‹ Myrrha, vierge et martyreChapitre 9 sur 9 · M EUE · texte numérisé non relu

M EUE

longue et si rude secousse, ne me revenait que très lentement. Je me retrouvais plus proche de Mélie, presque aussi simple qu'elle; et, quand je m'efforçais de me rappeler le passé (oh ! comme il me semblait loin !), c'est toujours avec Mélie que je me revoyais, sous le berceau de vigne ou dans le verger. Et très gravement, nous échangions nos souvenirs :

— Te rappelles-tu, Mélie?...

— Oh ! oui, mademoiselle.

Et, maintenant, citait elle qui se rappelait le mieux les belles histoires que je lui avait contées, et c'était moi qui les lui demandais et quil'écoutais à mon tour.

— Et cette autre, Mélie, tu sais bien? où ça parlait de Mme de Pompadour...

— Attendez, mademoiselle, je vais la retrouver. Et Mélie commençait :

— Au temps où Mma de Pompadour régnait sur la France...

Un jour, Mélie ne vint pas. C'était le premier jour où l'on m'avait permis de me lever. Je la réclamai avec insistance. Ma mère me dit que Mélie était malade, mais qu'elle viendrait bientôt.

358 MELIE

Le lendemain, on me transporta à la campagne Toutle monde s'empressait autour de moi, cherchait à me distraire, me faisait jouer. Mon père passait avec moi de longues heures et, quand le soleil était chaud, me promenait sous les arbres au feuillage tendre et tout neuf et par des chemins tout neigeux d'aubépine. Cependant, je n'oubliais pas Mélie et, de temps en temps, je demandais à la voir.

— Mélie, me dit mon père, est très malade. Mais, sois tranquille, je lui ai envoyé le médecin et tout ce qu'il faut; elle est très bien soignée. Tu la verras quand elle sera guérie.

Mes forces revenaient peu à peu. J'avais grand appétit. Je jouissais vivement de toutes choses, du bon air, de la bonne chaleur, des bons petits plats qu'on me faisait, des fleurs, des arbres, des prés, de la promenade, comme quelqu'un qui refait la découverte de la vie. Je m'épanouissais délicieusement dans l'égoïsme de la convalescence. Une fois pourtant j'interrogeai:

— Et Mélie?

— Mélie est morte, répondit tristement ma mère.

— Pauvre Mélie ! fis-je rêveusement et comme songeant à quelque chose de très vague et de très lointain .

Et je n'y pensai plus.

Mais depuis j'y ai pensé très souvent.

Quand Jacques de Thièvres vint s'installer, l'hiver dernier, entre Nice et Menton, dans une villa un peu écartée, il n'avait d'autre dessein que de se reposer un mois ou deux, en buvant du soleil et en regardant le ciel et la mer.

Car il se sentait, à quarante-cinq ans, extrêmement las de corps et d'esprit. Sa fatigue venait, non point précisément d'avoir aimé, mais d'avoir joué à l'amour trop souvent, et toujours avec une grande dépense d'activité intellectuelle.

Jacques n'était pas un don Juan, un « professionnel », mais un amateur distingué et d'un goût original. Plein d'une bienveillance innée pour toutes les femmes, il avait cependant toujours été délicat et particulier dans ses choix.

Ce qu'il recherchait avant tout chez les femmes, c'étaient des « cas » sentimentaux, des façons

d'éprouver Tamour qui parussent neuves par quelque endroit. Mais comme, en ces matières, les sentiments un peu singuliers ne se rencontrent guère que dans des situations exceptionnelles, la recherche de ces cas l'avait souvent engagé dans des difficultés d'où il avait eu peine à se tirer. Il ne l'avait pu, quelquefois, qu'en faisant souffrir les autres un peu plus qu'il ne voulait, et en souffrant lui-même un peu plus qu'il n'aurait cru. Et c'est pourquoi il était sérieusement résolu à laisser chô mer son cœur pendant une saison.

C'avait été, d'ailleurs, le conseil de son médecin.

... Il allait flâner, presque tous les jours, dans un pli de vallon abrité du vent et incliné vers la mer, Toutes les fois que le soleil était chaud, il rencontrait là une dame et une jeune fille. La dame avait l'air respectable, la jeune fille était jolie et visiblement poitrinaire. Jacques prit l'habitude de les saluer et d'échanger quelques mots avec elles. En les quittant, il songeait, avec une pitié banale :

— Pauvre petite !

Rapprit que le père était mort du terrible mal, puis un fils aîné; que la jeune fille s'appelait

M110 Luce ; que ces dames étaient dans une situation de fortune assez modeste ; qu'elles habitaient un petit appartement dans un hôtel meublé ; qu'elles étaient douces, qu'on les plaignait, et qu'on n'avait à en dire que du bien.

Il s'intéressa un peu plus aux deux femmes.

