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tion et semblé un triple désastre. Un fils ! s'il avait eu un fils ! Il ne se gênait pas pour le confesser devant ses filles, un fils les eût tirés tous de la misère. Un fils, du moins, n'eût pas eu de peine à se mésallier avantageusement, à trouver, dans la banque ou le négoce, quelque riche héritière, à vendre son nom très cher, puisque cela se vend et qu'on fait même grand honneur à ceux qui l'achètent. Mais que faire de trois filles sans dot, sinon trois vieilles filles ou trois béguines ?
L'aînée des petites Bonnereuil, Hermengarde, s'était peu à peu pénétrée de ces propos. Elle en comprenait la justesse. C'était une personne énergique, d'une beauté altière et brune, très décidée à mordre à la vie, à en prendre par où elle pourrait, et en qui semblait revivre, sous sa grâce de jeune fille surveillée et sous le très mince vernis d'une éducation de Sacré-Cœur, l'ardeur batailleuse et brutale des plus lointains ancêtres de sa race.
Sa pauvreté la révoltait. Qu'est-ce que le nom tout seul? Le vrai noble ne fut-il pas, à l'origine, celui qui savait prendre et garder ? Si un nom est une marchandise, pourquoi ne vendrait-elle pas le sien (puisque le nom de la femme s'ajoute couram-
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ment à celui du mari)? Pourquoi ne vendrait-elle pas les avantages que représentaient sa naissance, ses parentés, ses relations ? Sans doute le placement de tout cela était plus difficile à trouver pour une fille que pour un garçon. Mais que coûtait-il de chercher?
Et elle chercha.
Vers le même temps, Ernest Foussard. cet homme d'affaires essentiellement moderne que tout Paris connaît, propriétaire d'une raffinerie, de deux fabriques de noir animal, de trois journaux et de quatre cafés-concerts, constatait, en faisant son inventaire, qu'il venait de décrocher son vingtième million. Marié à une ancienne gérante de Family-Hôtel, qui avait des économies, etresté veuf très jeune encore, il n'avait point songé d'abord à se remarier, estimant qu'un homme qui n'a point de femme, célibataire ou veuf, est beaucoup plus à l'aise pour se servir de toutes les femmes. Mais maintenant que sa fortune était faite, maintenant qu'il avait tout, hôtel à Paris, galerie de tableaux, château historique en province, qu'il avait été nommé, par les conservateurs, député aux dernières élections, et qu'enfin il frisait la cinquantaine, l'idée lui vint
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d'épouser une femme qui lui apporterait la seule chose qui lui manquât : un beau nom à ajouter (avec autorisation du Conseil d'Etat) à celui de Foussard et, tôt ou tard, après des résistances qu'il prévoyait et que, d'avance, il approuvait presque, ses entrées dans ce monde mystérieux et inaccessible du Faubourg.
Or, à force de chercher, Hermengarde de Bonnereuil et Ernest Foussard se rencontrèrent.
Ce fut d'abord à une vente de charité, où il lui paya mille francs une paire de boutons de manchettes. (Il avait pris auparavant ses informations et savait que cette belle fille n'avait pour tout bien que son grand nom et ses grands yeux.)
Quelques jours après, il envoyait à la jolie vendeuse cinq cents kilos de sucre et un énorme ballot de vêtements et de mercerie « pour ses pauvres ».
Le vicomte lui écrivit pour le remercier. La semaine suivante, Foussard se présentait carrément chez les Bonnereuil.
Il fut reçu et revit Hermengarde,
Il revint.
J'abrège.
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Ernest Foussard et Hermengarde s'étaient mutuellement devinés du premier coup. Ils jouèrent l'un et l'autre, avec une discrétion et un sérieux suffisants, la comédie qui convenait.
Foussard plut au vicomte par la pureté de ses sentiments monarchiques et séduisit la vicomtesse par la pureté de ses sentiments religieux.
Au bout de trois mois, il fît sa demande.
Le vicomte fut très digne :
— Monsieur, dit-il, je regrette que vous ayez eu l'imprudence d'exprimer un vœu auquel nos principes nous obligent d'opposer le refus le plus formel. Je le regrette, dis-je, car j'avais de la sympathie pourvous.
— Au moins, répondit Foussard, accordez-moi une grâce. Daignez transmettre ma demande à Mlle Hermengarde. Si elle refuse elle aussi, ma douleur sera profonde ; mais comme je serai bien sûr, alors, qu'il ne me reste aucun espoir, il me semble que j'aurai plus d'énergie pour triompher de ce funeste amour. Et je serai soutenu par cette idée que c'est à elle, à elle seule, que j'obéis.
— Monsieur, dit le vicomte, vous êtes gentil-
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homme par le cœur, et ces paroles montrent assez la délicatesse de vos sentiments.
Quand le vicomte lui apprit la démarche de Foussard, Hermengarde dit simplement :
— Enfin !
Elle ajouta :
— Les Signerol vont faire une tête 1
— Tu acceptes donc ? demanda le père.
— Si j'accepte !... J'en ai assez, de la misère ! Et puis, raisonnons. Est-ce que, cette année seulement, notre cousin Sillery, le petit prince de Gastelfidardo et le vieux comte d'Artenay n'ont pas épousé trois juives?
— Ce n'est pas la même chose, dit la mère.
— Eh ! reprit Hermengarde, M. Foussard sera comte du pape quand il voudra! Et quand il lu» plaira, il sera légalement Foussard de Bonnereuil, en attendant qu'il supprime Foussard pour abréger et pour la commodité du discours. Vous savez tout cela aussi bien que moi .
— Et si je refuse mon consentement? dit le vicomte.
— J'ai vingt-deux ans, mon cher père. Je vous ferai une douce violence et, je vous connais, vous
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aimez tant votre fille que vous n'aurez pas le courage de lui en vouloir.
— Ma fille, vous nVétonnez et m'aflligez beaucoup.
— Vous ne parlez pas comme une fille de votre monde, ajouta la vicomtesse.
Ce qui n'empêcha pas le vicomte d'écrire à Ernest Foussard:
« Monsieur, j'ai le devoir de vous apprendre que, à ma grande surprise, ma fille a favorablement accueilli votre demande. Je vous confesse que j'ai combattu sa résolution de toutes mes forces. Mais les sentiments que vous avez su lui inspirer sont tels, qu'elle s'est déclarée prête à aller, s'il le fallait, jusqu'aux sommations respectueuses. Voilà la situation. Je vous prie de laisser à un père accablé de douleur le temps de se recueillir. »
Quand le vicomte raconta auxSignerolla démarche de Foussard et la réponse d'Hermengarde, le marquis et la marquise jetèrent les hauts cris. Ils déclarèrent que l'idée seule d'un pareil mariage devait faire horreur à un gentilhomme. Le vicomte fut de leur avis ; mais ils allèrent trop loin : ils assu-
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rèrent qu'ils ne souffriraient pas que ce Foussard, « ce croquant, cette espèce », franchît une fois de plus la porte de leur hôtel. Le vicomte protesta contre tant de rigueur ; des mots aigres furent échangés ; le vicomte sortit brusquement, furieux et digne ; dès le lendemain, il déménageait sans crier gare et s'installait, avec sa femme et ses filles, dans uni petit appartement de la rue du Bac.
Ce fut une consternation dans tout le Faubourg. Certes, on n'en était pas à la première mésalliance. Mais, justement, il y en avait eu trop dans ces dernières années. Puis, celle-là était trop voyante. Ce Foussard était particulièrement mal famé : c'était l'argent tout cru, l'argent cynique, gagné trop vite et par des procédés vraiment trop modernes. Ce mariage signifierait, avec une clarté par trop insolente, que l'argent peut tout, que tout est décidément à vendre, et que, pour faire le même mariage qu'un Rohan ou un Montmorency, le plus décrié des trafiquants n'a qu'à y mettre le prix. Si encore ce Foussard avait été homme à agir discrètement, à dissimuler son bonheur! Mais on sentait bien qu'il le tambourinerait, qu'il le crierait sur tous
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les toits de la réclame, qu'il l'afficherait, s'il pouvait, sur les vitres lumineuses des kiosques et sur tous les pignons disponibles du chemin de fer de ceinture. Déjà, trois journaux du matin avaient annoncé la chose sous des initiales transparentes — comme des cartes.
Des douairières grimpèrent les cinq étages des Bonnereuil, chapitrèrent Hermengarde pendant des heures, passant de l'attendrissement à l'indignation, et des menaces aux prières. Elle fut inébranlable.
Un des religieux les plus appréciés du Faubourg, le R. P. de Sainte-Amarante, vint prêcher à son tour la jeune insurgée. Il n'en put tirer que ces mots:
— On ne veut pas que je vende mon nom? Eh bien ! mais... ce qui peut se vendre peut se racheter.
Il faut croire que le bon Père comprit ce propos mystérieux, car il eut immédiatement une assez longue conférence avec le vicomte de Bonnereuil. On ne sait au juste quels discours échangèrent ces deux personnages. Mais, lorsque le vicomte reconduisit son visiteur sur son modeste palier, le saint religieux lui disait à mi-voix :
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— Résumons-nous, monsieur le vicomte. Nous avons dit : une pension annuelle de quarante mille francs, dont vingt mille pour vous et vos chères filles cadettes, à condition qu'elles n'épouseront jamais que des hommes de leur monde, et vingt mille pour Mlle Hermengarde, à la même condition. C'est bien entendu? Je me charge de transmettre votre proposition au marquis et à la marquise de Signerol et auxautres personnes qu'elle intéresse...
La proposition fut acceptée. Le Père de Sainte- Amarante colporta, dans les rues de Varennes, Saint-Dominique et Barbey-de-Jouy, une sorte de feuille de souscriptions pour la pension Bonnereuil. Des railleurs appelèrent cela « l'œuvre des parents pauvres ». Mais la liste fut rapidement couverte. Car l'amour-propre s'en mêla, comme si le chiffre de chaque souscription devait être la mesure de la gentilhommerie de chaque souscripteur et de la pureté de son sang. Des familles presque gênées, de celles qui trouvent moyen, avec trente mille francs de rente, de vivre décemment, et même en gardant assez grand air, dans leur hôtel patrimonial, s'imposèrent des privations. Mais l'obole la
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plus méritoire fut assurément celle du chevalier (TOutar ville.
