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gestes, le manteau rouge jeté sur sa tunique de laine blanche. Les chrétiens l'écoutaient, fixant sur lui des yeux ardents, ou baissant les paupières pour mieux recueillir sa parole. C'étaient des esclaves, de petits marchands, des ouvriers et des hommes de peine. L'assemblée se tenait dans un de ces grands tombeaux où des associations de pauvres gens s'assuraient une sépulture moyennant une légère cotisation annuelle. Des pierres funéraires, où étaient gravés, parmi les inscriptions, des palmes, des agneaux, des poissons et des colombes, recouvraient presque entièrement les parois du souterrain. Des lampes de cuivre, suspendues par des chaînettes à la Voûte de pierre, éclairaient faiblement les têtes nues des hommes et les fronts Voilés des femmes.
Le prêtre continua :
— Je vais vous dire une vision que Dieu m'a envoyée. J'ai vu sortir des eaux une femme assise sur une bête. La femme, vêtue de pourpre, couverte d'or, de perles et de pierres précieuses, tenait à la main une coupe pleine du vin de ses impuretés, car elle avait forniqué avec tous les rois de la terre. La bête était écarlate ; elle avait le corps d'un léopard, les pieds d'un ours et la gueule d'un lion. Et cette gueule voniissâit des blasphèmes Contre Dieu, con-
tre son nom, contre son tabernacle et contre ceux qui demeurent dans le ciel. Etles hommes disaient : « Qui est semblable à la bête? et qui peut combattre contre elle ? » Et tous l'adoraient, excepté ceux dont le nom est écrit depuis le commencement du monde dans le livre de vie de l'agneau qui a été égorgé... Mais le Seigneur viendra. La séductrice infâme sera rejetée dans la mer, et la bête précipitée dans l'étang sulfureux qui brûle éternellement. Et le Seigneur bâtira sur la terre, pour ses élus, la Jérusalem nouvelle.
A ce moment une jeune fille, presque une enfant, assise au dernier rang des fidèles et qui écoutait avec une attention haletante, demanda à voix basse à sa voisine, une femme âgée, toute jaune sous son voile de lin :
— Dites-moi, bonne Mammœa, quelle est la séductrice qui porte une coupe et quelle est la bête écarlate.
— C'est bien facile à comprendre, Myrrha. La femme, c'est Rome ; et la bête, c'est l'empereur Néron. Mais il ne faut pas le dire tout haut.
Myrrha parut réfléchir ; un pli se creusa entre ses sourcils, et une grande tristesse assombrit ses yeux et son front.
La messe commença. Timothée, les mains étendues sur l'autel de pierre où étaient le pain et le vin, récita les prières liturgiques. Puis les fidèles vinrent rompre le pain et boire à la coupe Mais Timothée repoussa deux hommes et deux femmes qui s'approchaient à leur tour de la table sainte.
— Nos frères et nos sœurs que voici, dit-il en les désignant du doigt, ont péchépubliquement, et leur pénitence doit être publique. Corvinus a été vu dans un cabaret avec une femme de mauvaise vie. Vultéius a assisté à un sacrifice dans le temple d'Esculape. Materna est allée aux jeux du cirque, et Accia a commis le péché d'adultère. Tous quatre, durant un mois, jeûneront au pain et à l'eau et, pendant le même temps, seront exclus de la communion. J'ai honte et douleur à révéler de si grands péchés et à promulguer ces pénitences. A mesure que les temps approchent, la sainteté des fidèles doit être plus parfaite et les fautes sont plus indignes de pardon. La chair est abominable aux yeux de Dieu; les spectacles et les jeux sont l'œuvre du démon ; et le chrétien qui assiste, ne fût-ce que de corps, au culte des idoles, renouvelle la trahison de Judas. Malheur à ceux qui, ayant recula lumière, se comportent comme des gentils ! Le monde est condamné : qu'il ne soit rien de commun entre le
monde et nous! Mais attendons avec tremblement le juge qui va venir.
Corvinus, Vultéius et Materna baissaient la tête. Axoia sanglotait.
Un vieillard, l'évêqueCalliste, qui était assis près de l'autel, se leva. Et, quoiqu'il eût des rides profondes et une barbe de neige, ses yeux bleus étaient doux et clairs comme ceux d'un enfant.
Il dit à Timothée:
— Laissez- moi leur parler.
Et à Corvinus :
— Qu'avez-vous à dire au sujet du scandale que vous avez donné à vos frères?
Corvinus, jeune, très brun, le cou puissant, répondit :
— J'ai péché, je le sais. Mais il y a des jours où le ciel est si doux et le soleil si beau que j'oublie le mystère delà chute et de la rédemption et que je suis repris, malgré moi, par le plaisir de vivre et de jouir de mon corps. Une femme qui passait m'a fait signe, et je l'ai suivie, ne sachant presque plus si j'avais une âme. Mais, après la faute, je me suis senti triste à en mourir. Alors j'ai parlé à cette femme de la révélation du Seigneur Jésus. A mesure cmejelui parlais, elle détachait ses bras de mon cou.
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cl elle m'a même supplié de la conduire un jour à Tune de nos assemblées,
— Et vous? demanda le vieillard à l'autre pénitent.
Vultéius, un homme entre deux âges, l'air simple et débonnaire, répondit :
— Mon beau-frère, qui est idolâtre, voulait offrir un sacrifice à Esculape pour obtenir la guérison de sa femme. Il m'a prié de venir avec lui au temple, et j'ai cédé, n'osant pas me dire chrétien, et aussi par crainte d'être un mauvais parent. Et certes je crois qu'Esculape n'est qu'un démon. Mais je dois dire que la malade guérit quelques jours après le sacrifice.
— Et vous, Materna ? Dites-nous votre péché. Materna, encore jeune, blonde et grasse, avec
des yeux vifs dont son air de contrition ne pouvait entièrement dissimuler la gaieté naturelle, répondit :
— Mon mari, que je n'ai pu convertir encore, m'a suppliée de l'accompagner au cirque. J'ai refusé d'abord, mais il s'est fâché. Alors j'ai fait ce qu'il voulait, par lâcheté, pour avoir la paix à la maison, et aussi, je l'avoue, par curiosité : car l'empereur lui-même devait ce jour-là conduire un char à six chevaux.
A ces mots, Myrrha redressa latêle. Elle espérait un peu que Calliste allait demander à Materna comment était Néron et ce quelle avait éprouvé en le voyant. Mais le vieillard se tourna vers Àccia :
— Et vous, ma fille, comment avez-vous pu ?... Accia, grande et souple, ses deux mains sur son
visage, continuait à pleurer. Elle répondit, secouée par des sanglots qui faisaient trembler les longs plis de ses voiles:
— Je l'aimais.
Calliste se recueillit un instant :
— Avez-vous au cœur l'amertume, vous, Vultéius et Materna, de votre lâcheté et de votre curiosité vaine; vous, Corvinus et Accia, de votre impureté?
Les quatre pénitents firent « oui » d'un mouvement de tête ; mais Accia, soit parce que les larmes l'étouflaient, soit qu'elle fût troublée par quelque souvenir, ne répondit qu'un peu de temps après les autres.
— Donc, reprit Calliste, je vous ordonne de prier, pendant une semaine, deux fois plus que vous n'avez coutume, et de chercher toutes les occasions de secourir les pauvres et les malades, Allez en paix et ne péchez plus.
Puis, comme à lui-même;
— Oui, voilà ce qu'iZ eût dit. Je le sais, car je /'ai vu.
A mesure que Calliste parlait et montrait sa grande charité, Myrrha avait senti diminuer la peine mystérieuse qui lui gonflait le cœur. Cependant elle avait encore dans les yeux un reste de préoccupation et d'inquiétude quand, après la cérémonie, Calliste s'approcha d'elle.
— Que le Seigneur te garde, Myrrha, dit le vieil lard. Mais tu me parais un peu triste. Qu'as-tu donc?
— Père, j'ai quelque chose à vous demander. Vous ne me gronderez pas?
— Ce serait la première fois, petite Myrrha.
— Eh bien, je voudrais savoir si l'empereur Néron est aussi méchant que le croit le prêtre Timothée.
— Hélas ! mon enfant, j'en ai peur.
— Je suis donc obligée de le haïr?
— Il ne faut haïr aucun homme, Myrrha. Il faut seulement haïr le péché.
— Alors, puisqu'un jour l'empereur a été bon pour mon père, il ne m'est pas défendu de lui en être reconnaissante?
— Au contraire, dit Calliste.
— Mais, reprit Myrrha après avoir hésité un
moment, serait-ce un péché que de chercher à voir l'empereur?
Le calme visage du vieux prêtre devint subitement sévère et dur, et il répondit d'un ton de colère et de menace :
— Ce serait un très grand péché, à partir de ce jour, car au nom de Dieu et par l'autorité qu'il m'a donnée sur toi, je te défends, entendstu bien, Myrrha? de chercher à voir celui que tu as nommé.
— J'obéirai, dit Myrrha. Mais vous ne m'aviez jamais parlé si durement.
— Je n'ai point voulu te faire de chagrin, dit le vieillard en caressant les cheveux de l'enfant. Je t'ai parlé ainsi parce que je t'aime.
— Alors, dit Myrrha, appuyez-vous bien sur moi et n'ayez pas peur de trop peser. Je suis forte.
Et le vieillard et la jeune fille, pareils à un Œdipe et à une Antigone, sortirent lentement derrière la foule des fidèles.
Myrrha avait seize ans. Fille d'une Gauloise qui était morte enla mettant aumonde, etd'un esclave nommé Styrax, employé dans les cuisines de l'empereur, elle avait grandi dans le coin des jardins
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de César où se serraient les maisonnettes des esclaves et dans les salles souterraines du palais.
Elle était comme une fleur humble et délicate poussée sous les pieds de granit d'un colosse.
Elle n'avait jamais vu Néron. Elle ne le connaissait que parles conversations des autres esclaves. Elle entendait parler de sa puissance, de ses talents, des banquets et des fêtes qu'il donnait, jamais de ses crimes : car les murs avaient des oreilles et le moindre mot imprudent eût été recueilli et rapporté à l'empereur. Elle se le représentait comme un être extraordinaire , unique, mystérieux, terrible et beau, qui menait là-haut, bien loin au-dessus d'elle, une vie triomphale et quasi divine. Et il y avait, dans les sentiments qu'il lui inspirait, de l'émerveillement, de l'effroi, une sorte de curiosité immobile et qui n'osait se contenter.
Un jour, un plat composé par Styrax plut tellement à l'empereur qu'il voulut savoir le nom du cuisinier, fit appeler le pauvre homme et l'affranchit tout aussitôt, à condition qu'il resterait à son service.
Ainsi, ce tout-puissant prenait la peine d'être bon ! Myrrha en fut pénétrée d'une profonde et tremblante gratitude.
