dans son dessein et passa la nuit dans la tente voisine de celle de Mazeppa.

Cette nuit s'écoula sans incideDts.

Selon sa promesse, le lendemain à midi et demi, le comte Lemfaergi reparut. Il insista cette fois pour voir l'ataman. Ce dernier dormait encore et Gillenstiern s'y opposa.

— Il n'y a pas un instant à perdre, dit alors Lembergi. L'ataman court de graves dangers et je commets une imprudence en essayant encore de le sauver, mais demain peut-être il serait trop tard !

— Mais à qui appartient cette maison si sûre que vous lui ofTrez à Bender?

— Au prince moldave Démétrius Cantémir ! Gillenstiern eut un haut-le-corps et les pressentiments de Boldouka lui revinrent à la mémoire.

— Cette recommandation suffit, monsieur le comte ! répliqua-t-il aussitôt avec hauteur. Quoi qu'il puisse arriver, le prince Mazeppa ne quittera pas son campement.

— Vous vous faites l'écho, Monsieur, des bruits injustes que les ennemis du prince Cantémir cherchent à faire courir sur lui. Les Cantémirs sont Moldaves... autant que les Lembergi! J'appartiens au parti national de Moldo-Valachie. Le prince Héraclius Sherbanesko a servi dans les mêmes rangs que vous ; je sais, ajouta-t-il en appuyant sur les mots, qu'il n'est point ici, mais si j'avais eu l'honneur de le rencontrer, nul doute qu'il ne se fût porté garant de ma loyauté; et moi, je réponds de Cantémir! Hésiterez-vous encore. Monsieur?

— Le prince Mazeppa ne consentira jamais à quitter sa tente, fût-ce pour se retirer sous le toit de l'hospodar de Valachie ! répondit Gillenstiern inébranlable. Il est donc bien inutile d'insister.

— Le prince Cantémir aura remplacé, avant un an, l'hospodar Nicolas, de Moldavie, mais, n'importe, je me retire, sachez seulement que s'arrêter à des consid<^rations de cette nature quand il s'agit de conjurer

un aussi grave danger, constitue de voire part une véritable trahison !

Et, sans attendre que Gillenstiern eut relevé ces paroles, Lembergi lui tourna le dos, sauta à cheval et s'éloigna au galop.

Le jeune Suédois était perplexe ; d'un côté, il était persuadé que la démarche réitérée de Lembergi cachait une embûche. D'un autre côté, il ne pouvait révoquer en doute l'existence d'un complot contre l'ataman.

Il prit donc la résolution de retourner auprès de Mazeppa et de lui faire part de ce nouvel incident. Il le trouva encore couché et fort abattu.

Le géant de l'Ukraine était vaincu.

Toute la nuit, il avait souffert et, à son air résigné, on comprenait que ce vieillard avait conscience qu'il livrait son dernier combat.

Dans cet état, il ne pouvait donc être question pour lui de quitter sa tente.

Néanmoins, dés le premier moment où Gillenstiern se trouva seul avec lui, il lui reparla du complot qui se tramait dans l'ombre pour l'enlever, du danger qu'il y aurait à rester au camp, puisque, paraissait-il, c'était du camp même que le coup de main devait partir.

— On 11 oserait I répliqua l'ataman avec amertume, en faisant allusion à la réponse du roi de Suède. Et ma foi, ajouta-t-il, si les gueux dont il s'agit viennent ici me tordre le col, j'irai m'en plaindre ensuite à Charles XlII Je ne serais même pas fâché que ce malheur arrivât, pour l'humilier. Si je l'avais laissé courir seul à travers champs, avec son génie pour toutes ressources, en disant des Russes qui le traquaient comme iin sanglier et qui le tenaient déjà au bout de leurs carabines : On n'oserait /.,. Mais il suffit! Charles XII est sauvé, Mazeppa n'est plus bon à rien !

La journée se passa assez calme.

A peine le soleil était-il couché que le bruit d'une calèche se fit entendre.

La voiture s'arrêta ; quelqu'un souleva la portière de la tente de l'ataman et parut sur le seuil.

C'était le prince Démétrius Cantémir.

Gillenstiern voulut barrer le passage, mais un geste du vieux Cosaque l'arrêta.

Cantémir s'approcha.

Le visage émacié de Mazeppa avait pris une étrange expression de dédain et de mépris.

Sans se déconcerter, le Fanariole déclina ses noms et qualités. Il avait appris de quels dangers était menacé l'ataman et, dans son admiration pour un guerrier tel que lui, il venait lui offrir sa maison el ses gens, à Bukharest. Là, au moins, il trouverait un asile sûr.

Mazeppa écouta patiemment les protestations hypocrites du Grec, puis :

— Quelle somme avez-vous donc reçue du tsar Pierre pour me convaincre ?

Cantémir blêmit sous l'injure, mais il affecta de n'en point paraître touché et il reprit en sous-œuvre le chapitre des considérations déjà développées par Lembergi.

Tout ceci avait lieu en l'absence du médecin de Mazepppa, qui attendait dehors la fin de ce pourparler mystérieux et interminable.

Cantémir alla jusqu'à proposer à Mazeppa de lui donner des vêtements et de prendre sa place dans sou lit afin de tromper l'attention publique.

L'ataman donnait des signes d'impatience et de dégoût, mais ne répondait plus que par monosyllabes.

Tout à coup, et comme pour en finir avec ce fourbe, il appela le docteur d'une voix altérée. Celui-ci rentra

précipitamment, non moins frappé que les assistants de cette altération.

— Docteur, lui dit le vieillard, tàte-moi le pouls, prends la lampe et regarde-moi bien. Trouves-tu que j'aie l'air d'un homme qui peut se lever?

Le médecin obéit en silence, puis secoua tristement la tête.

L'œil de Mazeppa était vague et terne; ses traits profondément creusés par la souffrance.

— Eh bien! reprit-il, docteur, tu ne réponds pas? Tu n'oses pas répondre!... Ah! mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup en se dressant sur son séant, hagard, ce maudit cheval ne s'arrêtera donc jamais ! Depuis soixante ans qu'il court comme un éclair, à travers le monde... poursuivi par les loups affamés... traversant les fleuves à la nage... déchirant mon corps aux épines, et me heurtant la tète aux troncs d'arbres et aux rochers... Et, toujours en avant!... Toujours en avant !... ! Ha I...

Le vieillard délirait; il retomba épuisé, si faible que sa voix avait pris le timbre d'un enfant qui sanglote. Le médecin murmura :

— Il a si horriblement souffert depuis douze heures ! Si l'on cherchait un prêtre?....

A ce moment, Mazeppa fit un brusque mouvement; il se raidit contre l'accablement de la douleur et écarta d'un geste rude les spectateurs, saisis d'une religieuse émotion devant cette agonie terrible et sublime à la fois.

Il se leva et voulut s'habiller.

Cantémir couvait le vieillard d'un regard étrange.

— Je veux bien mourir, dit tout à coup l'ataman. mais je veux mourir debout !.. .

Et hanté par cette idée fixe, il s'acharnait à vouloir boucler son ceinturon de cuir.

Personne n'osa s'opposer à cette fantaisie du moribond.

Au même instant, quelqu'un entra en courant sous la tente. Maxime Boldouka parut.

— Vous ici! gronda-t-il en rencontrant le regard de Cantémir, qui recula.

— Oui, prince, hasarda le Grec en grimaçant un sourire. Je venais vous aider à tirer des griffes moscovites le prince de l'Ukraine...

— Eh bien! moi, je viens dire à Mazeppa que des hommes apostés par vous, prince Cantémir, pour le lier à la porte du camp et le conduire sous escorte à la frontière, sont prêts à exécuter cette belle œuvre et à le livrer vivant au tsar. Mais les traîtres ont trahi leur chef... Je sais tout et... me voilà !

En parlant ainsi, le prince Sherbanesko armait un pistolet, mais le bruit d'un corps qui tombe fil retourner la tête à tout le monde.

Cantémir venait de s'évanouir.

Héraclius eut un geste de dégoût et de colère :

— Comprends-tu, frère, dit-il à Gillenstiern, pourquoi je t'avais recommandé de veiller.

Il poussa du pied la tête de Cantémir et s'approcha de Mazeppa.

L'ataman était appuyé, les jambes tendues contre le chevet de son lit ; il était parvenu à boucler son ceinturon, mais ses bras étaient pendants, ses yeux demiclos : sa tête s'inclinait sur sa poitrine ; son pouls ne battait plus ; ses mains étaient froides.

Mazeppa était debout, mort.

Le médecin et quelques Suédois posèrent avec respect le cadavre du héros sur son lit de camp, — son lit de parade.

On constitua une garde d'honneur et tous les spectateurs de cette terrible scène sortirent de la tente.

Cantémir gisait toujours évanoui.

Héraclius Sherbanesko regarda un instant le misé-

rable, étendu sans connaissance, plus pâle que le mort aux pieds duquel il était couché. Il avait pris son pistolet par le canon et il essaya le poids de la crosse d'ébène sur sa main gauche.

— Je casserais volontiers la tète de ce maudit Grec! dit-il, mais il est si lâche! Il faut laisser cela aux gens de son espèce. Je le retrouverai du reste assez tôt. Viens, Gillenstiern !

Tous deux se rendirent auprès de Charles XII, à qui ils apprirent la fatale nouvelle.

— Ah I fit le roi de Suède. Tant pis ! C'était un serviteur dévoué !

El ce fut toute l'oraison funèbre de Mazeppa. Sherbanesko, indigné, se retirait quand Charles XII le rappela :

— Vous étiez à Mazeppa, lui dit-il. Mazeppa est mort ; je vous garde ! J'ai justement besoin d'un homme sûr, connaissant bien la langue et les mœurs turques, pour accompagner Poniatowski à Gonstanlinople. C'est dit, je Compte sur vous !

Et avant que Sherbanesko eut le temps de répondre, le roi de Suède, tournant le dos, s'était éloigné.

— Cet homme est à cravacher 1 fît le jeune Valaque, j'ai fini mon rôle ici, je n'irai pas à Gonslaatinople !

— Tu iras 1 dit Gillenstiern, Myrrha-Maria et moi, nous avons notre père à venger ! Toi tu as Mazeppa ! Ce roi, sous le masque indifférent qu'il colle à son visage, cache une colère, un désespoir, qui sont notre œuvre. Il souffre ! Pour venger son orgueil, il est capable de tout ! Il ne faut pas que les intrigues de Poniatow.-ki puissent arracher aux Turcs de l'argent et des troupes. Va donc ! Toi là-bas, moi ici, Charles XII est à nous pour longtemps... ou plutôt, ajouta-t-il, avec un sourire sombre, il sera à nous j.u3qu'au jour où nous trouverons que nous l'avons

ENTRE CHIBN BT LOUP 185

assez torturé et où nous daignerons mettre fin à son

supplice.

- — J'irai I répliqua simplement Sherbanesko.

— Et maintenant, pour finir, reprit Gillenstiern, connais-tu un comte Lembergi ?

— Oui, c'est un habitué de l'hôtel Sherbanesko à Bukharest, un membre actif de notre parti national.

— C'est un traître, un suppôt de Cantémir !

Et le jeune Suédois raconta ce qu'il savait au sujet de Lambergi.

Et le lendemain, tandis que Maxime Boldouka prenait avec le comte Stanislas Poniatowski ses dernières dispositions, en vue de son voyage à Gonstantinople, un courrier partait pour Bukharest, avec une dépêchecontenant en substance ce simple avertissement :

— Prenez garde à Leraber^;!.

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Constantin Sherbanesko et sa femme habitaient à Bucharest, sur les bords de la Dunibovitza, un merveilleux palais.

La famille du prince, une des plus anciennes de Valachie, jouissait dans la principauté d'une influence considérable et bien souvent les hospodars Fanariotes, imposés par la Porte, avaient dû compter avec elle.

Tandis qu'Héraclius, obéissant à son humeur aventureuse et à son amour pour les grands coups d'épée, guerroyait un peu partout, Constantin, l'aîné, n'avait Jamais quitté sa ville natale.

Il était le chef d'une société secrète qui comptait dans son sein tous les mécontents de la Moldo-Valachie, tous les gentilshommes patriotes, impatients du joug des Fanariotes.

Aussi généreux et hospitalier qu'il était grave, s'il s'agissait d'affaires sérieuses, sa maison restait toujours ouverte à ses amis et les fêtes qu'il donnait

déguisaient le plus souvent des réunions qui n'avaient rien moins que le plaisir pour objet.

Au retour du voyage qu'il avait entrepris et au cours duquel il avait assuré à son parti l'appui des sociétés secrètes des pays voisins, il avait, après quelques mois passés dans la retraite, en raison des deuils récents de Myrrha-Maria, rouvert les portes de son palais.

Myrrha-Maria Sherbanesko en fit les honneurs avec une grâce parfaite et du premier coup conquit l'estime et la sympathie de toute la noblesse de la province.

Au nombre des personnages reçus à l'hôtel du prince, on comptait le comte Lembergi, et sa présence au palais était un étonnement pour certains habitués-

Sans âge apparent, ni origine bien connue, opulent sans fortune, spirituel sans gaîté, Lembergi était de ces gens dont on ne prend pas volontiers la main froide, quoiqu'ils se donnent pour amis de tout le monde et qu'ils vous la tendent avec une effusion factice, à tout propos, de ces entreprenants enfin ou de ces déclassés, comme beaucoup de ceux qui fomentent des rêves d'ambition politique.

Il affectait, ainsi que quelques-uns de ses pareils, un patriotisme outré et passait pour être généralement sans préjugés, mais on le tolérait justement pour ce motif, car Constantin était un personnage politique, et son parti pouvait être intéressé à avoir, sous la main, à un moment donné, ce qu'on appelle un homme à tout faire.

Le* sommes folles qu'on jouait et qu'on perdait souvent chez le prince étaient d'ailleurs un appât pour des gens de cette espèce.

On était cependant à peu près rassuré en songeant que, jusqu'ici, on n'avait jamais eu à reprocher à Lembergi, malgré sa réputation un peu équivoque, une action notoirement déshonnête, et que, si le

188 MYRRH A-MARI A '

prince Constantin était connu pour la façon magnifique dont il traitait ses amis, il l'était aussi pour sa délicatesse chatouilleuse à l'endroit du point d'honneur.

Il avait même acquis, à armes courtoises, un peu trop de célébrité. Ce dernier point, toutefois, ne saurait constituer une exception en faveur de l'aîné des Sherbanesko, car il est généralement commun à tout bon Roumain, le fatalisme oriental auquel ils inclinent tous leur faisant un devoir du mépris des dangers.

