SAINT JEAN
La paroisse de Saint-Jean-du-Doigt est ainsi nommée parce qu'elle possède dans son église une des plus précieuses reliques de la chrétienté : le propre doigt de saint Jean-Baptiste, l'index sacré qui désigna aux foules, sur les rives du Jourdain, le divin Rédempteur des hommes.
Quelques érudits selon le siècle prétendent que le mot « doigt » n'est ici qu'une altération orthographique du mot a duict » ; qu'il vient donc du vocable latin ductus ; qu'il y a en effet dans la ville les restes d'un aqueduc romain; et qu'ainsi, lorsqu'on dit « Saint-Jean-du-Doigt », c'est comme si l'on disait « Saint-Jean-de-1'Aqueduc ». Et certes l'explication est spécieuse. Toutefois, entre deux étymologies, un chrétien doit préférer celle dont il tire le plus d'édification»
Aujourd'hui encore, ce Doigt fait des miracles par-ci par-là ; mais il y a quatre ou cinq siècles, alors que la foi était plus vive, il en faisait à foison.
Les prêtres présentaient aux fidèles la vénérable relique, serrée dans un étui de cristal et d'or ; et la plupart des malades quila baisaient étaient guéris, surtout s'ils étaient pauvres.
Car le Doigt du saint Précurseur secourait de préférence les serfs, vilains et gens de peu : mais il était défiant et parcimonieux*'!- l'égard des grands, ainsi qu'il appert de cette histoire véridique.
En ce temps-là, la duchesse Anne de Bretagne se trouvait, malgré sa puissance et ses immenses richesses, dans l'état le pluspiteuxdu monde, étant rongée d'un ulcère qui lui faisait souffrir mille morts et ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit* En vain avait-elle appelé les plus célèbres mires de Padoue et de Ravenne : leur science n'avait fait que blanchir contre le mal dévorateur.
Alors, elle pensa que le Doigt de saint Jean pourrait sans doute la guérir ; et elle commanda aux
prêtres de lui amener dans son château la bienveillante relique. Elle promettait, si elle était guérie, de donner aux pauvres dix mille écus d'or, et dix mille autres écus pour l'embellissement du sanctuaire miraculeux.
Or il y avait dix jours de marche, de Saint-Jeandu-Doigtau château de la duchesse Anne.
Le Doigt fut placé dans un riche reliquaire que portaient des moines en chantant des cantiques ; et une grande multitude de fidèles les suivaient.
Le premier jour, les arbres des routes s'inclinaient avec respect sur le passage de la procession. xMais, vers le soir, les arbres cessèrent de s'incliner, et les porteurs sentirent une fatigue invincible qui les empêchait de marcher plus avant.
Ils regardèrent dans le reliquaire et virent que le Doigt n'y était plus.
C'est que le Doigt s'était dit en chemin : « Que me fait-on faire là? Après tout, un saint est plus qu'une duchesse, et c'est à elle de se déranger. »
Et là-dessus, emportant avec lui son étui de cristal, le Doigt était retourné, par les airs, dans son église , où les clercs le retrouvèrent le lendemain.
La duchesse Anne comprit qu'elle devait aller au saint, puisque le saint refusait d'aller à elle ; et c'est pourquoi, malgré la longueur du voyage, elle vint à Saint-Jean-du-Doigt. Elle se présenta dans l'église en pompeux appareil, vêtue de pourpre et de brocart et suivie de ses pages et de ses dames d'atours. Et, ayant déposé sur la relique récalcitrante un baiser où il y avait à la fois de la ferveur et de la condescendance, elle attendit sa guérison avec sérénité.
La guérison ne vint pas.
La duchesse Anne s'entêta.
Elle paya d'avance les vingt mille écus d'or qu'elle avait promis.
Elle fit vœu de consacrer au Seigneur, dans un couvent de Bernardines, la virginité de sa fille aînée, qui était une personne d'une grande beauté.
Elle envoya l'ordre de condamner en toute hâte et de brûler sur la place de Rennes un hérétique dont le procès traînait depuis quelques mois.
Elle fit allumer trois cents chandelles de cire devant la châsse où le Doigt était enclos.
Mais son mal ne la quitta point.
Et cependant, chaque jour, autour d'elle, artisans et manants, pauvresses etmendigotes, bancroches et culs-de-jatte, lépreux et malandrins recouvraient instantanément la santé par lapuissance du Doigt compatissant.
La duchesse Anne fut alors consulter un vieux prêtre renommé pour sa science et ses vertus.
— Mais enfin, dit-elle, pourquoi le saint me refuse-t-ilavec cette obstination ce qu'il accorde à tous ces misérables, dont la vie n'importe à personne ?
— Elle leur importe du moins à eux-mêmes, répliqua le vieux prêtre. Et, puisque le saint consent à les guérir, c'est donc que leur vie importe aussi à Dieu et qu'il lui plaît d'être servi ici-bas par ces pauvres gens.
— Pourtant, reprit la duchesse, si le saint voulait bien s'intéresser à moi, n'y trouverait-il pas plus d'avantages qu'à s'occuper de toute cette gueusaille? Je suis puissante et je ne serais point ingrate.
— Connaissez mieux, répondit le vieillard, le caractère de ce grand prophète. C'était un saint un peu rude, et qui n'eut jamais en considération ni la richesse, ni les pompes extérieures. Il portait un vêtement de poils de chameau et une ceinture
de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Et il accueillait avec bonté et baptisait dans l'eau du Jourdain les humbles et les petits. Mais quand il voyait venir à son baptême les Pharisiens et les Sadducéens, il les repoussait avec de dures paroles, parce qu'il savait que ces gens-là s'enorgueillissaient dans leur cœur et s'estimaient supérieurs aux autres hommes.
La duchesse Anne médita ce discours. Elle se dit qu'elle ne vaincrait pas aisément le parti pris du rude patron des Jacques, et elle imagina ce stratagème.
Elle mit une robe de bure etune cape de paysanne et, ainsi accoutrée, elle se glissa dans la foule des pèlerins afin de baiser, inaperçue, la miséricordieuse relique.
Et, cette fois, la duchesse fut, en effet, délivrée de son mal, soit que le saint, trop affairé, eût été dupe de son artifice et qu'il l'eût guérie sans le savoir pêle-mêle avec les autres malades; soit que ce déguisement même l'eût touché par le commencement d'humilité dont il était le témoignage.
Et, en même temps que le corps, le bon saint
guérit l'âme. La duchesse Anne connut soudainement la charité. Elle n'enferma point sa fille dans un cloître et elle ne fit point brûler le pauvre hérétique de Rennes, ayant eu la révélation que Dieu ne tenait ni à cet emprisonnement, ni à ce bûcher.
Et elle se mit à faire de grandes aumônes; et non seulement elle soulageait les indigents, mais elle les aimait, parce que c'était sous leur livrée qu'elle avaitété guérie ; et elle ne se croyait point au-dessus d'eux; et elle mourut en odeur de sainteté.
C'était un beau couvent bâti sur un haut plateau. Au-dessus, la montagne couverte de sapins. Les toits pointus et les tourelles de la sainte maison se découpaient sur ce fond sombre. Au-dessous, une large vallée, des vignes, des champs de blé, des prairies bordées de peupliers, et un village le long d'une molle rivière.
Les moines de ce couvent étaient à la fois de bons serviteurs de Dieu, de grands savants et d'excellents laboureurs. Le jour, leurs robes blanches apparaissaient çà et là dans la campagne, penchées sur les travaux de la terre ; et, le soir, on les voyait passer de pilier en pilier, sous les arceaux du large cloître, avec un murmure de conversations ou de prières.
Il y avait parmi eux un jeune religieux, du nom de Norbert, qui était un très bon imagier. Dans le
bois ou dans la pierre, ou bien avec l'argile qu'il peignait de vives couleurs, il savait façonner de si belles statues de Jésus, de Marie et des saints, que les prêtres et les personnes pieuses venaient les voir de très loin et les achetaient très cher pour en faire l'ornement de leurs églises ou de leurs oratoires.
Norbert était fort pieux. Il avait surtout pour la sainte Vierge une dévotion extraordinaire ; et souvent il restait des heures devant l'autel de l'Immaculée, immobile et prosterné sous son capuchon, les plis de sa robe épandus derrière lui sur les dalles.
Norbert était parfois rêveur. Le soir surtout, en regardant, du haut de la terrasse, le soleil s'éteindre à l'horizon, il devenait inquiet et triste. Il aurait voulu s'en aller loin, voir d'autres coins du monde que celui où il vivait.
Le prieur lui disait alors :
— Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre, les éléments. Or, c'est d'eux que tout est fait... Quand vous verriez toutes les choses à la lois, que seraitce qu'une vision vaine (1) ?
(1) Imitation de J.-C, I, 21.
Les bons moines étaient très aumôniers; et, comme ils étaient riches, un jour vint où il n'y eût plus un seul pauvre dans les environs Mors ils résolurent de construire à leurs frais une magnifique église près de leur couvent.
Ils firent venir pour les aider plusieurs centaines d'ouvriers. On creusa des carrières profondes qui étaient comme des plaies éclatantes de blancheur au flanc de la montagne. On en tira d'innombrables blocs de pierre que l'on tailla avec art ; et tout le couvent fut enveloppé d'une poussière blanche comme de la farine.
On abattit, sur les pentes boisées qui dominaient le monastère, les plus beaux chênes et les plus beaux sapins pour en faire la charpente de l'église. On les équarrit, puis on les scia en les posant sur de hauts tréteaux ; et tout le couvent fut enveloppé d'une poussière jaune comme de l'or.
Et c'était, au milieu de l'immense solitude, comme une bourdonnante ruche humaine. Chaque ouvrier, en taillant sa pierre pour la cathédrale future, ignorait où cette pierre serait posée et même si elle serait vue des fidèles, mais il savait bien qu'elle serait vue de Dieu ; et tous ensemble se
réjouissaient de collaborer, chacun pour son humble part, à l'œuvre sainte.
Et bientôt, pierre à pierre, lentement, l'église monta, monta vers le ciel.
Un des anciens moines du couvent avait écrit ces mots dans un petit livre de méditations pieuses, qu'il avait appelé Ylmitation de Jésus- Christ :
« Ne disputez pas des mérites des saints. Ces recherches produisent souvent des contestations inutiles; elles nourrissent l'orgueil et la vaine gloire, d'où naissent la jalousie et les dissensions, celui-ci préférant tel saint, celui-là tel autre... L'examen de pareilles questions , loin d'apporter aucun fruit, déplaît aux saints (1). »
Les bons moines manquèrent à ce précepte, un soir qu'ils devisaient entre eux sur la terrasse du couvent* après TAngelus. Non seulement ils disputèrent du mérite de plusieurs saints, mais encore de celui des trois personnes de la divine Trinité.
Il s'agissait de savoir sous quel vocable leur église
(1) Imitation de J.-C, ni, 68.
serait placée ; et chacun proposait son sentiment et le soutenait avec ardeur.
Peut-être, sMls avaient été de moins pieux personnages, eussent-ils trouvé meilleur de goûter silencieusement la paix du soir. Non loin, les murs inachevés du futur sanctuaire surgissaient, noyés et grandis, dans le crépuscule ; en sorte que ces murailles neuves étaient aussi belles et aussi majestueuses que des ruines. En bas, la rivière serpentait, glacée d'argent. L'or du couchant faisait paraître violets du côté de l'orient les arbres de la plaine ; et, par moments, un aboiement solitaire, le cri lointain d'un essieu de charrette, élargissaient le silence...
Le prieur, homme de gouvernement et de tradition, parla le premier :
— Il sied que notre église soit placée sous le vocable de notre fondateur, saint Eustase. Autrement, les fidèles croiraient qu'il y a peut-être un plus grand saint que l'illustre cénobite qui a institué notre ordre.