Mais Styrax, qui était un homme simple et droit,
resta triste et comme effrayé de son aventure. C'est qu'il avait vu de près la gloire de Néron et, dans leflamboiement de la fête, l'empereur vautré, demi-nu, avec un visage de fou, et autour de lui, sur les tapis et au milieu des roses effeuillées, une jonchée de corps terrassés par l'orgie .. Et il avait peur de sa liberté, parce que c'était l'ivresse de Néron qui la lui avait donnée.
Peu de temps après, Styrax mourut, soit qu'il eût contracté à la chaleur de ses fourneaux quelque lente maladie qui tout à coup se déclara, soit que le chef des cuisines (ce fut le bruit qui courut) l'eût empoisonné par jalousie.
La vieille Mammaea recueillit Myrrha chez elle dans sa petite chambre de la Suburre. Elle lui apprit à faire des broderies pour les robes des dames romaines. Et c'est de ce métier qu'elles vivaient toutes deux.
Calliste habitait la même maison. Il était âgé de plus de quatre-vingts ans. Jadis, en Palestine, il avait été préposé au péage d'un pont sur le Jourdain. Là, il avait vu plusieurs fois Jésus et ses premiers compagnons. Comme ils étaient pauvres et qu'ils lui plaisaient par leur simplicité et leur bonté, il les laissait passer pour rien. Néanmoins il n'avait osé croire d'abord à la « bonne nou-
velle », et c'est seulement après le supplice de Jésus qu'il s'était donné à lui.
Venu à Rome avec l'apôtre Pierre, il l'avait aidé à y annoncer l'Évangile. Et, depuis que Pierre et Paul étaient retournés en Asie pour visiter les églises, il avait acquis une grande autorité sur les fidèles, parce qu'il était très saint, et aussi parce qu'il était désormais le seul, parmi eux, qui eût vu le Christ.
Et, tandis que d'autres prêtres, tels que Timothée, gouvernaient un peu rudement leur troupeau et songeaient à fixer les dogmes de la religion nouvelle, afin de rendre l'Église plus forte, Calliste était indulgent aux pécheurs, pourvu qu'il n'y eût point chez eux de malice ni de dureté, et il ne prêchait guère que l'amour de Dieu et des hommes. Et, dans toutes les circonstances où il avait à se prononcer, il répétait :
— Oui, voilà ce qu 'il eût fait, voilà ce qu'i7 eût dit, Je le sais, car je /'ai vu.
La première fois qu'il rencontra, dans l'escalier de la maison de Suburre, sa petite voisine Myrrha, il fut frappé de sa grâce et de son innocence. Il lui parla et n'eut pas besoin d'en dire beaucoup : d'elle-même l'âme de Myrrha allait au Christ. Le vieillard et la jeune fille se comprirent sans peine et s'aimèrent, étant tous deux charitables et purs.
Et c'était Myrrha qui, chaque semaine, conduisait Calliste à l'assemblée des fidèles et qui le ramenait.
Calliste et Myrrha suivaient la voie Appienne, dallée de larges blocs et bordée de tombeaux dont la blancheur éclatait çà et là parmi les chênes-verts, les ifs et les lauriers-roses. Le soir tombait et, devant eux, la ville profilait ses dômes, ses arcs et ses frontons sur le ciel violet. Et ils marchaient vers l'énorme cité, portant sous leur front, eux si humbles, la pensée nouvelle qui devait conquérir cette maîtresse du monde.
Myrrha songeait, retombée dans sa tristesse.
— Mais, dit-elle enfin, qu'a donc fait l'empereur Néron?
— Des choses telles, Myrrha, que je n'oserais te les dire toutes et que tu ne saurais même les concevoir.
— Mais encore?
— Je ne te parlerai pas de ses plaisirs ni des profanations affreuses et publiques auxquelles il livre son corps. Et il ne lui suffît pas d'être impur : il voudrait que tout le genre humain le fût avec lui. Sa joie est de flétrir tout ce qu'il peut atteindre. Je ne puis t'en dire davantage. Par lui, Rome
entière est devenue un cirque, une taverne, un mauvais lieu.
— Mais, dit Myrrha, si l'empereur est ainsi, n'est-ce point parce qu'il peut tout ce qu'il veut, et parce que la vérité ne lui a pas encore été annoncée? Qui sait ? Il peut être tout ce que vous dites sans avoir le cœur tout à fait mauvais, et sans être méchant ni cruel.
— Celui-là est toujours méchant, dont l'unique pensée est d'assouvir son corps ; et ta douceur, Myrrha, te vient de ton innocence. Mais, au reste, Néron a empoisonné son frère ; il a fait mourir sa femme, qui était une princesse bonne et vertueuse. Il a tué Sénèque et Burrhus, ses anciens précepteurs. Or, c'étaient de fort honnêtes gens ; même, l'apôtre Paul faisait le plus grand cas de Sénèquè : il avait eu plusieurs entretiens avec lui et espérait l'amener à la foi. Néron en a tué beaucoup d'autres, par jalousie, haine de la vertu ou cupidité. Enfin il a voulu noyer sa mère et, n'ayant pu y réussir, il l'a fait tuer par un centurion. Il n'est pas seulement, le plus infâme des histrions; il est le plus cruel des meurtriers et des bourreaux... Mais qu'as-tu, Myrrha ? et à quoi songes-tu ?
De ses yeux élargis, la jeune fille semblait regarder quelque chose d'horrible, qu'elle faisait
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effort pour se figurer, quoiqu'elle en eût peur.., Elle murmura d'une voix lente:
— Je songe qu'aucun homme n'est plus à plaindre que l'empereur Néron.
Myrrha avait vécu jusque-là fort retirée, entre le vieux Calliste et la vieille Mammaea. Et, dans la rue, elle avait toujours évité de se mêler aux conversations des badauds et des commères devant les échoppes des marchands. Mais maintenant, chaque fois qu'elle sortait pour porter son ouvrage ou faire des emplettes, elle s'attardait dans la foule, écoutait ce qui s'y disait, et, quand elle rencontrait des gens de sa connaissance, les interrogeait sur l'empereur.
C'était le barbier Scévola qui lui répondait le plus abondamment. Sa boutique s'ouvrait au coin de la maison qu'habitait Myrrha. Son métier lui permettait d'être renseigné sur beaucoup de choses, et ses propos résumaient assez exactement l'opinion du peuple sur ce qui intéressait si fort la jeune fille:
— Oui, c'est vrai> on en dit de toutes sortes au sujet de l'empereur Néron... Il y a d'abord la mort
du prince Britannicus. L'a flaire a paru louche : ce n'est pas moi qui vous en dirai le fin mot, attendu que je ne le sais pas. Mais ce que je sais bien, c'est que, lorsque deux princes se disputent le gouvernement, cela va toujours mal. Comme cela, du moins, nous sommes tranquilles... Il y a aussi la mort de sa mère ; mais je n'en sais pas plus sur cette histoire-là que sur l'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est que la mère était une fière coquine et qui ne s'était pas gênée dans le temps pour faire manger à son mari, l'empereur Claude, de mauvais champignons. Sans compter qu'elle voulait régner à côté de son fils et qu'elle se mêlait de choses qui ne la regardaient pas. Ce n'était pas amusant pour lui, il faut être juste... Quanta sa première femme, l'impératrice Octavie, ce qui lui est arrivé est bien malheureux pour elle : mais on ne la connaissait seulement pas ; elle était fière et ne se montrait jamais en public. Aussi, quand on a su qu'elle était morte, cela n'a pas produit grand effet... Enfin tout cela n'est point mon affaire. C'est de la politique. Il faut que quelqu'un soit le maître^ n'est-ce pas? Il y en a encore pas mal d'autres dont l'empereur s'est débarrassé : mais c'étaient des riches et des aristocrates, de ceux qui voudraient qu'on ne fasse jamais rien pour le peuple. Lui*
l'empereur, il s'occupe de nos intérêts. Il a fait des lois pour empêcher les avocats de se faire payer si cher. Il aurait voulu supprimer les impôts indirects. Le Sénat s'y est opposé. Alors, le prince nous venge en frappant les nobles... Ce n'est pas un mauvais empereur pour nous. . .
— Je lui dois d'être libre, ne put s'empêcher de dire Myrrha. C'est lui qui a affranchi mon père.
— Vous voyez bien ! reprit le barbier. Et puis, on n'a jamais donné tant de fêtes, ni de si belles. Même il paye de sa personne pour nous distraire. L'autre jour encore, aux courses des fêtes de la Jeunesse, il a conduit un char... Il a été vainqueur. C'était peut-être arrangé d'avance, mais on lui doit bien cela.
— Vous l'avez vu ?
— Comme je vous vois.
— Et comment est-il ?
— Ah ! ce n'est pas parce qu'il est l'empereur, mais c'est un bel homme. Et un air !... On sent qu'il ne faudrait pas lui manquer. On a beau dire, ce n'est pas un homme comme nous autres. . . Enfin, il fait ce qui lui plaît et ceux qui y trouvent à reprendre..., eh bien, qu'ils s'en aillent causer ailleurs que chez moi... Je ne dis pas cela pour vous, Myrrha.
Myrrha était de plus en plus inquiète. Certes elle ne doutait point de la parole de Calliste, et même, les propos du barbier confirmaient sur bien des points ce que lui avait dit le vieux prêtre. Quand elle essayait de se représenter dans leur réalité les crimes de Néron, elle en frissonnait d'épouvante ; et elle avait grande pitié des victimes. Mais en même temps cela lui faisait presque plaisir de savoir que Néron n'était pas haï du peuple.
A force de penser à l'empereur, une envie secrète grandissait en elle. Si elle pouvait le voir 1 Rien qu'une fois ! Après, elle serait plus tranquille. Non pas qu'elle oubliât sa promesse : elle était résolue à ne rien faire pour le rencontrer ; et, du reste, elle s'avouait à peine son propre désir, tant il s'y mêlait de terreur.
Elle ne croyait donc pas mal agir le matin où elle alla faire visite au vieux Ménalque, un ancien ami de son père. Ménalque était un des jardiniers de Néron. Il demeurait au coin d'une grande terrasse, dans une maisonnette cachée par des arbres, et l'on pouvait entrer chez lui sans passer par le jardin impérial. Myrrha apporta à la petite fille du bonhomme une poupée d'argile qu'elle avait habil-
lée comme une patricienne : mais la vérité, c'est qu'elle venait pour parler de Néron.
Aussi ne tarda-t-elle pas à racon'.er à Ménalque tout ce que Calliste lui avait dit, et 'plie ajouta :
— Tout cela est-il vrai ? vous devezle savoir,vous qui êtes ici depuis si longtemps et à qui les esclaves du palais ont coutume de faire leurs confidences.
D'un geste brusque, Ménalque e itraîna Myrrha au fond de la chambre, regarda tout autour de lui et, se penchant à son oreille, murmura très bas:
— Oui, tout ce qu'on a dit est vrai, et je sais des choses plus terribles encore.