Quoi qu'il en soit, pour cette raison, ou pour tout autre motif, on voyait assez rarement le comte Lembergi au palais Sherbanesko. Il était toujours là cependant chaque fois que l'on traitait ou que l'on discutait une question pouvant intéresser le parti.

Du fond de leur palais, plus d'une année durant, Constantin et Myrrha-Maria suivirent, avec un intérêt que l'on comprendra, les péripéties de ce grand drame préparé par eux, dont Charles XII, Mazeppa, Héraclius et Paikel étaient les acteurs.

Quand le rideau tomba, à Pullava, sur le dernier acte de cette sanglante tragédie, quand arriva à Bukharestla nouvelle de l'anéantissement des troupes suédoises et de l'humiliation de leur roi, Myrrha- Maria, dans l'excès de sa joie, oublia pour la première fois le supplice de son père et la mort de son aïeul. Elle ne pensait plus qu'au serment qu'elle avait prêté et qu'elle commençait à tenir, car c'était sa main, sa main de femme qui avait frappé le conquérant, qui l'avait terrassé ! Elle aurait voulu se trouver en face de lui, et lui jeter de nouveau un défi, car maintenant qu'il était a terre, il ne fallait pas qu'il pût se relever. Il fallait le tenir enfermé, dans cette cage de Bender, prête à l'écraser, pour peu que la fortune parût vouloir lui sourire.

Aussi comme elle lisait et relisait avec délices lescorrespondances de Paikel et d'Héraclius, qui l'instrui-

-aient de tous les faits qu'elle pouvait avoir intérêt à connaître.

Elle savourait sa vengeance peu à peu, s'intéressant aux moindres détails.

Un autre sentiment que la haine avait cependant pris naissance dans son cœur, celui d'une reconnaissance sans bornes pour Héraclius, son beau-frère, qui, par affection pour elle, n'avait pas hésité un instant à risquer sa vie et aussi son honneur.

Parfois le jeune gentilhomme s'en plaignait, au cours de ses longues lettres; alors elle se souvenait des leçons de son grand-père et elle lui démontrait que, bien loin d'avoir forfait, il avait accompli une œuvre agréable au Seigneur, en se faisant l'instrument de la justice divine.

Tous ces arguments ne parvenaient pas à vaincre les scrupules d'Héraclius, qui pensait, avec juste raison, qu'il n'est jamais permis de sacrifier un innocent, même quand il s'agit de châtier un coupable, mais, s'ils étaient exprimés de temps en temps, ces scrupules, quoique sincères, duraient peu chez le cadet des Sherbanesko; son amour des aventures l'emportait et, les conseils de Paikel aidant, il continuait de plus belle la guerre sourde déclarée au roi de Suède.

Il éprouva néanmoins comme un soulagement, quand, après la mort de Mazeppa, il fut décidé qu'il accompagnerait à Constantinople le prince Stanislas Poniatowski.

Trahir de loin, ce n'était plus trahir.

Constantin et Myrrha-Maria avaient bien reçu son avertissement concernant Lembergi, mais ce dernier, retenu sans doute par des soins importants, n'avait pas paru depuis longtemps au palais Sherbanesko; on se borna à prendre note de cette communication pour la mettre à profit quand il ferait de nouveau son apparition à Bukharest.

Des mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt changer la face des choses.

Dans le courant de juin 1711, trois graves nouvelles parvinrent à la fois à Constantin Sherbanesko de trois points différents.

Nicolas Mavrocordato, hospodar de Valachie, était déposé et remplacé par Démétrius Gantémir. L'avènement d'un pareil homme était de mauvais augure pour le succès de l'entreprise des conjurés.

Paikel écrivait de Bender que Charles XII avait reçu de Suède les dépêches les plus rassurantes. On s'occupait de lever des troupes, et une armée à peine aguerrie, sous les ordres du général Steinbeck, avait taillé en pièces à Helsinbourg les Danois, qui avaient débarqué sur les côtes de Scanie; de plus, et ce qui était bien plus grave, le roi de Suède répétait à tout venant que, sur ses instances, le Grand Seigneur s'était enfin décidé à attaquer le tsar.

En même temps et comme pour confirmer les paroles du monarque, Héraclius Slicrbanesko faisait savoir qu'à Constantinople, à force d'intrigues, de stratagèmes et d'artifices de toutes sortes, Stanislas Poniatowski était enfin parvenu à faire déposer le grand vizir Numan Gouprougli, le seul important personnage qui fît obstacle à ses projets. Le roi de Suède avait pour lui la sultane Validé, le rislaraga chef des eunuques noirs et l'aga des janissaires ; Tolstoï, l'ambassadeur de Russie, avait été arrêté et emprisonné au château des Sept-Tours, et le nouveau vizir Baltagi-Méhémet était chargé d'assembler une armée de plus de deux cent mille hommes pour combattre les Moscovites. A cette armée déjà formidable devait se joindre le khan des Tartares de Grimée, à la tète de quarante mille soldats.

Dans ces graves conjonctures, Constantin Sherba-

nesko ne vit qu'un moyen, sinon de conjurer l'orage, du moins d'en atténuer les résultats, qui menaçaient de rétablir les affaires de Charles XII.

Par un providentiel hasard, l'homme le plus puissant à Constanlinople, celui dont l'influence incontestée devait prévaloir en dépit de toutes les intrigues de Poniatowski, était Coumourgi-Ali-Pacha, selictar-aga, porte-épée de la couronne, — et favori du grand seigneur.

Or, la famille Sherbanesko possédait une immense étendue de terres, dans les environs d'Andrinople, et, sur ces terres, Coumourgi était né, esclave, d'un père charbonnier.

• Le sultan Achmet II l'avait rencontré là tout enfant, et, frappé par son extrême beauté, il l'avait fait conduire dans son palais.

Plus tard, Coumourgi était devenu le favori d'Achraet III, qui l'avait nommé selictar-aga; son extrême jeunesse l'empêchait d'être grand-vizir, mais la puissance de ce jeune homme était déjà telle que rien ne se faisait à la Porte sans son ordre ou tout au moins son assentiment.

11 avait renversé déjà les visirs Chourlouli et Numan Couprougli et c'est à lui que Baltagi-Méhéraet, ministre pour la deuxième fois, devait sa seconde élévation.

Si la guerre avec le tsar était décidée, c'est qu'il l'avait permis de concert avec la sultane Validé et les grands oftlciers de la Porte et pour des motifs assurément tout politiques, car Coumourgi ne pouvait être suspect d'amitié pour Charles XII, qu'il haïssait d'instinct.

Son appui pouvait donc être utile aux ennemis de ce prince.

Constantin Sherbanesko fit toutes ces réflexions et prit aussitôt la résolution de se rendre à Constanlinople. Il verrait le selictar-aga, lui rappellerait son

passé et peut-être réussrrait-il à le faire entrer dans ses vues. Puis, comme chez lui l'exécution d'un projet suivait toujours de près sa conception, il fit à la hâte ses préparatifs, se chargea de cadeaux, — il était trop au courant des mœurs turques pour négliger ce détail, — et dès le lendemain partait pour la capitale de l'empire ottoman.

Myrrha-Maria, malgré son impatience, resta à Bucharest, mais il fut convenu gue l'équipage qui conduirait son mari à Constantinople en ramènerait Héraclius dont la présence près de Poniatowski devenait désormais inutile aux conjurés.

C'est ainsi que, dans le courant de juillet, le cidevant Maxime Boldouka reparut au palais Sherhanesko.

Constantin avait eu le temps de voir le selictaraga avant le départ de son frère et l'ancien aide-decamp de Mazeppa rapportait a sa belle-sœur la nouvelle que cette première entrevue avait donné au prince valaque les meilleures espérances.

Le roi de Suède avait à l'avenir deux ennemis de plus et deux ennemis dangereux, avec lesquels il allait avoir à compter.

En effet, les événements se précipitèrent à Constantinople, mais la distance qui séparait Bukharest de cette ville était trop grande et les communications trop difficiles pour qu'il fût possible à M^rrha-Maria d'en suivre facilement les péripéties et d'en apprécier la portée.

Néanmoins, malgré les graves préoccupations de la jeune femme, pour écarter tout soupçon et sous prétexte de fêter le retour d'Héraclius, les portes du palais Sherbanesko restèrent comme d'ordinaire ouvertes aux habitués.

Un soir, le comte Lembergi fit son entrée dans les salons de l'hôtel, où il n'avait pas paru depuis de longs mois.

LOYADX SERVICES RÉCOMPENSÉS 193

Il se présenta avec son éternel sourire et son habituelle désinvolture, offrit la main à Héraclius, qui la prit sans enthousiasme, salua Myrrha-Maria qui lui rendit son salut assez sèchement et se perdit dans la foule des invités.

Il annonça que d'importantes affaires l'avaient retenu longtemps loin de Bukharest; que d'ailleurs, il ne faisait que traverser cette ville pour une mission fort importante dont il était chargé, mais sur laquelle il ne s'expliqua pas, et comme, ce soir-là, les cartes dansaient ferme au palais Sherbanesko, il alla s'asseoir à une table de jeu.

Héraclius, qui ne l'avait pas perdu de vue, l'y suivit, se plaça debout derrière sa chaise et ne le quitta plus des yeux.

Lembergi prit les cartes, joua, et, pendant une heure, gagna avec un bonheur obstiné. Son adversaire un très jeune boyard, du nom d'Alessandri, lui en fit l'observation d'une façon plus gaie qu'offensante.

— Je n'y peux rien, repartit le comte; je vous avais prédit que vous perdriez. Est-ce que je perds jamais le mercredi!

— A votre place, donc, je ne jouerais jamais que ce jour-là! reprit Alessandri en quittant la table, les poches vides.

Il y avait dans le ton du jeune perdant une nuance d'amertume.

Lembergi le regarda fixement et lui dit :

— En ce cas, c'est demain jeudi et non mercredi. Nous jouerons ensemble le jeu que vous voudrez. Vous réglerez la partie comme vous l'entendrez.

Lembergi croisait deux doigts comme deux épées.

— Est-ce que j'en serai ? demanda une voix derrière lui.

Le comte se retourna et tressaillit en reconnaissant, debout, les bras croisés et dardant sur lui deux pru-

nelles étincelantes, le prince Héraclius Sherbanesko.

Pourquoi pas? répondit-il.

En ce cas, reprit Héraclius en s'adressant à

Alessandri, tu me céderas ta place.

— Ces places-là se gardent! dit le jeune boyard.

— Il me semble que oui, ajouta le comte un peu décontenancé.

— Cela dépend de l'âge qu'on peut avoir, répartit le prince ; certaines parties n'ont pas de sel, quand on les joue avec des enfants.

— Suis-je donc un enfant? demanda Alessandri piqué au vif.

Ouil pour aujourd'hui seulement 1 dit Héraclius en souriant et en lui secouant amicalement le bras.

— Prince Héraclius ! objecta encore Lembergi, vous n'auriez jamais tenu le propos qui est échappé tout à l'heure à ce jeune homme. Partant, vous ne sauriez épouser à ce point sa cause.

— Pardon, comte ! Alessandri est pour moi un jeune frère confié à ma garde, quand il est mon hôte. Je mets sa tête sous mon kalpak, ajouta-t-il en se servant d'une formule familière en Roumanie.

Alessandri se réfugia dans un coin d'ombre avec humeur et couva des yeux le comte avec l'air de lui dire :

— On verra bien si l'on m'empêche de me mesurer avec toi !

n parait que, de son côté, Lembergi aimait mieux se battre avec Alessandri qu'avec Héraclius et que, s'il était prompt à riposter et à dégainer avec de très jeunes gens, il usait de plus de circonspection avec les adultes.

Cette petite scène passa d'abord inaperçue au milieu du tapage général.

HéracUus fit signe à un de ses pallicares et lui donna tout bas un ordre. Une minute après, le palli-

care lui apporta quelque chose dans une cassette que le prince laissa sur la table à sa portée.

Cependant, à la faveur du bruit des conversations et des allées et venues, Alessandri et le comte s'étaient rapprochés et avaient échangé quelques mots brefs, — il voix basse.

Puis, ils sortirent séparément.

Un instant plus tard, ils rentraient ensemble; le comte était pâle.

— Savez-vous, messieurs, dit Lembergi, en s'effor- . ant de sourire, que nous sommes prisonniers chez le prince Sherbanesko ?

— Prisonniers! qu'entendez -vous parla? demandat-on de toutes parts.

Un groupe se forma autour du comte ; Héraclius ne bougea pas de sa place.

— J'entends par là que les portes sont closes et les clefs enlevées, pardieu!

L'étonnement parut sur la plupart des visages, l'inquiétude sur plusieurs. Héraclius passa toutes ces faces humaines en revue, avec un sourire diabolique.

En même temps, tous les regards de l'assemblée, tournés vers lui, lui posaient une question muette.

— Les portes closes 1 les, clefs enlevées! c'est très drôle I dit enfin le prince, en posant un coude sur la cassette. Et comment a-t-on vérifié le fait? Quelqu'un a-t-il voulu nous fausser compagnie avant le jour?

On lui désigna le comte et Alessandri.

— Mille pardons, messieurs! mais s'il est vrai que mes gens aient verrouillé les portes, ils ont deviné mes intentions et ils les ont prévenues. Vous savez que je tiens à garder mes convives!

Lembergi parut prendre son mal en patience. Il saisit un verre sur un plateau d'émail que lui tendait un pallicare et il s'assit sur un sopha en face d'Héra-

clius; mais en réalité, pour tous les assistants, l'œil du prince semblait l'avoir cloué là.

— Lember^^i, dit alors Héraclius d'une voix brève, je vous ai vu jouer avec Alessandri.

— Eh bien? répondit le comte.

— Eh bien, il paraît qu'il est mauvais joueur ^ car il se fâche quand il perd constamment, répliqua le prince avec cette nuance insaisissable de persiflage qui effleurait son ton de voix, sans atteindre les muscles de sa face.

— Tl se formera, il est si jeune !

— Vous n'avez donc pas l'idée de le tuer?

— Ce serait vraiment grand dommage.

— Et s'il vous tuait, lui?

— Ma foi, ce serait grand dommage aussi !

— Pour qui? Pour vous ou pour le prince Cantémir?

Ceci fut dit par Héraclius avec le même implacable sang-froid, qu'il avait à son commandement pour toutes choses.

A ce mot, les groupes vivement intéressés se rapprochèrent et firent cercle autour des deux hommes.

— Je ne connais pas le prince Cantémir! repartit Lembergi, en payant d'audace.