Le chevalier d'Oularville est le dernier chevalier qu'on ait vu. Il avait été, naturellement, page de Charles X. C'était un vieillard propret, d'une politesse surannée, plein de préjugés et de désintéressement. Il vivait d'une fort petite rente, avec un vieux domestique, un Caleb à cheveux blancs, tout à fait vénérable.
Un soir que, par hasard, le chevalier ne dînait pas en ville et qu'il mangeait chez lui son petit potau-feu. il dit tout haut:
— Il se passe aujourd'hui des choses... Cette petite Hermengarde de Bonnereuil... De mon temps...
Joseph approuvait respectueusement, d'unhochement de tête silencieux. Le chevalier reprit :
— C'est une belle œuvre, en vérité, que d'empêcher un pareil déshonneur! Que ne puis-je y contribuer ! Mais nous ne sommes pas assez riches, mon pauvre Joseph !
Plein d'une tristesse digne, le chevalier pignochait.
Le diner ne fut pas long, ce soir-là. Joseph,
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aussi navré que son maître, semblait réfléchir profondément.
Mais le lendemain matin, en apportant au chevalier son chocolat, le vieux serviteur était presque joyeux.
— Que monsieur le chevalier se rassure, dit-il. J'ai fait mes calculs. Avec de l'ordre et de l'entente, en rognant un tout petit peu sur tout, en me levant un peu plus tôt pour aller aux Halles, nous pouvons économiser cinquante francs par mois. Et je promets à monsieur le chevalier que monsieur le chevalier ne s'en apercevra pas trop.
Ernest Foussard reçut du vicomte de Bonnereuil la lettre suivante :
« Monsieur, après avoir consacré aux plus sérieuses réflexions le délai que je vous avais prié de nous accorder, j'ai le chagrin de vous apprendre que ma fille renonce à faire à votre demande l'accueil qu'elle eût voulu. Nous avions hésité, tant votre caractère nous inspirait d'estime ; mais nous sommes enfin obligés de reconnaître qu'il y a des principes plus forts que tout et auxquels nous devons tout sacri-
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fier. Vous le comprendrez, puisque ces principes sont, au fond, les vôtres, et vous en approuverez la douloureuse intransigeance. Croyez d'ailleurs »... etc.
L'honneur du Faubourg était sauvé.
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...Nous parlions, ce soir-là, de la souveraineté de l'argent et de sa puissance corruptrice. On disait que les plus sages même et les plus vertueux ont pour lui des égards ; on citait des traits ; on racontait les indulgences étranges, les petites lâchetés voilées, mais certaines, où le respect de l'argent a pu incliner parfois tel homme d'ailleurs irréprochable et connu pour son austérité. Ces récits nous donnaient peu à peu une joie mauvaise, comme si nous n'étions pas entièrement suis d'être nousmêmes à l'abri de la tentation universelle et comme si la constatation de tant de bassesses nous était une sorte de revanche. Et la conversation prenait ce tour de facile pessimisme et de misanthropie d'atelier, qui nous plaît tant aujourd'hui.
Mais un de nous, qui n'avait pas dit grand'chose jusque-là, prit tout à coup la parole :
— Ne vous excitez donc pas tant. Comme la somme totale des forces est toujours la même dans l'univers physique, je suis tenté de croire que la quantité de vertu ne varie pas davantage dans le monde moral. Il n'y a que la distribution des forces qui change. Ledéveloppement d'un vice amène l'accroissement de la vertu contraire. C'est peut-être au temps des Néron et des Héliogabale qu'on a vu les plus beaux exemples de pureté. Je suis persuadé de même que dans notre siècle, qui est le siècle de la banque, nous découvririons, si nous connaissions toutes les âmes, les plus beaux exemples de « pauvreté en esprit».
« Quand l'amour de l'argent va communément jusqu'à la plus honteuse folie, le dédain de l'argent, d'autant plus méritoire et plus renseigné, peut aller jusqu'à la plus sublime délicatesse. — Où çà? me demanderez-vous. — Je ne sais pas, caries âmes qui ont vraiment ce dédain ne cherchent point la lumière. J'avoue, au surplus, qu'elles doivent être rares.
« Je crois pourtant en avoir connu au moins une. Oui, il y a quelques mois, j'ai rencontré une personne qui avait le mépris, la haine, la terreur de l'argent, très sincèrement et très profondément, et dans des conditions qui donnaient à ce désin-
téressement quelque chose d'extravagant et d'inouï.
« J'habitais,l'été dernier, une maisonnette au bas de Nogent, non loin de l'île de Beauté. Je me promenais souvent sur les bords de la Marne, un peu encombrés le dimanche, mais solitaires, frais et charmants le reste de la semaine.
« J'y rencontrais, presque chaque fois, une dame de quarante ou quarante-cinq ans, très simplement mise, un pliant au bras pour les haltes au bord de l'eau, avec un livre ou une broderie.
« J'avais l'impression que sa figure ne m'était point inconnue, mais sans pouvoir dire où je l'avais déjà rencontrée.
« Un jour, ma bonne m'apprit par hasard le nom de cette dame. Elle s'appelait Mme Durantin. Elle ne devait pas être riche, car elle habitait, avec une servante, un petit appartement meublé, à Nogent : mais elle recevait assez souvent des visites de « gens très bien, de gens à équipages », et passait pour une dame « très comme il faut • .
« Tout à coup, je me souvins. Quatre ans auparavant, j'avais été présenté à la baronne Durantin, la femme du richissime financier: j'étais allé, avec « tout-Paris », à deux ou trois de ses soirées et lui avais rendu quelques visites. Puis, ayant fait
une assez longue absence, j'avais négligé de retourner dans la maison.
« Or, la promeneuse des bords de la Marne ressemblait à la baronne et portait le même nom. La seule similitude des noms ou la seule ressemblance des visages n'aurait rien prouvé. Mais les deux à la fois?
« Je voulus en avoir le cœur net. La première fois que je la croisai sur le chemin de halage, je m'approchai d'elle et, bravement, avec un très profond salut, j'interrogeai :
« — Madame la baronne Duran tin, je crois?'
« Elle eut une seconde d'hésitation, puis répondit tranquillement :
« — Oui, monsieur.
« Je me nommai; elle me reconnut et se mit à causer avec moi, gaiement, de l'air le plus naturel du monde.
« Elle n'était ni très belle, ni supérieurement intelligente. Mais toute sa personne respirait une parfaite sérénité. C'est par là qu'elle attirait. Sa compagnie était douce et apaisante. On sentait chez elle une âme qui a trouvé le repos.
« Nous devînmes vite assez bons amis. Pendant la dernière quinzaine de ma villégiature, je la voyaispresque touslesjours. J'entrai même une fois
chez elle, dans son garni, un peu malgré elle, je dois le dire. L'appartement était tout à fait modeste; l'un des côtés du salon formait alcôve et servait, la nuit, de chambre à coucher.
« Et je revoyais la baronne Durantin, debout en robe de bal et toute ruisselante de diamants, dans les somptueux salons de son hôtel de l'avenue de Friedland, et tendant au défilé des habits rouges la main gantée d'une des femmes les plus démesurément millionnaires de France.
« Mais elle semblait, elle, si peu s'en souvenir que, en dépit de la plus féroce démangeaison de curiosité que j'aie jamais sentie, je n'osai point la questionner, même de la façon la plus détournée, sur un si extraordinaire changement.
« De retour à Paris, je m'informai. J'appris que Durantin continuait à faire fructifier ses millions et qu'il avait marié sa fille, l'autre hiver, à un duc espagnol. Quant à Mme Durantin, on ne savait pas, on la croyait en voyage ou dans une de ses propriétés de province.
a Un jour enfin, j'eus la chance de découvrir, parmi mes connaissances, une dame qui se trouvait être depuis longtemps l'amie presque intime de
MmeDurantin. Je l'interrogeai avidement, et voici ce qu'elle me répondit:
t — Je vais vous dire ce que je sais, mais je ne me charge pas de vous l'expliquer. Mon amie avait dix-sept ans quand on la maria. Fille d'un très honnête industriel, elle n'apportait qu'une dot modeste, cent cinquante mille francs, je crois. On m'a assuré que Durantin l'avait épousée par amour. C'est possible. Il est vrai aussi que, dans ce tempslà, Durantin ne faisait que débuter dans les affaires.
« Le ménage ressembla à beaucoup d'autres. Les premiers mois écoulés, Durantin eut des maîtresses et se montra, dit-on, assez brutal et dur avec sa femme. Mais cela avait fini par s'arranger et, dans les dernières années, les deux époux semblaient vivre en bonne intelligence.
« Maintenant, une chose que je puis vous affirmer, c'est que, tandis que Durantin brassait des millions, faisait bâtir un magnifique hôtel, y entassait des merveilles — un peu pêle-mêle et à coups d'argent — et menait un train quasi royal, sa femme, parmi tout ce luxe, continuait à s'habiller comme une petite bourgeoise, ne dépensait rien pour elle et, à ce que j'ai pu voir, employait intégralement en aumônes la très grosse pension que son mari lui servait. Il y avait chez elle comme un parti
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pris de ne point profiter elle-même de cette immense fortune.
« Tout cela, nullement affecté ni étalé. Dans les grandes circonstances, par exemple aux quatre ou cinq bals que Durantin donnait chaque hiver, elle se résignait à porter la toilette qui convenait à sa situation et à montrer ses admirables diamants. Mais, je vous le répète, le reste du temps, n'était un certain air qu'elle a naturellement, on l'eût prise pour sa femme de chambre.