Le sous-prieur dit :
— Les saints les plus vénérables ne sont que de pâles reflets du Christ leur modèle. Si vous m'en croyez, nous consacrerons cette église à Notre-Seigneur Jésus, d'où le salut est venu aux hommes et d'où procède toute sainteté.
MYRMU. |2
Le moine Alcuin, âgé de plus de cent ans, si maigri et si tordu par les années, que sa robe blanche faisait des angles comme un linge qu'on aurait mis sécher sur un sarment noueux, prit la parole à son tour :
— Je propose Dieu le Père. On le néglige un peu. On l'oublierait tout à fait si l'usage n'était de réciter le Pater. Pourtant, c'est lui qui a créé le monde. Pendant plus de quatre mille ans, les hommes n'ont point eu d'autre Dieu. A l'heure présente, beaucoup de peuples l'adorent, qui ne connaissent point son fils.
Le moine Théobald haussa les épaules. C'était le plus profond théologien de l'abbaye. Jamais il ne sortait dans la campagne ; il vivait dans la bibliothèque, enseveli sous les parchemins, déchiffrant d'anciennes écritures ; et il passait pour avoir sur toutes choses des opinions particulières.
— C'est à l'Esprit-Saint, dit-il, que je voudrais dédier notre église. Car son règne va venir. Après la révélation de Dieu le Père à Abraham, après celle du Christ aux Apôtres, il y aura celle de l'Esprit. Elle est nécessaire, car voyez comment va le monde. L'impiété règne, et la concupiscence, et le plus grand nombre des hommes continuent à se damner. L'Esprit achèvera la Rédemption . Cela est annoncé
L'IMAGIEB 179
dans l'Évangile; seulement il faut savoir lire...
A ces mots, le prieur fronça les sourcils, et le sous-prieur fit signe à Théobald de se taire.
Éginard, un moine de trente ans, aux traits impérieux et rudes, dit d'une voix forte :
— Volontiers j'élirais, pour être le patron de notre église, le pape saint Grégoire. Il fut plus puissant que les empereurs et les rois. Il comprenait que la force matérielle, qui, comme le reste, vient de Dieu, est encore le moyen d'action le plus efficace aux mains de ses serviteurs, et que celui-là est vraiment charitable, qui ose contraindre l'humanité à faire son salut.
— Moi, dit le Père jardinier, je préfère saint Fiacre. Il ne fut, dans sa vie mortelle, qu'un pauvre homme qui faisait son métier de son mieux et qui avait la crainte de Dieu. Mais, justement, la plupart des hommes ne sont que de pauvres hommes, auxquels il faut proposer en exemple des vertus qu'ils puissent comprendre et imiter.
A ce moment, un paysan passait dans le sentier, au pied de la terrasse, sa pioche sur l'épaule. Le prieur l'appela poliment et lui dit :
— Si tu étais assez riche pour bâtir une église, à qui voudrais-tu la consacrer?
Le paysan répondit:
— Je ne dis point de mal de Dieu, ni de la Vierge Marie, ni des autres saints du Paradis. Mais, si vous voulez savoir mon idée, je choisirais saint Evroult. C'est en lui que j'ai le plus de confiance. Car il a guéri ma vache et m'a fait retrouver trois poules que j'avais perdues.
Un peu après, une jeune femme parut au tournant du sentier. Humble, mais proprement vêtue, elle portait un nourrisson sur son bras et tenait an autre enfant par la main.
Le prieur lui posa la même question qu'au paysan.
La femme repondit sans hésiter :
— Je dédierais l'église à la Mère de Dieu.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle est mère.
Norbert s'était tu jusque-là. Pensif, il regardait pâlir les ors et les pourpres du couchant. Quand il eut entendu la réponse de la paysanne :
— 0 femme, dit-il, tu as bien parlé. Mais moi, ce n'est pas à Marie mère de Dieu, c'est à la Vierge Marie que je consacrerais ce temple. C'est parce qu'elle fut immaculée, c'est parce qu'elle ne se donna à aucun homme en particulier, qu'elle fut compatissante à tous les hommes. Et c'est parce qu'elle fut souverainement pure et souverainement
douce qu'elle mérita d'être la mère de Dieu. Il est donc permis, et il m'est plus agréable, je l'avoue, de l'aimer surtout comme vierge et comme mère des hommes, de l'honorer uniquement dans sa chasteté et dans sa charité.
Soudain, l'économe du couvent, gras, fleuri, avec un large visage et des yeux fins, s'avança au milieu des moines :
— Mes pères, dit-il, si vous voulez m'en croire, ce n'est ni à Dieu le Père, ni au Fils, ni à l'Esprit, ni à saint Grégoire, ni à saint Eustase, ni à saint Fiacre, ni à saint Evroult que vous dédierez votre église. Ce sera, ne vous en déplaise, au bon saint Gengoul.
— Et la raison, Père économe? demanda le prieur.
— C'est que tel est le nom du noble duc dont nous sommes les vassaux. Cela lui fera plaisir, et cela le détournera peut-être de nous rançonner, sous couleur que nous sommes riches. Il faut désarmer les puissants, s'il se peut, par des politesses. Car les temps sont mauvais et l'on commence à avoir moins d'égards pour les gens d'église et pour les pauvres religieux.
— Mais, dit le moine Éginard, ce n'est pas un saint bien reluisant que votre saint Gengoul. Qu'at-il fait? et que sait-on de lui?
— Peu de chose, à la vérité; mais nous sommes sûrs qu'il fut tout au moins homme de bien, puisqu'il figure dans le calendrier.
— Ce n'est pas une preuve, murmura le moine Théobald.
— Enfin, reprit le Père économe, j'estime que, pour nous, le plus grand, c'est celui qui peut le mieux nous servir. D'ailleurs, tout temple est d'abord à Dieu, cela va de soi ; et, au surplus, quand vous aurez fait sa part au patron de notre digne suzerain, rien ne vous empêchera d'orner votre église des images de la très sainte Vierge et de tous les saints que vous voudrez.
Après une discussion assez vive, on se rangea à l'avis du Père économe. Il fut décidé que le grand portail serait surmonté de la statue de saint Gengoul. Un peu au-dessus on placerait la Vierge Marie, et, sur la pointe du pignon, Jésus crucifié.
Norbert fut chargé de sculpter ces trois figures.
Il tailla sans beaucoup de zèle la figure de saint Gengoul. Ne sachant pas au juste quelle profession ce saint avait exercée de son vivant, Norbert en fit un chevalier, afin de plaire au seigneur duc. Il
le campa droit et raide dans une armure de fer et joignant avec exactitude, sur sa poitrine, les doigts énormes de ses mains gantclées. Ce fut vite fait.
Puis il sculpta, dans un bloc de granit, un Jésus en croix, haut de quatre toises. Long, décharné, les côtes saillantes, les genoux pareils à des têtes de mort, la tension des bras lui creusant de grands trous aux aisselles, des filets de sang s'entre-croisant tout le long de son corps, se rejoignant sur ses pieds gonflés et lui coulant entre les orteils, le chef penché et ballottant, vraiment ce christ semblait avoir ramassé sur lui la grande misère humaine, le désespoir des meurt-de-faim , la détresse des abandonnés, les tortures des malades, des possédés, des lépreux, de ceux qu'on tue ou qu'on supplicie, de tous ceux enfin qui sont éprouvés dans leur chair. Et, en même temps, son visage enseignait la résignation, exprimait la certitude de la délivrance et du repos ; et, tandis que le corps sanglant disait : Souffrance, le chef, bien que couronné d'épines, disait clairement : Espoir.
Mais, quoique Norbert apportât à cette œuvre tous ses soins et toute sa piété, il songeait sans cesse à la Vierge Marie dont il devait ensuite ciseler l'image; et il lui réservait, sans le dire, tout l'effort de son art et de son amour.
— Et maintenant, mon fils, lui dit le prieur, que Dieu conduise votre main afin que vous nous donniez une image ressemblante de la Vierge Marie tenant l'enfant Jésus dans ses bras.
— Mais, dit Norbert, ne faut-il pas la représenter de la façon qui doit lui être le plus agréable ?
— Eh bien ! fit le prieur, son plus beau titre n'estil pas celui de Mère de Dieu?
— Oui, répondit Norbert, mais, à mon sens, je Thonorerai mieux en la représentant, non dans sa gloire, mais plutôt dans l'attitude des vertus qui la lui ont méritée... Si elle se montre à nous portant un Dieu, même enfant, comment feront nos prières pour aller à elle et ne point s'arrêter à lui? Puis, quelle expression pourrais-je bien donner à son visage? Il m'est difficile de l'imaginer. Peut-elle éprouver pour un Dieu les vrais sentiments d'une mère : l'attendrissement sur la fragilité d'un si petit être, la joie profonde de l'avoir tout à soi et de le protéger? Ou bien, si elle aime son fils comme une véritable mère, avec une tendresse de chair et de sang, il me semble qu'alors elle n'aimera plus autant les hommes. Or, je sens qu'elle nous aime. Plus
proche de nous que le Dieu suprême, elle nous comprend mieux. Il y a des péchés que Dieu tout seul ne pardonnerait pas, qu'il n'aurait peut-être pas le droit de pardonner. Mais la Vierge est là ; elle l'oblige à absoudre, elle lui fait violence, elle lui dit : f Pardonnez! Je prends cela sur moi. Si vous saviez comme ces pauvres hommes sont malheureux, comme la matière les opprime, et comme ils font peu ce qu'ils veulent! Ils seraient tous saints, s'ils avaient tous les grâces spéciales que j'ai reçues » . Elle a l'immense compassion et la miséricorde infinie. C'est son essence même, et c'est là sa vraie gloire. Or, je vous le demande, est-ce de Dieu qu'elle peut avoir pitié? Je veux la représenter les deux mains ouvertes et tendues aux hommes. Elle ne pourrait pas les tendre si elle avait un enfant sur les bras!
— Mon fils, ces discours sont bizarres et sentent 1 hérésie. Je vous commande de faire la statue delà Vierge Mère ainsi que je l'ai dit.
Norbert n'obéit point.
Tout le temps qu'il travailla àlastatue, il ne voulut pas la laisser voir, sous prétexte que les ré-
flexions de ses frères le troubleraient et embrouilleraient ses idées. Et, seul avec son rêve, il tailla la Vierge Marie telle qu'il l'imaginait.
Longue et drapée de grands plis, la tête inclinée vers les hommes, l'Immaculée leur tendait ses deux mains ouvertes d'où coulent les pardons. A vrai dire, c'était à peine un corps ; mais le visage était si beau, les yeux regardaient avec tant de tendresse, la bouche souriait avec une douceur si triste, le geste des mains faisait si bien grâce au monde entier, que la seule vue de cette image donnait envie de prier, de pleurer et d'être un saint.
Lorsque les moines la virent, ils se récrièrent d'admiration; et le prieur lui-même la déclara merveilleusement belle. Mais, à cause de sa désobéissance, il condamna Norbert à jeûner pendant un mois au pain et à l'eau.
Donc, la croix sainte, la statue de la Vierge et celle de saint Gengoul furent placées où il avait été convenu.
L'église était presque achevée. Deux hautes tours flanquaient le portail, pareilles à des faisceaux de colohnettes et de clochetons. Norbert,
animé d'un zèle fervent pour la maison de Dieu, passait ses journées sur les toits, au milieu de l'aérienne forêt de pierre, le long desgaleries délicatement ajourées, parmi les monstres des gargouilles, sous les arceaux des contreforts.
Même, un soir, il ne redescendit point. Il voulait rêver là, toute la nuit, à son aise, et surprendre les jeux fantastiques de la lune au travers de ces architectures.
Il était au sommet de Tune des tours, sur une plate-forme dont la balustrade n'était pas encore posée. Il chercha s'il pourrait voir, de si haut, la statue de sa chère Vierge. Il se pencha, et, bien audessous de lui, crut distinguer les deux mains tendues hors de la niche.
Il se pencha un peu plus; son pied glissa; il tomba avec un grand cri.
