‹ Myrrha, vierge et martyreChapitre 6 sur 9 · L1LITH · texte numérisé non relu

L1LITH

Lilith écoutait avec étonnemcnt. Lentement elle tourna la tête vers la crèche ; elle vit que l'enfant la regardait, et, sous la caresse de ces yeux profonds, vaincue, elle glissa sur ses genoux en murmurant:

— On ne m'avait jamais dit ces choses. Et elle adora.

Et depuis longtemps Noun, la bonne négresse, était agenouillée et pleurait.

— Je sais, dit Lilith en se relevant, que le roi Hérode cherche l'enfant pour le faire mourir. Prenez l'âne (je le payerai à son maître), et fuyez!

Par les chemins étroits serpentant autour des collines rondes, Jésus et sa mère, et Joseph, et Lilith, et la négresse, et l'âne arrivèrent dans la plaine.

— C'est ici, dit la princesse, qu'il faut que je vous quitte. Je suis la princesse Lilith, fille du roi Hérode. Souvenez-vous de moi.

Et, pendant que Miryem, montée sur l'âne que conduisait Joseph, et tenant Jésus dans ses bras, s'éloignait par le chemin de droite, Lilith suivait des yeux, dans la nuit, l'auréole qui entourait le front divin du petit enfant.

Et juste au moment où, derrière un bois de syco.

mores, la pâle lumière mystérieuse disparaissait, voici que, par le chemin de gauche, apparut, avec un bruit de chevaux, des froissements de fer et des lueurs rapides de casques sous la lune, l'escadron des soldats romains marchant vers Bethléem...

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Le vieux Touriri, prince de Bagdad, était très riche, très savant, et passait pour parfaitement sage.

Dans son palais, où les marbres et les métaux précieux imitaient par leurs ciselures les arbres et les fleurs,

Dans ses jardins, où les fleurs et les arbres imitaient par leur éclat les métaux et les pierreries,

Il entretenait de belles femmes, sans leur rien demander que d'être belles et bien parées, — et il ne leur en voulait point d'être capricieuses ou sottes ;

Il entretenait des poètes, sans leur rien demander que d'écrire des vers et des chansons quand la fantaisie leur en venait, — et il ne leur en voulait point quand leurs chansons n'étaient pas bonnes;

Il entretenait des philosophes, sans leur rien demander que de raisonner avec lui sur la nature de

Dieu et l'origine du monde, — et il ne leur en voulait point quand d'aventure ils déraisonnaient.

Un matin de printemps, Touriri se promenait dans la principale rue de Bagdad.

Les monceaux d'oranges et les amas de roses qui emplissaient les voitures des marchands, le fourmillement des vestes et des robes bleues, rouges et vertes, étincelaient dans la blancheur de la rue ; des magnolias se penchaient par-dessus les murs des cours, et l'eau chantait plus légère dans les vasques des fontaines.

Et les jeunes femmes étaient pareilles à des fleurs un peu moites, avivées d'une petite rosée tiède, et très subtilement odoriférantes.

Et, à cause de ces parfums, de ces couleurs, de cette joie épandue, le sage Touriri sentait son vieux corps s'assouplir; il se ressouvenait avec plaisir des jours passés ; il ne voyait plus aucune objection sérieuse à l'existence du monde comme il est ; et il n'était pas fort éloigné de croire que la vie est bonne.

Il dit presque tout haut :

— La douce chaleur ! et le beau soleil !

Il rencontra une petite fille de cinq ans, blonde et rose, jolie, vêtue d'une chemisette. Très grave, un doigt dans sabouche, l'enfant, à travers lesmèches de ses cheveux de lin, le regardait, et semblait admirer beaucoup la grande barbe de Touriri, ou peut-être les bêtes mystérieuses brodées sur son manteau

Et, parce qu'elle était jolie, Touriri se pencha sur elle, l'embrassa, et lui mit deux pièces d'or dans sa petite main.

Il rencontra ensuite un petit garçon de dix ans. L'enfant était laid, couvert de haillons, criblé de taches de rousseur jusqu'au bout de son nez pointu, et ses yeux étaient sans transparence comme une eau salie. Il tendait la main, et, d'une voix aiguë, en ayant l'air de réciter une leçon et de penser à autre chose, il racontait que sa mère était au lit, qu'il avait sept petits frères et qu'il n'avait pas mangé depuis trois jours.