« Elle eut une fille. Elle l'éleva dans les mêmes habitudes de simplicité. Elle la fit d'ailleurs travailler beaucoup et exigea que cette enfant eût tous ses diplômes. Et cela, non point par vanité ni pour suivre une mode qui, d'ailleurs, commence à passer. Non ; elle avait une autre idée ; elle me disait une fois :
« — Je veux que Lucie ait les moyens d'être pauvre un jour, si cela lui plaît.
o On eût dit que, au rebours de toutes les mères sensées, elle s'était donné pour tâche de développer chez sa fille les idées romanesques. Elle s'était mis en tête que Lucie ferait un mariage d'amour ou, pour parler avec précision, qu'elle n'épouserait jamais qu'un homme dont elle serait aimée, qu'elle aimerait,et qui ne serait ni riche ni grand seigneur,
« C'était là bien des affaires! Il n'est pas si facile que cela à la fille d'un millionnaire de se marier uniquement par amour. Ajoutez que Lucie n'y avait aucune pente. Au fond, la petite personne tenait de son père. Pourtant, elle essaya successivement, par obéissance, de se monter l'imagination sur trois ou quatre petits jeunes gens sans le sou, vaguement artistes ou hommes de lettres.
« Mais toujours, au moment décisif,Mme Durantin s'avisait que, si sa fille faisait un mariage d'amour, rien nelui prouvait que le prétendant ne fît pas un mariage d'argent. Il est, en effet, radicalement impossible de savoir si une fille qui aura un jour cent millions est aimée pour elle-même.
« Mon amie se décida donc, après bien des expériences inutiles, à laisser sa fille s'abandonner à sa nature et épouser un duc décavé.
« J'assistais au mariage. Mme Durantin était fort calme. Aussitôt après la cérémonie, elle prit congé de sa fille, fit charger une malle sur un fiacre à galerie qui attendait à la porte de l'hôtel, se jeta dans le fiacre et partit...
« Depuis, elle habite le petit appartement que vous avez vu. Elle n'a gardé que les six mille francs de rente de sa dot. C'est de cela qu'elle vit. Elle n'a même pas emporté ses bijoux.
« Ce qu'elle a fait et qui nous paraît si étrange, elle Ta fait discrètement, sans bruit, sans emphase, comme une chose résolue depuis longtemps, comme une chose qu'elle se sentait obligée de faire, quelle ne pouvait pas ne pas faire etoù, par conséquent, elle ne se croit aucun mérite. Son attitude signifie clairement qu'elle désire qu'on ne lui en parle jamais, qu'on ne s'en étonne même pas et qu'on fasse comme si on ne s'en était pas aperçu.
« Elle n'affecte point de se cacher, de s'enfermer dans une solitude mystérieuse. Elle va très souvent voir sa fille, et déjeune quelquefois chez elle. Elle n'a point rompu avec ses anciennes connaissances. Elle vient même, de temps en temps, dîner chez nous, dans l'intimité, comme autrefois. Seulement, aujourd'hui, elle a un cache-poussière ou un parapluie, et s'en va par l'omnibus.
« Elle est gaie, d'humeur très égale, de plus en plus indulgente aux autres ; très bonne pour sa fille et pour son gendre.
o Pas une fois elle n'a demandé des nouvelles de son mari. Il lui a fait offrir une pension considérable, qu'elle a refusée. Ma conviction est qu'il ne la reverra jamais.
« Je me suis souvent demandé : « Est-ce à la « suite de quelque drame intime qu'elle l'a ainsi
« quitté? » Mais j'ai acquis la certitude que, s'il a pu y avoir des difficultés entre eux, cela n'a jamais été jusqu'au drame et que, dans tous les cas, cela remonte aux premiers temps de leur mariage.
« J'avais fait une autre supposition. Peut-être at-elle découvert, dans les affaires de son mari, quelque acte de brigandage financier et a-t-elle voulu répudier un argent malpropre, pour n'être point la complice du voleur. J'ai questionné làdessus des gens compétents.
« Or, Durantin a, paraît-il, une audace incroyable et une veine tout à fait singulière ; mais les spéculations qui font enrichi sont de celles que pratiquent tous les hommes de Bourse; sa femme n'a donc rien à lui reprocher de ce chef.
« Bref, je m'y perds. »
Voilà, très fidèlement rapportés, les propos de l'amie de Mm* Durantin. Comprenez-vous, vous autres?
Quelqu'un dit :
— Pour moi, rien de plus clair. C'est un beau cas, et très noble, de haine de femme. Sans doute un de ces froissements intimes et irréparables de
la première heure. Elle a dû, à un certain moment, souffrir affreusement par son mari , peut-être sans qu'il s'en soit douté et sans qu'il ait rien cru faire de particulièrement odieux. Mais elle était blessée à fond, et elle s'est souvenue. Elle a attendu vingt ans, à cause de sa fille, et nul, pendant ces vingt ans, n'a soupçonné sa pensée. Puis, dès la minute où elle a pu, sans manquer à aucun devoir, fuir l'homme qu'elle méprisait, elle est partie.
« La longueur de cette attente, la rapidité et la sérénité de cette fuite, cette haine poussée jusqu'à trouver, elle, cent fois millionnaire, des délices dans la pauvreté, cela est tout à fait remarquable. Mme Durantin est un caractère. »
Un autre répliqua :
— Mmc Durantin est, à mon sentiment, quelque chose de plus grand encore : une conscience. Au fond, c'est une âme qui apris l'Evangile au sérieux, et qui a agi selon l'Evangile. Mais cela est si rare aujourd'hui, si invraisemblable, si exorbitant, surtout dans le monde où elle vivait, que personne ne s'est avisé d'une explication si simple.
« Mme Durantin ne s'est point occupée de savoir si les opérations de son mari étaient légitimes au regard du Code ; elle n'a vu qu'une chose, c'est que, par une sorte de jeu dont elle ignorait le fonction-
nement — par un abominable jeu où le plus riche est toujours sûr de gagner à la fin — ce butor, sans produire par lui-même rien de bienfaisant, ajoutait par an plusieurs millions aux millions entassés, et que ces millions étaient, nécessairement, faits de l'épargne et du travail des pauvres. Elle a vu que son mari était trop riche, et elle a eu peur de cet argent, précisément parce qu'elle ne comprenait pas comment il était gagné.
« Il lui a paru que, rester près de son mari, c'était consentir et par suite contribuer pour sapartà des souffrances imméritées, à de monstrueuses injustices, à un mal dont l'idée l'angoissait d'autant plus qu'il était loin de ses yeux, qu'elle ne pouvait le concevoir exactement ni en déterminer la quantité... En s'en allant, elle a délivré son âme. »
A ces mots, un des rédacteurs les plus distingués de la presse financière, qui se trouvait avec nous, fut saisi d'un long accès de gaieté...
MTRRI1A. 19
L'LMAGINATION
Le soir où la grande tragédienne Cornelia Tosti fit baisser le rideau au milieu du troisième acte de Frédégonde, — non pour une syncope ou une crise de nerfs, mais parce qu'elle se sentait lasse, incurablement lasse, parce que les jambes lui manquaient, parce que la voix s'arrêtait dans sa gorge, enfin parce qu'elle avait cinquante ans et qu'elle n'enpouvait plus, — rentrée chez elle sans avoir eu seulementlaforcede quitter son costume de théâtre, seule dans sa chambre ultra-gothique, effondrée devant sa grande glace à cinq panneaux, qui lur renvoyaitune Frédégonde macabre, effrayante, une tête de morte entre deux lourdes tresses blondes (de fausses tresses), Cornelia fut prise d'un violent désespoir.
Elle pleura longtemps, et ce ne fut que vers l'aube qu'elle se jeta sur son lit, entravers, tou-
jours dans sa robe mérovingienne, une des tresses pendant jusqu'à la peau de tigre qui servait de descente de lit.
Le lendemain, le médecin déclara, pour la centième fois, que la malade devait renoncer au théâtre, et qu'à peine pourrait-elle encore créer un dernier rôle dans la Mélissandre que Tillustre dramaturge Eusebio Nasone écrivait pour elle.
Et cette fois, Cornelia crut le médecin.
Ainsi, les tournées triomphales à travers l'Europe, l'Amérique et l'Asie, les jeunes gens des villes lointaines qui dételaient sa voiture, la vague toute rouge de roses effeuillées autour de sa barque de gala dans la baie de Stockholm, ailleurs les pardessus mastic des rastaquouères lui faisant un tapis au sortir du théâtre, l'ivresse des rappels à la douzaine, qui font qu'on se traîne et qu'on demande grâce en envoyant des baisers, la démence des applaudissements, pareils aux crépitations croissantes et décroissantes d'une fusillade inépuisée ; les chères brutalités de la réclame et des interviews, une vie effrénée, délicieuse et chimérique, et aussi des plaisirs plus intimes et plus
nobles : la joie de réaliser les plus belles visions des poètes, de leur prêter sa chair et son âme, de les sentir vivre en soi : tout cela, c'était fini.
Et dans quelques années, dans quelques mois peut-être, la Tosti serait effacée de la mémoire des hommes. Gornelia songeait à d'anciennes actrices qui avaient été presque aussi illustres qu'elle, et dont personne ne parlait plus, et qui n'étaient maintenant que de grosses dames vivant avec des chats et des perroquets dans quelque petit jardin de la banlieue de Florence.
Etre cela après avoir été reine et plus que reine, non, ce n'était pas possible et elle n'y consentait pas. Mieux valait la mort qu'une si ridicule déchéance.
Oui, mourir, ainsi qu'une héroïne de drame qui ne veut pas survivre à son rêve ou qu'une Impératrice de légende qui, son empire détruit, s'étrangle avec son bandeau pour n'être pas esclave chez le vainqueur... Car l'idée de la mort, comme toutes les autres, ne se présentait à l'esprit de Cornelia que revêtue d'un appareil scénique. La mort, pour elle, c'était un « effet » de théâtre, le plus sûr, un effet de cinquième acte.