Dans sa chute, il rencontraun échafaudage, rebondit sur les planches, et fut renvoyé vers le pignon pointu de la façade, où s'élevait la croix de pierre.
De ses deux mains il s'agrippa aux bras du crucifié ; et son corps pendit dans le vide le long de la grande croix
Klle était trop large pour qu'il pût la serrer entre ses genoux, qu'embarrassaient d'ailleurs les plis de sa robe blanche.
Là, face à face avec le Christ, les cheveux hérissés d'épouvante, il le suppliait, humblement et furieusement, de le sauver. Puis, il se mit à crier de toutes ses forces : mais les bons moines, étant en paix avec Dieu, dormaient d'un sommeil si profond, que personne ne l'entendit. Des oiseaux de nuit, effarouchés, tournoyaient au-dessus de sa tête. Ses pieds grattaient la pierre, cherchant en vain un point d'appui. Ses doigts s'écrasaient sur les bras de granit, ses ongles saignaient ; il sentait un poids énorme l'attirer en bas. À un moment, il 'lui sembla que le visage du Christ, éclairé par la lune, se reculait en grimaçant d'un air de refus et d'ironie méchante. Ses doigts glissèrent, lâchèrent prise...
— Ah! Jésus, tu te venges 1 Au secours, Vierge Marie I
Et, de nouveau, il tomba...
Il tomba, sans se faire aucun mal, sur les deux paumes de marbre de la Vierge. Les mains miséricordieuses se relevèrent un peu pour le retenir.
Il s'y endormit comme un enfant dans un berceau...
A l'aurore, les moines l'aperçurent. On dressa de longues échelles. Quand on arriva près de lui pour le délivrer, il dormait encore.
— Pourquoi me réveillez-vous ? dit-il.
Il ne conta à personne le rêve qu'il avait fait dans les bras de la Vierge, ni ce qu'elle lui avait dit.
Mais, à partir de cette nuit-là, il montra une dévotion très exacte pour leChristRédempteur,et vécut dans la plus haute sainteté.
Jean Racine, « le petit Racine », comme l'appelait M. Antoine Lemaître, avait quinze ans quand il sortit du collège de Beauvais pour entrer à Port- Royal, dans la maison des Granges. Il y poursuivit ses études, avec huit ou dix autres enfants, sous la direction de M. Lancelot et de M. Nicole.
Ces messieurs l'entourèrent de soins tout particuliers, en souvenir du refuge que les solitaires persécutés avaient trouvé, seize ans auparavant . chez sa grand'tante Vitard, à la Ferté-Milon. Au reste, sa tante Agnès était cellerière au monastère des Champs, et sa grand'mère, Marie des Moulins, s'y était retirée après son veuvage. Le petit Racine était donc, à beaucoup de titres, un enfant de la maison.
Il était doux, impressionnable à l'excès, et plus rêveur qu'il ne parut depuis. Il aimait la solitude,
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et son grand plaisir était de se promener, un livre à la main, dans les bois de Port-Royal et le long de l'étang. Il était tout sentiment. On ne sait si ses maîtres surent deviner l'inconnu qu'il portait en lui: mais ils étaient, eux aussi, sous la sévérité de leurs dehors, des hommes de tendresse. Il est remarquable que le peintre le plus profond de l'amour humain ait été élevé par les hommes qui ont le plus aimé Dieu et avec le plus de désintéressement, car ils craignaient toujours que Dieu ne le leur rendît pas, et ils vivaient dans le tremblement de n'avoir pas la grâce.
M. Lancelot perfectionna son élève dans l'étude du grec. Le résultat, ce fut que le petit Racine, tout plein d'Euripide et de Sophocle, alla déclamant sous les arbres (en grec) : « Amour, tyran des hommes et des dieux ! « et qu'il prit l'habitude, dans ses prières, d'ajouter à la Salutation angélique l'hymne d'Hippolyte à Artémis : « Je vous offre, ô ma divine maîtresse, ces fleurs cueillies pour vous dans la prairie mystique... »
Il fit pis encore. Son cousin, Antoine Vitart, qui étudiait au collège d'Harcourt, îui procura le
roman grec de Théagène et Chariclée. Le livre lui parut délicieux, car il n'y était parlé que d'amour.
Un jour, M. Lancelot surprit aux mains de son élève le volume criminel. Il le jeta au feu, « car de telles lectures ne pouvaient, disait-il, que troubler et corrompre un jeune cœur ».
Quinze jours après, le petit Racine remit à son maître un second exemplaire de Théagène :
— Monsieur, vous pouvez brûler celui-ci, car je le sais par cœur.
— Mon enfant, répondit M. Lancelot, vous me faites beaucoup de peine.
Et ces messieurs conçurent de vives inquiétudes sur les dispositions secrètes de cet écolier trop fort en grec.
Une chose, heureusement, les rassura.
La grand'mère et la tante de Jean Racine habitaient, comme j'ai dit, le couvent de Port-Royal-des- Champs, qui était tout proche de la maison des Granges. Une fois par mois, sous la conduite du jardinier, Jean allait visiter ses saintes parentes ; mais il était évident qu'il n'apportait aucun zèle à ces pieuses entrevues.
196 LE PETIT RACIJSK
Or, peu après l'incident qui avait tant affligé M. Lancelot, Racine demanda la permission d'aller voir toutes les semaines, entre les offices du dimanche, ces vénérables personnes. En même temps, il fit paraître plus de soumission, plus d'exactitude à remplir ses devoirs, une piété plus vive et plus soutenue : ce que ces messieurs attribuèrent sans hésitation à la salutaire influence de la tante et de l'aïeule.
J'aime mieux vous dire tout de suite que le mérite en revenait principalement à la Mère Agathe de Sancenaux, une des plus jeunes compagnes de la Mère Agnès de Sainte-Thècle et delà Mère Marie des Moulins.
Souvent, en effet, lorsque Jean Racine venait à la maison des religieuses, la Mère Agnès, retenue par ses occupations, se faisait excuser auprès de son neveu, et alors la Mère Marie, impotente et qui marchait avec peine, descendait au parloir accompagnée de la Mère Agathe.
Et c'est pour cela que Jean s'était repris d'une si louable affection pour sa grand'mère.
Presque chaque fois, après avoir demandé des
nouvelles de ces messieurs et exhorté son petit-fils à l'amour de Dieu, la vieille religieuse s'endormait dans son fauteuil de paille ; et, par respect pour son sommeil, Jean Racine et la Mère Agathe continuaient à voix basse l'entretien.
La Mère Agathe avait vingt-cinq ans. Elle était pâle et jolie. Racine savait, par sa grand'mère, que la jeune religieuse était d'une famille fort noble, mais de médiocre fortune ; qu'elle avait renoncé à tout projet d'établissement pour permettre à son frère de soutenir l'honneur du nom; enfin, qu'elle faisait l'édification de tout le couvent, Dieu l'ayant récompensée de son sacrifice par une extraordinaire abondance de grâces.
En dépit de cette abondance, la Mère Agathe était quelque peu mélancolique. A voir la tristesse de ses yeux et de son sourire, l'écolier songea qu'il devait y avoir, dans le passé de cette courageuse fille , quelque grande douleur d'amour, pareille à celles dont il avait lu le récit dans Théagène et Chariclée. A force de se le figurer, il y crut bientôt fermement ; et il aima en elle les rêves tristes et charmants qu'elle lui faisait faire.
Elle avait une voix lente, un peu brisée, un peu monotone, dont elle semblait contenir, parmodestie chrétienne, l'harmonie trop pénétrante. Et, de même, on eût dit qu'il y avait, au fond de ses yeux, des flammes lointaines qu'elle éteignait à mesure. Et Jean ne se lassait pas de voir ces yeux et d'entendre cette voix.
Rien de plus. Elle était doucement enjouée avec lui et le traitait en enfant. Elle l'interrogeait sur ses études, sur les menus événements delà maison des Granges, et elle écoutait patiemment et d'un air d'intérêt ses récits d'écolier.
Mais lui, rien qu'à être auprès d'elle, se sentait au cœur un grand désir d'héroïsme silencieux et d'immolation pudique. Et peut-être se souvint-il plus tard, quand il créa les Junie et les Monime, de cette grâce meurtrie de la religieuse de Port- Royal.
Et, parce qu'elle était sainte, il s'appliqua à devenir un saint. Il se mit sur la peau, en guise de cilice, de petites branches de ronce. Il les garda pendant une leçon de grec. M. Lancelot,le voyant s'agiter sur son banc, lui fit de sévères réprimandes. Jean ne dit rien et offrit à Dieu cette nouvelle épreuve. Il songeait à la Mère Agathe. Comme il souffrait pour avoir voulu imiter son amie, il lui sembla que
c'était un peu pour elle qui! souffrait, et cette pensée lui fut douce.
Naguère, il avait rêvé d'être un grand poète et d'écrire des tragédies, à l'exemple de son cher Euripide. Mais, revenu d'un dessein si profane, il résolut de consacrer uniquement son talent à la gloire de Dieu. Et, pour commencer, il rima les premières odes de la Promenade de Port-Royal.
Il en récita des morceaux à son aïeule, en présence de la Mère Agathe, et surtout les stances qu'il avait écrites sur le couvent des religieuses :
Je vois ce clottre vénérable,
Ces beaux lieux du ciel bien-aimés,
Qui de cent temples animés
Cachent la richesse adorable ;
C'est dans ce chaste paradis
Que règne, en un trône de lis,
La virginité sainte ; C'est là que mille anges mortels
D'une éternelle plainte Gémissent au pied des autels.
Sacrés palais de l'innocence, Astres vivant?, chœurs glorieux, Qui faites voir de nouveaux cicux Dans ces demeures de silence;
200 LE PETIT KACINE
Non, ma plume n'entreprend pas De tracer ici vos combats,
Vos jeûnes et vos veilles ; Il faut, pour en bien révérer
Les augustes merveilles, Et les taire et les adorer.
Les vers n'étaient pas excellents, mais ils étaient harmonieux et sincères. La Mère Agathe, qui ne se connaissait pas beaucoup en poésie, laissa échapper de ses yeux pâles une larme subite. La Mère Marie se récria d'admiration. Les vers de l'écolier coururent tout le couvent, et les bonnes religieuses furent d'avis que Dieu avait des vues particulières sur le petit Racine.
Un dimanche, la Mère Agathe ayant oublié son livre d'heures sur la table du parloir, Jean s'en empara et l'emporta comme un trésor. Il forma le projet de traduire en vers français les hymnes latines pour faire une surprise à son amie. Il ne se séparait du petit livre ni le jour ni la nuit, et quelquefois, pendant les classes, il le tirait de sa poche pour le regarder à la dérobée.
M. Lancelot surprit un jour ce mouvement:
— Monsieur, dit-il, donnez-moi ce que vous cachez.
L'enfant refusa. M. Lancelot se souvint de Théagène etChariclée, et crut que c'était encore quelque roman. Il reprit:
— Monsieur, au nom de l'autorité que Dieu et vos parents m'ont donnée sur vous, je vous prie de me remettre ce livre.
Jean Racine pâlit d'angoisse. Il aurait voulu obéir; il sentit qu'il ne pourrait pas. Il serrait le livre contre son cœur. Il dit comme malgré lui :
— Monsieur, j'aimerais mieux mourir.
— Monsieur, reprit Lancelot, je vous préviens qu'en ne m'obéissant pas, vous offenserez Dieu très gravement.
Les doigts de l'enfant se crispèrent sur le livre, puis se détendirent. Il s'évanouit. Le livre glissa à terre.
M. Lancelot, après avoir secouru son élève, ramassa le petit volume. Il lut avec surprise sur la première page : V Office de V Eglise et de la Vierge, et, sur la feuille de garde : « Agathe de Sancenaux, religieuse au monastère de Port-Royal-des- Champs », et au-dessous : « Le Seigneur est mon héritage. »
Le bon M. Lancelot, d'abord, n'y comprit rien Mais il en conféra avec les autres messieurs, et la Mère Agathe fut priée de ne plus accompagner la Mère Marie les jours où son petit-fils la viendrait voir.