Touriri fronça les sourcils et lui donna une pièce d'or.

Vingt pas plus loin, il vit un vieux mendiant, tout loqueteux et marmiteux, l'échiné cassée, l'air

d'un chien battu. Sa barbe était jaune comme du chanvre mal lavé et ses yeux rouges et sans cils ressemblaient aux fentes qui s'ouvrent dans les figues trop mûres. D'une voix rauque, sifflante comme un soufflet crevé, lentement et sans un arrêt, recommençant aussitôt qu'il avait fini, il disait :

— Ayez pitié d'un pauvre homme qui ne peut plus travailler. Le Seigneur Ormuz vous récompensera.

Et l'haleine fétide de sa prière sentait les boissons fermentées.

Touriri lui tendit une pièce d'argent, mais de si loin que la pièce tomba par terre ; et le vieux mendiant s'agenouilla péniblement pour la ramasser.

Un instant après, Touriri rencontra une femme, dont on n'aurait pu dire si elle était jeune ou vieille, et qui tenait sur son épaule un nouveau-né coiffé de dartres et d'ulcères. Humble comme la poussière des chemins, si courbée qu'il ne voyait pas ses yeux, elle le suivit en murmurant d'une voix molle une prière obstinée.

Non par dureté, mais par ennui, Touriri pressa le pas ; mais cette misère et cette plainte se traînaient toujours derrière lui. Il fouillait dans son escarcelle, ne trouvant point ce qu'il y cherchait.

Enfin, d'un geste de colère, il jeta à la femme quelques pièces de cuivre.

Il aperçut alors, à trente pas devant lui, un homme sans bras ni jambes, accoté contre un mur. L'homme, d'une voix forte, fausse et triste, et qui semblait une voix de bois, chantait une chanson d'amour, une chanson de Firdousi, pleine de fleurs, de rayons et d'oiseaux ; et cela était horrible à entendre.

Touriri s'arrêta, et, comme celui-là du moins ne pouvait le suivre, il fit semblant de ne pas le voir et passa de l'autre côté de la rue.

Il marcha quelque temps encore, mais il ne sentait plus la joie de vivre. Il dit tout haut :

— Ce soleil est insupportable!

Et il rentra dans son palais.

Alors, ayant réfléchi, il appela son intendant et lui dit:

— Va dans la Grand'Rue. Tu rencontreras un vieux mendiant, et tu lui donneras une pièce d'or ; puis une pauvresse allaitant un enfant, et tu lui donneras deux pièces d'or ; puis un homme sans bras ni jambes, et tu lui donneras trois pièces d'or.

Mais, à partir de ce jour, toutes les fois que Touriri sortait dans la ville, un serviteur marchait devant lui, distribuait de l'argent à tous les mendiants et leur commandait de s'en aller, pour que son maître ne les vît pas.

Et le sage Touriri devint de plus en plus aumônier et charitable. On eût dit qu'il s'était juré qu'il n'y aurait plus de pauvres à Bagdad. Tous les jours, dans les salles basses de son palais, on distribuait à tous ceux qui se présentaient de la nourriture et de l'argent. Il fonda un hospice pour les enfants, un pour les vieillards, un pour les mères, un pour les infirmes et les malades.

Et, quand on lui rapportait qu'un faux malade ou un faux indigent s'était fait secourir par ruse, il répondait :

— Laissez-moi en repos. Je n'ai point le loisir de rechercher la vérité ni de la distinguer du mensonge. •

Il dépensa de la sorte, pour le soulagement des autres hommes, plus des neuf dixièmes de ses immenses richesses. Même il réduisit le train de sa maison et ne garda près de lui que les plus jeunes de ses femmes, les plus paresseux de ses poètes et les moins afïirmatifs de ses philosophes.

Au reste, il continuait à vivre délicatement,

parmi les plus beaux ouvrages de l'art,de l'industrie et de l'esprit des hommes ; et jamais il ne visita les hospices qu'il avait fondés, ni ne descendit dans les salles où il nourrissait les malheureux.

Un jour qu'il se promenait dans la ville, de pauvres gens l'entourèrent; ils criaient tous ensemble qu'ils lui devaient la vie ; et plusieurs s'agenouillaient et baisaient le bord de sa robe. Mais il se mit. en colère, comme si ces témoignages l'outrageaient ou le faisaient souffrir.