Puis, sans remarquer la pâleur subite de la jeune fille:
— Je n'en parle jamais, désirant mourir en repos. Et, détournant l'entretien :
— Mais, puisque vous voilà, vous plairait-il de vous promener un peu aux alentours ? C'est la partie du jardin la plus éloignée du balais, et l'empereur n'y vient jamais, du moins à|cette heure de la journée.
— Je veux bien, dit Myrrha.
Ménalque sortit avec elle, puis ^a quitta pour
iller à son travail.
Une vaste avenue bordée d'arbies géants se éroulait du palais jusqu'à la terrasse et se ter-
minait par ma haut portique, d'où l'on dominait toute la ville. Vers le milieu de l'avenue s'arrondissait un large bassin, où des tritons de bronze vomissaient l'eau en vibrantes fusées. De chaque côté, à des intervalles réguliers, des dieux, des déesses, des satyres et des nymphes dressaient leurs corps blancs.
Myrrha n'osait les regarder, redoutant leur immodestie, ou de peur de trouver de la beauté dans ces représentations d'idoles. Et d'ailleurs, bien qu'elle fût seule, elle était toute timide à cause de la pompe et de la majesté du lieu.
Tout à coup elle entendit un bruit de voix et vit déboucher dans l'allée une bande de promeneurs magnifiquement vêtus.
Vite elle se jeta derrière un massif de feuillage.
Bientôt ces hommes passèrent devant elle. D'abord l'empereur, appuyé sur un bel enfant syrien ; puis, à une distance de quelques pas, ses compagnons habituels, Othon, Sénécion, Tigellin, avec des visages pâles et fins, la démarche molle et balancée.
Myrrha ne voyait que Néron. Elle le reconnut à sa ressemblance avec les effigies des monnaies, et surtout à l'aii: et à l'expression de son visage.
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D'étroites frisures noires dentelaient son front bas. La voûte profonde des sourcils faisait une ombre à ses yeux verts, tout alànguis de rêve. La mâchoire était large, le menton saillant, la lèvre lourde. Il y avait en lui du dieu et de la bête.
Des broderies d'or brillaient doucement dans les plis de sa toge de soie blanche ; un collier de rubis faisait rouler sur sa poitrine des gouttes de sang et de feu ; et la main grasse qu'il appuyait sur l'épaule de l'enfant brun jetait des étincelles à chaque pas, tant elle était chargée de joyaux.
Myrrha, quoiqu'elle ne fût qu'une ignorante petite fille, eut l'impression que cet homme était infiniment éloigné d'elle, non seulement par sa condition terrestre, — lui maître du monde, elle si obscure et si pauvre, — mais par le fond même de sa pensée et de son âme. Et en même temps elle fut frappée de l'immense tristesse de ce toutpuissant. Ce qui se passait en elle était étrange. C'était comme si elle eût eu pitié de lui, de très bas, en tremblant, et comme si sa pitié eût eu à traverser l'infini d'un monde.
Au moment où il longea le massif derrière lequel elle était blottie, Néron parlait. Il parlait pour lui
seul, sané se retourner vers ses compagnons. Et voici ce que Myrrha entendit :
— ... Je m'ennuie... Ma puissance est trop limitée. Les plaisirs que je puis me procurer, j'en suis rassasié; et ceux que je rêve sont irréalisables, même pour moi... Je suis plus riche que les anciens rois de Perse : mais, quoi que je fasse, je ne tiendrai jamais entre mes mains tous les trésors de l'univers... Il y a dans les voluptés des sens un degré suprême où j'atteins quelquefois à force d'artifice, mais où je ne puis me maintenir... J'ai fait mourir beaucoup d'hommes : mais je ne puis tuer tous mes ennemis, car je ne les connais pas tous... Je suis le plus grand des poètes : mais je suis obligé, pour composer des vers, de choisir les mots avec effort, et de compter et de mesurer les syllabes... Je suis le plus harmonieux des chanteurs : mais je suis obligé, pour conserver mon admirable voix, d'user sobrement de vin et de me priver de nourritures que j'aime... Tout cela est absurde et irritant... Je suis bien malheureux... J'insulterais les dieux, si les dieux existaient... Être le plus grand des hommes, — et n'être que cela, ô rage!... Que ce jardin est mesquin! et qu'il est monotone! Je voudrais des jardins si vastes qu'on y verrait des forêts, des fleuves, des montagnes et des lacs, et
que tous les plus nobles aspecls que peut prendre la face de la terre s'y trouveraient réunis, d'autant plus beaux qu'ils seraient l'œuvre, non de la •nafure, mais de l'art,.et qu'on y sentirait la puissance et la volonté d'un homme.
Il était arrivé au bout de la terrasse, sous le portique de marbre. Il se pencha sur la balustrade et regarda à ses pieds la houle immobile des toits se déroulant jusqu'à l'horizon :
— Que cette ville est laide ! dit-il.
Et il ajouta :
— Je la brûlerai.
Le lendemain, Myrrha alla trouver Calliste dans sa pauvre chambre et, s'agenouillant, lui dit :
— Père, j'ai gravement péché.
— Oh ! dit le bon Calliste, je ne te crois pas.
— Il n'est pourtant que trop vrai. J'ai manqué à la promesse que je vous avais faite. J'ai vu Néron.
Le vieux prêtre eut un sursaut d'étonnement et d'effroi :
— Et lui, ta-t-ilvue?
— Non ; car j'étais bien cachée.
Le visage de Calliste se rasséréna :
24 MYKItHA
— Remercie Dieu, dit-il.
Il demanda à la jeune fille où et comment elle avait fait cette rencontre, et elle le lui expliqua de point en point.
— Mais, reprit-il, quand tu es allée chez le jardinier Ménalque, désirais-tu voir l'empereur?
— Je crois que oui; mais je désirais le rencontrer par hasard.
— Pourquoi?
— Je ne saurais le dire.
— Et lorsque tu t'es promenée dans le jardin, savais-tu que tu le verrais?
— Comment l'aurais-je su?
— Mais au moins tu l'espérais ?
— Je n'en sais rien.
— Alors, pourquoi dis-tu que tu as gravement péché?
— C'est que j'ai perdu la paix et que je suis troublée comme si j'avais commis une grande faute.
— 0 Myrrha, il est donc vrai que nous portons en nous des sentiments et des pensées ignorés de nous-mêmes, et que l'âme la plus limpide et la plus pure a ses ténèbres. .. Prions Dieu qu'ilnous accorde de nous connaître tout entiers et de ne rien souffrir en nous qui lui déplaise... Mais, dis-moi,
qu'as-tu éprouvé en voyant le plus grand ennemi de Dieu?
— L'avouerai-je, opère? J'ai d'abord été éblouie par sa beauté et par la magnificence de ses habits. Puis, il s'est mis à parler, et, bien que le sens de quelques-unes de ses paroles m'ait échappé, j'ai compris qu'il devait être réellement coupable des impuretés et des cruautés dont on l'accuse... Mais aussi j'ai compris qu'il souffrait.
— Si cela est vrai, ce n'est que justice.
— Je n'oserai donc pas vous dire une pensée qui m'est venue.
— Parle, Myrrha, je le veux.
— Eh bien, peut-être que, s'il a commis tant de crimes, c'est parce qu'il est l'empereur et qu'il voit le monde entier au-dessous de lui. Et alors il ne serait pas plus méchant, même en commettant ces crimes, que ne le sont les autres hommes en se laissant aller à des fautes ordinaires.
— A ce compte, Myrrha, si Dieu t'avait fait naître impératrice, tu serais devenue la plus méchante des femmes?
— Oh ! père, que dites-vous là?
— Tu vois bien !
— Mais l'empereur, lui, ne connaît pas la bonne
nouvelle. Peut-être l'écouterait-il, si elle lui était annoncée. Ne le croyez-vous pas ?
— Non, Myrrha, je ne le crois point. Il a mis dans toutes ses actions une si profonde et si noire malice , qu'il a d'avance repoussé la grâce de Dieu.
— Cependant, il a dit une chose qui ne vous aurait pas déplu. Il a dit qu'il ne croyait point aux idoles.
— Hélas ! il serait moins éloigné du vrai Dieu, s'il croyait seulement aux autres.
— Mais on dit qu'il a voulu supprimer lesimpôts, par pitié pour les pauvres.
— Dis par orgueil et pour être applaudi de la populace du cirque. Il feignait la pitié par une comédie sacrilège ; et, d'ailleurs, il n'aurait pu soulager les pauvres de Rome qu'en pressurant davantage ceux des provinces.
Myrrha réfléchit; elle se souvint du mot de Néron : a Je brûlerai Rome » ; mais elle ne le dit point à Calhste. Elle reprit :
— Je vois bien qu'il est le plus criminel des hommes, le seul peut-être dont la damnation soit assurée. Mais cela n'est-il pas effroyable à penser? , S'il est, comme vous le dites, irrémédiablement méchant, s'il l'est avec application et sans remords,
quoi de plus triste que d'être ainsi? Et puisque Dieu savait qu'il serait méchant à ce point, pourquoi donc l'a-t-il mis au monde?
— Ceci, Myrrha, est un grand mystère. Dieu a voulu sans doute éprouver par là la vertu de ses serviteurs. Je ne sais rien de plus.
— Mais, dit la jeune fille à mi-voix et comme hésitant devant sa pensée, peut-être bien que l'empereur Néron n'a point d'âme et que, lorsqu'il sera mort, il retombera dans le néant? Il ne serait alors qu'un fléau, comme la tempête ou les tremblements de terre. Dieu ne peut-il envoyer aux hommes l'épreuve qui les fortifie, sans que l'ouvrier de cette douleur d'un jour soit lui-même condamné à la souffrance éternelle ?
Calliste était si surpris qu'il ne trouva rien à répondre.
— Enfin, poursuivit Myrrha, ce sont des choses où je ne comprends rien. Pourtant... il y a des hommes et des femmes qui l'aiment... Il a, de lui-même, donné la liberté à mon père... Il est beau, et on dit qu'il a beaucoup d'esprit... Si l'on pouvait... Est-ce un péché de croire que tout homme, quoi qu'il ait fait, peut encore être sauvé ?
— Non, certes, dit Calliste.
— Et serait-ce un péché de prier pour Tempe-
rcur Néron et de s'imposer des pénitences dont on lui appliquerait le fruit?
— Pas davantage ; mais ce serait, je crois, fort inutile.
— Et si quelqu'un offrait sa vie à Dieu avec l'espoir que Dieu voudra bien, en échange, accorder à l'empereur une chance de salut, ferait-il quelque chose de répréhensible ?
— Laisse ces pensées, Myrrha, je t'en conjure. Prends garde qu'il n'y entre un peu d'orgueil et beaucoup de vaine curiosité. Contente-toi d'être une enfant modeste, pieuse et attachée aux devoirs de ton état, comme tu l'as été jusqu'ici. Et prometsmoi de nouveau, et plus sérieusement que la première fois, de ne plus jamais chercher àrevoir l'empereur Néron. Ce n'est qu'à cette condition que" je puis t'absoudre.