Devant tant d'impudence, Héraclius Sherbanesko sentit un flot de sang lui monter au visage.

— Allons! trêve de mascarades! fît-il, je connais votre histoire, comme vous la savez vous-même, ne me forcez pas à la raconter... ici... à la face de tous... Et pour vous prouver que je suis bien informé, souvenez-vous seulement de Bender! Maintenant, écoutezmoi! Vous avez sur vous en ce moment une somme gagnée par vous à Alessandri, je vous donne cinq minutes pour la restituer, — car elle est mal acquise 1 — et vous serez libre d'aller partout où voudrez, ailleurs qu'ici pourtant, d'où je vais vous faire chasser

par mes gens et où je vous défends de remettre jamais les pieds. Mais si vous vous refusez à cet accommodement, si vous faites l'honnête homme indigné, j'ai toute espèce d'armes à ma disposition et nous irons à cinquante pas d'ici vider notre querelle. Seulement, je vous préviens que je ne dégainerai que résolu à vous tuer, si je le puis, parce que vous êtes une créature dangereuse et mauvaise, un escroc et un espion, vous m'entendez!

Lembergi s'était levé lentement et, se sentant perdu, il avait pris une attitude insolente.

— Alors c'est la guerre? dit-il comme un homme qui prend à son corps défendant une conclusion.

Et il jeta sur la table tout l'or que ses poches contenaient.

— Voilà mon écot payé! Sortons maintenant de l'hôtellerie!

Héraclius leva la main pour souffleter le comte.

Lembergi s'esquiva vivement et présenta à son adversaire la gueule d'un pistolet qu'il avait caché sur lui.

Vingt mains s'abattirent sur le misérable auquel on arracha son arme.

— Infâme! criait-on, vous tireriez sur votre hôte!

— Les voleurs, dit Héraclius, n'ont pas de ces scrupules d'hospitalité-là ! Lembergi, ajouta-t-il en s'adressant à l'espion de Cantémir, je suis chez moi, vous avez le choix des armes; quatre de ces messieurs régleront les conditions du combat! A mort, entendezvous?

Puis il sonna; deux robustes pallicares entrèrent.

— Conduisez monsieur au jardin réservé! Vous m'y attendrez !

Les deux hommes saisirent Lembergi parles épaules et l'entraînèrent hors de la salle.

— Messieurs, continua Héraclius en se tournant

vers ses invités, sur mon honneur, cet homme est un espion et un traître ! J'en ai des preuves que je me réserve de vous faire connaître. Lembergi, qui possède les secrets de notre association, est vendu à Cantémir, il doit mourir! Si je succombe dans la lutte loyale qui va s'engager, je compte sur votre dévouement pour mettre après moi ce misérable hors d'état de nuire à notre cause !

Impassible et froide, Myrrha-Maria, qui avait assisté, sans mot dire, à la scène qui venait d'avoir lieu, prit la parole :

— Il ne faut-pas, dit-elle, que cet homme sorte vivant de ce palais!

Alessandri s'avança :

— Ne crains rien, Héraclius ! Va ! si tu meurs, il y a ici vingt hommes prêts à verser leur sang jusqu'à la dernière goutte pour te venger!

Et, d'un geste circulaire, il désignait les assistants, qui se disputaient déjà l'honneur d'assister le jeune Valaque.

Quatre d'entre eux furent désignés pour cet offj^e.

Héraclius prit des épées et des pistolets et, suivi de ces témoins improvisés, il se rendit au jardin où Lembergi était gardé à vue.

Selon qu'il en avait fait la promesse, le prince laissa à son adversaire le choix des armes.

Lembergi opta pour le pistolet.

Les témoins placèrent alors les combattants à trente pas de distance.

Tous deux devaient marcher l'un sur l'autre et faire feu à volonté.

C'était un spectacle étrange, à cette heure de la nuit, que celui de ces deux hommes, face à face, un pistolet dans chaque main, sous le ciel étincelant de l'Orient, entre deux massifs d'orangers, qui remplissaient l'air d'une senteur douce et pénétrante.

La brise fraîche, qui faisait bruisser les feuilles, tordait en spirales rouges la flamme des torches que tenaient, élevées au-dessus de leurs têtes, les témoins espacés à intervalles égaux des deux côtés des adversaires.

Au signal donné, le comte marcha sur son ennemi.

Héraclius ne bougea pas.

A vingt pas, Lembergi s'arrêta ; il abaissa son arme, visa et fît feu.

Les traits du prince se contractèrent douloureusement; il vacilla puis, se raidissant par un effort de volonté et toujours sans bouger de place, il leva le bras à son tour et pressa la détente, avant que Lembergi eût eu le temps de redoubler.

Le comte tourna deux fois sur lui-même, lâcha son pistolet et tomba, la face contre terre, en vomissant un flot de sang. Un instant, il se releva sur un genou; secoué par une convulsion suprême, de sa main crispée il lacéra sa tunique, puis, vaincu, il retomba, mort cette fois.

La balle du prince lui avait traversé la poitrine.

Héraclius regarda le misérable, qui se tordait à ses pieds.

Quand il le vit immobile ;

— Justice est faite! dit-il.

Et, à son tour, il s'affaissa dans les bras de ses amis. Un filet de sang rougissait sa main gauche et coulait à terre, goutte à goutte. On déchira la manche. Un petit trou rond apparut au défaut de l'épaule.

Le coup de feu de Lembergi avait porté, mais l'épaule n'était pas brisée, et la balle put être extraite sur-le-champ assez facilement.

Le lendemain, quand, après une nuit assez calme, le blessé se réveilla, Myrrha-Maria était à son chevet.

La jeune femme était soucieuse, mais une inquiétude autre que celle que pouvait lui faire éprouver

200 MVRRHA-MARIA

l'état de son beau-frère creusait les plis de son front.

La blessure d'Héraclius n'offrait aucune gravité; les chairs seules avaient été atteintes, et le médecin estimait que deux semaines suffiraient pour le rétablissement complet du prince.

La préoccupation de Myrrha-Maria n'échappa pas au malade, qui en demanda l'explication.

— Voici, répondit la jeune femme, un portefeuille tombé de la poche de Lembergi et que j'ai ramassé au moment où l'on emportait le cadavre de ce misérable. J'ai pris connaissance des pièces qu'il contient, et j'en ai conclu, mon cher frère, que si vous avez rendu, cette nuit, un service signalé au parti roumain en le délivrant de ce traître, vous avez aussi gravement compromis le succès de notre cause, et peut-être, par suite, favorisé le relèvement du roi de Suède!

Héraclius sursauta et voulut se dresser sur son séant, mais la douleur le força à se rasseoir.

— Expliquez-vous, je vous en prie, ma chère Myrrha, je ne comprends rien à vos paroles.

C'était la correspondance secrète de Démétrius Cantémir avec le tsar. Dans ces lettres étaient dévoilées les menées du nouvel hospodar, dont Lembergi était un des agents les plus actifs.

Par la lecture de ces pièces, les deux conjurés apprirent ce que Constantin Sherbanesko n'avait pas encore eu le temps de leur faire savoir : que l'armée turque, sous le commandement de Méhémet Baltagi, avait quitté les plaines d'Andrinople et traversé le Danube et qu'elle marchait en suivant les rives du Pruth.

Ils apprirent de plus que, sur les instances de Cantémir, qui ne pouvait trouver dans sa principauté des ressources suffisantes, Bassaraba, hospodar de Valachie, s'était engagé à envoyer à Jassy des vivres et

des munitions de toutes sortes pour l'armée du tsar et que, fort de cette promesse, Pierre l^' s'avançait confiant a travers la Moldavie.

Pour éviter toute indiscrétion et toute entrave, Bassaraba ne devait opérer la livraison des fournitures que sur un ordre verbal de l'homme de confiance de Cantémir, Lembergi, qui venait prendre les précautions nécessaires pour ne pas éveiller l'attention des Turcs et restait parla même juge de l'opportunité de l'envoi.

~ D'où il résulte, conclut Héraclius, que, Lembergi mort, Bassaraba, qui craint d'ailleurs de se compromettre, n'osera, par peur des Turcs dont il dépend, tenir seul les engagements que Cantémir lui a fait prendre vis-à-vis du tsar. Pierre le"" arrivera; l'impossibilité de se ravitailler le perdra; il succombera fatalement sous le nombre, et un désastre du tsar, c'est une victoire pour Charles XII! Allons! j'ai presque perdu cette nuit le fruit de mes deux ans de périls et d'intrigues!

— Mais si j'allais instruire l'hospodar Bassaraba de ce qui arrive? demanda Myrrha-Maria.

— Gardez-vous-en bien? Cela ne servirait à rien. Bassaraba sera enchanté d'un contre-temps qui le dispense de tenir un serment aussi dangereux ; les vivres de Pierre I" passeront à Méhéraet-Baltagi, qui vient de son côté, et tout se bornera là. Du reste, fût-il bien disposé, vous n'obtiendrez rien. Bassaraba est Fanariote, et vous, une Sherbanesko 1

Myrrha-Maria réfléchit un moment, puis se levant tout à coup :

— Nous avons abattu Charles XII, il faut que nous sauvions le tsar ! Tandis que Constantin travaille pour lui auprès de Coumourgi, moi, j'irai le trouver au milieu de son camp et je le prémunirai contre les

dangers qu'il court. Je mettrai, s'il le faut, ma fortune à sa disposition.

— C'est impossible, ma chère Myrrha, je ne puis vous accompagner et vous ne sauriez partir seule, vous ne pourriez même pas parvenir jusqu'à Pierre 1".

— Je suis fille de Jean-Réginold de Palkul, ambassadeur de Russie, assassiné lâchement en haine du tsarl riposta Myrrha-Maria, et Marta Alfendey, tsarine de Russie, a été servante à Marienbourgl Je pars! Celle-là se souviendra si le tsar a oublié !

LA FILLE DE PATKUL ET MARTA ALFKiNDEY

Le prince Constantin Stierbanesko avait rapidement franchi les cent dix lieues qui séparent Bukharest de la capitale de l'Empire ottoman.

Après une première entrevue avec Coumourgi-Alipacha, il avait renvoyé auprès de Myrrha-Maria son frère Héraclius, puis il avait repris ses négociations qui avaient pleinement réussi.

Ali-Coumourgi s'était souvenu avec plaisir de son ancien maUre et il avait écouté avec intérêt la requête que ce dernier avait à lui adresser.

Le sélictar-aga professait un égal mépris pour Pierre I*' et pour Charles XII; il avait appuyé l'idée d'une guerre avec la Russie, non pas pour obéir aux suggestions du roi de Suède, mais uniquement parce qu'il jugeait que la Porte pouvait avoir intérêt à abaisser la puissance moscovite.

Maintenant que la lutte était ouverte et qu'elle s'annonçait comme devant être fort inégale, puisqu'aux

deux cent quarante mille hommes de Baltagi-Méhéraet, le tsar n'avait à en opposer que trente-sept mille environ, peu lui importait qu'elle se terminât pacifiquement ou non, pourvu que la Turquie retirât de l'expédition avortée le profit qu'elle en eût retiré en la poursuivant.

Il se rendait cependant parfaitement compte qu'une

défaite du (zar relèverait les affaires du roi de Suède,

— et c'était là un résultat, qu'en raison de son antipathie

pour les monarques chrétiens, il ne se souciait pas

d'obtenir.

Il ne fît donc aucune difficulté d'entrer dans les vues du prince Sherbanesko, et il s'empressa de lui indiquer par quels moyens il pourrait arriver à une solution à la fois satisfaisant les intérêts de la Porte et contrariant ceux de Charles XII.

Méhémet-Baltagi auquel le Sultan, à l'instigation de Coumourgi, avait confié le commandement supérieur, n'était pas guerrier.

Ancien « fendeurde bois » du sérail et élevé par une faveur singulière au poste de visir, il savait mieux, comme il le disait lui-même, « se servir d'une cognée que d'une épée. »

Aussi partait-il en guerre sans enthousiasme.

On pouvait donc être certain qu'il saisirait avec empressement les offres qui pourraient lui être faites d'arranger les choses amiablement.

En conséquence, Constantin fut, par les soins du sélictar-aga, recommandé à Méhémet, et comme celui-ci n'avait rien à refusera son protecteur, il admit le prince parmi les officiers de sa suite.

Dès lors, Constantin Sherbanesko ne quitta plus l'armée turque.

Dans les mêmes rangs marchaient le comte Stanislas Poniatowski et quelques officiers suédois, chargés par Charles XII de veiller à ses intérêts.

Il s'agissait désormais pour le prince de deviner

leurs intrigues et de faire avorter leurs projets. Il y réussit en s'insinuant adroitement dans l'amitié d'Osman-aga, kiaia ou premier lieutenant de Méhémet et ancien intendant des douanes de Turquie.

Osman-aga était le chef occulte de l'expédition et son influence auprès du visir était toute-puissante.

C'était, du reste, un excellent tacticien, en tous points digne de la confiance de son général, mais il avait un vice qu'il partageait d'ailleurs avec la plupart des Orientaux, il était cupide au-delà de toute mesure.

Constantin sut vite comprendre à qui il avait affaire ; ses richesses lui permettant de lutter avec avantage contre Poniatowski, il fut bientôt maître de la situation.

Par un courrier qu'il expédia à Bukharest, au moment même où l'armée turque entrait en campagne, il fit part de ses espérances à Myrrha-Maria, lui annonçant qu'il partait, persuadé d'avance qu'Osmanaga, sur ses instances, mettrait tout en œuvre pour arriver à une solution pacifique, qui, tout en faisant respecter les droits de la Porte, ruinerait à jamais les projets du roi de Suède.

Méhémet conduisit toute cette expédition avec une habileté et une sûreté qu'on n'eût jamais osé attendre de lui.

Il marchait déjà depuis plusieurs journées et se trouvait tout près de Silistrie, quand il apprit que l'hospodar de Moldavie avait ouvertement levé l'étendard de la révolte, qu'il avait publié un manifeste contre l'empire turc, et enfin qu'il s'était rallié franchement au tsar de Russie, auquel il avait promis de fournir vivres et provisions.

Pour plus de sûreté, Cantémir avait attendu pour se prononcer l'arrivée en Moldavie des troupes de Pierre Alexiovitch, L'avant-garde moscovite, commandée par le prince de Sheremetov, venait d'établir son campement sur le bord septentrional du Pruth.

Sans perdre de temps, Méhémet remonte le Danube, le traverse à Saccia sur un pont de bateaux et, après avoir longé la rive orientale du Pruth, il paraît presque en face de Jassy au moment même où, de l'autre côté du fleuve, le tsar, venu par les frontières de Pologne, rejoignait Sheremetov.