Le visage de la mère, quand safille ne la regardait pas, exprimait une douleur sans fond, une douleur qui n'espère plus et qui n'y comprend rien : les veillées auchevet de son fils et de son mari, les deux agonies, les deux enterrements , la certitude de revoir cela une troisième fois, bientôt, et de rester enfin seule au monde, avec toute son âme dans le passé... Et Jacques admirait comment elle pouvait retrouver, près de sa malade, de pâles sourires, même un mensonge de gaieté et, la mémoire pleine de ses deux morts, soigner et parer doucement la future morte.

D'une blancheur de camélia, les yeux trop grands, le nez trop lin, la voix trop claire, les cheveux trop lourds, des veinules bleues sur ses mains de cire, délicieuse et fragile à faire pleurer, avec sa gracilité devinée sous les plis des robes et dans l'entor-

tillement des châles, la petite malade, trop faible pour lire et laissant tomber son livre sur le sable, ou bien oubliant sur ses genoux de pâles aquarelles commencées, où les voiles des bateaux ressemblaient à des fleurs, restait immobile des heures entières, le regard perdu à l'horizon.

Et Jacques se disait :

— A. quoi pense-t-elle, cette petite qui va mourir, et qui peut-être le sait?

Un jour, Luce, de ses longues petites mains pâles, avec des soies blanches et bleues, faisait un ouvrage au crochet. Jacques lui dit :

— C'est joli, mademoiselle, ce que vous faites là. On dirait une capeline de poupée.

— C'est, ditLuce, pour une amie qui s'est mariée l'année dernière et qui attend un bébé... Elle est bien heureuse.

Le lendemain, sur le même banc, assise près de sa mère, Luce lisait. La page où elle en était devait l'intéresser beaucoup, car Jacques vit, au mouvement de ses cils, qu'elle la relisait plusieurs

fois. Puis elle resta pensive et oublia de tourner la page.

Jacques passa derrière la jeune fille et, jetant les yeux sur la page ouverte (le livre était un volume de la Légende des siècles), il rencontra ces deux vers :

Je veux bien mourir, ô déesse !

Mais pas avant d'avoir aimé.

Luce songeait :

— Je ne vivrai pas longtemps. On me le cache, mais je le sais, puisque j'ai le même mal que mon père et que mon frère. Or, je veux bien, puisqu'il le faut, mourir jeune : mais je voudrais, auparavant, avoir vécu comme les autres femmes. La plupart de mes amies sont mariées. Celles qui ne le sont pas encore, il y a des hommes qui les aiment et qui leur font la cour. On ne me Fa jamais faite, à moi. Je ne saurai donc pas ce que c'est que d'être aimée, d'être épouse, d'être mère... Je ne suis point laide. J'ai rencontré plusieurs fois des jeunes gens à qui je plaisais certainement et qui, d'abord, avaient l'air de m'aimer. Et puis, tout d'un coup, leurs manières changeaient, ils cessaient de me traiter comme une jeune fille : ils venaient de

s'apercevoir que ce n'était plus la peine, et leurs yeux n'exprimaient plus que la pitié...

« Cela se voit donc presque tout de suite, que je vais mourir? C'est cela qui est triste... Ce monsieur que nous voyons tous les jours, il n'est pas mal et je le crois très bon. Mais j'ose à peine lui parler et le regarder. J'ai peur de sentir encore que, pour lui comme pour les autres, je ne suis qu'une malade qu'il faut traiter doucement, puisqu'elle va s'en aller... Tout le monde est bon pour moi ; personne ne se fâche de mes caprices. Mais cette bonté même, cet air attendri que chacun prend à mon approche, me rappellent à chaque minute ce que je voudrais oublier... Ah! si je pouvais être aimée autrement... rien qu'un peu! J'aimerais tant qui m'aimerait pour autre chose que ma faiblesse et ma pâleur !... »

Jacques songeait de son côté :

— Elle est délicieuse, cette enfant... Oh! je sais bien que, sans son mal, elle serait peut-être insignifiante. Mais cette pâleur, cette faiblesse, l'idée de la mort inévitable... Eh bien, non, je suis sûr qu'elle serait délicieuse, même bien portante.. Pauvre petite I

Puis il se ravisait :

— Pourquoi « pauvre petite »? Est-elle si à plaindre, après tout?

Et il se rappelait uu sonnet du jeune poète René Vinci :

Frêle enfant, doux fantôme au contour délié, Oh 1 parle bas, et sois de ton souffle économe 1 Le drame inaperçu lentement se consomme ; La mort ronge en secret ton corps émacié.

Faut-il pleurer ? Pourquoi ? Cher ange fourvoyé, Tu partiras bientôt, ayant connu de l'homme Ce qu'il a de plus pur et de meilleur en somme : La chaste sympathie et la sainte pitié.

Tu t'évanouiras comme l'âme des roses.

Tu n'auras pas connu l'affront des ans moroses

Et la maternité ne te flétrira pas.

Mais tu laisseras, pur de tout regret profane, Au cœur de ceux qui t'ont rencontrée ici-bas, Le souvenir léger d'une ombre diaphane.