SOPHIE DE MONTCERNAY
On célébrait ce jour-là, à l'Abbaye -aux-Bois, où étaient élevées les filles de la première noblesse de France, la fête de la maîtresse générale, Mme de Rochebrune.
Les religieuses, les sœurs converses, les pensionnaires et nombre de dames, leurs mères, parentes ou amies, étaient assemblées dans la salle du théâtre, construite par la duchesse d'Orléans, jadis abbesse du royal couvent.
Les longues rangées des fillettes, assises sur des estrades et portant sur leurs robes noires des rubans bleus, blancs ou rouges, selon qu'elles étaient dans les petites, dans les moyennes ou dans les grandes, encadraient le parterre étincelant et papillotant où les corsages pointus des dames jaillissaient des roides jupes à paniers et où les visages roses et mouchetés balançaient, dans les mouvements delà eau-
206 SOPHIE DE MONTCERNAY
série, les hauts échafaudages poudrés des coiffures.
Une rouge, sur la scène, jouait un morceau de harpe. Puis quelques bleues récitèrent des fables du chevalier de Florian, et une blanche déclama des vers de l'abbé Delille sur les plaisirs des champs.
Alors on baissa le rideau pour l'entracte. Ce rideau était une vieille tapisserie fort belle, qui représentait les amours de Diane et d'Endymion. La soirée devait se terminer par le deuxième acte & Athalie.
Joad, Athalie, Abner, Mathan, Josabeth et Joas s'agitaient dans les coulisses, très affairés. Joad, c'était M1Ie de Montmorency, ornée d'une perruque et d'une barbe de chanvre, et montrant là-dessous une petite bouche rouge comme une cerise. M1,e de Conflans, qui jouait Abner, portait une cuirasse en fer-blanc et des moustaches avec une royale. Mlle de Choiseul, très blonde, très fraîche , l'air paisible et doux, faisait la farouche Athalie. Elle s'était posé trois mouches, une ronde à la tempe, une en amande au menton, une sur la joue, en étoile.
— Des mouches à la reine, Athalie ! dit Mme Sainte- Crinore (c'était la religieuse qui avait dirigé les répétitions). Y songez-vous, mademoiselle!
— Oh ! madame, laissez-les-moi 1 Elle pouvaitbien
SOPHIE DE MONTCERNAY 107
avoir des mouches, puisque sa mère Jézabel se fardait. Le texte le dit. Ainsi !
Joas, c'était la petite Sophie deMontcernay, une enfant de huit ans qui, en ce moment, regardait dans la salle par deux trous percés juste au droit des yeux d'Endymion.
— Que faites-vous, mademoiselle deMontcernay ?
— Je regarde si ma mère est venue, dit Sophie tristement.
— Vous savez bien qu'elle ne viendra pas. Elle vous Fa fait dire ce matin. Allons! n'y pensez plus et soyez toute à votre rôle. Votre mère sera contente si elle sait que vous avez bien joué.
L'enfant s'efforça de sourire. La représentation commença. Au moment où Mllede Choiseul s'écriait en grossissant sa voix :
A tous mes Tyriens faites prendre les armes!
Sophie deMontcernay fit son entréeavec Jozabeth, Zacharie et le chœur.
Comme elle était fort émue, elle donna sa première réplique d'un air si doux et si touchant, «jii un petit frémissementde plaisir et d'approbation parcourutles rangs des dames. Mais, lorsqu'Athalie lui demanda:
Vous êtes sans parents!
208 SOPHIE DE MONTCERNAY
sa gorge se serra, on l'entendit à peine répondre : Ils m'ont abandonné ;
et, quand la reine ajouta :
Comment et depuis quand ?
Sophie de Montcernay fît la grimace d'un enfantqui va pleurer, balbutia deux ou trois fois : « Depuis .. depuis que... » et, tout à coup, fondit en larmes.
— Petite sotte I lui dit tout bas Athalie en la secouant par le bras. Tu vas tout nous faire manquer!
Et elle reprit :
Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre ?
Mais Sophie, la tête dans ses mains, sanglotait. Il fallut baisser le rideau.
La maîtresse générale se rendit dans les coulisses et essaya de consoler l'enfant.
— Qu'avez-vous, petite Sophie ? Est-ce la peur de tout ce monde ?
— Non, madame.
— Qu'est-ce donc alors ?
— Je ne sais pas.
Mme de Rochebrune rentra dans la salle et garda Sophie auprès d'elle. Et, tandis qu'on reprenait
SOPHIE DE MONTCERNAY 209
la scène interrompue et qu'Abner, par une convention hardie, récitait le rôle de Joas, Sophie, pelotonnée aux pieds de la vieille religieuse, continuait à pleurer silencieusement.
— Hélas ! songeait Mme de Rochebrune, je sais bien ce quelle a, pauvre petite! mais qu'y faire?
Certes, elle n'était pas méchante, la mère de Sophie, la brillante marquise de Montcernay. Restée veuve à vingt ans, sa principale occupation était de se parer et de se sentir jolie; mais il faut convenir que le plaisir qu'elle y prenait la rendait aimable, douce et indulgente aux autres. Même elle aimait sa fille, à sa manière. Au temps où Sophie était toute petite, elle s'était occupée d'elle comme d'une poupée; et, dans les fêtes qu'elle donnait, si elle se déguisait en jeune Indienne ou en bergère d'opéra-comique, elle s'amusait à faire porter à l'enfant les mêmes costumes et l'habillait en Indienne minuscule ou en galante bergerette. La petite fille, très aimante et très sensible, prenait ces amusements pour des témoignages de tendresse. Voyant sa jolie mère
MYRniIA. 14
210 SOPHIE DE MONTCERNAY
toujours parée et triomphante et ne concevant pas qu'aucune autre femme pût être aussi belle ni avoir tant d'esprit, elle avait pour elle les sentiments qu'on a pour une idole ; et elle était parfaitement heureuse d'être son joujou.
Quand ce joujou ne la divertit plus, c'est-à-dire quand Sophie eut six ans, Mm" de Montcernay la mit à l'Abbaye-aux-Bois. L'enfant se soumit pour ne pas déplaire à celle qu'elle adorait. La marquise venait la voir deux ou trois fois l'an, toujours plus belle, éblouissante comme une apparition; et Sophie ne vivait que pour ces visites. Sauvée de la souffrance continue par la mobilité de son âge, elle portait cependant au fond de son cœur une plaie secrète. Elle avait quelquefois, au milieu même de ses jeux, des crises subites de larmes. Sans doute elle n'était guère plus abandonnée que la plupart de ses compagnes; elle comprenait aussi que les petites filles nobles devaient être élevées d'une certaine façon et n'étaient pas faites pour vivre beaucoup avec leurs mères. Mais elle n'en souffrait pas moins. Les religieuses étaient bonnes pour elle, et, si elle avait voulu, elle auraitbienpu trouver, parmi les élèves de la classe rouge, quelque grande amie qui eût joué avec elle à la petite maman. Mais cela ne lui suffisait point. C'était
SOPHIE DE MONTCERNAY 211
sa mère qu'il lui fallait. Elle était née comme cela, la pauvre petite.
De la classe des bleues, Sophie passa dans la classe des blanches pour se préparer à sa première communion.
Parmi ses nouvelles maîtresses, il yen avait une, Mme Sainte-Thérèse, jeune et jolie, mais qui semblait toujours ennuyée et triste. Tout en faisant réciter le catéchisme aux blanches, elle avait l'air de penser à autre chose et d'être à mille lieues de là. Ces distractions faisaient assez l'affaire des blanches, qui en profitaient pour réciter leurs leçons tout de travers. Mais Sophie, glacée par cette indifférence, craignait extrêmement Mme Sainte- Thérèse. Elle ne pouvait, à cause de cela même, s'empêcher de la suivre continuellement des yeux ; et sans doute ce regard gênait la jeune religieuse: car, si elle sortait, par hasard, de sa rêverie pour donner languissamment quelque mauvaise note ou infliger quelque punition, c'était presque toujours sur Sophie que cela tombait.
Sophie se disait : « Elle me déteste », et elle était très malheureuse.
212 SOPHIE DE MONTCERNAY
Le jour de la première communion, toutes les mères des autres petites filles étaient là. Mais la mère de Sophie lui avait écrit qu'elle ne viendrait pas, étant retenue par une fête chez le comte d'Artois.
Sophie tacha de se consoler en songeant qu'elle avait la plus belle maman du monde, la plus admirée et la plus recherchée ; et elle pria pour elle du fond du cœur, — de tout son cœur gonflé de chagrin.
Mais le soir, pendant que les blanches montaient au dortoir, elle s'échappa des rangs et resta toute seule, pour rêver et pleurer à son aise, dans le Cloître des Ames ( c'est ainsi qu'on appelait la cour intérieure du couvent).
Du banc de pierre où elle était assise, elle voyait l'ombre des arcades découpée par la lune. Une cloche tinta, lente et triste, puis se tut. Et, n'osant plus bouger à cause du silence, Sophie eut le sentiment d'un abandon complet et sans espoir...
Une forme blanche parut dans la galerie non loin de la porte qui menait aux appartements de la maîtresse générale. Sophie crut que c'était Mm« de Rochebrune et, d'un mouvement éperdu, elle fut se jeter dans les plis de cette robe de neige.
— Qu'avez-vous, mon enfant? Et pourquoi n'êtes- vous pas avec vos compagnes?
Sophie reconnut Mme Sainte-Thérèse et elle eut peur; mais, levant les yeux, elle vit avec surprise que Mmc Sainte-Thérèse pleurait aussi.
— Qu'avez-vous? reprit plus doucement la religieuse en se penchant sur Sophie et en promenant sur la tête enfantine ses longues mains pâles.
Sophie, suffoquée par les larmes, ne put que dire ces mots :
— Maman ! maman !
— Ah ! c'était donc cela? murmura la religieuse, comme étonnée.
Elle saisit la petite fille dans ses bras, la serra de toutes ses forces et l'emporta sur le banc de pierre en la couvrant de longs, longs baisers.
Sophie se souvint qu'elle n'avait pas reçu de ces baisers-là depuis le temps où elle était toute petite, et encore ceux de Mme Sainte-Thérèse élaient plus chauds et meilleurs.
— Oh ! madame, dit-elle, que vous êtes bonne i
— Voulez-vous que je sois un peu votre maman ? L'enfant ne répondit qu'en se blottissant contre la
poitrine de la religieuse. Elle s'y enfonça le plus qu'elle put et se cacha tout entière sous les grands plis du voile blanc.
214 SOPHIE DE MONTCERNAY
Et, lentement, Mme Sainte-Thérèse la berçait sur ses genoux.
Mme Sainte-Thérèse s'était appelée dans le monde Madeleine de Frégeneuilles. Toute jeune, elle avait eu la vocation de la maternité. Le colonel de Frégeneuilles étant à l'armée et Mme de Frégeneuilles presque toujours malade, c'était Madeleine qui avait élevé son petit frère, maintenant dans les pages du roi, et sa petite sœur, morte récemment. Les Frégeneuilles n'étant pas riches, elle s'était résignée à entrer au couvent pour que son frère eût de quoi soutenir l'honneur du nom ; mais avec quel déchirement elle avait dû renoncer à la joie d'avoir des enfants, à elle de les soigner, de les caresser ! Si, malgré la tendresse de son cœur, elle était restée si froide avec ses élèves, c'est qu'elles étaient trop nombreuses, ces petites blanches, et qu'il lui était impossible de les aimer toutes de l'unique façon dont elle savait aimer. Et, si elle avait d'abord manqué de bonté pour Sophie, c'est qu'elle avait cru lire dans ses yeux une curiosité qui l'importunait.