Les deux ennemis se trouvaient en présence, avec la rivière entre eux, mais combien leur situation était différente !

Les soldats moscovites arrivaient, décimés par les privations , en nombre dérisoire, après avoir traversé des déserts sans eau, tandis que les Turcs, vingt fois plus nombreux, venaient de parcourir un pays riche, bien cultivé, où ils avaient trouvé de tout en abondance.

De plus et sans que Gantémir pût en expliquer la cause, puisqu'il ignorait la mort de Lembergi, les vivres et les fourrages promis par Bassaraba n'arrivaient pas.

Profitant de la démoralisation de son adversaire, Méhémet passe rapidement le Pruth, tourne l'armée moscovite, la cerne et l'enferme dans un camp retranché.

Pour comble de malheur, un corps considérable de cavalerie commandé par le général Renne et qu'attendait le tsar se heurta contre l'infranchissable barrière formée par les Ottomans, et Pierre Alexiovitch se trouva, avec trente mille hommes à peine, sans secours possibles d'aucune part, adossé au Pruth et tenu en échec par deux cent quarante mille Turcs ou Tartares.

Constantin She rbanesko espérait qu'en présence d'une situation aussi désastreuse, Pierre I" n'hésiterait pas, même avant d'avoir combattu, à entamer des négociations.

En conséquence, il demanda et obtint du visir la promesse que l'armée turque n'attaquerait pas et

qu'elle se contenterait de tenir enfermées les troupes moscovites, mais les jours passaient et le tsar n'envoyait aucun émissaire.

Dans la nuit du 20 juillet, au contraire, les Russes tentèrent de briser le cercle qui les entourait; mais, dès le point du jour, les Turcs tombant sur l'arrièregarde les forcèrent, après plusieurs heures d'un combat acharné, à reprendre leurs premières positions.

Le 21 juillet, au soir, Méhémet tint conseil.

Constantin Sherbanesko était désespéré ; l'hostilité persistante du tsar qu'il était dans l'impossibilité de faire prévenir, rendait inutile le bon vouloir d'Osman et l'heure approchait où le grand visir allait se voir obligé de prendre un parti : attaquer les Russes ou les affamer.

Dans les deux cas, c'était pour les soldats du tsar, la mort ou l'esclavage, pour Charles XII le commencement de la revanche.

Admis au conseil, Stanislas Poniatowski et le comte de Sparre pressaient vivement Méhémet de resserrer ses lignes et d'engager, à bref délai, une lutte qui devait se terminer par l'anéantissement de la puissance moscovite.

Fidèles à leur tactique, Osman et le prince Sherbanesko repoussaient avec force un pareil conseil.

Le visir, sans adopter aucune conclusion, prit un moyen terme. Il attendrait quelques jours encore, avant de s'arrêter à un parti décisif. Un délai d'ailleurs ne pouvait qu'aggraver la position du tsar à bout de ressources.

Le conseil avait à peine pris fin qu'une chaise de poste poudreuse s'arrêta sur la limite du camp retranché.

Une femme en descendit, accompagnée de deux vieux serviteurs, et demanda à être conduite au prince Sherbanesko.

Quelques instants après, Constantin se trouvait en présence de Myrrha-Maria.

La courageuse jeune femme avait tout quitté,emmenant seulement avec elle Maika Staritza, une vieille bohémienne, qui lui était toute dévouée et Bogdani, le plus ancien serviteur des Sherbanesko.

Courant en poste jour et nuit, affrontant mille dangers, elle avait parcouru plus de cent lieues de pays.

Après quelques instants donnés à l'étonnement do Constantin, Myrrha-Maria le mit au courant des faiis qui venaient de se dérouler à Bukharest et qui avaient motivé son départ. Elle lui raconta la trahison de Lembergi, le duel et la mort du traître qui, surveuant au moment où il allait s'employer pour le tsar, à l'instigation de Gantémir, avait empêché l'hospodar Bassaraba de tenir ses promesses. Elle venait pour prévenir le tsar, s'il était encore temps.

Sherbanesko comprit alors comment Pierre I^"" s'était laissé cerner ; jusqu'au dernier moment, il avait attendu les vivres et les munitions promis par Cantémir.

Rien n'était arrivé, et, quand il avait enfin ouvert les yeux, il était trop tard.

— Dis-moi, demanda tout à coup Constantin à Myrrha-Maria, te sentiras-tu le courage de pénétrer dans le camp des Russes?

— Je suis venue pour cela ! répliqua l'héroïque bohémienne. Tiens, regarde, voici mon laisserpasser 1

Et Myrrha-Maria tendit à son mari la lettre par laquelle Mathias Gluck la recommandait à Marta Alfendey, sa servante de Marienbourg, à présent tsarine.

— Oh ! alors, c'est le ciel qui t'envoie ! Ecoute-moi donc. Le tsar est perdu irrémédiablement. Qu'il attaque lui-même ou qu'il se laisse attaquer par les Turcs, il sera fatalement écrasé par le nombre. Il le

LA. FILLE DE PATKUL ET SfARTA ALFENDEY 209

sait, aussi ne croit-il pas d'arrangement possible dans Je telles conditions, et, sans songer un instant à faire des propositions de paix, il se fera tuer héroïquement à la tête de ses trente mille hommes. Eh bien ! le tsar se trompe et il ne faut pas lui donner le tt^mps de se laisser aller au désespoir. Va donc! Fais-lui savoir que les voies sont préparées, que le visir ne tient pas a combattre et que, l'or à la main, il obtiendra encore des conditions honorables. Seulement qu'il se hâte I Méhémet, poussé par les émissaires du roi de Suède, s'impatiente. La bataille d'hier l'a mal disposé. Que le tsar ne rende donc pas par un nouveau retard toute conciliation impossible. Crois-tu pouvoir accomplir cette mission ?

— Oui, répondit Myrrha-Maria d'un ton feime.

— Pars donc ! dit Constantin, et que le Seigneur te conduise !

Puis, réfléchissant qu'il pourrait être fort difficile à sa femme de franchir les lignes turques, il partit avec elle, se fit reconnaître partout et la quitta seqlement quand elle eut dépassé les derniers avant-postes.

Bientôt apparurent à l'horizon de hautes colonnes de fumée, puis des tentes.

C'était le camp moscovite.

Une animation fiévreuse régnait parmi ces hommes dont aucun ne gardait plus d'espérance. On entassait pêle-mêle des équipages et des chariots et on les brûlait par ordre du tsar, qui, le premier, avait donné l'exemple en sacrifiant ses bagages.

De ceux qu'on gardait, on faisait des barricades sur lesquelles on établissait les derniers canons.

D'autres enterraient ce qu'ils avaient de plus préieux, ne gardant que leurs armes qu'ils fourbissaient avec acharnement, et sur tous ces visages, mornes, amaigris, dans ces yeux brillants et hagards, on ne lisait que la faim et le désespoir, ces deux terribles compagnons qui rendent les hommes féroces.

Tous ces Russes ne voulaient pas tomber au pouvoir des Turcs ; ils préféraient mourir et ils se disposaient à faire payer cher leur mort aux ennemis.

Les femmes des Moldaves que Cantémir avait enlraiuées dans sa défection allaient et venaient, serrant leurs enfants, comme si elles craignaient qu'on ne vînt les égorger dans leurs bras,

Myrrha-Maria s'avança à pied, suivie de Bogdani et de Maïka-Starilza, au milieu de ce camp à l'aspect funèbre. Son air grave, les longs vêtements de deuil qui la recouvraient attiraient l'attention et commandaient le respect.

Elle demanda à être conduite à la tente impériale, ajoutant qu'elle avait à faire à la tsarine une importante communication,

L'ofhcier auquel elle s'adressa, soupçonneux, lui demanda qui elle était.

— Conduisez-moi, monsieur, répliqua-t-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique, je suis la princesse Sherbanesko et j'apporte peut-être votre salut !

Subjugué par cet accent^ l'oflicier s'inclina et se dirigea, suivi de la princesse, vers le campement du tsar,

Catherine avait vingt-sept ans ; grande avec une taille élancée, blonde aux yeux noirs, elle avait un abord un peu dur, surtout aux étrangers. Sa fermeté, son énergie pour ainsi dire masculine, avaient séduit Pierre Alexiovitch qui l'avait épousée secrètement en 1707. Il n'avait pas eu à se repentir de ce choix et la fille d'Erb-Magdeo, la paysanne livonienne, était bien la compagne qu'il fallait à un souverain de son caractère.

Sans cesse à cheval, aux côtés de son mari qu'elle accompagnait la plupart du temps, elle avait maintes fois relevé son courage près de défaillir, mais jamais elle n'avait déployé une vaillance aussi admirable que durant cette campagne du Pruth. Son dévouement avait grandi avec les diflicullés. La veille, on l'avait

vue, au plus fort du combat, bravant les dangers, parcourir le champ de bataille sous le feu des Turcs, secourant les blessés et ranimant les courages.

-Elle aussi sentait que tout était perdu. Elle cherchait vainement dans son esprit par quel moyen elle pourrait détourner l'orage terrible qui grondait sur la tète du tsar, quand on lui annonça la visite de la princesse Sherbanesko.

Elle était loin de penser que de cette visite pût dépendre le salut de l'armée, mais, comme un noyé qui s'accroche à la moindre branche, elle donna l'ordre d'introduire l'étrangère.

— Vous avez désiré me voir, madame la princesse, dit-elle à Myrrha-Maria, qui s'était profondément inclinée. En quoi mon appui peut-il vous être utile?

— Je n'ai rien à vous demander, madame, répliqua la bohémienne. Avant de m'appeler princesse Sherbanesko, j avais nom Myrrha-Maria de Palkul et mon père était de Livonie...

— Vous êtes la fllle de M. de Patkul, ambassadeur de Sa Majesté le tsar, assassiné par le roi de Suède? demanda vivement la tsarine.

— Oui, madame, répliqua Myrrha-Maria, dont les lèvres blêmissaient à ce souvenir, je viens pour venger mon père et peut-être pour vous sauver I

— Me sauverl nous sauver tous?

— Oui, madame! Mais daignez lire cette lettre adressée à Marta Alfendey.

La tsarine saisit la lettre de Mathias Gluck, que lui tendait la jeune femme. Elle la parcourut rapidement et, pendant qu'elle lisait, ses joues s'empourpraient et deux larmes jaillissaient de ses yeux.

— Une lettre de Mathias Gluck! dit-elle, vous connaissez Mathias Gluck! Il vous envoie à moi comme une sœur et vous me dites que vous venez comme une libératrice!

Dans un élan fougueux, elle saisit Myrrha-Maria qu'elle pressa longuement sur sa poitrine.

— Mais depuis quand avez-vous cette lettre?

— Elle est datée du 10 octobre 1707 et elle a été écrite à Casimir, le jour où mon père Jean-Réginold de Palkul a été roué vif et écartelé, par ordre de Charles XII I répondit la princesse d'une voix altérée. Mathias Gluck ainiait autant que vous mon père, et il a suivi le martyr jusqu'à l'échafaud, lui prodiguant les dernières consolations.

— Et vous êtes restée seule, abandonnée ! Pourquoi n'êtes-vous pas venue à moi? Marta Alfendey vous eût ouvert les les bras comme à une sœur !

— Parce que je voulais venger mon père! dit la farouche bohémienne. J'ai trouvé une nouvelle famille; je suis princesse Sherbanesko! Vingt fois. J'ai tenu la vie du roi de Suède dans ma main. Un mot de moi et il tombait frappé au milieu d'un combat, dans sa tente, n'importe où! Mais cet homme ne tient pas à la vie et son orgueil fait sa force. J'ai voulu le frapper dans son orgueil et le réduire à l'impuissance. Alors j'ai préparé Pultava, Dieu et le tsar ont fait le reste! C'était le commencement du châtiment!

Et d'une voix brève, saccadée, Myrrha-Maria fît à la tsarine le récit des intrigues qui avaient précipité la perte de Charles XII. Elle lui raconta comment Héraclius Sherbanesko, sous le nom de Boldouka, avait provoqué l'expédition d'Ukraine, et comment, au dernier moment, il avait déterminé la défection des Zaporogues. Elle lui rappela que l'avis d'un jeune seigneur valaque avait prévenu le tsar de l'arrivée de Levenhaupt et que la victoire de Lesno était le résultat de cet avis.

— Le seigneur valaque, ajouta-t-elle, n'était autre que ce même Boldouka ou plutôt Héraclius Sherbanesko, qui avait pu quitter le camp de Mazeppa, sous prétexte de ramener quelques transfuges à l'ataman

déposé. Tous ces événements, madame, ût-elle en appuyant orgueilleusement sur les mots, que vous avez du croire le fruit d'un heureux hasard, tous ces événements sont mon œuvre!

Catherine écoutait, haletante.

— Mais vous qui pouvez tant, venez-vous nous apporter l'espoir?

— Je vous ai dit, madame, que j'apportais peutêtre le salut. Je poursuis ma vengeance. J'ai auprès du roi de Suède un homme dévoué dont Charles XII a tué le père. Par lui, je sais que la campagne actuelle est le résultat des intrigues de ce roi maudit. Charles XII compte sur la victoire des Turcs pour relever sa puissance abattue. Je ne veux pas qu'il réussisse! Je viens offrir au tsar un moyen de repasser le Pruth, enseignes déployées, avec les honneurs de la guerre. V'oulez-vous m'aider?

— Vous demandez si je veux vous aider? Mais parlez doncl

— Méhémet-Baltagi, le généralissime turc, continua Myrrha-Maria, n'est pas un guerrier. De plus, il déteste Charles XII, et, s'il peut obtenir dès à présent du tsar les concessions qu'une victoire lui accorderait, il traitera avec joie et saisira avec empressement une occasion qui, en le dispensant de livrer bataille, lui permettra d'être désagréable au roi de Suède.

— Mais d'où tenez-vous donc ces renseignements?

— Ecoulez-moi jusqu'au bout. Madame! Non-seulement Méhémet est disposé a accepter un arrangement, mais il s'attend de la part dn tsar à une première démarche. Il s'étonne même de ne voir venir aucun 'missaire.

— Je ne comprends pas! fit la tsarine, qui marchait de surprise en surprise.

Myrrha-Maria sourit.