— Je ferai, père, ce que vous voudrez ; mais, ce n'est pas ma faute, depuis que je l'ai vu, je perise toujours à lui.
Un jour, Myrrha était allée porter des broderies à une dame, dans une maison de campagne des environs de Rome.
Comme elle s'en revenait le soir, elle vit dans le ciel une grande lueur rouge. A mesure que Myrrha approchait de la ville, cette lueur allait s'élargissant. Bientôt elle remplit le ciel tout entier. Les arbres du chemin que suivait la jeune fille en furent violemment éclairés, et spn ombre marchait à son côté, aussi nettement découpée qu'en plein soleil.
A un détour du chemin, elle vit devant elle Rome qui brûlait.
La flamme avait jailli dans la partie du grand cirque contiguëaumont Palatin et au mont Cœlius. Elle avait dévoré ce quartier aux ruelles tortueuses dont les maisons se joignaient presque par leur faîte, s'y engouffrant et s'y allongeant comme dans les tuyaux d'une cheminée de cyclopes. Maintenant, elle enveloppait le Palatin, pareil à une île dans une mer de feu, et, tandis qu'elle en léchait les flancs, elle envahissait, tout autour, le Vélabue, le Forum et les Carines. Enfin elle escalada la colline impériale et là, d'un élan furieux, sembla jaillir jusqu'aux étoiles. Puis, en vastes coulées, elle redescendit vers la Suburre. Et Rome était comme une prodigieuse fournaise dont les charbons auraient eu la forme de dômes, de frontons, de portiques et de murailles percées de trous...
Comme elle passait sous le mur d'une haute
terrasse où s'élevait une tour carrée, Myrrha entendit quelqu'un chanter au sommet de cette tour en s'accompagnant de la lyre.
(Tétait un chant triste et lent, dans une langue qu'elle ne connaissait pas, une élégie de Simonide sur l'incendie de Troie. La voix, harmonieuse quoique un peu voilée, se traînait et gémissait. Myrrha s'arrêta pour l'écouter. Mais elle sentit bientôt que cette douleur était feinte et que le chanteur admirait lui-même la beauté de sa voix. Et alors ce chant lui fit mal.
Lorsqu'elle arriva à la porte Capène, elle y trouva une foule désespérée de gens du peuple campés parmi les pauvres meubles et les paquets de hardes qu'ils avaient pu arracher à l'incendie.
Beaucoup pleuraient en racontant que quelqu'un des leurs, une vieille mère, une femme, un petit enfant, n'ayant pu s'échapper, avait péri dans les flammes.
Un homme disait :
— Je suis sûr qu'il en est bien resté trois cents, rien que dans le quartier des Esquilies.
— Mais, disait un autre, il faut tâcher d'éteindre le feu, ou du moins lui faire sa part en démolissant les maisons qu'il menace, afin de sauver le reste de la ville.
MYRUHA 31
On lui répondit :
— Nous avons essayé. Mais il y a des hommes qui empêchent d'approcher ceux qui voudraient porter secours. Ils disent qu'ils ont des ordres.
Et Myrrha se rappelait la parole de l'empereur. Il avait donc fait ainsi qu'il avait dit ! Assurément ce crime dépassait tous les autres. Et ce crime, elle le voyait, elle le touchait ; il s'étalait, là, sous ses yeux.
Alors, le cœur serré de compassion pour les victimes, elle songea :
— N'est-ce pas, Seigneur, que vous ouvrirez à tous ces malheureux votre saint paradis, et que leur souffrance aura passé comme un mauvais rêve ?... Mais lui ! lui ! S'il en est temps encore, je vous offre ma vie pour qu'il vous plaise de lui envoyer un rayon de votre grâce.
Elle regagna la Suburre par un long détour, très en peine de Calliste et de Mammgea. Ils étaient tous deux sains et saufs, mais la maison qu'ils habitaient avait été brûlée. Un grand nombre d'autres chrétiens étaient sur le pavé. Calliste les consolait et les encourageait.
— Bénissons Dieu, disait-il, de nous avoir enlevé le peu que nous avions de ces biens terrestres auxquels on tient toujours trop. Puis la détresse commune nous est une occasion de nous aider les uns les autres et de montrer que nous nous aimons.
L'empereur permit aux incendiés de s'installer dans les temples qui étaient encore debout et dans les marchés. Il leur ouvrit aussi une partie de ses jardins. Il fit construire pour eux des baraques en bois sur le Forum et leur fit distribuer des vivres.
Mais cela n'empêchait point le peuple de dire que c'était Néron qui avait mis le feu à la ville, et que même il avait chanté en regardant l'incendie du haut d'une tour.
Ces propos rappelèrent à Myrrha le chant d'histrion qu'elle avait entendu sur son chemin. Mais, à ceux qui accusaient l'empereur, elle répondait, essayant de se tromper elle-même :
— S'il avait allumé l'incendie, mettrait-il tant de zèle à secourir les victimes ?
Et elle ne s'apercevait pas de la faiblesse de ce raisonnement.
MYERHA 33
Les chrétiens, ne voulant point se retirer dans les temples des faux dieux ni s'abriter sous les baraques, en haine des mains impies qui leur offraient ce secours, se réfugièrent dans leurs tombeaux.
Myrrha et Mammgea continuèrent à faire des broderies pour les dames romaines, ce qui leur permit de vivre et même de soulager leurs frères indigents.
Or, malgré leur grande misère, beaucoup de chrétiens se réjouissaient de l'incendie, tant ils détestaient Rome, la ville impure.
Surtout le prêtre Timothée exultait d'une joie sombre. Il dit un jour aux frères assemblés :
— La main qui a allumé ce feu peut être abominable. Mais elle n'a rien fait que par la volonté de Dieu. Car, voyez : les plus anciens temples des idoles, ceux que la malice ou l'ignorance des infidèles vénérait le plus, ont été détruits de fond en comble. Brûlé, le temple de la Lune, bâti par Servius Tullius ! Brûlé* le temple consacré à Hercule par le roi Évandre! Brûlé, le temple de Jupiter Stator, élevé par Romulus ! Brûlés, le palais de Numa Pompilius et le temple de Vesta ! Ceci, plus clairement que tout le reste, nous annonce la fin du monde, laquelle doit arriver par le feu. Et
MYtRnjtij 3
cette fin sera le commencement de notre victoire et de notre joie.
— Mon frère, dit Calliste, vous avez peut-être raison. Mais comment se réjouir d'un événement qui a apporté tant de souffrance aux humbles, à ceux que Jésus aimait?
A ce moment, des soldats, conduits par un centurion, envahirent le lieu de rassemblée.
— Nous vous arrêtons par ordre de l'empereur, dit le centurion.
— Pourquoi ? demanda Calliste.
— Parce que c'est vous, les chrétiens, qui avez mis le feu à la ville.
Et, désignant Timothée:
— Les discours de ce misérable ne le prouventils pas ?
Myrrha avait cru que le dernier crime de Néron était le plus grand qu'on pût concevoir. Or, il venait de faire quelque chose de plus effroyable encore en accusant de ce crime des innocents. Et c'est pourquoi elle dit à Dieu :
— Pour lui, pour son salut, non seulement ma vie, Seigneur, mais toutes les tortures qu'il vous plaira !
Les soldats emmenèrent donc les chrétiens et les
jetèrent pêle-mêle dans les souterrains de la prison Mamertine.
Et Myrrha éprouvait un obscur plaisir à songer qu'elle était prisonnière parle commandement de Néron : car c'était la première fois que la volonté du tout-puissant César agissait directement sur son humble destinée. Toujours elle revoyait, plus belle dans son souvenir, la tête terrible et triste de l'empereur, et elle espérait comparaître devant lui, pour être interrogée.
Souvent, dans la prison, le prêtre Timothée, entre deux prières, s'emportait en imprécations contre Néron et repassait ses crimes ; et jamais il ne l'appelait autrement que « la Bête ».
Et, bien qu'elle sût que Timothée avait raison, Myrrha souffrait cruellement.
Mais, une fois, un des prisonniers émit cet avis que c'était l'impératrice Poppée qui avait persuadé à Néron d'accuser les chrétiens, parce que, ayant été initiée à la religion juive, elle haïssait les disciples de Jésus. Il raconta que l'empereur aimait éperdument Poppée, que pour elle il avait tué sa première femme, qu'il ne lui refusait jamais rien, et que récemment il lui avait donné trois cents ânesses pour prendre des bains de lait.
Et, bien que l'intervention de Poppée diminuât un
peu le crime de Néron, Myrrha, ce jour-là, souffrit encore davantage.
— Oh! cette juive! dit-elle.
Les prisonniers comparurent devant un proconsul, ce qui fut une grande déception pour Myrrha. Il se contenta de leur demander s'ils étaient chrétiens et les condamna à être exposés aux lions dans le grand cirque.
— L'empereur y sera-t-il? demanda Myrrha à l'un des geôliers.
— L'empereur ne manque pas une de ces fêtes, répondit l'homme.
Une grande joie illumina le visage de la jeune fille, ce pâle et diaphane visage où il n'y avait plus de place que pour les grands yeux ardents aux paupières violettes et pour la petite bouche toujours entr'ouverte par le léger halètement d'un angélique désir... Elle ne voyait plus clair dans ses pensées. Il lui était doux de mourir pour un si grand coupable et d'accomplir ainsi son vœu. Mais mourir par lui, n'était-ce pas horrible? Non, car sans doute son supplice était aggravé par là, mais il serait ainsi plus méritoire et plus efficace et, à cause décela, il ne serait donc plus douloureux... Enfin, elle ne savait
plus... Parfois, elle était prise d'épouvante: elle ne comprenait pas que Néron ne lui fît pas horreur. Elle n'entendait, ne voyait plus rien, vivait dans une fièvre et dans un rêve.
Le vieux Galliste la considérait avec inquiétude. Depuis longtemps elle ne lui avait point reparlé de l'empereur Néron. Mais il sentait bien qu'elle n'avait pas d'autre pensée. Il se demandait s'il ne fallait voir dans cette étrange préoccupation qu'un miracle de la charité. Et il n'osait l'interroger, craignant d'être inhabile à scruter cette âme et de la troubler rien qu'en y touchant.
La veille du supplice, après la prière du soir, que les condamnés faisaient en commun, Myrrha dit à haute voix :
— Prions pour l'empereur Néron.
Les chrétiens hésitèrent un instant. Mais le prêtre Calliste songea en lui-même :
— J'avais tort d'être inquiet: Myrrha est plus sainte que nous tous.
Et il commença la prière pour l'empereur, et les autres chrétiens la récitèrent avec lui.
Or, en entendant cela, un geôlier qui se tenait près de la porte (c'était un Gaulois, très grand et très blond) se mit à pleurer et pria Myrrha de lui expliquer la religion du Christ.
Le lendemain, on conduisit les chrétiens dans une prison basse, située sous l'amphithéâtre du grand cirque.