11 reprenait :

— Oui, c'est très bien pour nous. Mais pour elle?... Il n'est pas difficile de deviner à quoi elle rêve pendant ses longs silences... Eh bien! si on lui faisait cette joie? Si on lui donnait l'illusion d'une vie de femme, l'illusion de l'amour ? Ne serait-ce pas une jolie charité, de faire que cette

petite âme parte presque contente et se figurant avoir vécu?... Si j'essayais?... Ce serait une pieuse comédie à jouer... et qui sait si ce serait jusqu'au bout une comédie?

Subitement, une inquiétude lui vint :

— Et si elle n'allait pas mourir?

Il interrogea le médecin qui soignait Luce.

— Perdue ! répondit le docteur. Aucun espoir. Si elle en a encore pour trois mois, c'est tout le bout du monde.

— Allons! se dit Jacques. Ce sera probablement la meilleure action de ma vie.

Il alla trouver la mère et lui demanda la main de Luce. Elle le crut d'abord un peu fou; mais, à toutes ses objections, il répondit :

— Je l'aime.

Il ajouta :

— Vous êtes sûre de ma sincérité et de la bonté de mes intentions, car je suis riche et je ne veux point de dot... Si je fais une folie, elle n'est point malfaisante. Mais savons-nous si c'est une folie?

Il allégua des exemples de guérisons incroyables ; il fut éloquent; il réveilla dans le cœur de la mère un reste d'espoir.

— Enfin, dit-il, je ne suis point un brutal, et, tant qu'il le faudra, je traiterai votre fille comme une petite sœur malade. Nous serons deux à l'aimer uniquement et à la soigner de notre mieux, voilà tout.

Il fut admis à se déclarer à M11* Luce et à lui faire sa cour.

Aux premiers mots d'amour qu'il lui dit, elle eut dans les yeux un grand éclair de joie :

— Mais alors, ce n'est donc pas tout à fait sûr que je vais mourir?

— La preuve que rien n'est moins sur, ma chère Luce, c'est que je veux que vous soyez ma femme. Or, je suis très raisonnable. Et, si je pensais que vous devez me quitter, méchante, irais-je de moi-même au-devant d'une si grande douleur ? Vous vivrez parce que je vous aime.

Luce trouva ce raisonnement tout simple. Ai-je dit que Jacques était fort bien conservé et que, dans ses bonnes heures, il avait encore l'air d'un jeune homme?

Pendant un mois, chaque matin, il apportait des fleurs à sa fiancée. Il avait avec elle de longues causeries d'amoureux. Luce, radieuse, faisait des projets. Jacques avait l'habileté de la contredire quelquefois, et même de la gronder un peu, juste assez pour lui prouver qu'il ne la considérait plus comme une malade condamnée à mourir.

Il disposa la chambre nuptiale. Il fît tendre les murs de soie mauve rosé, recouverte de molles mousselines de l'Inde. De fines guirlandes de jacinthes artificielles retenaient les tentures autour des fenêtres et des glaces à demi voilées, et relevaient très haut, afin de laisser circuler l'air, les rideaux du lit, un lit pas très large, presque un lit de jeune fille. Et toute la chambre, pareille à un reposoir, était d'une fraîcheur et d'une délicatesse de tons si étrangement fragile, qu'on la sentait ainsi parée pour peu de temps.

C'est là qu'après la cérémonie il conduisit Luce, plus blanche que sa robe de mariée et que ses fleurs d'oranger et déjà presque mourante, tant sa joie avait été forte.

Il la prit sur ses genoux; il la déshabilla avec de lentes précautions. Elle haletait doucement, ses lèvres pâles entr'ouvertes sur ses petites dents, ses bras frêles jetés au cou de son mari, le regardant avec extase, dans un oubli de tout. Et, à sentir contre lui ce petit corps si léger, si souple, fait de si peu de matière, ce corps qui Saurait pas le temps de pécher et dont la forme si pure allait bientôt s'évanouir comme une vision, Jacques était pris d'un attendrissement infini.

Puis, il lui sembla que c'était « sa petite fille » qu'il tenait sur son cœur. Il n'osa même pas la baiser sur les lèvres. Et, quand il lui eut passé la longue chemise toute garnie de dentelles et de rubans pâles, il la porta dans son lit, comme une enfant.

Il passa la nuit assis près d'elle et lui tenant la main...

Ce fut ainsi pendant une semaine.

Le huitième jour, une heure avant de mourir, Luce dit à l'oreille de Jacques :

— Mon ami, je crois que je m'en irai bientôt... Mais je ne suis pas trop, trop malheureuse... Je sais que vous vous souviendrez de moi toujours,

toujours... Et grâce à vous j'aurai pu connaître, comme les autres femmes, la joie d'être épouse, et j'aurai pu dire : « Mon mari ».

Or, toute la semaine qu'avait duré leur mariage, Jacques l'avait passée assis à son chevet, sauf une nuit où, la voyant plus agitée, il s'était étendu tout habillé à ses côtés pour soutenir sa tête et pour la bercer...

Jacques a beaucoup vieilli depuis cette aventure. C'est qu'il a connu, pour la première fois, dans leur plénitude, l'amour et la douleur.

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