— Je m'explique, dit-elle. Le chef occulte de l'expédition, celui qui dirige Méhémet lui-même est le kiaia

Osman- aga, ex-intendant des douanes et lieutenant du visir. Osman-aga est l'homme cupide par excellence; tandis que je viens vous prévenir qu'il est à vendre, mon mari, le prince Constantin Sherbanesko est auprès de lui, il paye les conseils et le bon vouloir de ce Turc tout-puissant. . .

— Myrrha, ma sœur! s'écria la tsarine, en jetant encore une fois ses bras autour du cou de la jeune femme, vous avez sauvé la Russie ! Mais, ajouta-t-elle aussitôt en pâlissant, pour acheter Osman-aga, il faut de l'argent et... nous n'avons plus rien!

— Et cette bague? répliqua la princesse en désignant au doigt de la tsarine un anneau orné tl'un énorme diamant. Et ceci? ajouta-t-elle en retirant de son cou un magnifique collier de perles et de pierres entremêlées. Mais, hàtons-nous! Il ne nous reste pas un instant à perdre, car le visir, déjà indisposé par la bataille d'hier, pourrait écouter les perfides insinuations des envoyés du roi de Suède, qui cherchent à le circonvenir et le poussent à combattre.

Sans perdre un moment, Catherine fit appeler les principaux généraux moscovites et le chancelier Shaffirov.

Elle leur fît part de la communication de Myrrha- Maria et tandis que tous arrêtaient les termes d'une convention qui devait être proposée au visir après avoir été signée par le tsar, elle se rendit à la tente où Pierre Alexiovitch s'était renfermé.

Des ordres sévères en interdisaient l'entrée. Découragé, désespéré, le tsar ne voulait désormais voir personne, mais toute consigne tombait devant l'autorité de la tsarine.

Catherine entra.

Pierre I" avait trente-neuf ans, mais épuisé par les fatigues physiques et les luttes intérieures qu'il avait à subir, il semblait avoir dix ans de plus; ses cheveux grisonnaient aux tempes et, à ses paupières

rougies, on comprenait que des larmes avaient dû couler cette fois de ces yeux secs, accoutumés cependant à de terribles spectacles.

En face de cette situation effroyable et sans issue, qui ruinait toute espérance, rendait inutile Pultava, rejetait la Russie au second rang, le barbare avait pleuré !

Non pas qu'il redoutât la mort, il l'appelait au contraire comme une libératrice, mais il souffrait dans son orgueil de conquérant et de réformateur. Tous ses efforts n'allaient donc aboutir qu'à un désastre impossible à conjurer! Et c'était sous les coups des Turcs, d'une nation qu'il méprisait, qu'il fallait tomberl

— J'avais pourtant commandé qu'on me laissât seul! dit-il d'un ton dur, sans regarder, en entendant retomber la portière qui fermait sa tente.

Personne ne répondant, il tourna la tête. Immobile et debout, la tsarine attendait.

— Ah ! c'est toi ! fit-il en adoucissant sa voix. Que veux-tu ?

Catherine s'agenouilla devant le tsar et, les yeux dans ses yeux, suppliante :

— Ecoutez-moi, cher seigneur! lui dit-elle, vous savez si je vous aime ! Vous savez que je mourrais pour vous avec bonheur, si ma mort pouvait vous sauver ! Eh bien ! j'ai une prière à vous adresser, promettez-moi de m'accorder ce que j'ai à vous demander !

La tsarine prenait ses précautions, elle connaissait le caractère indomptable de Pierre et elle tremblait de lui voir rejeter par orgueil cette chance suprême de salut, qui s'offrait à lui.

— Parle donc!

Catherine lui raconta la visite de Myrrha-Maria et et elle termina en lui disant que le chancelier Shaffirov, de concert avec ses principaux généraux, avait

arrêté les termes d'une convention à laquelle il ne manquait plus que la signature du tsar. Elle avait des bijoux, des pierreries ; elle sacrifierait tout pour sauver l'armée; elle le suppliait donc de mettre son nom au bas de ce parchemin d'où dépendait l'avenir de la sainte Russie.

— Un tsar de Russie meurt ! répliqua Pierre en se levant. Il ne s'humilie pas devant son ennemi !

A son tour, Catherine se leva; elle regarda un instant son époux, qui, pensif et agité, se promenait à grands pas dans la tente.

— Où voyez-vous une humiliation, cher seigneur? N'avez-vous pas déjà conclu vingt fois des traités de paix ?

— Un tsar de Russie, répéta obstinément Pierre, dicte des conditions de paix, il n'en subit pas I

Mais Catherine ne se découragea pas; elle voulait vaincre cet entêtement que rien ne justifiait. Elle pria, pleura, se jeta de nouveau aux pieds du tsar inexorable.

— Mon honneur, répondait-il, m'est plus cher que la vie. Je n'achèterai donc pas ma vie au prix de mon honneur?

— Mais la vie des trente mille soldats qui vous entourent! Mais lavenir de la Russie! insista Catherine en quittant tout à coup sa posture suppliante et en regardant le tsar bien en face. Sire, avez-vous le droit de sacrifier ainsi une nation a votre amourpropre ?

— Le Seigneur m'a institué le juge et le gardien de l'honneur de mon peuple 1

— Le Seigneur vous a institué le père de vos sujets, insista fermement la tsarine, et leur sang doit vous être sacré !

Pierre Alexiovilch s'arrêta.

Un instant, il considéra Catherine, puis subjugué enfin et se laissant tomber sur un fauteuil :

— Allons ! fit-il avec un profond soupir, puisqu'il le faut, qu'on fasse venir Shaffîrov !

Le chancelier prévenu accourut aussitôt et donna leéture à son maître d'un projet de convention.

L'empereur moscovite abandonnait à la Porte la citadelle et le port de Taganrock, dont la possession avait été la cause véritable de la campagne entreprise, et exigeait en retour pour lui et ses troupes le droit de se retirer, enseignes au vent, avec tous les honneurs de la guerre.

Pierre P', désormais vaincu, signa sans dire unmot.

Il était tard. Dès le lendemain la missive fut confiée au comte de Frise, officier d'un grand mérite et aide de camp du prince Menzitchov. L'habileté diplomatique dont avait fait preuve cet officier, d'origine saxonne, à qui l'on devait déjà la victoire de Kalish, l'avait naturellement désigné pour cette honorable mais périlleuse mission.

Quoique les hostilités n'eussent pas été officiellement reprises, l'artillerie tonnait de part et d'autre.

Les canons russes se turent et le comte de Frise partit, sous le feu roulant des batteries turques.

De longues heures s'écoulant sans qu'on le vît revenir, on put croire qu'il avait succombé.

On attendit deux jours, puis un second courrier fut dépêché, portant le duplicata de la première lettre, avec cet avis toutefois que si les conditions proposées n'étaient pas acceptées, les Moscovites étaient résolus à se faire jour quand même, au travers de l'armée turque; mais ce second émissaire était à peine parti, que le comte de Frise reparut.

Il avait vu Méhémet-Baltagi.

Le visir, étonné de ne pas recevoir une semblable communication d'un grand dignitaire de l'empire russe, l'avait d'abord accueilli assez froidement; raais^

bientôt, laissant percer le désir secret qu'il avait de conclure la paix, il avait accordé une suspension d'armes de six heures, pour donner le temps à un plénipotentiaire officiel de venir traiter avec lui.

L'espoir renaquit aussitôt dans le cœur de ces hommes qui, depuis de si longs jours, avaient eu devant les yeux la perspective de la mort ou de l'esclavage. C'était le moment de mettre à profit les précieuses indications de la princesse Sherbanesko.

Avec une fièvre facile à comprendre, la tsarine rassembla ses bijoux, ses joyaux, les perles fines, les pierres précieuses, les diamants qui lui restaient ; Myrrha Maria y ajouta les siens et tout l'or dont elle s'était munie, puis comme si elle eût craint de n'avoir pas assez de toutes ces richesses pour acheter le visir et son kiaia, Catherine s'adressa aux généraux, aux officiers et jusqu'aux soldats, qui vinrent tous à l'envi déposer entre les mains de leur souveraine tout ce qu'ils avaient de précieux.

Cette fortune fut remise au chancelier Shaflirov, qui monta dans cette même calèche qui avait amené la princesse Sherbanesko et partit pour le camp des Turcs, muni des pleins pouvoirs de son maître.

Près de lui avait pris place Myrrha-Maria, désireuse de voir Constantin et de se concerter avec lui sur l'heure dans le cas oîi des difficultés imprévues viendraient à la traverse des négociations.

Aux avant-postes, Osman-aga et Sherbanesko, montant de superbes argamaks, attendaient l'arrivée de l'envoyé du tsar.

Sur un signe de Shaffirov, la voiture s'arrêta.

S'adressant au kiaia, qu'il reconnut à ses insignes et dont il comprenait l'empressement intéressé, le chancelier déclina ses qualités et demanda à être conduit auprès du visir.

A son tour, l'Oriental se fit connaître et, affectant

une cauteleuse déférence pour l'ambassadeur moscovite, il s'offrit à l'accompagner lui-même.

Shaffirov, descendu de voiture, prit le cheval d'un des cavaliers de sa petite escorte et marcha aux côtés du kiaia.

— Je porte là, dit intentionnellement le chancelier ru désignant la calèche qui suivait au pas, la fortune de l'empire.

Osman lança un coup d'œil oblique à son interlocuteur.

— Elle est en bonnes mains! fit-il avec un sourire.

— Malheureusement pour peu de temps, riposta Schaffirov en appuyant sur ses paroles si, comme je l'esDère, je conclus un traité 1

Osman sourit de nouveau, mais ne répondit rien.

Il avait compris.

Constantin Sherbanesko avait aussi mis pied à terre et s'était approché de Myrrha-Maria, restée dans la calèche.

— Eh bien ? demanda la jeune femme en se penchant à la portière.

— Tout va bienl Le visir est disposé favorablement et nous aurons dans le kiaia un puissant défenseur. Les Suédois intriguent beaucoup, de concert avec le khan de Tarlarie, qui a une rancune contre le tsar cl qui voudrait bien piller le camp russe, mais nous l'emporterons sur eux, si Shaffirov est habile. Poniatowski envoie à Bender courrier sur courrier, pour tenir Charles XII au courant des événements. Giilenstiern qui ne quitte pas le roi de Suède est inquiet, car là-bas, parait-il, on croit le tsar perdu. Ce matin, un émissaire secret m'est arrivé de sa part. J'attends une solution et j'espère pouvoir le renvoyer avec l'annonce de notre nouvelle victoire!

Cependant Osman-aga, suivi de Shaffirov, était

parvenu au petit village de Falksen, sur le Pruth, où campait l'élat-major de l'armée turque.

Entouré des principaux officiers, Méhémet Baltagi attendait l'envoyé du tsar.

Selon le cérémonial d'usage, le chancelier fit au visir et au kiaia, de la part de son maître, quelques présents de peu de prix en apparence, mais dont la valeur réelle faisait bien augurer de l'importance du trésor enfermé dans la mystérieuse calèche, puis il soumit au Conseil les propositions du tsar.

Suivant la coutume orientale, Méhémet et Shaffîrov devaient seuls discuter chacun des articles proposés, sauf à prendre ensuite l'avis du Conseil. Osman-aga fut, en raison de sa situation, autorisé à prendre part à cette discussion.

Tout d'abord, Shaffirov écarta la prétention du visir, aui demandait la reddition de l'armée moscovite et l'extradition de Cantémir; il déclara qu'il ne s'attarderait même pas à discuter ces deux points, que les Russes étaient prêts à mourir jusqu'au dernier plutôt que de souscrire à des conditions qui entacheraient l'honneur national.

Devant cette énergique protestation, le visir n'insista pas ; la discussion reprit son cours et bientôt il fut admis par les deux plénipotentiaires que le tsar renoncerait à ses droits sur la Pologne, qu'il démolirait le port de Taganrog, sur la mer de Zabache, celui de Zamala, ainsi que les citadelles importantes construites au bord du Palus-Méotides, qu'il en abandonnerait le matériel au sultan et qu'il rendrait Azov, moyennant quoi il lui serait permis de se retirer dans ses Etats, à la tête de toutes ses troupes sans exception et avec les honneurs de la guerre.

De Charles XII il n'était pas question et le tsar était sauvé.

Constantin Sherbanesko et Myrrha-Maria avaient encore gagné.

Quand le traité fut prêt à signer, le visir demanda ,iar pure forme, car son orgueil s'irritait du contrôle auquel le soumettait l'usage, si le Conseil approuvait la décision qu'il venait de prendre.

Deux voix s'élevèrent : celle du comte Stanislas Poniatowski, qui voyait s'évanouir en fumée l'espérance de son maître et celle du khan de Tartarie, qui s'indignait de voir encore une fois échapper l'occasion de satisfaire ses anciennes rancunes.

— Monsieur le comte, dit le visir, intérieurement heureux de pouvoir humilier un chrétien, qui cherchait à substituer les intérêts de son prince à ceux de

-la Porte, j'ai été chargé par Sa Hautesse le sultan Achmet 111 d'obtenir par la force des concessions que j'obtiens amicalement. Je suis trop avare du sang ottoman pour désirer le répandre, quand les intérêts de mon maître ne le commandent pas. Le roi de Suède est notre hôle, mais Sa Hautesse n'a pas à épouser ses querelles.

Et comme pour bien prouver au comte Poniatowski qu'il entendait ne prendre parti ni pour le tsar, ni pour le roi de Suède, i-l fit insérer un article additionnel stipulant que ces deux adversaires feraient la paix s'il leur plaisait de la faire et s'ils pouvaient s'accorder; que le tsar, dans tous les cas, ne s'opposerait pas au retour du roi de Suède dans ses Etats.

— Quant à vous, ajouta Méhémet en s'adressant au khan de Tartarie, vous êtes venu de loin, il est juste que vous soyez indemnisé.

Et, sur sa demande, Shaffirov inscrivit dans le traité que le tsar s'engageait dorénavant à payer au Tartare un subside annuel de quarante mille sequins.

Puis le visir et le chancelier se levèrent et tous doux apposèrent leur signature au bas du par- ■chemin.

Poniatowski sortit de latente, la rage dans le cœur.

Moins d'une heure après, la calèche, vide cette fois, quoique portant encore Shaffirov et Myrrha-Maria, roulait au galop vers le camp russe, tandis que, suivant deux routes différentes, deux courriers partaient pour Bender.

L'un portait à Charles XII l'annonce d'un échec peut-être irréparable; l'autre, à Gillenstiern, la nouvelle d'une victoire.

Tous deux étaient impatiemment attendus.