Mais elles s'étaient enfin reconnues et comprises,
SOPHIE DE MOSTOERNAY 215
la petite fille qui avait besoin d'une mère, et la religieuse qui avait besoin d'aimer un enfant.
Dès lors, Mme Sainte-Thérèse et Sophie de Montcernay furent heureuses. Le matin, lorsque la religieuse passait devant les lits des pensionnaires en disant : « Benedicamus Domino », elle adressait à Sophie un regard et un sourire qui lui donnaient du courage et de la gaieté pour toute la journée, et, le soir, elle la bordait dans sa couchette. En classe, elle lui demandait de petits services, comme d'aller lui chercher un livre ou de ramasser sa claquette ; et l'enfant, éperdue d'application, les coudes étalés sur son pupitre et la langue un peu tirée afin de mieux écrire, sentait continuellement derrière elle la tête inclinée de Mrae Sainte-Thérèse qui la regardait travailler. Souvent aussi la religieuse l'emmenait dans sa cellule et, là, passait longuement en revue la toilette de Sophie, la recoiffait, la faisait belle et, à chaque instant, l'embrassait à pleines joues.
Toutes deux goûtaient la joie d'avoir entre elles un secret, de s'être fait une vie à part et bien à elles dans la vie commune. Elles s'aimaient d'autant plus fort qu'elles soupçonnaient bien qu'il pouvait y avoir, dans l'innocent roman de leur tendresse, quelque chose que l'austérité de la règle n'ap-
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prouvait pas. Et elles se cachaient un peu pour s'aimer.
L'année suivante, Sophie passa dans la classe rouge. Ce fut un gros chagrin. Elle ne pouvait plus voir aussi souvent Mme Sainte-Thérèse, et elle avait bien du mal à s'endormir dans son nouveau dortoir — le dortoir des grandes — où son amie ne venait plus l'embrasser chaque soir. Pourtant elle trouvait encore moyen de se glisser quelquefois dans sa cellule pendant les récréations. Mais, pour comble de malheur, Mme de Rochebrune s'avisa que l'ardeur excessive de cette « amitié particulière » d'une religieuse pour une élève allait contre l'esprit même de sa profession ; elle avertit Mmc Sainte- Thérèse, et enfin, pour couper court à ce désordre, lui donna l'emploi de sacristine, qui lui laissait peu d'occasions de se rencontrer avec les pensionnaires.
Le chagrin de Sophie alla jusqu'au désespoir. C'était tout son bonheur qu'on lui prenait, et alors, pour étourdir sa peine et aussi pour se venger de ce qu'elle considérait comme une cruauté abominable, elle devint, elle si douce et si soumise auparavant,
le plus turbulent petit diable et le plus indiscipliné du pensionnat.
Justement (1) il y avait dans la classe rouge une maîtresse que toutes les élèves détestaient à cause de son mauvais caractère et de ses injustices. Elle s'appelait Mmc Saint-Jérôme. Les rouges avaient fait une pétition à Mm' de Rochebrune pour obtenir son changement; mais la maîtresse générale avait refusé, ne voulant pas avoir l'air de céder à des petites filles.
Un jour, pendant une classe, deux des rouges, la petite de Lastic et la petite de Saint-Simon, se mirent à se disputer et finirent par se battre comme plâtre. Sans savoir qui avait tort ou raison, Mm8 Saint-Jérôme prit Ml,a de Lastic par le bras et voulut la faire mettre à genoux.
— Madame, lui dit l'enfant, je vous assure que ce n'est pas moi qui ai commencé.
Là-dessus, Mme Saint-Jérôme entra dans une colère affreuse, la prit par le cou et la jeta si violemment à terre qu'elle tomba sur le nez et saigna.
— Mesdemoiselles, dit Sophie, vous voyez qu'on
(1) Les détails qui suivent, jusqu'au moment où lea pensionnaires occupent les cuisines, sont empruntés à Vllittoire d'une grande dame, de Lucien Perey.
218 SOPHIE DE MONTGERNAY
assassine une de nous. Il faut jeter Mme Saint- Jérôme par la fenêtre.
Toutes les rouges sautèrent par-dessus les bancs et se serrèrent autour de la victime en poussant des cris. Mme Saint-Jérôme perdit la tête et sortit, en disant qu'elle allait se plaindre àMmede Rochebrune.
Sophie monta sur une table et harangua ses compagnes. Elle dit qu'il fallait se retirer de la classe et n'y rentrer qu'à des conditions honorables. Entraînées par elle, les rouges traversèrent le jardin et envahirent les cuisines et le gardemanger : elles espéraient ainsi réduire ces dames par la famine. Une religieuse et quelques sœurs qui étaient là s'enfuirent, épouvantées. Les petites insurgées retinrent une sœur converse pour leur faire à dîner, fermèrent les portes au verrou, et passèrent la nuit en délibérations.
Afin d'empêcher les tentatives de corruption individuelle, elles jurèrent toutes, solennellement, qu'elles n'entreraient en pourparlers qu'avec la maîtresse générale ou ses envoyées officielles.
De son côté, Mme de Rochebrune, ayant réuni les religieuses, décida que le mieux était d'attendre que les rebelles, de guerre lasse, fissent leur soumission.
SOPHIE DE MONTCERNAY 219
Or, vers le matin, les rouges entendirent frapper à l'une des portes. Elles ouvrirent. C'était Mmt Sainte-Thérèse.
Sachant que sa petite amie était la plus compromise dans l'affaire, elle n'avait pu résister au désir de la voir et de lui parler.
— Sophie, dit-elle, si vous m'aimez encore, suivez-moi.
Sophie avait grande envie de se jeter à son cou; le sentiment du devoir la retint.
— Venez-vous, demandèrent les conjurées, en votre nom propre, ou êtes-vous envoyée par Mme de Rochebrune ?
— Je ne puis vous suivre qu'à cette condition. .. je l'ai juré..., dit Sophie, très pâle.
Mme Sainte-Thérèse hésita un moment, et répondit:
— Je suis envoyée par Mme de Rochebrune, mais je voudrais d'abord faire connaître ses propositions à M11* de Montcernay, qui vous les communiquera.
Et, tout empourprée de la honte de son mensonge, elle prit Sophie par la main et l'emmena à grands pas. Elle s'arrêta au milieu du jardin pour l'embrasser; puis, sans dire un mot, l'entraîna chez Mme de Rochebrune.
— Madame, dit-elle très gravement, vous m'im-
220 SOPHIE DE MONTCERNAY
poserez telle pénitence qu'il vous plaira; mais je vous supplie d'abord de me sauver l'honneur. J'ai dit à ces demoiselles que je leur portais des propositions de votre part. Vous ne voudrez pas qu'elles aient cette pensée qu'une de leurs maîtresses a menti publiquement.
— Mais, dit alors Sophie, si Mme Sainte-Thérèse nous a parlé comme elle a fait, c'est qu'elle savait bien que je n'aurais pu m'empêcher de la suivre, tant je l'aime; et elle a voulu m'épargner la honte d'une trahison. C'est donc moi, madame, qu'il faut gronder et punir.
Et la religieuse et l'enfant se mirent à genoux devant la maîtresse générale .
— Vous êtes ridicules toutes deux, dit Mme de Rochebrune. Mais, Dieu me pardonne ! vous m'attendrissez. Allez dire à ces demoiselles que, si elles sont rentrées à midi dans leur classe, je leur accorde une amnistie plénière. Quant à Mmc Saint- Jérôme... faites-leur comprendre que mon devoir, en ce moment, est de la maintenir, et que leur intérêt est de ne plus réclamer là-dessus.
Sophie rapporta ces paroles aux révoltées, leur remontra que Mme de Rochebrune ne pouvait faire davantage sans manquer à sa propre dignité, et n'eut pas trop de peine à les convaincre : car elles
SOPHIE DK MONTCERNAY 221
avaient épuisé déjà tout le plaisir de leur équipée.
Quelques jours après, Mme Saint- Jérôme tomba malade fort à propos et fut remplacée par une maîtresse moins déplaisante.
Mme de Rochebrune était bonne personne ; et, comme la conduite de M010 Sainte-Thérèse et de Sophie lui avait paru singulière et touchante et qu'elle pensait, d'ailleurs, leur être redevable de l'heureuse solution de toute cette effaire , elle leur permit,en récompense, dese voir et de s'aimerlibrement.
Et la marquise de Montcernay continuait de mener, à Versailles et à Paris, sa vie amusée et brillante. Tous les trois ou quatre mois elle se souvenait de sa fille et venait la voir. Pendant ces courtes visites, Sophie ne parlait à sa mère que de Mme Sainte-Thérèse.
— Allons, voilà qui est bien, disait la marquise. Je vois que vous ne vous ennuyez pas ici.
Et elle reparlait satisfaite, dans le froufrou de ses jupes, relevant.sous son grand chapeau à panaches, sa petite tête immuablement jeune et sans pensée.
Deux ans plus tard, en 1791.
Le couvent de l'Abbaye-aux-Bois était disperse'.
Très insouciante ou très brave, la marquise de Montcernay était restée à Paris. Elle avait envoyé Sophie dans un vieux château de Sologne, et l'avait confiée à la garde d'un vieux régisseur , maître Germain.
Les premiers jours, Sophie s'était enfoncée dans un désespoir sombre et silencieux. Mais peu à peu la tendresse et les soins de grand'mère dont l'entourait la femme de maître Germain l'avaient détendue et apaisée. Elle se laissait vivre. Elle suivait le bonhomme dans ses tournées à travers les bois, le long des étangs mélancoliques, ou par les bruyères violettes. Et ses jours coulaient dans une indolence un peu triste, qui avait sa douceur.
Elle ne se réveillait que pour entretenir avec Mme Sainte-Thérèse, réfugiée aux environs de Paris sous un nom d'emprunt, une correspondance passionnée. Et elle songeait rarement à sa mère.
... Les lettres de Mme Sainte-Thérèse cessèrent d'arriver. Sophie attendit un mois, dans une angoisse croissante. Puis, un jour, ayant surpris un journal, mal caché par maître Germain, elle lut, dans une liste de suspects récemment arrêtés, le
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nom de la « ci-devant marquise de Montcernay ».
Elle la vit, dans son imagination d'enfant, étendue sur la paille d'un affreux cachot, couverte de haillons, avec des chaînes aux pieds et aux mains, elle si élégante et si délicate... Et, tout à coup, l'adoration qu'elle avait eue, toute petite, pour cette mère exquise et frivole, lui remonta au cœur, d'autant plus ardente qu'il s'y mêlait un remords. Elle se disait qu'elle avait peut-être méconnu l'affection de la marquise ; elle lui cherchait des excuses, se figurait des devoirs supérieurs qui l'avaient tenue éloignée de son enfant. Enfin, elle rejetait tout sur sa propre timidité. « Si j'avais su, songeait-elle, lui ouvrir mon cœur, lui faire comprendre que je souffrais de ne pas la voir, elle eût eu pitié de moi et m'eût témoigné une tendresse plus attentive. » Elle se reprochait d'avoir aimé, pendant si longtemps, une autre femme plus que sa mère, et elle en voulait presque à Mme Sainte- Thérèse d'avoir pris la place qu'on lui abandonnait.
Dès lors, elle n'eut plus qu'une pensée : voir sa mère et lui dire tout cela ; ou simplement se serrer contre elle, — bien fort et bien doucement.
Elle décida maître Germain à la conduire à Paris ; et, là, ils obtinrent sans trop de difficulté l'autori-
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sation de rendre visite à Mme de Montcernay dans sa prison.
La marquise avait comparu la veille devant le tribunal révolutionnaire et avait été condamnée à mort. Maître Germain le savait, et l'avait caché à Sophie.
La prison était un ancien collège, avec une cour intérieure bordée d'arcades. L'enfant, qui s'attendait à d'épaisses murailles, à des chaînes, à des barreaux, à des souterrains, fut tout étonnée de voir cette cour plantée d'arbres et pleine de soleil.