Un jour donc, dans la loggia de son palais, peuplée de bouddhas et de singes, encombrée d'objets bizarres rapportés des cinq parties du monde, et où de jeunes littérateurs étaient épars dans les coins, sur les tapis et les peaux d'ours des divans, Cornelia dit d'une voix languissante :
— Croyez-vous aux pressentiments?... Moi, j'y crois... Quelque chose me dit que je mourrai sur la scène, pendant la première de Mélissandre.
Elle ajouta, mystérieuse :
— J'en suis sûre, entendez-vous? J'en suis sûre. Le mot parut le lendemain dans les gazettes
florentines et accrut la curiosité que Mélissandre excitait déjà.
On commençait à répéter la pièce. Cornelia, très faible, se traînait aux répétitions, ne se tenait debout que par un effort de toute sa volonté tendue et frémissante .
L'héroïne du drame, une femme énigmatique et funeste aux hommes, après avoir entassé les crimes, s'empoisonnait au dénouement et mourait sur la scène.
Cette mort, au dire des « Courriers des théâtres », serait le clou de l'œuvre, dépasserait en horreur tragique l'agonie célèbre de la Crocetta dans le Sphinx ou du grand Monetto dans Ernani.
Quelques jours avant la première représentation, Corneliaprit dans un coffret un très curieux petit flacon formé d'une émeraude taillée et creusée, qui lui avait été offert par un radjah. Puis, en présence des jeunes littérateurs épars sur les tapis, elle détacha, d'une panoplie d'armes sauvages, un faisceau de flèches empoisonnées.
Elle appela sa fidèle habilleuse et gouvernante, la vieille Giuseppa, qu'elle traînait derrière elle à travers le monde depuis trente ans, et, lui remettant le flacon et les flèches :
— Tu feras, dit-elle gravement, tremper les pointes pendant plusieurs jours dans un peu d'eau, tu verseras l'eau dans ce flacon, et tu me le donneras le soir de Mélissandre.
— Bien, madame, répondit Giuseppa, impassible.
— Jure-moi, sur le Christ, que tu feras ce que je viens de te commander.
— Je le jure.
— Sur le Christ?
— Sur le Christ.
Les jeunes littérateurs souriaient.
— Vous verrez ! fît Cornelia avec un mouvement de tète si tragique que les jeunes littérateurs en furent troublés. Savait-on, en effet, de quoi elle était capable?
Cornelia fut sublime à la première de Mélissandre. Elle sut tirer de sa voix brisée et de son corps défaillant des « effets » inouïs de pathétique et de terreur. Le tout-Florence, d'abord un peu résistant et railleur (il y avait si longtemps qu'il admirait Cornelia!), se laissa une fois de plus dompter par sa grande tragédienne et lui fit une ovation frénétique, où la tristesse des fêtes finies, le « jamais plus » des séparations, se traduisaient par le délire même d'applaudissements qui ne voulaient pas s'éteindre...
Puis, le jeu de laTosti était d'une vérité si poignante qu'une angoisse, peu à peu, gagnait la salle. L'héroïne de la pièce, on le savait, mourait au dénouement. Pour rester égale à elle-même dans la représentation de cette mort, qu'allait donc faire
Cornelia ? Et l'attente vague de quelque chose d'extraordinaire oppressait les mille cœurs de la foule. Au dernier entr'acte, plus livide dans l'écroulement des fleurs qui remplissaient sa loge, quand elle eut doucement mis à la porte la cohue des habits noirs, en répétant, avec ce qu'elle pouvait retrouver de sa voix de cristal : « Adieu, mes amis ! » — tandis que la sonnette de l'avertisseur passait dans les couloirs, Cornelia ouvrit la fenêtre, qui donnait sur une des ruelles les plus noires de la vieille cité, et, respirant à longs traits l'air saturé d'une odeur d'ail et d'humanité pauvre, elle cria :
— Adieu, Florence !
Puis, à Giuseppa :
— Le flacon !
Giuseppa le lui tendit sans dire un mot.
— Et maintenant, allons mourir ! Et la Tosti entra en scène.
Elle mima et, tour à tour, gémit et hurla surnaturellement le cinquième acte, où Mélissandre, traquée, démasquée, tous ses crimes des quatre premiers actes se tournant contre elle, cherchait enfin un refuge dans la mort.
A ce moment, Cornelia tira de son seinle flacon d'émeraude...
Au fond, tout au fond, peut-être n'ignorait-elle pas que le poison des flèches, à supposer qu'il fût authentiquement mortel, ne pouvait agir que s'il était introduit dans les veines par une piqûre. Mais, au reste, elle savait, elle était sûre que Giuseppa ne lui avait point obéi et n'avait dû mettre dans le flacon que quelques gouttes d'eau claire.
Et pourtant, à peine eut-elle porté le flacon à ses lèvres, elle tomba sur les planches, rudement, comme foudroyée ; elle devint verte ; ses membres eurent de ces contorsions que nul artifice ne saurait imiter ; elle n'eut pas la force de prononcer les derniers mots du drame, et deux de ses camarades durent l'emporter par la tête et par les pieds.
La Mort était apparue si évidente, si indiscutable, dans ses yeux révulsés, que lepublic tout entier s'était levé de terreur.
EtpersonnenedoutaquelaTosti ne se fût réellement et volontairement empoisonnée.
Personne, pas même Giuseppa. La vieille femme avait elle-même, quelques heures auparavant ,
penché sur l'étroit goulot du flacon vide une des carafes de la salle à manger. Toutefois, elle se jeta sur le corps de sa maîtresse, en criant, comme tout le monde :
— Elle s'est empoisonnée ! Elle l'avait bien dit !
Cornelia se crut, pendant quinze jours, entre a vie et la mort. Pendant quinze jours, tous les journaux d'Europe et d'Amérique donnèrent les bulletins de sa santé. Et les médecins découvrirent le nom et expliquèrent aux reporters les propriétés et les effets du poison qu'elle n'avait pas pris.
Et, six mois après sa représentation d'adieux et son empoisonnement , Cornelia, rajeunie, faisait sa rentrée au Grand-Théâtre de Florence.
Ce que je vais vous raconter, dit Mme Latanief, est tout à fait propre à flatter votre vanité masculine, et je suis sûre que vous en tirerez des réflexions désobligeantes pour les femmes d'Occident. Mais je suis bonne et je vous ferai tout de même mon petit récit. D'autant mieux que cela ne changera rien à nos rapports respectifs, nia ce que vous êtes pour nous, messieurs, ni à ce que nous tâchons d'être pour vous — ou contre vous.
Donc, au temps où le général Latanief était gouverneur de la province de Samarkand, j'obtins la laveur de visiter les cinq femmes légitimes du Khan... Bon! voilà que j'ai oublié son nom.
Au fait, était-il Khan ou Aksakal? Je ne sais plus. Je ne vous dirai pas davantage s'il était Turkmène, Kirghiz, Usbeg, Sarte, Tadjik ou Gatcha; car, dans ce pays-là, les races sont terriblement mêlées. Et puis, j'ai tant voyagé, j'ai vu des échantillons si
divers et si bizarres de l'espèce humaine, tant d'objets ont défilé devant mes yeux comme des images de lanterne magique, que je brouille tout et ne m'y reconnais plus.
Ce Khan, qui était peut-être un Aksakal, avait au moins soixante-dix ans ; il était superbe, avec une longue barbe blanche et un air de grande douceur : tout à t'ait la tête que nous prêtons aux bons vizirs des Mille et une nuits et des contes philosophiques.
Ce sage s'était principalement enrichi par le brigandage, parla mise en coupe réglée des Turkmènes sédentaires et agriculteurs. Il avait quelque part, dans la steppe, de fort belles tentes en feutre blanc, autour desquelles broutaient des centaines de chevaux et des milliers de moutons, et où ilpassait la saison d'été. Mais il avait, à Samarkand, pour l'hiver, une maison de ville, et c'est là que j'allai voir ses femmes.
Il avait beaucoup hésité avant de m'en accorder la permission, et, si mon mari n'avait été un très gros personnage, il me l'eût sans doute refusée. Il prétendait que la conversation des dames européennes ne pouvait que gâter ses femmes et leur donner des idées fausses.
La maison, haute et nue comme une forteresse,était une ancienne médressé. Vous savez que les
médressés sont des écoles d'autrefois, du temps où l'on disait que, si la Mecque était le cœur de l'Islam, Samarkand en était le cerveau. Samarkand fut, en effet, il y a quelques siècles, un centre intellec- $ tuel. On y enseignait la poésie, l'astronomie et les mathématiques, et Tony donnait des explications du monde qui, probablement, n'étaient pas plus bêtes que beaucoup d'autres.
Je traversai une délicieuse cour, assez pareille à celles des maisons mauresques, mais plus chargée d'ornements, entourée d'arcades plus hautes et d'une polychromie plus éclatante; et je fus introduite dans la chambre des femmes.
Cela ressemblait à tous les intérieurs de harem. Maison est toujours surpris de découvrir, derrière les grands murs blancs des maisons orientales, ces retraites profondes et merveilleuses, où l'amoncellement des tapis, des étoffes brodées d'or, des émaux, des miroirs, des brûle-parfums d'argent ciselé et des joyaux pesants brille d'un éclat si doux, si chaud, si somptueux, dans un demi-jour de tabernacle. Si cachée, si enfouie, si inattendue, cette splendeur prend quelque chose d'irréel, comme ces pierreries des contes que Ton découvre tout à coup dans des coffres de bois grossier.
Les cinq femmes du Khan étaient là, accroupies
UYRItHA. 20
ou couchées. La plus âgée, celle qui me fit les honneurs (appelons-la Zétulbé, voulez-vous?), était une femme de quarante ans, je pense, énorme, ses yeux noirs comme de l'encre noyés dans deux plis de graisse, mais Pair très bon et que l'on devinait encore avoir été belle. Elle savait un peu de russe; j'avais fini par apprendre quelques mots de turc ; nous pûmes causer.