Et le peuple le considéra comme le plus vénérable homme et le plus élevé en sainteté qui eût jamais vécu en Perse.

Quand il se vit près de mourir, il éloigna les philosophes et les poètes et ne retint à son chevet qu'une belle fille de seize ans, la priant de ne lui rien dire, mais de le regarder seulement avec ses yeux de bleuet.

Il mourut.

Les pauvres — les anciens pauvres — de Bagdad suivirent tous ses funérailles, et beaucoup pleuraient.

Par delà les temps, par delà l'espace, par delà les formes...

Où donc, alors?

Je ne sais, ni moi ni personne.

L'âme de Touriri comparut devant Ormuz pour être jugée.

Ormuz lui demanda :

— Qu'as-tu fait sur la terre ? Quelles sont tes œuvres ?

Touriri, fort tranquille sur la sentence prochaine, répondit avec modestie et sincérité :

— Certes, j'ai été faible, n'étant qu'un homme. Je me suis délecté aux belles lignes, aux belles couleurs, aux sons, aux parfums, aux contacts suaves et aux jeux futiles de la parole. Mais j'ai fondé de mes deniers quatre hôpitaux, j'ai donné aux pauvres neuf parts de mes biens, et je n'ai gardé pour moi que la dîme.

— Il est vrai, dit Ormuz, que tu ne fus pas un méchant homme et que même tu fus souvent conduit par un esprit de douceur. Néanmoins, tu n'entreras pas cette fois dans mon paradis. Mais ton âme redescendra dans un autre corps, et tu vivras une nouvelle vie terrestre, afin d'expier et d'apprendre.

Touriri, fort étonné, demanda :

— Qu'ai-je donc à expier, Seigneur?

— Rentre en toi-même, dit Ormuz, et connais-

toi mieux. Quelle était ta pensée quand tu donnais aux pauvres ton bien ? Et, le jour où tu rencontras le vieux mendiant, la femme pâle avec son nourrisson et l'homme sans bras ni jambes, qu'as-tu ressenti dans ton cœur?

— Une immense pitié pour la douleur humaine, répondit Touriri.

— Tu mens, ditOrmuz. Leur vue te fut d'abord une surprise désagréable. Elle te rappelait trop brutalement l'existence de la souffrance et de la misère. Puis tu leur en voulais d'offusquer tes yeux par leur malpropreté et leur laideur. Tu leur en voulais aussi de leur avilissement, de la bassesse avec laquelle ils t'imploraient, et de l'opiniâtreté de leurs traînantes prières ; et tu leur jetais l'aumône avec dégoût. Tu méprisais si fort les malheureux qu'un jour tu ne pus supporter leurs actions de grâces, car la grossièreté des effusions populaires t'irritait ; et la délicatesse de ton goût refusa à ces pauvres gens le droit de te prouver, par leur reconnaissance, qu'ils n'étaient pas indignes de tes bienfaits. Tu t'efforças de supprimer la misère, estimant qu'elle souille le monde et qu'elle déshonore la vie. Mais je te le dis, moi qui sonde les consciences, il y eut de la révolte et de la haine dans ta charité.

— Mais, reprit Touriri, ce que je haïssais, ce n'étaient point les misérables, c'était la souffrance, c'était le mal , c'était Ahrimane, votre éternel ennemi.

— Ahrimane, c'est moi, répondit Ormuz.

— Vous, Seigneur?

— Je suis Ahrimane, étant Ormuz. Le bien ne peut sortir que du mal ; la vertu ne peut sortir que de la souffrance.

— Est-ce là, Seigneur, ce que vous avez trouvé de mieux?

— Ne blasphème point. Le mal passera. Il n'existe que pour engendrer la félicité et la vertu. Quand la Terre, où se fait l'épreuve, aura disparu, quand toutes les âmes des justes seront avec moi, ce sera comme si le mal n'avait jamais existé.

— Cela est spécieux, dit Touriri. Mais qu'en faut-il conclure pour mon cas? Quel sentiment pouvaient m'inspirer des créatures avilies et déplaisantes avoir? et que leur devais-je de plus que de soulager leur misère ?

— C'est pour te l'apprendre que je te renvoie sur la terre.

— Mais, Seigneur. . .