A travers les barreaux, Myrrha voyait l'arène éclatante de lumière et, sur les gradins qui s'élar gissaient en cercles, tout un peuple assis, sénateurs, chevaliers, soldats, plébéiens, vestales et courtisanes, en capuchons de laine, en tuniques fauves, en manipules de soie ; une foule grouillante et bourdonnante que des voiles, tendus dans l'air et soutenus par des cordages, baignaient de mobiles reflets rouges.
Elle aperçut, en face, le bas des lourds tapis retombant de l'estrade impériale et, un peu sur le côté, derrière d'autres barreaux, dans les demiténèbres, des lions qui passaient et repassaient.
Les autres condamnés priaient, prosternés par groupes, ou s'embrassaient avant de mourir. Et, dans ce voisinage de la mort, bien que leur volonté demeurât ferme, plusieurs pleuraient . sanglotaient, étaient secoués de grands frissons. Timothée et Calliste les exhortaient. Timothée leur disait:
— C'est une joie de signer sa foi de son sang, en bravant la colère impuissante de l'impie. Ce sang
criera contre lui. Encore une fois, les temps sont proches... Et qu'est-ce qu' un moment de souffrance pour une vie éternellement bienheureuse? Imbécile et lâche qui refuserait le marché ! Et Calliste :
— 0 mes frères, Dieu vous ménage. La mort qui vous attend, qu'est-ce, après tout, que la mort d'un chasseur surpris dans un bois ? Nous marcherons tous ensemble, si fortement unis dans une même pensée d'amour que nous ne sentirons point la griffe ni la dent des bêtes. Et Dieu, avec votre sang, fera de si grandes choses ! Vous fonderez, en mourant, le bonheur et la paix de l'humanité future.
Mais Myrrha restait à l'écart, debout près de la grille, étrangère à ce qui se passait autour d'elle.
Des belluaires ouvrirent, en même temps, la porte de la prison et celle de la cage aux lions ; et, tout à coup, il se fit un grand silence.
Myrrha, la première, entra dans l'arène. Elle vit l'empereur sur l'estrade ; et, tout droit, d'un pas égal et léger, elle marcha vers lui. Elle pensait :
— Il faudra bien qu'il me voie, et ce sera près de lui que mon âme s'exhalera pour sauver la sienne.
Calliste la suivait, aussi vite que le lui permettait la faiblesse de son âge.
Les lions étaient sortis de la cage : et, d'abord aveuglés par la lumière subite, les uns s'étaient arrêtés, les autres tournaient au hasard, le mufle bas.
Myrrha marchait toujours, les yeux attachés sur Néron. L'empereur, à demi penché vers l'un de ses compagnons, sentit ce regard et se retourna. Il crut que la jeune fille venait lui demander grâce et eut un méchant sourire.
Mais elle arriva, sans dire un mot ni relever ses mains unies, jusqu'au pied de l'estrade; et là, immobile, elle continuait à le regarder.
Ses cheveux dénoués pendaient sur son dos, et une déchirure de sa robe découvrait son épaule délicate.
L'empereur avança un peu sa tête de dieu bestial. Une courte flamme s'alluma sous ses paupières lourdes. Il se leva et, appelant par son nom le chef des belluaires, fit un geste de grâce...
Un des lions, ayant aperçu Myrrha, s'approchait à grands pas obliques...
Alors le vieux Calliste, qui avait compris le geste deFempereur, saisit Myrrha dans ses bras maigres et, de toutes ses forces, il la poussa vers le lion.
Après qu'il eut percé de ses flèches les prétendants, l'ingénieux Ulysse, plein de sagesse et de souvenirs, coulait des jours tranquilles dans son palais d'Ithaque. Tous les soirs, assis entre sa femme Pénélope et son fils Télémaque, il leur racontait ses voyages et, quand il avait fini, il recommençait.
Une des aventures qu'il contait le plus volontiers, c'était sa rencontre avec Nausicaa, fille d'Alcinoùs, roi des Phéaciens.
— Jamais, disait-il, je n'oublierai combien belle, gracieuse et secourable elle m'apparut. Depuis trois jours et troisnuits, je flottais sur la vaste mer, cramponné à une poutre de mon radeau brisé. Enfin, une vague me souleva, me poussa vers l'embouchure d'un fleuve. Je gagnai la rive ; un bois était proche ; j'amoncelai des feuilles et, comme
j'élais nu, je m'en recouvris tout entier. Je m'endormis... Tout à coup, un bruit d'eau rejaillissante me réveilla, puis des cris. J'ouvre les yeux, et je vois des jeunes filles qui jouaient à la balle sur le rivage. La balle venait de tomber dans le rapide courant. Je me lève, en ayant soin de voiler ma nudité d'une branche touffue. Je m'avance vers la plus belle des jeunes filles...
— Vous nous avez déjà dit cela, mon ami, interrompit Pénélope.
— C'est bien possible, dit Ulysse.
— Qu'est-ce que cela fait? dit Télémaque. Ulysse reprit :
— Je la vois encore sur sa charrette, conduisant les mules aux grelots sonores. La voiture était pleine du beau linge blanc et des robes de laine teinte que la petite princesse venait de laver au fleuve avec ses compagnes. Et, debout, un peu cambrée et tirant sur les rênes, le vent du soir éparpillait autour de son front ses cheveux d'or, mal contenus par les bandelettes, et collait sa robe souple sur ses jambes droites et rondes.
— Et après ? demanda Télémaque.
— Elle était parfaitement élevée, continua Ulysse. Quand nous approchâmes de la ville, elle me pria de la quitter afin qu'on ne pût tenir sur elle aucun mauvais propos en la voyant avec un homme. Mais, à la façon dont je fus accueilli dans le palais d'Alcinoiis, je vis bien qu'elle avait parlé de moi à ses nobles parents. Je ne la revis plus qu'au moment de mon départ. Elle me dit : « Je vous salue, ô mon hôte, afin que, dans votre patrie, vous ne m'oubliiez jamais, car c'est à moi la première que vous devez la vie. » Et je lui répondis : « Nausicaa, fille du magnanime Alcinoiis, si le puissant époux de Héra veut que je goûte l'instant du retour et que je rentre dans ma demeure, là, comme à une divinité, je t'adresserai tous les jours des vœux ; car c'est toi qui m'as sauvé. » De fille plus belle et plus sage, je n'en ai point rencontré, et, puisque je ne voyagerai plus, je suis bien sûr de n'en rencontrer jamais.
— Pensez-vous qu'elle soit mariée à présent? demanda Télémaque.
— Elle n'avait que quinze ans et n'était point encore fiancée.
— Lui avez- vous dit que vous aviez un fils ?
— Oui, etque j'étais consumédu désir de lerevoir. ~ Et lui avez-vous dit du bien de moi?
— Je lui en ai dit, quoique je te connusse à peine, étant parti d'Ithaque alors que tu étais un tout petit enfant dans les bras de tanière.
Cependant, Pénélope, voulant marier son fils, lui présenta successivement les plus belles vierges du pays, les filles des princes de Dulichios, de Samos et de Zacynthe. Chaque fois, Télémaque lui dit :
— Je n'en veux point, car j'en connais une plus belle et meilleure.
— Qui donc?
— Nausicaa, fille du roi des Phéaciens.
— Commentpeux-tu dire que tu la connais, puisque tu ne Tas jamais vue ?
— Je la verrai donc, répliqua Télémaque. Un jour, il dit à son père :
— Mon cœur veut, ô mon illustre père, que, fendant sur un navire la mer poissonneuse, je vogue vers l'île des Phéaciens, et que j'aille demander au roi Alcinoiis la main de la belle Nausicaa. Car je me consume d'amour pour cette vierge que mes yeux n'ont jamais aperçue ; et, si vous vous opposez à mon dessein, je vieillirai seul dans votre palais et vous n'aurez point de petit-fils*
L'ingénieux Ulysse répondit :
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— C'est sans doute un dieu qui a mis en toi ce désir. Depuis que je t'ai parlé de la princesse qui lavait son linge dans le fleuve, tu dédaignes les mets succulents servis sur notre table, et un cercle noir s'élargit autour de tes yeux. Prends donc avec toi trente matelots sur un vaisseau rapide et pars à la recherche de celle que tu ne connais pas et sans qui tu ne peux plus vivre. Mais il faut que je t'avertisse des dangers du voyage. Si le vent te pousse vers l'île de Polyphème, garde-toi d'y aborder ; ou, si la tempête te jette sur la rive, cache-toi, et, dès que ton navire pourra reprendre la mer, fuis et n'essaye pas de voir le Cyclope. Je lui ai crevé l'œil autrefois; mais, bien qu'aveugle, il est encore redoutable. Fuis aussi l'île des Lotophages, ou, si tu abordes chez eux, ne mange point de la fleur qu'ils t'offriront, car elle fait perdre la mémoire. Redoute aussi l'île d'Ea, royaume de la blonde Circé, dont la baguette change les hommes en pourceaux. Si pourtant le malheur veut que tu la trouves sur ton chemin, voici une plante dont la racine est noire et la fleur blanche comme du lait. Les dieux l'appellent moly, et elle me fut donnée par Mercure. Par elle tu rendras impuissants les maléfices de l'illustre magicienne.
Ulysse ajouta d'autres avis touchant les dangers
de File des Sirènes, de l'île du Soleil et de l'île des Lestrygons. Il dit en finissant :
— Souviens-toi, mon fils, de mes paroles, car je ne veux point que tu recommences mes funestes aventures.
— Je me souviendrai, dit Télémaque. Au reste, tout obstacle et même tout plaisir me sera ennemi qui pourrait retarder mon arrivée dans l'île du sage Alcinous.
Télémaque partit donc, le cœur plein de Nausicaa.
Un coup de vent l'écarta de sa route, et, comme son vaisseau longeait l'île de Polyphème, il fut curieux de voir le géant autrefois dompté par son père. Il se disait:
— Le danger n'estpas grande puisque Polyphème est aveugle.
Il débarqua seul^ laissant le vaisseau à l'ancre au fond d'une baie, et il s'en fut à la découverte, dans la grasse campagne onduleusc, semée de troupeaux et de bouquets d'arbres.
A l'horizon, derrière un pli de colline, une tête énorme surgit, puis des épaules pareilles à ces rochers polis qui s'avancent dans la mer,
puis un poitrail buissonneux comme un ravin . Un instant après, une vaste main saisit Télémaque, et il vit se pencher sur lui un œil aussi large qu'un bouclier.
— Vous n'êtes donc plus aveugle ? demanda- L— il au géant.
— Mon père Neptune m'a guéri, répondit Polyphème. C'est un petit homme de ton espèce qui m'avait ravi la lumière du jour, et c'est pourquoi je vais te manger.
— Vous auriez tort, fit Télémaque ; car, si vous me laissiez vivre, je vous amuserais en vous racontant de belles histoires.
— J'écoute, dit Polyphème.
Télémaque commença le récit de la guerre de Troie. Quand la nuit vint :
— Il est temps de dormir, dit le Cyclope. Mais je ne le mangerai pas ce soir, car je veux savoir la suite.