Deux des autres femmes n'étaient que des paquets roulés dans de jolies étoffes. Maisles deux plus jeunes, des fillettes de douze à quinze ans, étaient charmantes, avec leurs yeux très longs, leurs bouches délicates comme des fleurs, et leur gracilité ambrée. Vêtues d'une longue chemise rouge serrée à la taille par une sorte de châle, leur corps avait des mouvements de couleuvre, lents et glissants, et leur bras des mouvements de petits singes, adroits et rapides.
Zétulbé me montra la plus surprenante collection de bijoux barbares que j'aie jamais vue. Il y en avait qui dataient peut-être de Gengis-Khan. Mais elle me dit : « Cela n'est rien ! » et alors, d'un air d'immense satisfaction,ellemefitvoirdes nœuds de fausse dentelle et des mouchoirs qui avaient dû venir du Louvre ou du Bon Marché, en passant par la foire de Nijni-Novgorod.
Cependant, les deux petites, d'abord effarouchées, s'étaient apprivoisées peu à peu. Et maintenant, avec des gestes souples, des rires et des cris de surprise, elles étaient en train de me déshabiller toutdoucement.
Elles s'ébahissaient surtout de mon corset, de mes jupons, de mon pantalon et de ma tournure (on en portait de très volumineuses à cette époque). Et ce sont là, en effet, des choses bien singulières quand on y songe.
La toilette des femmes d'Orient respecte les contours du corps : elle ne fait que le voiler; elle laisse, si je puis dire, la femme toujours prête; elle ignore les lacets, les agrafes et les complications inutiles. La femme d'Orient se pare pour l'homme. Nous, c'est pour nous-mêmes et contre l'homme que nous nous parons. Notre toilette exagère ce qu'il y a d'expressif dans les contours que nous a donnés la bonne nature et, enmêmetemps, elle les défend implacablement.
Pour nous, la toilette est à la fois un culte minutieux rendu à toute notre précieuse personne, un moyen de provocation et un rempart. C'est une arme — et une armure... Les deux petits singes n'en revenaient pas.
En vertu de l'universelle franc-maçonnerie
féminine, je ne tardai pas à causer presque familièrement avec la bonne Zétulbé.
Je savais que le Khan était tenu, par la loi religieuse et par la loi civile (c'est tout un dans les pays d'Islam), de distinguer chacune de ses femmes au moins deux fois par semaine, et que l'épouse négligée pendant huit jours avait le droit de se plaindre en justice et de réclamer le divorce. J'osai donc demander à Zétulbé si le vieux Khan suffisait à toutes ses obligations.
Elle communiqua ma question à ses compagnes.
Les deux paquets sourirent à peine, mais les deux petits singes éclatèrent d'un rire aigu. Et Zétulbé, prudente, me répondit très gravement :
— Jamais aucune de nous ne s'est plainte de son seigneur.
En sorte que je ne sus si je devais admirer ici la triomphante vieillesse accordée à mon hôte par la bonté d'Allah ou bien la discrétion de ces épouses excellentes.
Tandis que j'y rêvais, une servante apporta des dattes, des confitures à la rose, des pâtisseries au miel et du café.
La description n'est pas mon fort : tout ce que je puis vous dire, c'est que cette servante était d'une beauté extraordinaire. Rien d'éléphantin,
celle-là, et rien non plus de simiesque. Pendant quelle tenait, sur ses mains levées, le plateau chargé de petites tasses, elle me rappelait les plus élégantes silhouettes qu'on voit peintes sur les vases grecs, mais avec quelque chose de svelte et d'allongé, qui évoquait plutôt les figures de l'art persan. Et quelle grâce, quelle ferme souplesse de lignes sous la grande pièce de soie rayée qui la serrait tout entière et qui tenait on ne sait comment!
Et quelle peau de cuivre pâle, quels yeux et, sur les rouges lèvres entrouvertes, quel sourire de petite reine innocente, majestueuse sans le savoir !
— Mon Dieu, dis-je involontairement, qu'elle est belle !
Zétulbé me conduisit dans le jardin, puis me fit parcourir une enfilade de petites chambres éclairées par des verres de couleur et où étaient pratiquées, pour les lits de repos, des espèces de niches revêtues de faïences qui formaient des dessins aussi éclatants et presque aussi fins que ceux des châles de Kaschmir.
La servante soulevait devant nous les portières, et, à chacun de ses mouvements, je me récriais d'admiration.
— Elle vous plaît? me dit Zétulbé (comme Gladiator dans la pièce de Labiche).
— Beaucoup.
— Eh bien ! je vous la donne.
Je crus d'abord à une formule de politesse qu'il ne fallait pas prendre au sérieux. Mais Zétulbé insista :
— Elle est à moi. Je l'ai achetée avec de l'or qui m'appartenait. Mon mari me donnait beaucoup d'or, autrefois, quand j'étais jeune. Emmenez-la; je vous la donne pour que vous vous souveniez de moi. Mon mari ne me blâmera point, car il honore la femme du gouverneur. Je lui trouverai bientôt une servante aussi belle que Zorah ; et, d'ailleurs, il en a beaucoup d'autres dans sa maison.
— Je suis fort touchée, répondis-je, de votre générosité ; mais... en vérité... je ne puis...
Zétulbé crut que j'hésitais, et, pour me décider:
— Cette fille, reprit-elle, fait très bien les confitures et les gâteaux, et elle sait chanter. Elle est Persane ; elle a été enlevée, toute petite, aux envivirons d'Eschoub, par des cavaliers turkmènes. Elle est très douce et très obéissante.
— Ecoutez, dis-je en riant, je serais charmée d'avoir auprès de moi une si jolie servante. Mais justement elle est trop belle. Mon mari n'aurait qu'à la trouver de son goût...
— Eh bien?
— Eh bien ! mais je préfère ne pas m'exposer à ce désagrément.
Zétulbé réfléchit quelques instants, et, d'un ton très sérieux :
— Je ne comprends pas bien ce que vous venez de dire. Comment donc, aimez-vous vos maris, vous autres femmes d'Europe ? Vous ne voulez point qu'ils se délassent avec d'autres femmes que vous. C'est que, en réalité, vous ne les aimez pas. Autrement, vous voudriez les rendre aussi heureux que possible. Moi, quand j'ai vu que mon seigneur vieillissait et qu'il avait moins de plaisir à être avec moi, je lui ai cherché partout les plus belles femmes et les plus jeunes, afin qu'il eût encore le goût de vivre et qu'il s'aperçût moins du déclin de sa force. Et mes sœurs, ajouta-t-elle en me montrant les deux paquets, mes sœurs ont fait comme moi. C'est que nous, nous aimons notre mari.
Ici, Mme Latanief fit une pause; on apportait le thé.
— Et sans doute, madame, dit un des hommes
qui avaient écouté l'histoire, vous avez emmené Zorah ?
— Ah I non, par exemple !
— C'est donc, comme le prétendait Zétulbé, que vous n'aimiez pas votre mari ?
— Je ne dis pas cela.
— Au contraire ?
— Oh ! je ne dis pas cela non plus.
— Alors?
— Cherchons ensemble.
— Dis encore, Suzon, comme c'est beau, la messe de minuit ; dis encore !
C'était la veille de Noël. Les parents de Pierrot venaient de rentrer des champs ; la femme trayait les vaches, l'homme rangeait ses outils dans la grange, et Pierrot, en attendant le souper, était assis sur son petit escabeau, au coin de la grande cheminée de la cuisine, en face de sa sœur Suzon.
Il tendait ses mains à la flamme pétillante et claire ; et ses mains et sa figure ronde étaient toutes roses, et ses cheveux étaient couleur d'or. Suzon, très grave, tricotait un bas de laine bleue. Sur le grand feu de sarments la marmite chantait, et le couvercle laissait échapper un peu de vapeur blanche qui sentait les choux.
— Dis encore, Suzon, comme c'est beau.
— Oh ! fit Suzon, il y a des cierges tant et tant,
qu'on se croirait en paradis... Et puis on chante des cantiques si jolis, si jolis!... Et puis, il y a l'enfant Jésus, habillé de belles hardes, oh ! belles !... et couché sur la paille; et la sainte Vierge en robe bleue, et saint Joseph avec son rabot, tout en rouge ; et puis les bergers avec beaucoup de moutons... Et puis l'âne et la vache, et puis les rois Mages en habits de soldat, avec de grandes barbes..., et ils apportent à l'enfant Jésus des choses... ah ! des choses!... Et puis les bergers lui apportent du boudin. Et alors les bergers, et les rois Mages, et Monsieur le curé, et l'âne et la vache, et les enfants de chœur et les moutons demandent à l'enfant Jésus sa bénédiction... Et puis, il y a des anges qui apportent des étoiles à l'enfant Jésus...
Suzon avait été l'autre année à la messe de minuit et peut-être croyait-elle y avoir vu tout cela. Pierrot l'écoutait d'un air de ravissement, et, quand elle eut fini :
— Je veux aller à la messe de minuit, dit l'enfant.
— Tu es trop petit, fit la mère qui entrait. Tu iras quand tu seras grand, comme Suzon.
— Je veux ! dit Pierrot en fronçant les sourcils.
— Mais, mon pauvre petit gars, l'église est trop
loin, et il neige dehors. Si tu es sage et si tu dors bien, tu entendras la messe de minuit, sans sortir de ton lit, dans la chapelle blanche.
— Je veux! répéta Pierrot en serrant ses petits poings.
— Qui est-ce qui dit : Je veux ? fit une grosse voix.
C'était le père. Pierrot n'insista pas. C'était un enfant très sage, qui comprenait déjà que le mieux est d'obéir, quand on ne peut pas faire autrement.
On se mit à table. Pierrot mangea sans appétit. Il ne disait rien et songeait...
— Suzon, va coucher ton petit frère !