Un geôlier amena la citoyenne Montcernay. Elle était toujours jolie, et fort gracieuse dans sa robe noire. Seulement, ce n'était plus de poudre à la maréchale que ses cheveux étaient blancs.
Aussitôt qu'elle vit Sophie, elle se précipita sur elle, la prit, la souleva, l'emporta vers un banc de pierre, dans un coin du cloître, et la couvrit tout entière de baisers furieux :
— 0 ma petite fille ! ma petite fille !
Et Sophie se souvint d'un autre banc dans un autre cloître, et des caresses de Mme Sainte-Thérèse. Et elle comprit qu'il y avait quelque chose de plus dans les baisers de sa mère, une tendresse des
SOPHIE DE MONTCERNAY 225
entrailles et de la chair, dont elle se sentait si délicieusement enveloppée qu'elle aurait voulu mourir dans cet embrassement.
Car elle était bien changée, la frivole marquise. La certitude de la mort prochaine avait soudainement simplifié, ramené à la nature et à la vérité l'artificielle créature d'autrefois. Une mère s'était éveillée en elle, une mère désespérée d'avoir tant négligé son enfant, avide de la voir, de la tenir, de lui payer avant de mourir un si grand arriéré d'amour. Elle voulait aussi, devant la quitter à .jamais, laisser dans l'esprit de sa fille un souvenir et une image d'elle qui ne s'effaceraient plus. Et, juste au moment où Sophie entraînait Germain à Paris, elle avait écrit au vieux régisseur : « Amenezmoi ma fille. »
Maintenant elle la regardait, s'emplissant les yeux et le cœur du doux visage de son enfant :
— Ah ! ma pauvre petite, disait-elle, que j'ai été coupable envers toi! Me pardonnes-tu, dis?
Et Sophie murmurait :
— Je suis heureuse... mais là ! bien heureuse! Alors, tout en songeant qu'elle mourrait sans
doute le lendemain, la marquise se mit à causer avec Sophie de mille riens charmants, comme si
elle avait été dans le parloir de l'Abbaye-aux-Bois.
MTnnHA. 43
226 SOPHIE DE MONTCERNAY
Elle se fît conter en détail ses journées dans le vieux château de Sologne, elle s'inquiéta de sa toilette et de l'état de son trousseau. Et elle lui lissait les cheveux et lui arrangeait son col. . . Elle voulait faire, du moins pendant une heure, ce qu'elle aurait dû faire toujours.
Le geôlier les prévint qu'elles n'avaient plus que quelques minutes.
La marquise eut le courage de dire presque gaiement :
— Au revoir, ma chérie.
Mais, tandis qu'elle disait : « au revoir », Sophie lut sans doute « adieu » dans ses yeux. Elle eut le pressentiment que, si elle quittait cette mère enfin retrouvée, elle ne la reverrait plus. Elle se laissa glisser par terre, s'enroula autour de ses pieds, se suspendit à sa robe et, secouée par des sanglots, elle criait :
— Non ! non ! je ne veux pas !
Mm° de Montcernay se pencha sur elle, s'agenouilla, la reprit dans ses bras, et elle lui disait pour la consoler les mots qu'on dit aux tout petits enfants. Elle ajouta :
— Tu vois que cette prison n'est pas bien terrible. Si l'on voulait me faire du mal, on m'aurait mise ailleurs. Raisonne un peu. On ne peut pas me
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condamner, puisque je n'ai rien fait... Dans quelques jours, je te le jure, je sortirai d'ici, et nous ne nous quitterons plus. Sois sage, en attendant, si tu ne veux pas que je sois malheureuse.
Ces derniers mots persuadèrent Sophie.
— Je serai sage, dit-elle, je vous le promets. En cet instant, la marquise parut faire un grand
effort :
— Ma fille, reprit-elle, votre grande amie, MmC Sainte-Thérèse, est prisonnière ici depuis un mois. Vous serait-il agréable de la voir? Je pense que le citoyen geôlier, qui n'est pas un méchant homme, vous le permettrait.
Peut-être Sophie devina-t-elle la secrète pensée de la marquise et qu'il n'y avait plus chez elle, en dépit de son effort, qu'une mère, une mère jalouse et qui allait souffrir si, à cette heure suprême, il lui fallait partager avec une autre, surtout avec celle-là, le cœur de son enfant. Peut-être aussi y a-t-ii des heures qui font oublier des années et qui dévorent tout un passé. C'était si loin, maintenant, la maternité blanche de Mme Sainte-Thérèse !
— Sait-elle que je suis venue? demanda Sophie
— Elle ne le sait pas.
— Alors. i. ne lui dites rien*
SOPHIE DE MONTCEKNAY
L'infini de joie qui éclata soudainement dans les yeux de sa mère, Sophie ne l'oublia jamais.
... Un dernier baiser — si long, si doux, si triste! Puis, la lourde porte qui tourne sur ses gonds et qui se referme, avec un bruit sourd, entre la mère et l'enfant...
Le lendemain, la marquise de Montcernay montait sur l'échafaud.
KEPIS ET CORNETTES
RenAe L... à Blanche F...
Angers, 15 mai 1874.
Voilà huit jours, ma chère Blanche, que nous sommes installées dans une jolie maison de campagne, tout près d'Angers, chez le beau-frère de la Mère Sainte-Ursule. Mais je suis encore si étourdie de tout ce qui s'est passé, qu'il me semble que je sors d'un rêve.
Tu sais que j'étais restée à notre cher couvent de Neuilly avec ma petite sœur Lili et six autres pensionnaires, orphelines comme nous, ou dont les familles, habitant l'étranger, n'avaient pu venir les prendre. En tout, quatre petites filles et quatre grandes. Au commencement tout allait bien : presque plus de devoirs ni de leçons ; une petite classe pour rire, l'après-midi. Nous passions la journée
dans le parc, à jouer ou à lire des livres amusants. Seulement nos Mères avaient des figures bien tristes et bien inquiètes. Et, en effet, notre repos ne dura guère.
Bien que tu sois dans le monde depuis un an déjà, tu n'as pas oublié, j'en suis sûre, une des habitudes les plus surprenantes du cher couvent. De temps à autre, — tu t'en souviens? — quand on était en récréation, une Mère traversait la cour, et donnait un coup de claquette. Il fallait interrompre le jeu et faire silence, et alors la Mère récitait un verset des Évangiles ou de Y Imitation. Puis, second coup de claquette, et la récréation reprenait. Il paraît que cet exercice a pour but de nous rappeler, au milieu du tourbillon des distractions profanes, que nous avons une âme à sauver : la balle ou le crocket pourraient nous le faire oublier, et ce serait un très grand malheur.
Un jour donc (c'était, je crois, le 25 mars), nous étions en train de jouer aux quatre coins. Voilà la Mère Sainte-Angèle qui arrive avec sa claquette. Clacl Tout le monde s'arrête. La Mère commence : « Que sert à l'homme de conquérir le monde... » Boum ! boum ! C'était un obus, ma chère, un obus de la Commune, qui éclatait dans un arbre à dix pas de nous. La Mère Sainte-Angèle n'eut pas le
KEPIS ET CORNETTES 233
courage d'achever sa phrase. La claquette lui tombe des mains, les petites se mettent à pleurer, je prends Lili dans mes bras, et nous nous réfugions dans les salles d'étude.
Le reste du jour et la nuit se passèrent sans autre incident, et nous commencions à nous tranquilliser. Mais, comme nous étions au réfectoire, au moment même où l'on nous servait la soupe... boum! boum I C'était un obus qui crevait le toit d'une maison voisine.
« Dans les caves, mes enfants ! vite ! vite ! dit la prieure, Mère Sainte-Ursule. Prenez vos assiettes et vos serviettes ! » Et nous voilà descendant l'escalier à la queue leu leu, nos assiettes à la main, et versant le long des marches la moitié de notre soupe. Les petites s'amusaient beaucoup cette fois, et Lili était aux anges. « Dans la cave au charbon I c'est la plus sûre ! » criait d'en haut la prieure. Les sœurs converses étalent des draps sur le sol ; nous nous asseyons sur des poutrelles jetées çà et là, et nous achevons très gaîment ce déjeuner dramatique.
Pas le moindre obus jusqu'au soir. On nous fit coucher au dortoir, comme à l'ordinaire. Mais, comme tu peux le penser, nous ne dormions guère, — sauf Lili qu'on m'avait permis de prendre avec moi dans ma couchette. On avait éteint toutes les
234 KEPIS ET CORNETTES
lumières, et nous avions beaucoup plus peur dans cette obscurité. Vers dix heures, une grande clarté emplit subitement une des fenêtres ; presque en même temps une détonation épouvantable éclate, et les vitres volent en morceaux. « Jésus- Maria ! crie la Mère Sainte-Ursule, qui avait voulu coucher auprès de nous. Vite au parloir, mes enfants! » Nouveau défilé, plus lugubre que celui du matin. Les sœurs converses nous suivent, remorquant nos matelas, tandis que nous traînions nos draps à la lueur d'une lanterne sourde. Je portais Lili : imagine-toi que pendant tout ce tapage elle s'était éveillée un instant à peine, pour se rendormir aussitôt. Nous dressons nos lits dans le grand parloir, et nous nous couchons par obéissance. Mais de nouvelles détonations, assez proches, se font entendre. « Aux caves I aux caves ! dit la prieure. Vous y serez plus en sûreté. Soyez braves, mes petites filles, et priez bien le bon Dieu ! »
Nous y sommes restées quinze jours, dans les caves. Au dehors, c'était un bruit presque continuel de mitraille; nous voyions, par les soupiraux, des obus fracasser les plus beaux arbres de notre pau- , vre parc. On lisait, on jouait aux petits jeux, et même à cache-cache : car il y avait, derrière les tas de bois et les barriques, des cachettes très commo-
des. Le malheur, c'est qu'au bout de quelques jours, nousles connaissions toutes. On récitait le chapelet; les petites s'ennuyaient ; les grandes pleuraient de temps en temps. Moi, je me retenais, pour ne pas effrayer Lili. Quelquefois, de midi à deux heures, il y avait un peu de calme ; nous sortions alors avec beaucoup de précautions, et nous allions dans le jardin ramasser des éclats d'obus.
C'est égal, on trouvait le temps bien long. La grosse Mère Sainte-Félicité, — tu sais ? celle qui a fait la campagne de Crimée, — ne pouvait tenir dans ces caves où l'on étouffait, et elle disait à la prieure avec un grand sérieux : « Je vous en prie, ma Mère, laissez-moi un peu sortir, je prendrai un parapluie. »
Nous étions depuis quatre ou cinq jours dans notre tanière, quand une compagnie de soldats versaillais vint occuper le couvent. Le capitaine nous rendit visite, — pour nous rassurer, disait-il, mais un peu aussi, je crois, par curiosité. Il était très gentil, ce capitaine, et très distingué. Pas très beau, si tu veux, mais une maigreur élégante et un air de franchise, d'énergie et de bonté. On l'appelait le capitaine d'Orsanne. Il est pour sûr d'une grande famille, cela se sent ; très jeune encore et décoré pour sa belle conduite pendant la guerre. Il
resta une bonne heure avec nous, causa gaiement, donna à la Mère Sainte-Félicité des nouvelles d'un vieux général qu'elle avait connu en Crimée, et découvrit que la Mère Sainte-Ursule était la sœur d'un de ses camarades de Saint-Cyr. Il fut charmant et caressa beaucoup Lili.
Le lendemain, il nous envoya de la viande fraîche et des légumes, car nous n'avions plus que des conserves. Il venait voir tous les jours comment nous allions. Plusieurs fois il apporta aux petites des bonbons et des friandises, et toujours il donnait à Lili la plus grosse part.