. . . Chaque soir, le Cyclope disait la même chose, et cela dura trois ans.
La première année, Télémaque raconta le siège de la ville de Priam;
La seconde année, le retour de Ménélas et d'Agamemnon ;
La troisième année, le retour d'Ulysse, ses aventures et ses ruses merveilleuses.
MYKRB4. 4
— Hé ! disait Polyphème, tu es Dien hardi de louer ainsi devant moi le petit homme qui m'a fait si grand mal.
— Mais, répondait Télémaque, plus je montrerai l'esprit de ce petit homme, et moins il sera honteux pour vous d'avoir été vaincu par lui.
— Cela est spécieux, disait le géant, et je te pardonne. Je parlerais sans doute autrement si un dieu ne m'avait rendu la vue. Mais les maux passés ne sont qu'un rêve.
Vers la fin de la troisième année, Télémaque eut beau chercher dans sa mémoire : il ne trouvait plus rien à raconter au géant. Alors il recommença les mêmes histoires. Polyphème y prit le même plaisir, et cela dura trois autres années.
Mais Télémaque ne se sentit pas le courage de réciter une troisième fois le siège dation et le retour des héros. Il le confessa à Polyphème et il ajouta :
— J'aime mieux que vous me mangiez. Je ne regretterai qu'une chose en mourant : c'est de n'avoir point vu la belle Nausicaa.
Il dit longuement son amour et sa douleur, et,
soudain, il vit dans l'œil du Cyclope une larme aussi grosse qu'une courge.
— Va, dit le Cyclope, va chercher celle que tu aimes. Que ne m'as-tu parlé plus tôt ?e . .
— Je vois bien, songea Télémaque, que j'aurais mieux fait de commencer par là. J'ai perdu six années par ma faute. Il est vrai qu'une honte m'eût empêché, auparavant, de dire mon secret. Si je l'ai trahi, c'est que j'ai bien cru que j'allais mourir.
Il construisit un canot (car le navire laissé dans la baie avait disparu depuis longtemps) et s'en alla de nouveau sur la mer profonde.
Une autre tempête le jeta dans l'île de Circé.
Il vit, âl'entrée d'une grande forêt, sur une escarpolette faite de lianes et de guirlandes de fleurs entrelacées, une femme qui se balançait mollement.
Elle était coiffée d'une mitre incrustée de rubis , ses sourcils étroits se joignaient sur ses yeux , sa bouche était plusrouge qu'une blessure fraîche ; ses seins et ses bras étaient jaunes comme du safran ; des fleurs formées de pierreries parsemaient sa robe transparente couleur d'hyacinth?, et elle souriait dans sachevelure fauve, qui Tenveloppaittoute.
Sa baguette de magicienne était passée dans sa ceinture, comme une épée.
Circé regardait Télémaque.
Le jeune héros chercha sous sa tunique la fleur du moly, la fleur noire et blanche que son père lui avait remise au départ. Il s'aperçut qu'il ne l'avait plus.
— Je suis perdu, pensa-t-il. Elle va me toucher de sa baguette et je serai semblable aux porcs mangeurs de glands.
Mais Circé lui dit d'une voix douce :
— Suis-moi, jeune étranger, et viens dormir avec moi.
Il la suivit. Bientôt, ils arrivèrent à son palais, qui était cent fois plus beau que celui d'Ulysse.
Le long du chemin, du fond des bois et des ravines, les pourceaux et les loups, qui étaient d'anciens hommes naufragés dans l'île, accouraient sur les pas de la magicienne ; et, bien qu'elle eût saisi une longue tige de fer dont elle les piquait cruellement, ils essayaient de lécher ses pieds nus.
Durant trois années, Télémaque dormit avec la magicienne.
Puis, un jour, il eut honte, il se sentit extrême-
ment las, et il découvrit qu'il n'avait point cessé d'aimer la fille d'Alcinous, la vierge innocente aux yeux bleus, celle qu'il n'avait jamais vue. Mais il songeait :
— Si je veux m'en aller, la magicienne irritée me transmuera en bête, et ainsi je ne verrai jamais Nausicaa.
Or, Gircé, de son côté, était lasse de son compagnon. Ellese mit à le haïr, parce qu'elle l'avait aimé. En sorte qu'une nuit, se levant du lit de pourpre, ellepritsabaguetteetrenfrappaàl'endroitducceur.
Mais Télémaque garda sa forme et son visage. C'est qu'à cet instant même il pensait à Nausicaa, et qu'il avait le cœur plein de son amour.
— Va-t'en! va -t'en ! hurla la magicienne.
Télémaque retrouva son canot, reprit la mer, et une troisième tempête le jeta dans l'île desLotophages.
C'étaient des hommes polis, pleins d'esprit, et d'une humeur égale et douce.
Leur Roi offrit à manger à Télémaque une fleur
Ide lotus.
— Je n'en mangerai point, dit le jeune héros; car
ceci est la fleur de l'oubli, et je veux me souvenir — C'est pourtant un grand bien d'oublier, reprit le Roi. Grâce à celte fleur, qui est notre unique aliment, nous ignorons la peine, le regret, le désir, et toutes les passions qui troublent les malheureux mortels. Mais, au reste, nous ne forçons personne à manger la fleur divine.
Télémaque vécut quelques semaines des provisions qu'il avait sauvées de son naufrage. Puis, comme il n'y avait pas dans l'île de fruits ni d'animr.ux bons à manger, il se nourrit, comme il put, de coquillages et de poissons.
— Ainsi, dit-il un jour au Roi, la fleur de lotus fait oublier aux hommes même ce qu'ils désirent ou ce dont ils souffrent le plus ?
— Assurément, dit le Roi.
— Oh! dit Télémaque, elle ne me ferait jamais oublier la belle Nausicaa.
— Essayez donc.
— Si j'essaye, c'est que je suis bien sûr que le lotus ne saurait faire ce que n'ont pu les artifices d'une magicienne.
Il mangea la fleur et s'endormit.
Je veux dire qu'il se mit à vivre de la même façon que les doux Lotophages, jouissant de l'heure présente et ne se souciant d'aucune chose. Seulement, il sentait quelquefois, au fond de son cœur, comme le ressouvenir d'une ancienne blessure , sans qu'il pût savoir au juste ce que c'était.
Lorsqu'il s'éveilla, il n'avait point oublié la fille d'Alcinous ; mais vingt années s'étaient écoulées sans qu'il s'en aperçût : il avait fallu tout ce temps à son amour pour vaincre l'influence de la fleur d'oubli.
— Ce sont les vingt meilleures années de votre vie, lui dit le Roi.
Mais Télémaque ne le crut pas.
Il prit poliment congé de ses hôtes.
Je ne vous dirai point les autres aventures où l'engagea, tantôt la nécessité, tantôt la curiosité de voir des choses nouvelles, soit dans l'île des Sirènes, soit dansl'ile du Soleil, soit dans l'île des Lestrygons, ni comment son amour fut assez fort pour le tirer de tous ces dangers et l'arracher à ces divers séjours.
Une dernière tempête le poussa vers l'embouchure d'un fleuve, dans l'île désirée, au pays des Phéaciens. Il gagna la rive ; un bois était proche. Il amoncela des feuilles et, comme il était nu, il s'en recouvrit tout entier. Il s'endormit... Tout à coup, un bruit d'eau rejaillissante le réveilla.
Télémaque ouvrit les yeux et vit des servantes qui lavaient du linge sous les ordres d'une femme âgée et richement vêtue.
Il se leva, en ayant soin de voiler sa nudité d'une branche touffue, et s'approcha de cette femme. Elle avait la taille épaisse et lourde, et des mèches de cheveux gris s'échappaient de ses bandelettes. On voyait bien qu'elleavaitétébelle, mais elle ne l'était plus.
Télémaque lui demanda l'hospitalité. Elle lui répondit avec bienveillance et lui fit donner des vêtements par ses femmes :
— Et maintenant, mon hôte, je vais vous conduire dans la maison du Roi.
— Seriez-vous la Reine? demanda Télémaque.
— Vous l'avez dit, ô étranger.
Alors Télémaque, se réjouissant dans son cœur :
— Puissent les dieux accorder longue vie à la mère de la belle Nausicaa!
— Nausicaa, c'est moi, répondit la Reine... Mais qu'avez-vous, vénérable vieillard ?...
Sur son canot réparé à la hâte, sans regarder derrière lui, le vieux Télémaque regagna la haute mer.
Briséis naquit sous le signe de la Génisse, seize ans avant le siège de Troie, dans l'île de Tityra dont son père Brisés était roi, — une de ces îles blanches et dorées qui s'égrènent comme les perles d'un collier dans le bleu profond de la mer d'Ionie.
Elle passa son enfance à jouer dans la cour de la maison de son père, sous les portiques peints de vives couleurs, dans le verger de son grand-père Rhexénor, ou sur le sable fin semé de coquillages. Elle avait des poupées d'argile ; elle élevait des cigales dans des cages faites de brins de paille. Et c'était une petite fille obéissante et tranquille, et toujours contente.
Devenue grande, elle vécut avec les servantes de sa mère. Les unes broyaient le blé sous la meule ; d'autres tissaient la toile; le fuseau tournait entre leurs mains aussi mobiles que le feuillage des peu-
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pliers (*) el leurs tissus serrés brillaient comme de l'huile (*). Briséis surveillait leurs travaux. Elle les aidait à laver le linge à la fontaine. Les jours de fête, elle parait de guirlandes le temple d'Arlémis, patronne de l'île, chantait des cantiques avec les autres jeunes filles, et, vêtue de lin blanc, couronnée de roses blanches, marchait en tête de la confrérie de la déesse Vierge. Enfin Briséis était une jeune fille d'humeur douce, pieuse, soumise à ses parents et respectueuse des usages.
Elle vénérait son père, qu'elle voyait fort rarement. Car Brisés était souvent en guerre avec les rois des îles voisines. Parfois il revenait, couvert de sang à peine séché et traînant après lui un long butin, des bœufs, des moutons, et de belles étoffes et des vases de cuivre tout plein des charrettes. C'étaient alors des festins qui duraient des jours et des nuits et où Brisés conviait tous ses compagnons de guerre. Mais Briséis restait dans la chambre des femmes, car il eût été contraire à la bienséance qu'une jeune fille parût à table devant des étrangers.
Lorsqu'elle eut quinze ans, son père lui dit : — Il est temps que tu te maries, et je t'ai trouvé (*) Ces comparaisons sont d'Homère.
un époux : notre voisin Mynès, roi de l'île de Mélissa. Il est riche, puissant et brave. Sois pour lui une compagne fidèle et soumise, de peur qu'il ne me reproche un jour de lui avoir fait un mauvais présent en lui donnant ma fille.
Briséis répondit :
— Je sais qu'il convient que les hommes commandent et que les femmes obéissent. Vous ne recevrez point, mon père, de reproches sur voire enfant.
Quand elle vit le roi Mynès, elle fut d'abord un peu effrayée par son air rude, sa haute taille et les crins qui hérissaient le cimier de son casque.