Suzon emmena Pierrot dans la chambre carrelée de rouge, où il y avait une armoire et même une commode avec un dessus de marbre ; au mur, dans un cadre, un ouvrage de petite fille, un carré de canevas où Suzon avait « marqué » avec du coton rouge et bleuies vingt-quatre lettres de l'alphabet, un pot de fleurs, un clocher et un chat ; au bas du lit des parents, une descente de lit représentant des roses qui ressemblaient à la fois à des pivoines et à des choux; en face, les deuxpetitslits du frère
318 LA CHAPKLLE BLANCHE
et de la sœur, entourés de rideaux de calicot blanc.
L'enfant couché et bordé , Suzon ferma les rideaux de la couchette :
— Tu verras, dit-elle, comme c'est joli, la messe de minuit, dans la chapelle blanche.
Pierrot ne répondit pas.
Il ne s'endormit point. Il ne voulait pas dormir et restait les yeux grands ouverts.
Il écoutait le va-et-vient de ses parents dans la cuisine, puis la voix aiguë de Suzon ânonnant, dans un vieil almanach, les Crimes de la bande d'Orgères. A un moment, il lui sembla qu'on mangeait des marrons, et il eut le cœur plus gros.
Un peu après, sa mère entra dans la chambre, entr'ouvrit ses rideaux, se pencha sur lui... Mais il ferma les yeux et ne bougea point.
Enfin il entendit qu'on sortait, qu'on fermait les portes; puis le silence...
Alors Pierrot descendit de sa couchette.
Il chercha ses hardes dans l'obscurité. Ce fut un long travail. Il trouva sa culotte et sa blouse, mais point son gilet de tricot. Il s'habilla comme il put et passa sa blouse à l'envers ; et, quoique ses petits
doigts se fussent donné beaucoup de peine, aucun bouton n'était dans sa boutonnière.
Il ne put trouver qu'un de ses bas et, accoté contre le mur, il l'enfila tout de travers, le talon faisant une bosse : de sorte que le petit pied mal chaussé n'entrait qu'à moitié dans l'un des petits sabots de frêne, et que le petit pied nu jouait dans l'autre sabot.
À tâtons, boitillant et sabotant, il découvrit la porte de la chambre, puis traversa la cuisine qu'éclairait, par la croisée sans rideaux, la froide lueur de la nuit neigeuse.
Très subtil, Pierrot n'alla point vers la porte qui donnait sur la rue et qu'il savait fermée à clef. Mais il ouvrit aisément celle qui menait de la cuisine dans Tétable.
Une vache remua dans sa litière. Une chèvre se leva et, tirant sur sa corde, vint lécher les mains de Pierrot en faisant « mée!... » d'un ton plaintif et doux. Elle semblait lui dire :
— Reste avec nous où il fait chaud. Que vas-tu faire, si petit, dans tant de neige ?
A la faible clarté d'une lucarne tapissée de toiles d'araignée, il put, en se dressant sur la pointe des pieds, tirer le verrou intérieur de la porte de l'écurie.
Brusquement, il se trouva dehors, dans la blancheur profonde et glacée.
La maison des parents de Pierrot était blottie à l'écart, à cinq cents toises de l'église. On suivait d'abord un chemin bordé de vergers, puis on tournait à droite et Ton avait devant soi le clocher du village.
Pierrot, sans hésiter, se mit en marche.
Tout était blanc de neige, la route, les buissons et les arbres des clos. Et la neige tourbillonnait dans l'air comme la balle légère que secoue un van.
Pierrot enfonçait dans la neige jusqu'aux chevilles; ses petits sabots s'alourdissaient de neige; la neige poudrait ses cheveux et ses épaules. Mais il ne sentait rien, car il voyait au bout de son voyage, dans une grande lumière d'or, l'enfant Jésus et la Vierge et les rois Mages, et les anges qui ont des étoiles dans leurs mains.
Il allait, il allait, comme attiré par la vision. Mais déjà il marchait moins vite. La neige l'aveuglait ; elle emplissait de sa ouate le ciel entier. Il ne reconnaissait rien, il ne savait plus où il était.
Maintenant ses petits pieds pesaient comme du
plomb; ses mains, son nez, ses oreilles lui faisaient grand mal; la neige lui entrait dans le cou, et sa blouse et sa chemise étaient toutes mouillées.
Une pierre le fit tomber; un de ses sabots le quitta. Il le chercha longtemps, de ses mains gourdes, à genoux dans la neige.
Et il ne voyait plus l'enfant Jésus, ni la Vierge, ni les rois Mages, ni les anges porteurs d'étoiles.
Il eut peur du silence, peur des arbres voilés de blanc qui crevaient çà et là l'immense tapis de neige et qui ne ressemblaient plus à des arbres, mais à des fantômes.
Son cœur se serra d'angoisse. Il pleura et cria à travers ses larmes :
— Maman ! maman I
La neige cessa de tomber.
Pierrot, en regardant tout autour de lui, aperçut le clocher pointu et les fenêtres de l'église, toutes flambantes dans la nuit.
Sa vision lui revint, et la force et le courage. Là, c'était là, la merveille désirée, le beau spectacle de paradis I
Il n'attendit pas le tournant du chemin, mais il marcha tout droit vers l'église illuminée.
Il roula dans un fossé, s'y heurta contre une souche et y laissa son autre sabot.
A travers champs, clopin-clopant, l'enfant se traîna, les yeux fixés sur la lueur. Et, comme il allait toujours plus lentement, le chapelet de petits pas qu'il laissait derrière lui s'égrenait toujours plus serré dans l'immensité blanche...
L'église, grandissante, se rapprochait. Des voix arrivaient jusqu'à Pierrot :
Venez, divin Me -sic...
Les mains en avant, les yeux dilatés par l'extase, soutenu seulement par la beauté de son rêve plus proche, il entra dans le cimetière qui entourait l'église La grande fenêtre ogivale étincelait au-dessus du portail. Là, tout près, quelque chose d'ineffable s'accomplissait... Les voix chantaient:
J'entends là-basdansla plaine Les anges descendus des cieux...
Petit -Pierre allait en trébuchant, de tout ce qui restait de force à son petit corps épuisé, vers cette gloire et vers ces cantiques.
Tout à coup il tomba au pied d'un buis encapuchonné de neige ; il tomba les yeux clos, subitement endormi, et souriant au chant des anges.
Les voix reprirent :
Il est né, le divin Enfant !
Au même moment, la descente molle et silencieuse des blancs flocons recommença. La neige recouvrit le petit corps de ses mousselines lentement épaissies...
Et c'est ainsi que Pierrot entendit la messe de minuit dans la chapelle blanche.
La petite paroisse de Lande-Fleurie avait une vieille cloche et un vieux curé.
La cloche était si fêlée que sa sonnerie ressemblait à une toux de vieille femme, qui faisait mal à entendre et qui attristait les laboureurs et les bergers répandus dans les champs.
Le curé, l'abbé Corentin, était solide encore, malgré ses soixante-quinze ans. Il avait une figure d'enfant, ridée, mais rose, encadrée de cheveux blancs pareils aux écheveaux que filaient les bonnes femmes de Lande-Fleurie. Et il était adoré de ses ouailles à cause de sa bonhomie et de sa grande charité.
Comme l'époque approchait où l'abbé Corentin devait accomplir la cinquantième année de son
sacerdoce, ses paroissiens résolurent de lui offrir un cadeau d'importance pour fêter cet anniversaire.
Les trois marguilliers firent secrètement la quête dans toutes les maisons, et, quand ils eurent réuni cent écus, ils les portèrent au curé, en le priant daller à la ville et d'y choisir lui-même une cloche neuve :
— Mes enfants, dit l'abbé Corentin, mes chers enfants... c'est évidemment le bon Dieu qui... pour ainsi dire... en quelque manière...
Et il n'en put dire plus long, tant il était ému. Il ne sut que murmurer :
— Nunc dimittis servum tuum. Domine, secundum verbum tuum in pace.
Dès le lendemain, l'abbé Corentin se mit en route pour acheter la cloche. Il devait faire à pied deux lieues de pays, jusqu'au bourg de Rosy-les- Roses, où passait la diligence qui menait à la bonne ville de Pont-1'Archevêque, chef-lieu de la province.
Il faisait beau. La vie des arbres, des oiseaux et
des plantes utiles ou agréabes bruissait sous le soleil des deux côtés du chemin.
Et le vieux curé, la tête déjà pleine des beaux carillons futurs, marchait allègrement, en louant Dieu, comme saint François, de la gaieté de la création.
Comme il approchait de Rosy-les-Roses, il vit, sur le bord de la route, une voiture de saltimbanques dételée. Non loin de cette voiture, un vieux cheval était couché sur le flanc, les quatre jambes allongées et raidies, les cerceaux des côtes et les os pointus de la croupe crevant la peau usée, du sang aux naseaux, la tête énorme et les yeux blancs.
Un vieil homme et une vieille femme, vêtus de haillons bizarres et de maillots de coton rosâtre étoiles de reprises, étaient assis au bord du fossé et pleuraient sur le vieux cheval mort.
Une fille de quinze ans surgit du fond du fossé et courut vers l'abbé, en disant :
— La charité, monsieur le curé! la charité, s'il vous plaît!
La voix était rauque et douce à la fois et modulait sa prière comme une chanson de zingara. L'enfant, dont la peau avait la couleur du cuir fraîchement tanné, n'était vêtue que d'une chemisette sale et
d'un jupon rouge ; mais elle avait de très larges prunelles noires et veloutées et les lèvres comme des bigarreaux mûrs; ses bras jaunes étaient tatoués de fleurs bleues et un cercle de cuivre retenait ses cheveux noirs, étalés en éventail de chaque côté de son visage maigre, comme cela se voit aux figures égyptiaques.
L'abbé, ralentissant sa marche, avait tiré de son porte-monnaie une pièce de deux sous. Mais, ayant rencontré les yeux de l'enfant, il s'arrêta et se mit à l'interroger.
— Mon frère, expliqua-t-elle, est en prison, parce qu'on a dit qu'il avait volé une poule. C'est lui qui nous faisait vivre et nous n'avons pas mangé depuis deux jours.