Charles XII, malgré une secrète appréhension, qu'il s'efforçait, mais en vain, de chasser, comptait tellement sur le succès des armes turques et l'anéantissement de la puissante moscovite qu'il avait déjà envoyé des ordres à Slocklnlm, en vue d'une expédition prochaine ; aussi la nouvelle de la conclusion d'un traité produisit-elle sur lui l'effet d'un coup de foudre en plein soleil.

Sans vouloir ajouter foi aux paroles de ce courrier, qui venait lui arracher brutalement une illusion si longtemps caressée, il sauta à cheval et partit pour Jassy, suivi seulement d'un aide-de-camp.

Cinquante lieues le séparaient de cette ville; il les fit, prenant à peine le temps de changer de cheval.

Impatient d'arriver, il passa le Pruth à la nago pour éviter un détour de trois lieues.

Bientôt il aperçut les tentes du camp moscovite.

Du haut d'un monticule, ilobserval'aspect qu'offrait cette armée qu'un effort des Ottomans eût anéantie. L'abondance semblait y régner; des feux de joie étaient allumés, autour desquels Russes et Turcs fraternisaient comme si la plus parfaite union n'eût jamais cessé d'exister entre ces deux peuples.

Déjà les régiments d'avant-garde, musique en tête et drapeaux au vent, défilaient, en marche sur Jassy.

Blême de colère, comparant cette retraite si calme à la déroute de Pultava, il se demanda un instant

LA. FILLE DE PATKUL ET MvRTA ALFENDEY 223

quelle terrible fatalité p :s lit sur lui, puis il reprit sa course effrénée.

Au palop furieux de so clii-val, il traversa le campement russe et il ne s'uM.'a, poudreux et écumant de rage, que devant la lenfc du visir Méhémet.

En vain, Poniatowski, i-révenu aussitôt, tenta-t-il de calmer son maître.

Sans vouloir rien écouler, sans s'être fait annoncer, ( omme un roi entrant chez un de ses sujets, Charles XII pénétra dans cette tente.

Gravement accroupi à l'orientale, Méhémet-Baltagl fumait.

A la vue du roi de Suède, il eut un tressaillement, mais intérieurement blessé du manque de convenance de ce prince qui arrivait brusquement, botté, la cravache au poing, il ne se leva pas et se contenta de s'incliner profondément.

Charles XII s'arrêta, croisa les bras sur sa poitrine, et fixant deux yeux étincelants sur le visir redevenu froid et impassible :

— J'apprends, lui dit-il sans autre préambule et avec un ton d'une extraordinaire arrogance, que vous avez traité avec le tsar de Russie ! Est-ce pour obtenir ce beau résultat que Sa Hautesse le sultan vous a ordonné de lever deux cent mille hommes de troupe?

Comme tous les Orientaux, Méhémet-Baltagi était (loué d'une grande force de concentration.

A cette apostrophe violente et incompréhensible de la part d'un prince détrôné, qui n'avait pas qualité pour contrôler ses actes, le visir sentit tout son sang bouillonner dans ses veines, mais il contint sa colère.

Son visage prit seulement une teinte livide.

— Sa Hautesse, répliqua-t-il simplement, avait à se plaindre de la Russie. Elle m'a concédé le droit de faire la guerre et la paix. J'ai obtenu satisfaction et j'ai fait la paix.

— Vous aviez en votre pouvoir toute l'armée moscovite et l'intérêt de l'Europe commandait de détruire une puissance qui menace de tout envahir!

— Que m'importe, répartit le visir avec une moue de dédain, l'intérêt de l'Europe et des princes chrétiens ! La Turquie n'a rien à craindre, Sa Hautesse n'est point prodigue du sang de ses sujets et notre loi nous ordonne de donner la paix à nos ennemis, quand ils implorent notre miséricorde.

— Vous ordonne-t-elle de faire de mauvais traités quand vous pouvez imposer les lois que vous •voulez ?

— J'ai obtenu tout ce que je voulais. J'ai Azov, Taganrog et Zamala.

— Mais vous pouviez prendre le tsar, l'amener prisonnier à Constantinople ?

— Si j'avais pris le tsar, riposta insolemment le Turc, dont la patience était à bout, qui donc aurait gouverné son empire? Il n'est pas bon pour les peuples que tous les rois soient absents de chez eux!

Et satisfait de sa réplique, décidé à ne pas continuer une semblable conversation, le visir détourna la tête et continua d'aspirer gravement la fumée de son <;hibouck.

Charles XII tremblait de colère.

Il se jeta sur un divan et resta un instant pensif, énervé, puis tout à coup, ramenant vivement son pied posé sur la robe de Méhémet, il en déchira le bas avec «on éperon.

Il se leva ensuite, ne salua pas ce Turc, qui venait, sans se départir du plus grand calme, d'humilier son orgueil indomptable, sortit, remonta à cheval et repartit pour Bender.

Deux jours plus tard, il était de retour, ayant fait cent lieues presque sans débrider.

Sur sa table de travail, le premier objet qui frappa

tA riLLK DE PATKPL BT MARTA ALFENDKY 225

^^a vue fut une lettre revêtue d'un large sceau noir. Il tressaillit; déjà, au lendemain de Pultava, lien avait reçu une semblable.

Comme il en rompait fébrilement le cachet, Gil lehstiern entra.

Le roi lut:

o Souvenez-vous de Patkul, de Paikel et de Wenceslas ■> Ziska ! — Pour la seconde fois, les martyrs se ven- » gent! — Prenez garde à vous! »

Il passa sa main sur son front pâle et couvert de sueur. Toujours ces mêmes menaces, ces mêmes avertissements !

Mais quels ennemis invisibles et tout-puissants s'acharnaient donc sur lui? Il ne trouvait pas de réponse, et devant ses yeux troubles dansaient en grimaçant les spectres décharnés de Patkul, de Paikel et du vieux Ziska, qu'il avait piétiné là-bas, sur la place de Casimir I

Il ne voyait plus Gillenstiern debout et impassible.

— Qui donc a apporté cette lettre ? fît-il tout à coup, comme sortant d'un rêve.

— Je l'ignore, sire! repartit Gillenstiern très calme.

— Il y a donc des traîtres ici ! [rugit le roi, dont les yeux injectés de sang se fixaient sur le jeune

Suédois.

— Peut-être, sire! répliqua froidement ce dernier, en soutenant le regard de Charles XII. Votre JMajesté a tant d'ennemis !

Myrrha-Maria et Constantin Sherbanesko reprirent, après la conclusion du traité de Falksen, le chemin de Bukharest.

Le tsar voulait retenir auprès de lui le prince roumain à qui, en somme, il était redevable du salut de son armée, mais il lui offrit en vain les plus hautes charges ; Constantin se devait au parti dont il était l'âme et les intérêts de son pays passèrent à ses yeux avant ceux de l'empire moscovite.

Pénétrée d'une profonde reconnaissance, la tsarine, de son côté, aurait voulu ne jamais se séparer de Myrrha-Maria dont l'énergie et le courage la ravissaient, mais elle se heurta devant l'obstination de la jeune femme.

— Je poursuivrai ma vengeance, répondit celle-ci, jusqu'au jour de la mort de ce roi maudit qui a tué mon père. Je l'ai juré et je n'ai pas le droit de forfaire à mon sermentj

Catherine assura sa « sœur », comme elle l'appelait,, de son dévouement, la conjurant d'avoir recours à elle, si le soin de sa vengeance exigeait jamais le concours du tsar, mais Charles XII était cette fois réduit pour longtemps à une complète impuissance ; il ne restait donc plus à la fille de Palkul qu'à attendre patiemment.

C'est ce au'elle fit.

A Bukharest, entourée de son mari et de son beaufrère, complètement remis de sa blessure, elle reprit son habituel genre de vie.

Gillenstiern la tenait au courant des nouvelles intrigues du roi de Suède ; prête à intervenir au moindre événement, elle enregistrait chaque jour les espoirs et les découragements de ce prince, mais durant de longs mois, aucun fait important ne survint qui pût lui inspirer quelque crainte.

Elle apprit ainsi successivement l'algarade de Charles Xil, laquelle se termina par le siège en règle de la petite forteresse qu'il s'était fait construire à. Varnilza, près de Bender; ses démêlés successifs avec les visirs Méhémet-Baltagi et Jussuf- Pacha ; son internement à Demirtash, puis à Demotica; sa fantaisie de simuler une maladie qui lui fît garder le lit pendant dix mois, ses demandes réitérées à la Porte pour obtenir à la fois de l'argent et une armée.

Aucune de ces propositions ne devait aboutir, car il avait à. Constautinople, dans Ali-Coumourgi, un puissant ennemi.

Outre que le seliclar-aga haïssait d'instinct le roi de Suède, il s'était engagé vis-à-vis de Constantin Sherbanesko à ne favoriser aucune des menées de ce prince et il se trouvait que ce Turc avait de l'honneur.

En vain, un gentilhomme nommé de Villelongue et le comte Stanislas Poniatowski tentèrent-ils de

s'adresser directement à Achmet lll, tout échoua devant l'hostilité et le parti-pris de Goumourgi.

Tout allait donc pour le mieux des intérêts de Myrrha-Maria ; la jeune femme avait la consolation de voir son ennemi terrassé et Charles XII semblait devoir ne jamais se relever, quand, dans les premiers jours d'octobre 1714, une nouvelle grave parvint à Bukharest.

Le roi de Suède, découragé par les refus de la Porte, stimulé par les inquiétantes nouvelles qu'il recevait de son royaume, avait enfin pris lé parti d'user de la liberté que lui laissaient les Turcs de quitter l'empire ottoman, quand bon lui semblerait.

Suivi de ses derniers fidèles et de l'escorte que lui avait donné le grand-seigneur il s'était mis en route, avait passé tout près de Bukharest, mais sans s'y arrêter, et il continuait son voyage, en se dirigeant vers Tergovitz.

Gillenstiern, qui l'accompagnait, n'eut garde de passer à si peu de distance de la capitale de la Valachie, sans venir se concerter avec Myrrha- Maria.

Les conjurés tinrent conseil.

Ils étaient las, et surtout Gillenstiern, des continuelles intrigues ourdies jusqu'à ce jour.

Le roi de Suède finissait d'ailleurs par leur échapper. Il retournait dans son royaume, où il allait trouver une armée, de l'argent, peut-être la fortune !

Si le succès avait couronné jusqu'ici leurs entreprises, la chance pouvait tourner; ils pouvaient se trouver, faute de moyens suffisants, dans l'impossibilité de faire échouer les projets et les tentatives nouvelles de leur ennemi.

Ils prirent en conséquence une grave résolution ; l'heure suprême avait sonné, ils couronneraient leur œuvre de vengeance en frappant le roi de Suède.

nui TROP EMBRASSE... MAL ÉTREINT 229

L'escorte turque, qui l'accompagnait, allait le quitter sur les frontières de Valachie. Mille occasions s'offriraient dès lors d'en finir, au cours du voyage que Charles XII accomplirait sans doute incognito.

11 ne fallait pas qu'il revit son royaume.

Les conjurés firent aussitôt leurs préparatifs de départ.

Héraclius devait rester seul à Bukharest.

Myrrha-Maria voulait être de moitié avec Georges Paikel dans l'accomplissement de 1' « œuvre de justice », comme elle disait, et Constantin Sherbanesko ne pouvait laisser sa femme s'engager sans lui dans une pareille expédition.

Tandis que Paikel reprendrait son service auprès du roi de Suède, la fille des Ziska et son mari suivraient la petite caravane, épiant le moment favorable.

Les apprêts furent vite faits et tous trois se mirent en route, pensant rejoindre le roi de Suède à Tergovitz, mais là les attendait une première déception.

Pendant l'absence de Paikel, Charles XII avait congédié l'escorte turque, donné rendez-vous à ses compagnons de captivité sous les murs de Stralsund, en Poméranie, puis il était parti de son côté, accompagné seulement d'un jeune officier nommé During, sans indiquer l'itinéraire qu'il comptait suivre.

Il pensait pouvoir ainsi échapper à la curiosité publique, gagner du temps et surprendre par son arrivée les ennemis qui, le croyant mort, commençaient à se liguer contre la Suède.

Désespérant à juste raison de pouvoir rejoindre le prince, Paikel, Sherbanesko et Myrrha-Maria prirent le chemin de Dresde, où ils savaient devoir rencontrer des amis. Ils arrivèrent un mois plus tard dans la capitale de la Saxe.

II n'était déjà bruit dans cette ville que du retour

de Charles XII et de son entrée dans Stralsund, où il ■était parvenu, après avoir traversé la Hongrie, la Styrie, la Bavière, la Souabe, le Palatinat, la Westphalie et la Basse-Saxe.

Myrrha-Maria revit tous les acteurs de ce drame lamentable, qui s'était terminé par la mort de son père, et partout elle fut accueillie avec les marques d'une sympathie sincère.

La princesse Orfelska de Holstein-Beck lui offrait un appartement dans son palais, mais la jeune femme préféra accepter l'hospitalité à l'hôtel d'Einsiedel; elle éprouvait comme une araère jouissance de se retrouver dans le milieu unique où son père avait eu un peu de bonheur.

Depuis le supplice de celui dont elle devait porterie nom, Albertine d'Einsiedel s'était vouée au célibat et elle entourait Myrrha-Maria d'une tendresse passionnée dont la fille de Patkul était touchée.

Cependant des bruits de guerre couraient.

L'Europe entière s'était armée et M. de Lagnasco, l'ancien ministre d'Auguste II, racontait dans le salon des Einsiedel qu'une alliance formidable était près de se conclure, pour empêcher le roi de Suède de reprendre le cours de ses anciens exploits.

La longue absence du jeune souverain avait permis à l'Electeur de Saxe de ressaisir le sceptre de Pologne, aux rois de Prusse, de Danemark et au tsar de Russie de rétablir leur puissance maritime, et aucun de ces monarques ne se souciait de voir reprendre la suprématie au roi de Suède.

Myrrha-Maria écoutait tout en silence, rêvant tout bas au moyen de se mêler à cette conjuration de princes.

Si elle pouvait donner un pendant aux deux campagnes de Pultava et du Pruth, déterminer une catastrophe définitive I

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QOI TROP EMBRASSE... MAL ÉTREINT 23t

Les événements semblèrent bientôt devoir lui en fournir l'occasion.

Vers le mois d'août 1715, la guerre, ouvertement déclarée, avait pris une tournure favorable aux alliés.

La flotte du tsar de Russie, après avoir détruit les vaisseaux de guerre qui défendaient la côte suédoise, préparait une descente en Scanie.