Le jour de Pâques, notre excellent aumônier, l'abbé Jusselin, que nous voyions aussi de temps en temps, nous annonça qu'il allait nous confesser comme d'habitude. Justement le capitaine d'Orsanne nous avait dit, le matin même, qu'on prévoyait une sortie des fédérés et que sa compagnie se battrait probablement dans la journée. Il avait ajouté que nous n'avions rien à craindre ; mais, malgré ses assurances, tu juges de l'émoi!
L'abbé Jusselin nous confessa dans un coin de la cave au charbon. Les grandes, surtout la grosse Berthe Malvau, — tu te souviens ? celle qui nous montrait des cheveux de son cousin dans un médaillon, — sanglotaient à fendre l'âme, se croyaient
KEPIS ET CORNETTES 237
arrivées à leur dernière heure. Lili, qui a six ans, fit ce jour-là sa première confession. Je ne sais pas trop ce qu'elle a pu dire à l'abbé Jusselin, mais c'est elle qui avait voulu « faire comme grande sœur ». Les confessions terminées, l'abbé Jusselin, très solennel, nous donna une absolution générale, comme dans les grands dangers, et il nous exhorta à faire à Dieu le sacrifice de notre vie. Brrr ! J'entendis la Mère Sainte-Félicité qui bougonnait : « Il a tort de dire ça à ces enfants ! » Puis il nous donna la communion, toujours dans les caves, où Ton avait descendu le Saint-Sacrement depuis plusieurs jours. C'était joliment émouvant, je t'assure. Nous étions comme les premiers chrétiens dans les catacombes, ma chère !
Le soir, le capitaine d'Orsanne rentra avec sa compagnie. Ils étaient vainqueurs, naturellement (je ne te cacherai point que j'avais communié à l'intention du capitaine) ; mais ils rapportaient quelques blessés. On débarrassa un caveau pour les installer, et les religieuses les soignèrent. J'au^ rais bien désiré les soigner aussi, mais la prieure ne voulut pas. Je m'en plaignis au capitaine : il me dit, en souriant un peu, qu'il ne doutait pas de mon courage, mais que mon devoir était de rester auprès de ma petite sœur.
238 KEriS ET CORNETTES
Mais nous ne pouvions pas croupir éternellement dans ces caves. Le capitaine nous disait que la guerre durerait sans doute encore un mois : il fallait prendre une résolution. Le 8 mai, la prieure nous annonça que nous allions partir pour Angers, où son beau-frère, un industriel très riche, nous offrait à toutes l'hospitalité.
Chacune de nous fit un petit paquet de son linge, et, pour emporter le plus de choses possible, enfila deux paires de bas l'une sur l'autre, deux chemises et trois ou quatre jupons. Les religieuses, par prudence, mirent des robes de ville et des chapeaux. Quels chapeaux, ma belle ! et quelles robes ! C'est la Mère Sainte-Félicité qui avait déniché, je ne sais où, toute cette défroque. Ces pauvres Mères ressemblaient à des paquets, — sauf la petite Mère Sainte- Agathe, qui est jolie, tu te rappelles? Celle-là avait tout à fait l'air d'une femme du monde ; et je me souviens que, comme nous passions devant le premier poste, un soldat dit tout haut en la voyant: « Mâtin! »
Nous sortîmes du couvent, à la nuit tombante, par la petite porte du fond du parc. C'était sinistre. Cela faisait songer à ces évasions fantastiques qu'on voit dans les romans. Le capitaine d'Orsanne nous conduisit lui-même jusqu'au dernier avant-
poste. Je marchais à côté de lui, avec Lili que je tenais par la main, et la Mère Sainte-Félicité. Sur le pont de la Seine, un coup de vent décoiffa la prieure : cela ramena un peu de gaieté. Mais, au moment où le capitaine allait nous quitter, un obus siffla sur nos têtes, et Ton redevint grave. Le capitaine nous souhaita un bon voyage. La Mère Sainte- Ursule le remercia avec émotion de tousles services qu'il nous avait rendus. Alors le capitaine lui demanda la permission de lui serrer la main. Il la serra aussi à la Mère Sainte-Félicité et à moi, et il embrassa Lili plusieurs fois de suite.
J'avais le cœur bien gros en pensant que je ne reverrais probablement jamais ce pauvre capitaine qui avait été si bon pour moi. Mais bientôt nous arrivâmes à Courbevoie, où deux charrettes nous attendaient. A dix heures, nous étions à Versailles, où nous prenions le train pour rejoindre la ligne d'Orléans. Et puis, c'est tout. Nous serions fort bien ici en tout autre temps, mais ce qui se passe est si triste ! Écris-moi, ma chérie. Je t'embrasse tendrement.
Re.néb.
240 KEPIS ET CORNETTES
Fragment d'une lettre du capitaine Dorsanne à Jean Z. . .
Neuilly, couvent des Visitandines, 16 mai 1871.
Figure-toi, mon cher vieux, que je suis depuis une quinzaine, avec ma compagnie, dans un couvent de nonnes. Il y avait là, quand nous sommes arrivés, une vingtaine de béguines et une demi-douzaine de pensionnaires, — cachées dans les caves, car les obus pleuvaient dru. Ces nonnes étaient de bonnes filles, qui n'avaient pas trop peur, et avec qui nous avons vécu pendant dix jours dans les meilleurs termes. J'ai trouvé là une vieille sœur Rataplan, qui a connu notre ancien « poireau » en Crimée. Mais la plus brave de toutes, la plus gentille, la plus gaie, c'était une petite pensionnaire, de seize ou dixsept ans, je pense, qu'on appelait mademoiselle Renée. Elle avait une petite sœur de cinq à six ans avec qui elle jouait à la petite mère de la façon la plus adorable.
J'ai conduit toute la bande à Courbevoie l'autre jour, car elles ne pouvaient rester plus longtemps dans leurs caves. Les nonnes s'étaient habillées en «fumistes » et avaient vraiment de bonnes têtes. Comme j'allais les quitter, un obus nous siffle aux
KEPIS ET CORNETTES 241
oreilles : mademoiselle Renée, qui donnait la main à sa petite sœur, enlève l'enfant et me la met dans les bras sans rien dire, mais d'un geste si confiant et avec de si beaux yeux, que je me suis senti tout chose... Il est du reste extrêmement probable que je ne reverrai jamais cette petite. Ce n'est qu'une jolie apparition que je note en passant...
Jacques.
Fragment d'une lettre de Renée L... à Blanche Y..,
Paris, 21 septembre 1874.
... Dimanche dernier, nous étions invites à dîner, mon tuteur et moi, chez Mm<s de Lys, une ancienne amie de ma pauvre maman. Mmo de Lys nous dit : o Ah l vous allez dîner avec un homme charmant, le commandant Dorsanne. » Et presque aussitôt le voilà qui entre, pas changé du tout, pas vieilli : je l'ai reconnu tout de suite. Lui me regardait d'un air embarrassé, comme quelqu'un qui croit reconnaître, mais qui n'est pas sûr. Alors je me suis mise à rire comme une petite sotte : ça l'a fixé, et il m'a demandé sans préambule : « Eh bien, mademoiselle Renée, comment va Mlle Lili ? et la Mère Sainte-Ursule? et la Mère Sainte-Félicité?»
242 KEPIS ET CORNETTES
Mmc de Lys et mon tuteur n'y comprenaient rien et ouvraient des yeux effarés. Bref, nous avons causé comme deux vieux amis, le commandant et moi. Car il est commandant, ma chère ; à trente-cinq ans ! Il est vrai qu'il n'est pas comte ou marquis, comme je l'avais cru, mais ça m'est bien égal...
Renée.
Fragment d'une lettre du commandant Dorsanne à Jean Z...
Paris, 21 septembre 1874.
... Devine qui j'ai rencontré l'autre jour chez ta tante de Lys ? Ma petite couventine de la Commune, tu te souviens ? Elle a vingt ans aujourd'hui, et elle estabsolument charmante. Nous avons égrené ensemble nos souvenirs de campagne.. .
Jacques.
Paris, 15 novembre 1874.
Monsieur X... a l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Renée L..., sa pupille, avec Monsieur Jacques Dorsanne, chef de bataillon au 31° de ligne, chevalier de la Légion d'honneur...
L'HERITIERE
C'est pour six douzaines oVœufs de faisan que Dimitri Latanief s'était brouillé à mort avec son oncle, Nicolas Vérouzof.
Pourtant, le vieux comte Nicolas était un excellent homme, et Dimitri n'était point un méchant garçon. Dimitri avait d'ailleurs tout intérêt à ménager son oncle, resté veuf sans enfants et prodigieusement riche.
Mais Dimitri avait une passion. C'était un chasseur excessivement convaincu. Bien qu'à demi ruiné, il se piquait d'avoir les plus belles chasses fermées du gourvernement de Kief. Il les entretenait avec un soin jaloux. Les faisans y abondaient, nourris de graines spéciales cultivées à leur intention dans les clairières, pareils à des oiseaux sacrés, et réservés uniquement au fusil du maître.
Le comte Nicolas aimait tendrement ce neveu
son unique héritier. Il eut ridée, voulant lui faire une surprise, d'aménager des chasses dans ses propres domaines, et envoya demander au régisseur de Dimitri, Fédor Grégorévitch, six douzaines d'œufs de faisan. Le régisseur donna les œufs, sans se croire obligé de prévenir son maître. Quand Dimitri le sut, il entra dans une violente colère contre Fédor Grégorévitch, et le chassa ignominieusement.
Fédor vint se plaindre au comte Nicolas.
Le comte eut un rapide froncement de sourcils et dit simplement :
— Je te prends à mon service, et je double tes gages.
Quelques jours après, le comte Nicolas se promenait dans ses terres, seul, remâchant sa rancune. Il aperçut une petite paysanne qui coupait de l'herbe dans un champ. Elle était jolie, avec des yeux bleus comme la fleur de lin, et un air d'innocence et de douceur.
Il l'interrogea et apprit d'elle qu'elle s'appelait Tania, qu'elle était la fille d'un de ses fermiers, Akim Pétrovitch, quelle savait lire et écrire,
L'HERITIERE til
qu'elle était pieuse et qu'elle craignait Dieu. Le comte connaissait Akim et savait que ce serviteur lui était fort dévoué. Il le manda le soir même.
— Akim, lui dit-il, crois-tu que c'est Dieu qui m'a donné l'autorité sur toi?
— Je le crois, dit le moujick.
— Peux-tu dire que, jusqu'à présent, je n'ai pas usé de ce pouvoir dans un esprit de justice et d'humanité ?
— Non, en vérité, je ne puis le dire. L'année dernière encore, la récolte ayant été mauvaise, tu m'as remis la moitié de mes redevances.
— Crois-tu que je veuille te faire offenser Dieu et que je sois capable de t'ordonner quelque chose contre sa volonté ?
— Je ne crois pas, petit père.
— Es-tu prêt à m'obéir en tout? Et, quand tu sauras de quoi il s'agit, s'il te semble d'abord qu'il y ait péché à cela, es-tu disposé à croire que tu te trompes, que j'en sais plus long que toi, et qu'enfin c'est affaire entre Dieu et moi?
— Je suis prêt à t'obéir partout et toujours.
— Ecoute donc, et ne m'interromps pas, même pour me remercier. Envoie-moi demain ta fille Tania, pour que je fasse d'elle à mon plaisir. Si
248 L'HERITIERE
Tania demeure stérile, je lui donnerai vingt mille roubles et je la marierai à un employé du gouvernement. Mais, si Dieu bénit mon dessein et si Tania devient mère, je l'épouserai publiquement; elle sera comtesse, et l'enfant quelle mettra au monde sera mon unique héritier... Qu'as-tu à répondre?
— Je pense, petit père, que je voudrais bien consulter ma femme, Annalvanowna. Elle est vertueuse et de bon conseil.
— Si elle est ce que tu dis, je ne suis pas en peine de sa réponse. Va. J'attendrai ta fille demain, à la tombée du jour.