L'abbé remit les deux sous dans sa bourse et en tira une pièce blanche.
— Moi, continua-t-elle, je sais jongler, et ma mère dit la bonne aventure. Mais on ne nous permet plus de faire notre métier dans les villes et dans les villages, parce que nous sommes trop misérables. Et maintenant, voilà que notre cheval est mort. Qu'est-ce que nous allons devenir?
— Mais, demanda i'abbév ne pourriez-vous point chercher de l'ouvrage dans le pays?
— Les gens ont peur de nous et nous jettent des
pierres. Puis, nous n'avons pas appris à travailler; nous ne savons faire que des tours. Si nous avions un cheval et un peu d'argent pour nous habiller, nous pourrions encore vivre de notre état... Mais il ne nous reste plus qu'à mourir.
L'abbé remit la pièce blanche dans son portemonnaie.
— Aimes-tu le bon Dieu? demanda-t-il.
— Je l'aimerai s'jl nous vienten aide, dit l'enfant. L'abbé sentait à sa ceinture le poids du sac où
étaient les cent écus de ses paroissiens.
La mendiante ne quittaitpointle saint prêtre des yeux, de ses yeux de tzigane que les prunelles emplissaient tout entiers. Il questionna :
— Es-tu sage ?
— Sage ? fit la tzigane avec étonnement, car elle ne comprenait pas.
— Dis : « Mon Dieu, je vous aime ! »
L'enfant se taisait, des larmes plein les yeux. L'abbé avait défait les boutons de sa soutane et ramenait le gros sac plein d'argent.
La tzigane attrapa le sac d'un geste de singe et dit:
— Monsieur le curé, je vous aime.
Et elle s'enfuit vers les deux vieux qui, sans bouger, pleuraient toujours sur le cheval mort.
L'abbé continua sa marche vers Rosy-les-Roses, songeant à la grande misère où il plaît à Dieu de tenir beaucoup de ses créatures, et le priant d'éclairer cette petite bohémienne qui, visiblement, n'avait pas de religion, et qui, peut-être, n'avait pas même reçu le saint baptême.
Mais, tout à coup, il s'avisa que ce n'était plus la peine d'aller à Pont-1'Archevêque, puisqu'il n'avait plus l'argent de la cloche.
Et il revint sur ses pas.
Il avait peine à comprendre, maintenant, comment il avait pu donner à une mendiante inconnue, à une saltimbanque, une somme si énorme — et qui ne lui appartenait point.
Il pressa le pas, espérant revoir la bohémienne. Mais il n'y avait plus, au bord du chemin, que le cheval mort et la roulotte dételée.
Il médita sur ce qu'il venait de faire. Il avait, sans aucun doute, gravement péché : il avait abusé de la confiance de ses ouailles, détourné un dépôt, commis une espèce de vol.
Et il entrevoyait avec terreur les conséquences de sa faute. Comment la cacher? Comment la réparer? Où trouver cent autres écus ? Et, enta ten-
dant, que répondre à ceux qui l'interrogeraient? Quelle explication donner de sa conduite?
Le ciel se couvrait. Les arbres étaient d'un vert blessant et cru sur l'horizon livide. De larges gouttes tombèrent. L'abbé Gorentin fut frappé de la tristesse de la création.
Il put rentrer au presbytère sans être aperçu.
— C'est déjà vous, monsieur le curé?demandasa servante, la vieille Scholastique. Vous n'êtes donc pas allé à Pont-1'Archevêque ?
L'abbé fît un mensonge :
— - J'ai manqué la diligence de Rosy-les-Roses... Je retournerai un autre jour... Mais, écoute, ne dis à personne que je suis déjà revenu.
Il ne dit point sa messe le lendemain. Il resta enfermé dans sa chambre et n'osa même se promener dans son verger.
Mais, le jour suivant, on vint le chercher pour porter l'extrême-onction à un malade, au hameau de Clos-Moussu.
— M. le curé n'estpas rentré, dit la gouvernante.
— Scholastique se trompe ; me voici, dit l'abbé Corentin.
En revenant de Clos-Moussu, il rencontra un de ses plus pieux paroissiens :
— Eh bien, monsieur le curé, avez-vous fait bon voyage ?
L'abbé mentit pour la seconde fois :
— Excellent, mon ami, excellent.
— Et cette cloche?
L'abbé fit un nouveau mensonge. Hélas 1 il n'en était déjà plus aies compter.
— Superbe, mon ami, superbe ! On la dirait en argent fin. Et quel joli son ! Rien qu'en lui donnant une chiquenaude, elle tinte si longtemps que cela n'en finit plus.
— Et quand la verrons-nous ?
— Bientôt, mon cher enfant, bientôt. Mais il faut d'abord graver dans son métal son nom de baptême, ceux de ses parrain et marraine et quelques versets des saintes Ecritures... Et, dame! cela demande du temps.
— Scholastique ! dit l'abbé en rentrant chez lui, si l'on vendait le fauteuil, la pendule et l'armoire
qui sont dans ma chambre, crois-tu qu'on en tirerait cent écus ?
— On n'en tirerait pas trois pistoles, monsieur le curé. Car, sauf votre respect, tout votre mobilier ne vaut pas quatre sous.
— Scholastique ! reprit l'abbé, je ne mangerai plus de viande. La viande me fait mal.
— Monsieur le curé, répondit la vieille servante, tout ça n'est pas naturel, et, pour sûr, vous avez quelque chose.. . C'est depuis le jour où vous êtes parti pour Pont-1'Archevêque. Que vous est-il donc arrivé ?
Elle le harcela si fort de questions qu'il finit par tout lui raconter.
— Ah ! dit-elle, cela ne m'étonne point. C'est votre bon cœur qui vousperdra. Mais ne vous faites point de mauvais sang, monsieur le curé. Je me charge d'expliquer la chose jusqu'à ce que vous ayez pu ramasser cent autres écus.
Et donc, Scholastique inventa des histoires, qu'elle débitait à tout venant : « On avait fêlé la cloche neuve en l'emballant, et il fallait la refondre. La cloche refondue, M. le curé avait eu l'idée de
l'envoyer dans la ville de Rome pour qu'elle fût bénie par notre Saint-Père le Pape, et c'était là un long voyage... »
L'abbé la laissait dire, mais il était de plus en plus malheureux. Car, outre qu'il se reprochait ses propres mensonges, il se sentait responsable de ceux de Scholastique, et cela, joint au détournement de l'argent de ses paroissiens, formait, à la longue, une masse effroyable de péchés. 11 fléchissait sous le faix, et, peu à peu, une pâleur terreuse remplaçait, sur ses joues amaigries, les roses rouges de son innocente et robuste vieillesse.
Le jour fixé pour les noces d'or du curé et pour le baptême de la cloche était passé depuis longtemps. Les habitants de Lande-Fleurie s'étonnaient d'un tel retardement. Des bruits se répandaient : Farigoul, le maréchal-ferrant, racontait qu'on avait vu l'abbé Corentin en compagnie d'une mauvaise femme dans les environs de Rosy-les-Roses, et il ajoutait :
— C'est moi qui vous le dis: il a mangé l'argent de la cloche avec des gueuses.
Un parti se formait contre le digne desservant. Quand il marchait dans la rue, il y avait des cha-
peaux qui restaient sur les têtes, et il entendait, sur son passage, des murmures hostiles.
Le pauvre saint homme était accablé de remords. Il concevait toute l'étendue de sa faute. Il en éprouvait la plus douloureuse attrition : et pourtant, il avait beau faire, il ne pouvait arriver à la contrition parfaite.
C'est qu'il sentait bien que cette aumône imprudente, cette aumône de l'argent d'autrui, il l'avait faite comme malgré lui et sans avoir même la liberté d'y réfléchir. Il se disait aussi que cette charité déraisonnable avait pu être, pour l'âme ignorante de l'enfant des bohémiens, la meilleure révélation de Dieu et le commencement de l'illumination intérieure. Et toujours il revoyait, si noirs, si doux et tout pleins de larmes, les yeux de la petite saltimbanque...
Cependant, l'angoisse de sa conscience devenait intolérable. Sa faute grossissait, rien qu'en durant. Un jour, après être resté longtemps en prière, il résolut de se décharger de son péché en le confessant publiquement à ses paroissiens.
Le dimanche suivant, il monta en chaire après l'Evangile, et, plus pâle et roidi d'un plus sublime
effort que les martyrs dans l'arène, il commença :
— Mes chers frères, mes chers amis, mes chers enfants, j'ai une confession à vous faire...
A ce moment, une sonnerie claire, limpide, argentine, chanta dans le clocher et remplit la vieille église... Toutes les têtes se retournèrent, et un chuchotement émerveillé parcourut les bancs des fidèles :
— La cloche neuve 1 la cloche neuve l
Etait-ce un miracle? Et Dieu avait-il fait apporter la nouvelle cloche par ses anges, afin de sauver l'honneur de son charitable ministre ?
Ou bien Scholastique était-elle allée confier l'embarras de son vieux maître à ces deux dames américaines — vous savez ? — Suzie et Bettina Percival, qui habitaient un si beau château à trois lieues de Lande-Fleurie, et ces excellentes dames s'étaientelles arrangées pour faire à l'abbé Corentin cette jolie surprise?
A mon avis, la seconde explication souffrirait encore plus de difficultés que la première.
Quoi qu'ilen soit, les habitants de Lande-Fleurie ne surent jamais ce que l'abbé Corentin avait à leur confesser.
— Adorée? dit la comtesse Christiane, je suis sûre de l'avoir été une fois dans ma vie. Non pas par vous, messieurs, quoique plusieurs me l'aient dit : car je sais que c'est une façon de parler et que c'est déjà fort joli d'être aimée. Mais, étant tout enfant, j'ai été adorée par une petite fille de mon âge, qui était bien la plus misérable petite fille, la plus mal lavée et la plus souillon qu'on pût voir, et qui s'appelait Mélie.