Un corps danois avait pris Wismar, près de Lubeck et s'avançait par terre vers Stralsund, tandis que, du côté opposé de cette ville, le roi de Prusse s'emparait, malgré une héroïque résistance, des îles d'Usedom et de Wollin.

Charles XII se trouvait donc enfermé dans Stralsund avec neuf mille hommes à peine. Quelques vaisseaux le protégeaient encore, la flotte danoise les coula à fond.

Il était pris désormais comme jadis Pierre I*" sur les bords du Prulh, avec cette différence toutefois qu'il était cerné par une armée de trente-six mille hommes commandés par des ennemis irréconciliables.

Il eût préféré avoir affaire à des Turcs.

Sans perdre courage, confiant dans la situation de Stralsund qui passait pour inexpugnable, il fît creuser de nouveaux retranchements, construire de nouvelles défenses et il attendit.

Une chaussée très étroite, bâtie sur le bord d'un marais impraticable, était le seul point accessible du côté de la terre; l'ile de Rugen défendait la ville du côté de la mer; les vivres ne manquaient pas. Il pensait donc pouvoir résister longtemps et lasser les assiégeants.

Georges Paikel vit le premier, dans la situation qui était faite au roi de Suède, une occasion de se rendre utile aux princes alliés. Il résolut de pénétrer dans Stralsund et d'en étudier les points faibles, afin de les signaler aux assiégeants.

M. de Wackerbarth commandait les troupes saxonnes,

qui avaient reçu l'ordre de se rallier aux armées prussienne et danoise; il fut mis en rapport avec Paikel par l'entremise de M. de Lagnasco et il accepta la proposition du jeune Suédois. Il admit en même temps, sur la même recommandation, Constantin Sherbanesko parmi les officiers de sa suite.

Le 20 octobre 1715, le siège commença et les alliés ouvrirent les premières tranchées.

Georges Paikel avait repris son ancien nom de Gillenstiern et, après mille difficultés, il était parvenu à entrer dans la ville et à se faire reconnaître.

Charles Xll le reçut avec de grandes démonstrations de joie et le jeune homme reprit sou service auprès du roi.

Pas un jour ne se passa dès lors sans que Gillenstiern n'étudiât dans ses moindres détails la configuration des ouvrages qui défendaient Stralsund, mais aucun point ne lui paraissait favorable à un assaut.

Le roi de Suède affectait toujours une confiance extrême qu'il s'efforçait de faire partagera ses troupes.

Enfin, après deux semaines d'étude, Gillenstiern fit une découverte.

Tout un côté de la ville est baigné par la Baltique et l'on croyait cette face inabordable, en raison de la profondeur de l'eau; aussi n'avait-on établi sur le rivage que de faibles défenses. Gillenstiern observa que la mer avait à peine trois pieds de profondeur, les jours où soufflait le vent d'occident.

Quoique la Baltique ne fût pas soumise aux marées, ce vent en tenait lieu en refoulant les ondes du côté de l'orient et en rendant ainsi le retranchement facilement accessible, mt-me à une troupe à pied.

La nuit même, Gillenstiern quitta Slraslsund, raet-tant le premier son observation à profil.

Le général de Wackerbarth accueillit comme il convenait une semblable communication, et dès la nuit suivante, tandis qu'un corps danois, pour faire diver-

sion, simulait une attaque du côté de la chaussée, dixhuit cents hommes commandés par le colonel Hoppen entraient dans la Baltique et surprenaient les Suédois .

Les retranchements furent enlevés rapidement, mais Éi vite qu'eût été opéré ce coup de main, l'alarme avait été donnée et Charles XII eut le temps de faire lever les ponts-levis.

C'était un nouvel assaut à tenter; néanmoins les résultats obtenus étaient honorables, puisque les Saxons trouvèrent dans les retranchements vingt-quatre canons de gros calibre, qu'ils tournèrent aussitôt contre la ville.

Quant à Gillenstiern, quoiqu'on pût très bien, chez les Suédois, attribuer sa disparition à une autre cause qu'à la trahison, il n'osa plus rentrer dans Stralsund.

Ce premier succès encouragea les alliés, et tandis que les canons tonnaient, bombardant sans relâche la citadelle et les faubourgs, on songeait à une nouvelle attaque.

C'est alors que fut décidée une descente dans l'île de Rugen; le soin de l'expédition fut confié au prince d'Anhall.

Parmi les douze mille soldats danois, prussiens el saxons qui devaient donner, prirent rang Constantin Sherbanesko et Georges Paikel, tous deux avides d'en flnir et de se venger enfin au grand jour, puisque toute autre voie leur était désormais fermée.

Tous deux avaient juré de ne pas se quitter.

Ah! s'ils pouvaient rencontrer le roi de Suède, face à face en plein combat! Cette fois-ci, ils n'avaient plus de ménagements à garder.

L'île de Rugen est grande et peu fortifiée; aussi la descente s'opéra-t-elle sans encombre.

Immédiatement le prince d'Anhalt établit l'assiette de son camp, l'entoura d'une double ceinture de" chevaux de frise, qui dissimulait un large fossé.

Charles XII se trouvait dans l'île; il rassembla les

deux mille hommes disséminés dans les différents postes et le 6 novembre, à deux heures du matin, dans là nuit mètne qui suivit le débarquement, il s'avança sans bruit, pensant surprendre les alliés.

Les sentinelles ne crièrent : aux armes ! qu'au moment où, le roi de Suède ayant donné l'ordre d'arracher les chevaux de frise, les Suédois se trouvèrent en face d'un fossé dont ils ne soupçonnaient pas l'existence.

Il y eut un instant d'hésitation qui permit aux soldats du prince d'Anhalt de se mettre sur la défensive, mais celte hésitation dura peu.

Animés par l'exemple de leur roi, toujours au premier rang, les Suédois se jetèrent dans le fossé qu'ils traversèrent, et ils envahirent le camp.

Il y eut au milieu de l'obscurité un moment de confusion inexprimable ; Charles put croire quelques minutes que la victoire lui resterait, mais la disproportion des deux troupes était trop grande. Epuisés par leur élan furieux, les Suédois durent bientôt reculer en désordre devant un ennemi dix fois plus nombreux.

Il leur fallut repasser le fossé et bon nombre d'entre eux ne remontèrent pas le bord opposé, écrasés qu'ils étaient sans pouvoir se défendre sous l'effort des alliés.

Déjà le combat durait depuis plusieurs heures. Rien n'était plus terrible que celte lutte au milieu d'une nuit de novembre. Impossible d'avancer ou de reculer sans rencontrer quelqu'un, et, dans l'indécision, il fallait frapper au hasard, au risque de tuer un ami, pour échapper aux coups d'un ennemi probable. Enfin l'aube naquit.

Charles XII put rallier les débris de sa troupe et la lutte recommença plus âpre. Autour de lui bataillaient ses anciens compagnons d'exil, MuUern, Hordt, Grothusen, Dardof, During et Poniatowski.

Les Suédois se battaient bi«n, mais ils avaient affaire à de rudes adversains. Au premier rang de ces derniers se faisaient remarquer Georges Paikel et Constantin Sherbanesko.

Paikel surtout frappait sans relâche d'estoc et de taille, déployant un acharnement inouï, comme s'il eût voulu faire expier à ses anciens amis les années de dissimulation auxquelles il s'était volontairement condamné.

Son œil fouillait les groupes d'ennemis et il allait toujours jonchant le sol de cadavres, sans une blessure, comme s'il eût été invisiblement protégé.

Il cherchait le roi de Suède.

Ce fut Constantin qui l'aperçut le premier au milieu de la mêlée.

11 se débarrassa violemment de deux Suédois qui lui barraient le chemin, expédiant le premier d'un coup de pistolet et le second d'un formidable coup d'épée, puis d'un bond il se trouva près de Charles XII.

D'une main, il saisit le souverain par ses longs cheveux et de l'autre il lui serra le poignet droit.

— Rendez-vous, sire ! criait-il en même temps, ou je vous tue I

Sans répondre, le roi se laissa fléchir sur les genoux, le corps en arrière ; de sa main gauche, il chercha un pistolet à sa ceinture et avant que le malheureux Valaque ait pu prévenir le coup, il déchargea sur lui son arme à bout portant.

Frappé en pleine poitrine, Constantin lâcha prise, battit un instant l'air des deux mains et tomba sur la face.

Charles XII se dégagea, mais deux Danois qui l'avaient reconnu l'attaquèrent furieusement.

Presque au même instant apparaissait Paikel.

— A inoi, Gillenstiern ! cria le roi en apercevant le jeune homme qu'il croyait à lui.

— Je ne suis plus Gillenstiern ! rugit l'ancien aide

de camp, mais Georges Paikel, dont tu as tué le père !

Il leva son pistolet et fit feu.

Le roi, frappé au côté gauche, chancela, mais à ce coup de feu en répondit un autre, et Georges Paikel tomba à son tour sur le corps inanimé du prince Sherbanesko.

C'était Stanislas Poniatowski que le hasard du combat avait amené là, assez à temps pour dégager le roi et lui sauver la vie.

La blessure de Charles XII était peu profonde, assez grave néanmoins pour le forcer à abandonner le champ de bataille.

Il ordonna la retraite et les débris de ses troupes se retirèrent avec lui vers le fort d'Alteferre, au sud de Rugen, où ils trouvèrent un asile momentané.

— Ce petit Gillensliern était un traître ! disait le roi pendant qu'on lui faisait un premier pansement. Et il connaissait tous mes secrets. Qui sait s'il ne fallait pas chercher là la source de mes échecs? Eh ! mon Dieu, ajouta-t-il en afTectant un accent de franchise et d'un ton qu'il s'efforçait de rendre insouciant, j'ai fait décapiter son père, il a voulu se venger, peut-être eussé-je fait pis à sa place ! Dans tous les cas, il était très fort ! Du reste il est mort, bien mort cette fois, et morte la bête, mort le venin.

Et quoiqu'au fond très préoccupé, il n'en parla plus, ou du moins affecta de n'en plus parler.

Charles XII se trompait, Gillenstiern vivait.

La balle de Poniatowski avait glissé entre deux côtes, sans léser d'organe essentiel; seulement la commotion ayant été violente, il avait perdu connaissance.

Quand, après le combat. Danois et Saxons étaient venus pour relever leurs morts et leurs blessés, ils l'avaient trouvé, agenouillé près de Constantin, qui

UUl TROP EMBRASSE... MAL ÉTHEINT 231

respirait encore et qu'il s'efTorçait, mais en vain, de rappeler à la vie.

— Et le roi de Suède? fut la première parole qu'il adressa aux nouveaux venus.

Il espérait l'avoir tué, mais Charles XII avait été vu à cheval et ballant en retraite.

— Allons ! fit-il avec un soupir, c'est encore partie remise !

Les deux blessés furent transportés à l'ambulance.

Myrrha-Maria avait suivi l'armée saxonne et s'était arrêtée à Wismar.

Prévenue, elle accourut aussitôt, mais, quand elle arriva, elle avait un nouveau nom à ajouter à son martyrologe, le prince Sherbanesko avait rendu le dernier soupir, sans avoir pu proférer une parole.

La douleur de la jeune femme fut muette, mais terrible. Pas une larme ne coula de ses yeux secs ; elle resta assise, le regard fixe, les pommettes empourprées, près du lit de camp où reposait son mari, sans pouvoir détacher son regard de cet homme qui venait de donner sa vie pour l'amour d'elle.

Elle portait donc malheur à tous ceux qu'elle aimait !

Elle voulut savoir comment était mort Constantin, et Georges Paikel lui raconta les diverses péripéties du combat.

— Ah ! s'écria-t-elle en apprenant que son mari avait été frappé de la main de Charles XIJ, cet homme aura un terrible compte à rendre, à moi d'abord, à Dieu ensuite ! Ecoutez, ajouta-t-elle, je suis folle, je ne sais plus ce que je fais ! Mais, par bonheur, vous êtes calme et votre blessure est légère ! Je ne puis plus rester ici, je vais repartir à Bukharest, pour y accompagner mon pauvre Constantin. Je veux qu'il repose près de ses ancêtres, là-bas, sur cette terre qu'il aimait tant ! Je resterai près de lui, tout entière à ma douleur, car si je trouve encore la force de

veiller aujourd'hui près de lui, je tomberai peut-être demain anéantie quand me viendra la pensée que celui que j'ai le plus aimé ici-bas, après mon père, n'est plus là pour soutenir mon courage. Vous, vous resterez ! Vous épierez l'occasion favorable, et quand vous aurez trouvé une circonstance propice à l'exécution de nos projets, vous me ferez prévenir ou vous viendrez me chercher, car je veux être là 1 Vous avez votre père à venger, moi j'ai trois morts derrière moi ! Rejetant alors mes vêtements de deuil, je vous suivrai et que Dieu nous assiste !

En face du cadavre, les deux conjurés se serrèreu silencieusement la main.

Le dernier pacte était conclu.

Le lendemain, Myrrha-Maria partait, pour accomplir à petites journées son douloureux pèlerinage. Mais, au milieu de son désespoir, elle ressentait comme une joie amère à penser qu'un jour allait venir, qui n'était peut-être pas loin, où elle prendrait une revanche terrible, et l'espoir seul de satisfaire sa haine soutenait son courage.

Enfin, après deux mois de voyage, elle arriva à Bukharest.

De magnifiques funérailles furent faites au prince Sherbanesko. Le jour même des obsèques, elle remit ses intérêts entre les mains d'Héraclius, devenu le chef de la famille, et elle entra au couvent de Saint- Georges.

Comme dans la plupart des couvents de la communion grecque, les religieuses étaient cloîtrées, mai& elles admettaient chez elles, à titre temporaire et san» exiger de vœux, les personnes que le dégoût du monde avait momentanément saisies ou qui venaient demander un peu de paix et de repos au recueillement du cloître.

QUI TROP EMBRASSE-.. MAL ÉTREINT So'd

Les nouvelles venues vivaient dès lors de la vie des recluses, s'aslreignant aux mêmes exercices.

Elles occupaient une série de cellules particulières^ situées à l'extrémité la plus rapprochée d'un couloir qui conduisait à la chapelle. Une grille épaisse et un rideau rouge servaient de clôture aux corridors sur les*quels s'ouvraient les cellules.

Le son de la cloche est inconnu dans ces monastères ; deux fois par nuit, les religieuses se lèvent pour célébrer les offices, mais elles sont éveillées par la tocca, barre longue et plate d'un bois blanc très léger, échancrée à la poignée, dont chaque sœur à son tour doit, au moyen d'un petit marteau, tirer des sons qui pénètrent dans toutes les parties du couvent.