Et elle ne put s'empêcher de pleurer en quillant son père et sa mère.
Mais elle fit réflexion que cela était nécessaire, que cela arrivait à toutes les jeunes filles. En même temps elle était fière d'avoir une robe de laine très fine, couleur de safran pâle et brodée de soie violette, et un collier d'or et des pendants d'or à ses oreilles. Puis elle se disait que Mynès, étant si fort, la défendrait mieux qu'un autre, et que, plus l'époux est puissant, plus la femme vit en sécurité sous sa loi, et éprouve même d'orgueil à y vivre.
Elle fut heureuse dans le palais de Mynès. Elle se réjouissait de s'asseoir à la table de son mari et
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d'écouter les récits de ses hôtes. Elle admirait la vaillance des hommes et s'ébahissait de leurs aventures. Réservée dans son attitude, elle veillait silencieusement à ce que rien ne manquât aux convives Et Mynès l'appréciait pour son économie et pour la bonté de son caractère.
Cependant la flotte des Achéens vint à passer par là. Soupçonnant Mynès d'être l'allié des Troyens, ils coulèrent ses vaisseaux et descendirent dans l'île. Mynès fut tué à la tête de ses soldats. Les Achéens pillèrent les maisons, massacrèrent la moitié des habitants et firent les autres prisonniers.
Briséis s'était retirée avec ses servantes dans la chambre la plus secrète du palais et, tombée sur les genoux, les cheveux défaits, elle entourait de ses bras l'autel d'un petit dieu en qui elle avait une confiance particulière.
Les vainqueurs forcèrent la porte, et les femmes se crurent perdues.
Mais un jeune chef (c'était Patrocle), l'air très doux, presque semblable de visage à une jeune fille, dit aux soldats :
— N'effrayez point ces femmes et ne leur faites pas de mal. On vous les partagera demain. Elles vous seront d'une compagnie d'autant plus plaisante que vous ne les aurez point maltraitées.
Puis, s^pprochant de Briséis avec bonté, il lui apprit doucement que son mari avait été tué par le divin Achille, et que son père et ses trois frères avaient eu le même sort, la veille, dans l'île de Tityra. Et il promit de lui faire rendre le corps de son époux.
Briséis pleura, avec ses servantes, sur le corps de Mynès. Elle-même le lava, le peigna, le parfuma, et prit soin qu'il fût brûlé, la nuit, sur un bûcher de bois odoriférants. Et, tandis que la fumée noire montait tout droit dans l'air calme baigné de lune^ elle psalmodia lentement l'hymne funèbre.
Le lendemain, sur la grande place attenant au palais, tout le butin fut entassé : femmes, bœufs, porcs, moutons, sacs de blé, amphores pleines de vin, bassins de cuivre, trépieds et tapis précieux.
Et l'on procéda au partage.
Briséis souhaitait dans son cœur d'être adjugée à Patrocle ; mais ce fut Achille qui l'obtint.
Le fils de Pelée la prit par la main et lui dit :
— Viens sur mon navire, et ne pleure pas. Il est sage de se soumettre à la destinée. La tienne est de perdre, jeune encore, ton époux et ta douce patrie. La mienne est de mourir dans ma fleur, après avoir rempli de mes actions la mémoire des hommes. Je ne serai pas pour toi un maître dur ni exigeant. Tu es belle, et c'est un grand don. Celle qui a la beauté n'est jamais tout à fait à plaindre, car sa vue seule met de la joie dans tous les yeux et incline les cœurs à lui complaire.
Mais deux ruisseaux continuaientde couler le long des joues de Briséis.
Alors Patrocle la prit à part :
— Il ne faut pas contrister Achille, car il est le plus beau, le plus vaillant et le plus intelligent des hommes. Je l'aime plus que mon père et ma mère et plus que toutes les femmes, et je me félicite que la plus belle et la plus douce des captives lui ait été donnée pour sa part de butin. Il te traitera avec douceur et, après la guerre, il t'emmènera dans la Phthie, au pays des Myrmîdons et, là, il te prendra pour femme.
Briséis sécha ses larmes et, ramenant son voile sur ses yeux :
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— J'aimerai Achille, répondit-elle, parce que vous le voulez et parce qu'il est votre ami.
Briséis fut heureuse, devant Troie, sous la tente d'Achille. Elle y menait presque la même vie que naguère dans sa maison de Mélissa, dirigeant les autres captives et leur distribuant la tâche. Les nouvelles du siège les amusaient, leur fournissaient des sujets de conversation. Souvent Briséis s'entretenait avec Patrocle ; ils parlaient ensemble du passé, des merveilleuses aventures des chefs de l'armée, et surtout des exploits d'Achille. Elle interrogeait aussi Patrocle sur Priam, Hécube, Hector, et elle s'indignait contre Hélène.
Quelquefois, de l'intérieur de la tente, elle assis* tait aux exercices et aux jeux des chefs, à l'escrime de l'épée et de la lance, et aux courses de chars. Par les beaux soirs, Achille, assis au bord de la mer glacée d'argent, chantait la gloire des anciens guerriers en s'accompagnant de la lyre. Patrocle, Briséis et les captives écoutaient; et le chant flottait légèrement dans l'espace bleuâtre, au-dessus des fanaux du camp silencieux, vers les lointaines étoiles...
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Or, la peste ravagea, l'armée des Achéens. Apollon se vengeait ainsi du roi des rois, qui avait refusé de rendre la fille du prêtre Chrysès.
Achille ayant'assemblé les chefs, Agamemnon fut contraint de céder. Mais il jura que, en retour, il enlèverait au fils de Pelée sa captive Briséis.
Lorsque les hérauts Eurybatès et Talthybios vinrent la chercher, Briséis n'y comprit rien, car elle ignorait ce qui venait de se passer. Toutefois elle les suivit sans résistance. Elle demanda seulement à Patrocle :
— Pourquoi m'emmène-t-on ?
— Hélas ! dit Patrocle en détournant la tête. Comme elle sortait de la tente, elle aperçut Achille
qui, assis à l'écart, près du rivage, le menton sur ses deux mains, regardait au large les vagues sombres.
Briséis pleura abondamment. Mais Agamemnon affecta de la traiter avec égards, de peur qu'elle ne le jugeât plus grossier qu'Achille.
Elle fut donc heureuse sous ïa tente d'Agamemnon. Elle y était en plus nombreuse compagnie que
chez le fils de Pelée, et mieux placée encore pour savoir les nouvelles. Souvent, par les tentures adroitement écartées, elle apercevait les autres chefs, Ulysse, Diomède, Nestor, les deux Ajax, qui venaient festoyer chez l'Atride et délibérer avec lui. Et elle se disait que, étant la captive préférée du roi des rois, elle était donc la femme la plus considérable de l'armée.
Cependant les Achéens, dans presque toutes les rencontres, étaient vaincus par les Troyens. L'humeur d'Agamemnon s'assombrissait de jour en jour. Il mordait ses poings de colère, poussait rudement du pied les vases d'airain dont sa tente était décorée . Ou bien il restait de longues heures assis sur les riches tapis, dans un coin de sa tente, la tête basse, et sa barbe noire appuyée contre le creux de sa poitrine.
Et Briséis songeait qu'elle ne tarderait pas à passer aux mains des Troyens, et que sans doute elle serait la captive de ce redoutable Hector dont elle entendait parler si souvent. Et cette idée lui inspirait un peu de frayeur et un peu de curiosité, avec un sentiment de résignation anticipée.
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Mais Agamemnon, ayant reconnu qu'Achille pouvait seul sauver l'armée des Achéens, lui fit porter des paroles de paix et lui proposa de lui rendre Briséis s'il consentait à combattre.
Achille refusa d'abord. Mais, quand Patrocle eut été tué par Hector, il déclara qu'il acceptait les offres du roi des rois, afin de pouvoir venger son ami.
La réconciliation des deux chefs se fit avec solennité, en présence de toute l'armée. Agamemnon jura «par Zeus, par la Terre, par le Soleil et par les Erinnyes » qu'il n'avait jamais touché la captive d'Achille. Briséis, en entendant cela, ne put s'empêcher de sourire, car elle savait bien le contraire
Briséis pleura en quittant la tente d'Agamemnon. Elle s'était peu à peu attachée au roi des rois, n'ayant eu qu'à se louer de lui.
Mais, en voyant près de la tente d'Achille le corps de Patrocle, elle conçut plus de douleur de la mort de son ami que de toutes ses infortunes passées. Et c'est, en effet, le seul moment où le poète Homère
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nous peigne l'attitude et nous rapporte les discours de la captive Briséis:
<. Elle se précipite sur le corps de Patrocle en jetant un cri perçant ; de ses mains elle meurtrit son sein, son cou délicat, son charmant visage et, fondant en larmes, belle comme une déesse, elle s'écrie :
a — Patrocle, ami le plus cher au cœur d'une infortunée, en quittant cette tente je te laissai vivant, et à mon retour, ô chef des peuples, je te trouve mort. Oh ! comme mes malheurs s'enchaînent sans fin ! Le jeune époux que m'avaient choisi mon père et ma vénérable mère, je l'ai vu devant nos remparts déchiré par l'airain aigu. O Patrocle ! tu voulais arrêter mes pleurs lorsque l'impétueux Achille eut immolé mon mari et détruit la ville de Mynès ; tu me disais que le noble fils de Pelée me prendrait pour femme. Et maintenant, c'est sur toi que je verse des larmes intarissables, noble héros toujours plein dedouceur(*). »
Après quoi, Briséis lava elle-même le corps de Patrocle, le peigna, le parfuma, et, tandis qu'il se consumait sur un bûcher de bois odoriférants, elle psalmodia lentement l'hymne funèbre.
O Iliade, chant XIX.
Elle fut, de nouveau, assez heureuse sous la tente d'Achille. Elle y retrouvait d'anciennes habitudes; et les autres captives lui témoignaient encore plus de déférence depuis que les chefs les plus illustres se l'étaient disputée et qu'elle avait été la compagne du roi des rois.
Peu de temps après, Achille fut tué par Déiphobe.
Briséis pleura abondamment.
. Elle lava le corps, le parfuma, et, tandis qu'il se consumait sur le bûcher de bois aromatiques, elle psalmodia soigneusement l'hymne des funérailles.
Le fils d'Achille, Néoptolème, vint occuper la •tente de son père et eut ses captives en héritage.
Briséis vécut heureuse sous la tente de Néoptolème. Elle était pour lui un peu comme une mère, car il n'avait pas dix-huit ans, et elle en avait vingt-six.
Aussi, quand, après la prise d'Ilion, Néoptolème eut emmené à Buthrote, en Épire, la veuve d'Hector, Andromaque, dont il était amoureux, Briséis ne fut point jalouse.
Et elle vécut heureuse dans le palais de Buthrote, comme sous la tente de Néoptolème, comme sous la tente d'Achille, comme sous la Lente d'Agamemnon, comme dans le palais de Mélissa, et comme dans le palais de Tityra.