Le comte Nicolas était assis dans l'embrasure d'une haute fenêtre, et regardait le coucher du soleil saigner sur la steppe violette. Il fredonnait, en ralentissant le rythme, un air de la Belle Hélène, jadis entendu à Paris, et dont la mélancolie lui semblait s'accorder, il ne savait comment, avec la tristesse de la plaine sous le crépuscule...
Tania fut introduite, vêtue de ses plus beaux habits, très pâle.
Le bârine se leva et s'avança vers elle :
L'HERITIERE 249
— Sois la bienvenue, Tania. Tu sais ce que j'espère de toi?
La jeune fille, tout à coup, mit ses deux mains sur son visage ; et elle sanglotait éperdument.
— Il ne faut pas pleurer, petite, car tu ne fais qu'obéira ton père, à ta mère et à ton maître. Et puis, tu auras de beaux bijoux et tu seras habillée comme une bârine.
Et, doucement, le comte Nicolas promenait sa main sur les cheveux de la jeune fille, blonds comme des rayons de lune...
Dès que Tania s'aperçut qu'elle allait être mère, le comte l'épousa, ainsi qu'il l'avait dit, et l'installa au château.
Mais rien, ni la joie de ses parents, ni les respects attentifs du comte son mari, ni la somptuosité de sa nouvelle vie, ni sa maternité future, rien ne put vaincre la tristesse, d'ailleurs tranquille et résignée, de la comtesse Vérouzof, fille du moujick Akim, ni éveiller sur ses lèvres l'ombre même d'un sourire.
Elle mourut pieusement, trois jours après avoir misau monde une petite fille qui fut appelée Aksinia.
Aksinia grandit, entourée des soins minutieux de son père, qui l'adorait et ne la quittait pas un instant. C'était une petite fille jolie, aimable et intelligente à miracle, un peu trop frêle, un peu trop tendre et trop impressionnable aussi.
Le comte Nicolas Vérouzof tomba malade. Il avait soixante-dix ans, Aksinia en avait neuf. Il songea :
— Qui protégera cette enfant quand je n'y serai plus? Son grand-père, le respectable Akim, est mort et sa grand'mère peut s'en aller d'un jour à l'autre. Mon abominable neveu n'est pas méchant, sans doute. Mais il n'est pas nécessaire d'être méchant pour commettre un crime auquel on a grand intérêt. Telle est l'âme slave, et probablement l'âme humaine. Méfions-nous donc. Il faut que la vie de ma chère fille Aksinia soit mieux défendue que ne l'a jamais été celle d'aucun prince héritier, et que mon neveu Dimitri en crève de rage.
Les jours suivants, le malade eut de longues conférences avec des hommes venus de Kief et de Mos-
cou. Après quoi il rédigea son testament, dont voici les principales dispositions :
« Je lègue à ma fille Aksinia tous mes biens, meubles et immeubles, déduction faite des legs suivants :
« Je lègue 100,000 roubles à Léonide Boborikine, chef de la police du gouvernement de Kief ;
« 50,000 roubles à Serge Koranief, docteur en médecine ;
a 50,000 roubles à Vasili Paskievitch, jurisconsulte ;
a 50,000 roubles à mon régisseur Fédor Grégorevitch ;
« 50,000 roubles à mon cocher Alexandre Tolboukhine;
« 50,000 roubles à mon cuisinier en chef, Emile Taupinier ;
« 50,000 roubles à Marie Levasseur, institutrice de ma fille ;
« 20,000 roubles à chacun de mes valets de pied et hommes d'écurie : Paul, Didyme, Rodion et Wladimir ;
« 20,000 roubles à mon pope Antoine ;
« 30,000 roubles à ma femme de charge Catherine Grossmann ;
« 30,000 roubles à mon maître d'hôtel Ephime ;
« 30,000 roubles à mon sommelier Cléophas ;
« 20,000 roubles à monjardinier eu chef Triphon ;
« 20,000 roubles à chacune des filles de chambre d'Aksinia : Prascovia, Lydie et Betsi;
« 15,000 roubles à chacun de mes autres domestiques : Jacques, André, Constantin et Septime.
« Ces legs seront soumis à deux conditions : c'est qu'ils ne seront comptés aux légataires que le jour où Aksinia entrera dans sa vingt-deuxième année, et que, jusqu'à cette époque, tous les légataires habiteront, avec Aksinia, mon château de Polstock, à l'exception de Léonide Boborikine et de Vasili Paskiewitch, pour qui ce séjour est facultatif. »
Suivaient une quantité de clauses explicatives et préventives.
Après qu'il eut écrit tout entier de sa main, signé et scellé ce testament, le comte Nicolas Vérouzof mourut avec tranquillité.
La petite comtesse Aksinia Vérouzof se trouva donc, à neuf ans, propriétaire de trente millions de roubles et de dix mille hectares de terres.
Jamais enfance ne fut plus choyée, plus surveillée, plus entourée ni plus couvée que la sienne.
Elle eut des poupées et des jouets aussi chers que des châteaux ; elle fut, toute petite fille, plus richement parée que la Czarine, et elle vécut au milieu d'agenouillements.
Mais elle ne pouvait ni courir ni sauter à la corde autant qu'elle le voulait, ni sortir le soir, ni manger des fruits verts, ni boire frais, ni être trop bruyante, ni demeurer silencieuse. Si elle s'agitait, on disait : « Elle a la fièvre », et si elle restait tranquille, on disait : « C'est l'anémie ».
Il lui fut également interdit de montera cheval, d'aller en bateau et de voyager en chemin de fer.
Chacune des vingt-trois personnes préposées à sa garde s'interposait tour à tour entre ses désirs etleur objet, quelqu'ilfût,pour permettre oupour défendre.
Quand elle eut quinze ans, le goût lui vint de recevoir du monde et de donner des fêtes.
Mais on eut peur que, si on lui présentait des jeunes gens, elle ne s'éprît de l'un d'eux, qu'elle ne voulût l'épouser, et que ce mariage ne rendît sa surveillance plus difficile. On craignit aussi pour elle les propos inconsidérés des autres jeunes filles et la contagion de leur exemple. Et c'est pourquoi on ne lui permit de voir que de vieilles dames, de vieux gentilshommes du district et des fonctionnaires très mûrs.
La douceur si nécessaire de la solitude était même refusée à Aksinia. Lorsqu'elle croyait se promener seule dans les bois, elle entrevoyait tout a coup, à travers le feuillage, des têtes aux aguets, des yeux inexorablement protecteurs qui la suivaient. Si elle se penchait sur une source pour puiser un peu d'eau, ou si elle avait le caprice de cueillir des mûres à un buisson, des mains suppliantes et impérieuses, venues on ne sait d'où, l'écartaient de l'eau trop froide et des fruits qui donnent les mauvaises fièvres.
Son cocher la conduisait, au petit trot, flanquée de 6on médecin et de son institutrice, avec deux valets de pied derrière la voiture, par les routes plates minutieusement entretenues... Et Aksinia regardait, à l'horizon, les collines boisées, où elle devinait des ravins, des fourrés sauvages, des sentiers de chèvres, et elle songeait que jamais elle ne verrait tout cela...
Et elle rentrait au château, surchargée de pelisses, avant le coucher du soleil.
L'hôtesse la plus heureuse du château était assurément Anna Ivanowna, la grand'mère d'Ak-
sinia. La vieille femme vivait dans une extase ininterrompue.
Sa petite-fille sentait bien que, parmi toutes ces fidélités qui la couvaient implacablement, l'affection de son aïeule était la seule naturelle et désintéressée. C'était aussi la seule qui ne fût point tyrannique, la bonne femme étant impotente et d'esprit trop affaibli pour comprendre le danger dont Aksinia était menacée.
Aksinia ne se trouvait donc un peu heureuse et ne respirait librement que dans la compagnie d'Anna Ivanowna. Durant les fêtes somptueuses et mornes qu'elle donnait aux vieilles gens de la province,elle s'échappait de temps en temps pour venir embrasser sa grand'mère et lui raconter le détail des divertissements et les conversations des invités.
Anna Ivanowna, les yeux humides d'un perpétuel attendrissement, n'appelait jamais sa petite-fille autrement que « notre petite comtesse ».
L'aïeule tomba en enfance, puis s'éteignit, souriante et extasiée jusqu'au dernier soupir.
La petite comtesse la pleura amèrement.
Elle mourut d'ennui, entre ses vingt-trois surveillants, dans sa dix-neuvième année.
Le jour de la mort d'Aksinia, Dimitri Latanief, qui donnait depuis quelque temps des signes évidents d'aliénation mentale, fut enfermé dans une maison de fous.
HERMENGARDE
MTBRHA,
HERMENGARDE
Le vicomte de Bonnereuil, un vieux gentilhomme insignifiant, mais aigri, la vicomtesse, mélancolique et pieuse, et leurs trois filles : l'aînée Hermengarde, belle et hautaine ; les deux cadettes, Anne et Catherine, drôlettes et vivaces, occupaient, chez leurs cousins les Signerol, la situation ingrate de parents pauvres.
Lesparents pauvres ! c'est une espèce qui n'estpas rare au faubourg Saint-Germain, dans ce monde où les fortunes se défont nécessairement chaque jour, mais ne se refont guère, sinon par des mariages avec la banque ou l'industrie : mariages dont, sans doute, on ne peut presque plus dire qu'ils soient une exception, mais qui, cependant, ne sont pas encore tout à fait la règle.
Toute la famille s'était ingéniée pour faire vivre tant bien que mal ce fâcheux vicomte, sa femme et
260 HERMENGARDE
ses filles. Le marquis de Signerol leur avait offert, dans son vieil hôtel de la rue Saint-Dominique (le classique hôtel au fond de la cour, avec vaste perron, escalier de pierre et hautes fenêtres), un appartement mansardé, maisfort convenable encore et même d'assez grand air, un appartement de cadet. Il leur fournissait, en outre, le bois et l'éclairage' La marquise, à chaque saison, faisait habiller les trois sœurs. D'autres parents donnaient à ces fillettes, le jour de leur fête, quelques billets de cent francs pour leur toilette et leurs menues dépenses. J'omets beaucoup d'autres petits bénéfices, car les Bonnereuil étaient un peu quémandeurs. Oh! quémandeurs avec une extraordinaire dignité, comme des gens qui estimaient que la décence de leur vie extérieure importait à tout le faubourg, et qui tendaient la main au nom d'un principe. Et ils vivaient ainsi, de leurs cinq mille francs de rente augmentés d'un casuel au moins égal, assez confortablement en somme, mais rageusement, avec des airs de protestation et des figures toujours mal satis-^ faites.
Car les blessures ne manquent jamais quand on les cherche. Ils souffraient du luxe et du grand train
HERMENGARDE 261
de vie de leurs opulents cousins. Les Signerol étaient bons pour eux et les invitaient à leurs dîners intimes et à presque toutes leurs soirées. Mais les trois sœurs ne pouvaient y montrer des robes neuves aussi souvent qu'il aurait fallu, et cela les ulcérait. Quand elles revenaient d'une promenade à pied à l'heure des visites, la rangée des équipages à la porte de l'hôtel et, dans le monumental escalier, le coudoiement d'élégances qui leur étaient interdites, encore que ces élégances fussent éminemment choses de leur monde, leur mettaient au cœur une tristesse et une rancune. Parfois la marquise, pensant leur être agréable, leur donnait le landau pour se promener au Bois avec les petits Signerol, — deux Bobs à mollets bruns et à grands cols blancs, — et alors les trois sœurs éprouvaient vaguement la crainte d'être prises pour leurs institutrices. Bref , chacun des bons procédés de leurs cousins n'avait d'autre effet que de leur rappeler leur condition de parentes pauvres.
Joignez que, rentrées chez elles, elles avaient à subir la mauvaise humeur de leur père. Par de continuelles allusions, par ses moindres gestes, par toute sa façon d'être, il leur reprochait de n'être pas des garçons. La naissance de ces trois filles à la queue-leu-leu lui avait été une triple décep-