La tocca ainsi promenée de porte en porte annonce aussi l'heure des exercices de la journée ; la manière dont on peut s'en servir varie, dit-on, à l'infini, suivant le caractère de la toccante, et l'on peut reconnaître chacune des pénitentes à sa façon de manier le petit marteau.

Myrrha-Maria n'avait plus au cœur d'affection qui pût la retenir dans la monde, elle entra là comme elle fût descendue au tombeau, résignée et patiente en apparence.

Elle semblait avoir éteint dans son âme cette ardeur qui la consumait jadis ; elle savait que là-bas, en Suède, Paikel vivait, et, en attendant qu'il vint lui faire signe, elle s'humiliait devant Dieu et priait, détachée de tout.

Etrange organisation en vérité que celle de cette bohémienne, qui n'implorait plus le Seigneur que pour lui demander le temps et le moyen de venger son père et son mari.

Cependant Georges Paikel paraissait avoir oublié^ son serment, ou peut-être était-il mort, car les semaines, les mois, les années même s'écoulaient sans^

nouvelles de lui, mais la recluse ne se décourageait pas, elle attendait.

Un jour enfin, vers ia fin de l'été 1718, elle sentit, dans la chapelle, son regard invinciblement attiré vers la partie de l'église réservée aux fidèles les jours de grande fête.

Elle leva les yeux, regarda el un tressaillement nerveux secoua tout son être.

Le jour était- il donc enfin venu?

A travers le grillage, elle venait d'apercevoir Héraclius Sherbanesko et Georges Paikel, debout, la figure grave.

Elle voulut prier, remercier le Seigneur qui l'exauçait enfin, elle ne trouva ni un mot, ni une pensée. Elle n'entendit pas l'office, ni les antiennes que psalmodiaient ses compagnes, sur un mode lent et monotone. Elle avait hâte de sortir, de partir.

— Ma mère! dit-elle à la supérieure, le vœu que j'avais fait à Dieu expire aujourd'hui, je pars! Mais je reviendrai bientôt, pour toujours, cette foisi Adieu, ma mère !

Les deux hommes attendaient au parloir.

— Enfin! s'écria la bohémienne, enfin! Vous voilai

— Oui, répliqua Paikel, me voici! Je reviens, fidèle à mon serment. Depuis trois ans que je vous ai quittée, j'ai suivi dans l'ombre el pas à pas le roi de Suède.

J'aurais pu le luercent fois, depuis Stralsund, mais je voulais qu'il sût, en tombant, quelle main le frappait! J'ai attendu. D'ailleurs, j'avais juré. Charles XII ne m'appartenait pas entièrement. Aujourd'hui, les circonstances semblent devoir nous favoriser. A la tête de vingt mille hommes, le roi de Suède se prépare à faire une descente en Norvège. Il y arrivera en plein hiver. Là-bas, dans ce pays brumeux et désert, il nous sera mille fois plus facile de le frapper sûrement et à notre heure que dans son palais de Stockholm, au milieu de ses courtisans et de ses gardes. Mes précau-

lions sont prises. A Oldenbourg, un navire, frété pour nous, nous attend et nous portera en Norvège. Une fois là, le roi de Suède est à nous I

Et, le soir même, Paikel et Myrrha-Maria Sherbanesko partaient pour Oldenbourg.

242 M-i r:\ha-maria

DES PROPOS QUE TINT l'lNGÉNIEUR MEGRET ET CE QUI

s'ensuivit

Trois mois s'étaient déjà écoulés depuis le débarquement de Charles XII en Norvège.

Ce roi qu'aucune difficulté n'arrêtait avait entrepris, au cœur de l'hiver, le siège d'une place que protégeaient à la fois et sa situation et son climat.

Frédérickshall est située sur les bords de la mer du Nord et on la considérait comme la clef de la Norvège. Cette ville prise, il n'y avait plus de défense possible, Christiania étant à peine fortifiée.

Les Suédois n'étaient pas habitués au froid rigoureux qui sévissait dans celte région pendant la plus grande partie de l'année, aussi supportaient-ils difficilement les rigueurs de la saison.

Chaque jour, on trouvait des soldats gelés dans leurs postes ou sous leurs tentes, mais le roi de Suède estimait que ces pertes étaient amplement compensées par l'avantage que lui procurait hi longueur des nuit?.

PROPOS DE l'ingénieur megret 24S

Il pouvait en effet faire tracer ses parallèles et ouvrir des tranchées à l'insu des assiégés ; les sapeurs, au milieu de l'obscurité, n'avaient rien à craindre de l'artillerie de Frédérickshall.

Chaque nuit, le roi de Suède visitait les ouvrages, activait les travaux, donnait des ordres nouveaux et il lie rentrait dans sa tente pour prendre un peu de repos qu'après s'être assuré lui-même que les postes étaient gardés et que les sentinelles veillaient.

Au-dessus de sa têle, les bombes passaient en sifflant, coupant d'une ligne de feu l'opacité de la nuit, mais il marchait impassible comme toujours, se contentant de hausser les épaules si l'un de ses généraux se permettait par hasard de lui adresser un respectueux avertissement.

Le il décembre 1718, le roi élait de mauvaise humeur; son ministre, Henri de Gortz, lui avait écrit de Stockholm et s'était plaint de l'opposition qu'il rencontrait dans ses projets, de la part des grands du royaume.

Lorsqu'il sortit de sa tente, le soir, vers neuf heures, selon son ordinaire, après avoir répondu au baron de Gortz qu'ii l'investissait, en son absence, du pouvoir le plus absolu, il était énervé, agacé et ressentait je ne sais quelle inquiétude vague qui lui faisait trouver à redire à tout.

Il était suivi seulement du capitaine Siquier, sou aide de camp.

A peine eut-il jeté un coup d'oeil sur les premières tranchées, qu'il eut un geste d'impatience.

— On ne travaille pas' Rien ne val fit- il avec colère. Capitaine, faites appeler M. Megret.

M. Megret était un ingénieur français de beaucoup de talent, que Ch.irles XII s'était attaché et auquel il avait confié la diiection des travaux du siège.

C'était un homme spirituel et sceptique d'un courage froid et d'une impassibilité britannique. Tout

244 MYRRH A-MARI V

absolu qu'il fût, Charles XI! n'eût jamais osé parler à M. Megret du ton dont il parlait à ses généraux; il avait pour lui une sorte de respect.

— Ah! monsieur Megret, je ne suis pas content de vous, dit-il à l'ingénieur quand celui-ci fut arrivé, voici des parallèles que je retrouve aujourd'hui en l'état où je les ai laissés hier.

— J'ai promis à Votre Majesté de la mettre à môme de tenter l'assaut dans huit jours, répliqua M. Megret, et je tiendrai ma parole.

— Huml huml est-ce bien sûr? dit le roi incrédule.

— Je ne me trompe jamais dans mes calculs, sirel

— Vos calculs! Voscalculsl Et l'imprévu?

— Rien n'est imprévu pour moi, sire ! Je prévois tout. Je vis mathématiquement.

Le roi se mit à rire.

— Voulez-vous m'accompagaer, monsieur Megret, j'ai besoin de distraction. Je suis nerveux, ce soir. Vous me ferez un cours de mathématiques, en marchant, cela me réchaufferai

Charles XII et l'ingénieur s'avancèrent, au milieu d'une demi-obscurité qui permettait à peine de distinguer les travailleurs à quelques pas.

Le canon de Frédérickshall tonnait; sans s'inquiéter du danger qu'ils pouvaient courir, les deux promeneurs marchèrent dans la directioa de la ville ; ils voulaient visiter les ouvrages les plus avancés.

A quelques pas en arrière, le capitaine Siquier suivait, accompagné du comte Posse, capitaine des gardes.

— Vous disiez donc, monsieur Megret, reprit le roi, que tout était calculé chez vous et que vous viviez mathématiquement î

— Absolument, sire !

— Mais je suppose que cette bombe vous atteigne

PROPOS DE l'ingénieur mfgret 245

et vous tue ; vos calculs seront forcément dérangés. Et le roi désignait du doigt un boulet danois, qui, tombé à quelques mètres d'eux dans la terre fraîchement remuée de la tranchée, les avait couverts de sable.

— Un boulet peut me tuer à l'instant même, sire, riposta froidement Megret, en secouant les revers de sa tunique. Ce fait rentrerait dans les cas prévus, et vous verriez demain que ma disparition ne troublerait en rien l'exécution de vos plans.

— Je vous admire, monsieur Megret, et je serais heureux de connaître votre système, moi qui suis en perpétuel danger de mort,

— Il est vrai que Votre Majesté s'expose comme le dernier de ses soldats, répliqua l'ingénieur, mais les boulets sont aveugles etvous commandez à vingt mille hommes. Votre Majesté a pour elle dix-neuf mille cent quatre-vingt-dix-neuf chances contre une.

— Vous êtes un flatteur, Megret; mais, outre la chance de mort que je partage avec mes vingt mille soldats, je cours un autre danger bien plus grave, puisque je suis menacé personnellement par un ennemi mort, par conséquent invisible.

— Je ne comprends pas, Sirel

— Je m'explique, dit le roi, que le scepticisme de Megret semblait avoir un peu rasséréné. Depuis dixhuit ans que je gouverne la Suède, j'ai eu affaire à un certain nombre de traîtres, que j'ai toujours punis d'ailleurs exemplairement. Le fils d'un certain Paikel, de ce Pdikel dont on fitjadistantde bruit, sous prétexte qu'il avait, disait-on, découvert le moyen de faire de l'or et qui fut exécuté à Stockholm, pour crime de haute trahison, le fils, dis-je, de ce Paikel, s'est mis en tête de venger son père. C'est d'un bon sentiment. Ce garçon que, sans le connaître, j'avais pris en amitié, que j'avais fait chevalier de l'Epée et qui, du reste, m'a rendu quelques services, — il y avait intérêt sans

■doute, — m'envoyait périodiquement, et après chacune des affaires malheureuses que j'ai essuyées eu Turquie, des avertissements anonymes pour me dire...

— Pour vous dire?

— Pour me dire que mes échecs n'étaient que le résultat d'une vengeance occulte exercée contre moi, répliqua le roi, dont ces souvenirs malheureux commençaient à exciter les nerfs.

Il se tut un instant, pais reprit, après un effort :

— Ce Georges Paikel était très forti II m'a trompé deux ans et je ne me suis jamais aperçu que je réchauffais un serpent. Je l'ai retrouvé à Rugea et Poniatowski en a fait bonne et prompte justice, au moment où il s'apprêtait à me lâcher un coup de pistolet. Il est donc mort, bien mort: je l'ai vu tomber comme une masse, sur le champ de bataille, frappé d'une balle en plein cœur... Il y a quatre ans de cela. Eh bien I Megret, hier, j'ai reçu un nouvel avertissement d'outre- tombe! Vous voyez bien que j'aurais besoin de connaître votre système I

Le roi éclata d'un rire forcé.

En l'entendant, l'ingénieur comprit que Charles XII était hanté par cette menace et qu'il en faisait plus de cas qu'il ne voulait paraître.

Au fond, le roi de Suède, brave et téméraire quand il s'agissait d'affronter un danger connu, tremblait à la pensée qu'il pouvait être frappé par une main invisible.

— Le surnaturel n'existe pas, dit le sceptique. Etesvous bien sûr que Georges Paikel soit mort?

— Oui. S'il n'était pas mort, j'aurais eu de se? nouvelles depuis quatre ans.

— N'importe, sire! prenez garde!

— Monsieur de Schwerin I s'écria tout à coup le roi en apercevant le commandait de la tranchée, qui s'avançait vers lui, précédé d'un falot, vous êtes vrai-

PROPOS -DE l'ingénieur megret 247

ment d'une imprudence inouïe, vous voulez donc nous faire tuer ?

Comme pour donner raison à Charles XII, un boulet vint rouler au même instant à cinquante mètres de lui.

Le comte de Schwerin se hâta de faire éteindre son falot, tout en faisant observer au roi qu'il était impossible à l'ennemi d'apercevoir la lumière à cause des terres qui s'élevaient en remblai à cet endroit du côté de la ville.

Tous en causant, Charles XII était parvenu aux derniers parallèles.

— Où en sont les travaux? demanda-t-il au comte.

— Les parallèles avancent, sire I nous sommes à deux cents mètres des glacis de Frédérickshall.

— Voyons ! dit le roi.

— Sire, n'allez pas plus loin 1 J'ai dû, pour ce Coir, faire retirer mes travailleurs qui, n'étant pas protégés par un talus, ont été aperçus pendant une éclaircie et l'ennemi canonne ce point avec persistance.

— Q'imporlel dit le roi en haussant les épaules. Restez ici, messieurs I

Et il s'avança seul pendant une cinquantaine de pas.

Arrivé à l'extrémité de la tranchée, il gravit le taius intérieur, s'accouda au parapet et chercha un instant à percer l'obscurité de la nuit.

Soudain, une forme se dressa devant lui.

Instinctivement, il chercha un pistolet à sa ceinture, mais déjà une main de fer lui avait saisi le poignet.

— Gillenstiern ! fit le roi en reconnaissant son ancien aide de camp.

— Non! Paikel, qui vient venger son père !

— Souviens-toi de Patkul ! fit une seconde voix derrière lui.

La lame d'un poignard brilla dans la nuit.

— A moi'; cria Charles XII, en rassemblant toute son énergie, et il entoura de son bras gauche resté libre le'corps de son adversaire, le mettant ainsi dans l'impossibilité de se relever.

Tous deux allaient rouler le long du talus quand un coup de feu retentit. Les bras du roi de Suède frappé à la tempe par la balle de Myrrha-Maria, se distendirent et il tomba, le dos appuyé contre le parapet.

— On assassine le roi ! s'écria le comte de Schwerin, qui, dans la lueur rapide du pistolet, venait d'apercevoir trois ombres.

Et, suivi du comte Posse et de Siquier, il courut au lieu du combat, pendant qu'à la hâte on rallumait le falot.

Charles XII gisait inanimé ; un léger filet de sang coulait d'un trou à la tempe et l'œil droit pendait hors de son orbite. La mort avait été instantanée. Tous restaient sans voix en face de ce terrible spectacle.

Megret s'approcha tranquillement et, toujours impassible, sans qu'aucune émotion vînt contracter les muscles de son visage, il considéra le cadavre de ce roi, qui venait de lui demander de tout prévoir, même le moment de la mort.

Il haussa imperceptiblement les épaules :

— Voilà la comédie finie! dit-il, et bien! allons souper!

Et, tournant le dos, il reprit, très calme, le chemin du camp.

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