Touriri n'acheva pas. Plus d'Ormuz... plus de Touriri... l'abîme...

Rien de plus simple ni de plus triste que la vie de Tirirou.

Il naquit à Eschoub, de très pauvres artisans. Il eut une enfance mal nourrie et souvent battue. Il apprit un métier, dont il vécut péniblement. Il avait des vertus de pauvre homme : il était assez honnête, assez bon et très résigné, mais il n'avait ni la fierté ni la délicatesse qui sont le luxe de l'âme.

Il se maria pour n'être pas seul. Le travail manquait souvent. Sa femme et ses deux enfants moururent de misère. Un jour, il tomba d'un échafaudage, et, mal soigné, resta fort impotent des deux jambes, avec un bras paralysé et une plaie incurable à l'autre bras.

Il lui fallut mendier. D'abord il s'y prit mal ; honteux,il n'osait insister et il ne recevait presque rien.

Peu à peu, l'habitude lui vint de la main opiniâtrement tendue comme un engin de pêche, des attitudes humiliées, de la prière qui poursuit le passant et qui espère le lasser. Dès lors il reçut à peu près de quoi ne pas mourir de faim.

Et, n'ayant aucune joie au monde, quand il lui

restait quelques sous, il s'enivrait avec la liqueur fermentée du maïs.

Une jeune fille très pauvre, qui habitait une chambre voisine de son taudis, l'ayant rencontré plusieurs fois, eut pitié de lui.

Chaque matin, elle venait laver la plaie de Tirirou, lui faisait son lit, préparait sa soupe et raccommodait ses vêtements, sans rien lui demander pour cela.

Elle s'appelait Krika et n'était point belle, mais ses yeux étaient si bons qu'on aimait à les rencontrer.

Et, sans savoir pourquoi, Tirirou guettait chaque matin, de son grabat, le moment où Krika, se levant, paraissait à sa fenêtre.

Un jour que Tirirou mendiait comme de coutume, un homme riche lui jeta avec dégoût une pièce d'or.

Dans le même moment, Ormuz permit que l'âme de Tirirou se souvînt d'avoir été celle de Touriri.

Et Tirirou, voyant de la haine dans le regard de

l'homme riche qui lui faisait l'aumône, comprit pourquoi Touriri avait été condamné par Ormuz.

Il comprit que lui aussi, dans sa vie antérieure, il avait, tout en les secourant, haï les misérables pour leur avilissement et leur laideur, c'est-à-dire pour des choses dont ils n'étaient point responsables.

Le lendemain matin, quand Krika vint lui panser sa plaie, il la regarda. Il vit qu'elle faisait cela sans dégoût, et que ses yeux restaient doux et tranquilles.

Et alors il s'aperçut que cette jeune fille qui le soignait et ne s'éloignait point de lui, bien qu'il fût horrible entre les misérables, était vraiment bonne et vraiment sainte.

Quand elle eut fini de le panser, il lui baisa la main silencieusement et pleura.

Et Ormuz lui fit la grâce de mourir dans la nuit même, très doucement.

— Qu'as-tu compris? demanda Ormuz à l'âme de Touriri-Tirirou

— Voici, Seigneur. Il faut servir les pauvres

pauvrement '. Il faut entrer dans leur âme de pauvres, ne point les mépriser pour un abaissement et une diminution d'âme où nous aurions pu être réduits, nous aussi, si nous avions été accablés par les mêmes nécessités; les aimer du moins pour leur résignation, eux qui sont le nombre et dont les colères unies balayeraient les riches comme des fétus de paille ; et rechercher enfin s'il ne subsiste pas chez eux quelque vestige de noblesse et de dignité. Et il faut les servir humblement ; il faut, de même qu'on se résigne à ses propres souffrances, se résigner à la misère des autres en tant qu'elle offense nos délicatesses ; il faut, tout en les soulageant, ne point se révolter contre cette misère, mais l'accepter comme on accepte les mystérieux desseins de Celui qui connaît seul la raison des choses. Car le but de l'univers, ce n'est point la production de la beauté plastique, mais de la bonté.

— C'est à peu près cela, dit Ormuz. Bon serviteur, entre dans mon repos.

(1) Pascal (Vie de Biaise Pascal, par Mma Périer). J'étende an peu le sens que Pascal donnait à ce mot.

MtltRHA. Il

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