^ûoptolème, repoussé par la veuve d'Hector, prenait Briséis pour confidente de sa passion et do son chagrin ; et elle essayait de le consoler.
Elle était aussi pour lui une excellente ménagère, prenant soin de ses vêtements, préparant elle-même les mets qu'il préférait, et tenant sa maison dans un ordre irréprochable.
Elle vieillit ainsi, pleine de sérénité et de douceur.
Elle racontait volontiers ses aventures aux autres captives. Elle disait :
— Au milieu de tant de traverses, je n'ai jamais été entièrement malheureuse, parce que j'ai toujours fait mon devoir. J'ai aimé mon père et ma mère. J'ai aimé mon mari. J'ai aimé Achille. J'ai aimé Agamemnon. J'ai aimé Achille une seconde fois, et j'ai aimé le fils d'Achille.
— Et Patrocle? lui demanda un jour une jeune captive.
Briséis ne répondit point, mais demeura longtemps rêveuse.
Ni Achille et Patrocle, ni Oreste et Pylade, ne furent unis d'une amitié aussi forte et aussi tendre que les deux plus beaux entre les compagnons d'Enée , Nisus et Euryale. « Ils se chérissaient l'un l'autre uniquement , dit le poète Virgile, et ne se quittaient point, même dans la bataille. »
Euryale était le plus jeune. Sa mère Ida l'avait confié à Nisus. Et, ainsi, il y avait dans l'amitié d'Euryale un peu de déférence et de gratitude, et un peu de paternité dans l'amitié de Nisus : chez tous deux le même dévouement, le même besoin de vivre pour son ami et la même insouciance à l'égard des femmes. Ils étaient doux avec leurs captives, mais ne leur accordaient que peu de moments.
Le vieil Achate, qui avait formé les deux amis au métier des armes* leur répétait souvent:
— II est indigne d'un homme de s'abandonner tout entier à l'amour d'une captive ou même d'une femme de condition libre. La femme n'est faite que pour tisser la toile, préparer les mets et, quelquefois, charmer les guerriers aux heures de repos. Mais celui qui aime une femme plus qu'il ne convient aura la honte d'être maîtrisé par elle. Il sera troublé, dans le conseil et dans l'action , par le ressouvenir des caresses. Il porte en lui un mal qui obscurcira son esprit et qui rompra ses jarrets pendant la marche ou la bataille. Bientôt il préférera la bouche et les yeux d'une femme à tout ce qui fait l'honneur de la vie. Au contraire, rien n'est plus honnête ni plus avantageux que l'amitié qui unit deux hommes. Ils peuvent se confier leurs secrets sans peur d'être trahis ; ils peuvent converser longtemps ensemble, car ils se com* prennent; et ainsi, chacun d'eux profite des pensées de l'autre. Enfin, ils peuvent se porter mutuellement secours dans le danger. Celui qui aime une femme perd sa force ; celui qui a un ami double la sienne. Les anciens hommes faisaient peu de cas de la femme, l'estimant ce qu'elle vaut. Je vois, hélas ! que ces mœurs ont bien changé, et que beaucoup d'hommes éprouvent pour des femmes des sentiments déraisonnables.
Souvenez-vous qu'une femme perdit Ilion. Souvenez-vous que c'est pour avoir triomphé des artifices féminins qu'il a été donné au roi Enée de fonder la cité qui durera toujours. Méfiez-vous de la femme, ô jeunes gens !
Euryale et Nisus écoutaient ces leçons et les gardaient fidèlement dans leur cœur.
Vers ce temps-là parut, dans le camp ennemi, amenée par son père Métabus, l'amazone Camille.
Camille était toute petite encore lorsque le roi Métabus, chassé de la ville de Priverne à cause de sa tyrannie, l'avait emportée avec lui dans sa fuite. Il marchait vers les montagnes boisées qui fermaient l'horizon, serrant l'enfant contre lui dans un pli de son manteau. Les hommes envoyés à sa poursuite battaient la plaine, et les flèches sifflaient autour de lui. Il arriva près du fleuve Amasénus, qui coulait à pleins bords, gonflé par les pluies. Il se disposait à passer le fleuve à la nage, mais il craignit pour son cher fardeau.
Alors il eut une idée. Il était armé d'un long javelot, lourd de nœuds, la pointe durcie au feu. 11 attacha solidement l'enfant au milieu de la
hampe, avec des courroies d'écorce, et, brandissant le javelot :
— 0 fille de Latone, vierge chasseresse, je te consacre ma fille. Elle est ta suppliante; elle tient pour la première fois, dans ses bras, l'arme qui t'est coutumière. Sauve et reçois pour servante l'enfant que je confie à l'incertitude des airs. . .
Il dit et, ramenant en arrière son bras robuste, il lança la javeline, et, sur la javeline sifflante, Camille franchit la largeur du courant rapide. Puis Métabus se jeta dans le fleuve, retrouva, avec l'enfant saine et sauve, répieu fiché sur l'autre rive, et l'arracha du sol, vibrant encore...
Il vécut avec sa fille dans la solitude des monts et des forêts. Il la nourrit de lait de jument et, dès qu'elle put courir, il lui mit entre les mains un arc et des flèches et suspendit une peau de tigre à ses épaules délicates.
Quand les Troyens descendirent en Italie, Camille avait quinze ans. Elle était merveilleusement belle et habile au maniement des armes. Et ses yeux étaient purs, frais et profonds comme une fontaine immobile dans les grands bois.
En haine des étrangers et par ennui de l'inaction, Métabus offrit ses services au roi Turnus et rejoignit avec Camille l'armée des Rutules.
Or, dès la première bataille, l'amazone Camille, ayant fait d'abord avec ses flèches un grand carnage de soldats troyens, tira son épée pour combattre de près et se trouva subitement, dans la mêlée, face à face avec le cavalier Euryale. -
Le choc fut violent. Après s'être heurtées à coups pressés, les deux épées se lièrent, cependant que les deux chevaux, flanc contre flanc, tournaient sur eux-mêmes avec des piétinements sonores.
Mais tout à coup le bras d'Euryale retomba, comme si le jeune héros eût refusé de se défendre.
C'est qu'il avait vu les yeux de la guerrière Camille.
La vierge leva son épée, et c'était faitd'Euryale, si Nisus ne fût venu au secours de son ami.
D'un coup rapide il détourna l'épée, et d'un autre coup il la brisa en deux.
11 tenait donc l'amazone à sa merci.
Mais il s'arrêta et, soudain, tourna bride.
C'est qu'il avait vu les yeux de la vierge, sa bouche pure et, même dans la colère, pareille à
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une fleur, et les mèches blondes qui s'échappaient de son casque léger.
Le soir de la bataille, pour la première fois, Nisus et Euryale ne trouvèrent point de plaisir à être ensemble. Ils oublièrent de se raconter, comme ils en avaient l'habitude, leurs impressions de la journée. Ils se séparèrent sans s'être presque adressé la parole. Euryale feignit une grande fatigue, et chacun se retira sous sa tente.
Le lendemain (une trêve de trois jours avait été conclue entre les deux armées), Euryale sortit du camp dès l'aurore et, par un sentier abrupt, à travers les broussailles, il gagna une hauteur d'où l'on découvrait le camp des Rutules, à deux portées de flèche.
Une rivière coulait au bas de la colline.
Euryale vit Camille qui menait boire son cheval à la rivière. Elle n'était vêtue que d'une tunique couleur de soufre, serrée d'une courroie sous la cambrure de sa taille, et de souples jambières en peau de chevreau. Ses cheveux dénoués flottaient sur ses reins. Et, sous les rayons obliques du soleil le\ant , à travers les éclaboussures d'eau qui retombaient en pluie de perles, l'or de sa toison
et le soufre de sa tunique la faisaient ressembler à une petite déesse surnaturellement apparue.
Lorsque Camille fut rentrée au camp des Rutules, Euryale redescendit la colline et, dans l'âpre sentier, il rencontra Nisus qui montait.
Les deux amis se regardèrent et ne se parlèrent point, ayant lu clairement dans les yeux Pun de l'autre la pensée que tous deux voulaient taire.
Ils ne se virent point les deux jours suivants.
Cependant, Nisus songea :
— Nous sommes, mon frère Euryale et moi, possédés par cette femme. Tant qu'elle sera là, nous serons lâches devant elle dans la bataille. Ou bien, si nous la faisons prisonnière, ce sera pire encore. Je pourrais peut-être, par un grand effort de courage, me sacrifier à lui, puisqu'il est le plus faible et le plus jeune, et lui céder celle dont les yeux ont mis ce poison dans notre sang. Mais c'est alors qu'il serait perdu. Et puis, quoi qu'il pût advenir, ce serait fini de notre amitié. Il faut donc que je tue cette femme, si je veux rester l'ami d'Euryale, ce à quoi je tiens plus qu'à aucune autre chose au ide. Mais je dois la tuer par ruse, dans les
ténèbres, et sans voir son visage; car, si je le voyais, je n'aurais plus la force de frapper.
Et Euryale songeait de son côté :
— Si cette femme devient notre captive (puisque les dieux nous ont promis la victoire sur les Rutules), ou bien elle m'aimera, et alors je rendrai Nisus malheureux, ou bien elle aimera Nisus, et alors je le haïrai. Or, ce serait chose abominable, car je dois tout à Nisus. Il m'a chéri et soigné comme eût fait une mère ; il m'a fortifié par son exemple ; ce que j'ai de vertu me vient de lui, et il m'a plusieurs fois sauvé la vie dans les mêlées. Il faut donc que Camille disparaisse. Mais je ne saurais l'attaquer en face, parce que, si je rencontrais ses yeux, Fépée me tomberait des mains et je lui appartiendrais malgré moi.
Le soir du jour où devait expirer la trêve, Nisus dit à Euryale :
— Ami, si je me suis tu pendant trois jours, c'est que je méditais un grand dessein. Je sais par où l'on peut s'introduire la nuit, sans être vu des sen-
tinelles, dans le camp desRutules. Viens avec moi, et nous en égorgerons un grand nombre pendant leur sommeil. Viens, et, parmi les têtes que les dieux nous livreront, jurons de n'en épargner aucune. — Frère, ditEuryale, je le jure.
... Cette nuit-là, une nuit sans lune, Camille dormait profondément dans un coin de sa tente.
Une petite lampe faisait courir des lueurs pâles sur le casque et la cuirasse accrochés au mur de toile, mais laissait dans l'ombre le visage de la jeune fille.
Nisus , tout rouge de sang (car il avait déjà égorgé, silencieusement, un grand nombre de Rutules), entra à pas muets.
Il considéra le corps gracieux allongé sur les tapis et, ayant reconnu, au mouvement de la respiration, la place où il devait frapper, il enfonça son poignard dans le cœur de la guerrière, en se détournant.
A ce moment, Euryale apparut, très pâle, à la porte de la tente.
— C'est fait, dit Nisus.
IEt les deux jeunes hommes s'embrassèrent en pleurant.