Oui, adorée; et je vous prie de donner au mot tout son sens. Il n'y en a pas d'autre pour exprimer le sentiment que j'inspirais à Mélie. Je comprends maintenant que j'étais sa seule pensée, sa seule joie au monde, sa seule raison de vivre; que rien n'existait pour elle en dehors de moi; qu'elle était réellement ma chose et qu'elle m'appartenait absolument...
Où cela se passait? Là-bas, dans la vieille maison de province où je suis née. Une rue déserte et claire, à pavés pointus, bordée de façades grises et de longs murs de couvents. Une grande maison sonore à hautes fenêtres et à boiseries, avec un vaste jardin, traversé dans toute sa longueur par une tonnelle tapissée de vignes, où il faisait sombre et frais comme dans une église, et qui donnait chaque année trois ou quatre pièces de vin blanc. De chaque côté de la tonnelle, de grands carrés plantés d'arbres fruitiers, très vieux. Au bout du jardin, une porte de bois à claire-voie s'ouvrait sur la campagne. De là on voyaitle soleil se coucher ; et, en se retournant,onapercevaitle chevet delà cathédrale et ses derniers contreforts, tout dorés par le soir. L'humble image de Mélie est liée pour moi au souvenir de ce coin de terre, d'une paix profonde et presque solennelle.
Toutes les fois que je songe à Mélie, je revois une fillette de dix à douze ans, laide, assez grande, très maigre, criblée de taches de son, les yeux luisants à travers des cheveux en broussailles ; les pieds dans de vieilles bottines à élastique, éculées et
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crevées ; des haillons sans couleur, un corsage boutonné de travers, et toujours quelque pli de chemise passant par la fente de la jupe. Bref, un parfait guenillon. Ce qu'elle avait de mieux, c'était une grande bouche avec des dents déjeune chien, qu'elle montrait continuellement, — à moi, du moins, car elle ne pouvait me regarder sans rire de béatitude.
Moi, il paraît que j'étais une petite fille assez jolie, mais surtout très blanche, très délicate, avec de longs cheveux couleur de marron d'Inde. Mon frère, un peu plus âgé que moi et très taquin, appelait cela des cheveux carotte, pour me faire enrager. Ou bien il les comparait à la queue du Petit-Blond (le Petit-Blond était un petit percheron rougeaud, solide et entêté, un compagnon d'enfance, qui nous promenait dans la belle saison et qui prenait visiblement plaisir à nous secouer le plus possible dans sa charrette). Enfin, et quelle qu'en fût la nuance, c'étaient des cheveux que mon père aimait beaucoup et dont on avait grand soin. Avec cela des yeux verts très singuliers et, dans toute ma personne, quelque chose de maladif et d'exalté. J'avais l'air d'une petite fille un peu irréelle. Je rapporte ce qu'on m'a dit. Il est évident que, pour Mélie tout au moins, j'appartenais à un monde supérieur, au
même monde que les figures diaphanes d'anges et de saints qu'elle voyait dans les vitraux d'église.
Comment avais-je fait la connaissance de Mélie ? Je ne sais plus. Ses parents étaient de pauvres gens du voisinage. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne s'occupaient guère de leur fille, que je m'étais accoutumée à la voir partout sur mon chemin, et qu'elle vivait dans mon ombre.
Je ne doute point qu'au commencement mon père n'eût essayé d'éloigner de moi cette petite sorcière. Car vraiment ce n'était pas une compagnie pour une petite fille de riche bourgeoisie, comme j'étais. J'imagine qu'il avait été vaincu parla persévérance de Mélie, par sa souplesse de couleuvre à se glisser, paraître et disparaître, et peut-être aussi par mes prières. Je sentais bien, en effet, que j'étais pour Mélie une espèce de petite madone ; et une madone ne s'irrite point que les gueux lui fassent leurs dévotions, du fond de la chapelle.
Elle était si peu gênante, la pauvre Mélie I Elle ne me demandait que de la supporter, non pas même à côté de moi, mais derrière. Le matin, quand ma bonne me conduisait au couvent, Mélie, embusquée
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au coin de la porte, guettait ma sortie. Elle prenait le cartable où étaient mes livres et nous suivait à quelques pas de distance. Je lui disais : « Merci, Mélie ! » Cela lui suffisait. Elle savait bien que mon père n'eût pas souffert quelle marchât à mes côtés, et qu'il n'eût pas trouvé convenable que je fisse la conversation avec elle dans la rue ; et elle était ellemême tout à fait de cet avis.
Elle avait d'ailleurs sa dignité, celle que conserve, sans le savoir et sans y tâcher, tout amour désinté ressé et profond. Ainsi, quoiqu'elle fût bien pauvre, je ne lui donnais jamais de sous. Une fois que j'avais voulu lui en donner, elle avait refusé en secouant énergiquement sa tête de loup. Seulement, quand j'avais quelque friandise, des crottes de chocolat ou des macarons, je lui en offrais derrière mon dos, tout en trottinant près de ma bonne; et elle venait les prendre. Les bonbons, cela s'accepte.
Je me demande quelquefois pourquoi Mélie était si loqueteuse, car certainement on devait lui donner, à la maison, de vieilles hardes et de quoi se vêtir plus proprement. . Je lui faisais honte, quelquefois, de ses cheveux jamais peignés, de ses boutons arrachés, de ses taches et de ses accrocs... Alors elle baissait la tête, très confuse, et ne disait
rien. Et elle reparaissait le lendemain aussi minable que devant. C'était sans doute plus fort qu'elle.
Il faut dire qu'avec la vie qu'elle menait, il lui eût été difficile d'être tirée à quatre épingles. Tout le temps qu'elle n'était pas avec moi, elle le passait soit à se battre dans la rue avec des galopins, soit à courir les champs, à grimper aux arbres, à cueillir des fleurs, à dormir dans les foins. Une vraie petite faunesse! Elle ne savait pas lire, n'étant jamais allée à l'école, mais elle connaissait très bien les herbes, celles qui sont bonnes pour les rhumes, celles qui sont rafraîchissantes, celles qui guérissent les douleurs, celles qui cicatrisent les plaies... Elle en apportait souvent à la cuisine, et aussi des mâches, du cresson, des pissenlits, et d'énormes bouquets de violettes, de perce-neiges, de coucous, de marguerites, de coquelicots, de bluets.
Autant de prétextes pour se glisser dans la maison. Ou bien, elle rôdait autour de la cuisine, épiant l'aubaine d'une commission à faire : le pain qui manquait au moment du déjeuner, le boucher qui n'envoyait pas la viande. Mélie courait, était de retour en un clin d'oeil, et alors elle ne s'en allait plus, se dissimulait dans les coins, passait par les portes entre-bâillées, me cherchait, et finissait par me retrouver.
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C'était le plus souvent au jardin. Elle se montrait d'abord de loin, timidement. Je lui faisais signe de s'approcher. Et elle accourait, une joie de paradis dans les yeux.
— Oh ! mademoiselle ! mademoiselle !
Nous nous installions sur un banc, sous la tonnelle, et là, bien cachées, nous causions à l'aise. Ce que nous disions, je l'ai oublié ; mais je me rappelle très bien ce que nous faisions. Mélie était très ingénieuse. Elle m'apprenait à faire des sifflets avec des branchettes de saule, des canons avec du sureau, des balles avec des coucous, des couronnes avec toutes sortes de fleurs, et des pompes avec des pailles enfoncées dans les trous d'un noyau d'abricot (mon Dieu! c'est bien simple: on fait les trous en usant le noyau contre du grès, et, par ces trous, on retire l'amande avec une épingle). Quand elle avait reçu quelques sous pour ses commissions, elle achetait, chez une couturière de la ville, des fouffes, c'est-à-dire des rognures d'étoffes et des bouts de ruban, et, roulant et cousant ensemble ces chiffons multicolores autour d'une poignée de foin et de quatre bâtonnets, elle en fabriquait des poupées qui me semblaient superbes, des poupées éclatantes, fantastiques, avec des têtes en satin rose et des gestes imprévus, des poupées bien plus vivantes
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— Bourget n'hésiterait pas à dire : plus suggestives
— que celles qu'on achète chez les marchands. Mélie était aussi très généreuse. Un jour, en sortant, je la vis qui m'attendait accotée contre une borne et tenant une longue tartine sur laquelle fumait une couche de pommes de terre écrasées et assaisonnées de ciboule et d'autres herbes. Il y avait beaucoup plus épais de pommes de terre que de pain, et cela sentait bon, mais boni Je n'y pus tenir:
— Ça ne doit pas être mauvais, ça, Mélie ?
Tout de suite, elle me tendit la tartine, où ses dents de loup avaient découpé des demi-cercles comme à l'emporte-pièce. Et moi, si chétive et que Ton grondait toujours pa/ce que je ne mangeais point, je dévorai la tartine en me barbouillant de pommes de terre jusqu'au bout du nez. Et Mélie me regardait d'un air drôle, où il y avait du ravissement, de la fierté de voir que j'appréciais si fort sa cuisine, et aussi, tout au fond, un peu de regret... A partir de ce jour-là, toutes les fois qu'on faisait quelque fricot chez elle, elle m'en apportait dans du papier. Elle tirait cela de sa poche avec des mines mystérieuses... Mais ce n'était plus la tartine de pommes de terre ! C'étaient des mangeailles de pauvre qui sentaient décidément trop fort. J'es-
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sayais d'y goûter ; mais cela ne passait pas; je lui disais que je n'avais pas faim, et elle en était toute triste.
En somme, Mélie m'inspirait, par certains côtés, une sorte de considération. Sa force, son agilité, sa hardiesse étonnaient ma timidité de fillette frêle, recluse et surveillée. Je l'enviais de pouvoir courir partout et de ne rien craindre. Parfois elle sentait le foin où elle s'était roulée, et elle en avait encore des brins dans les cheveux. Elle me faisait rêver de vie libre à travers champs, à la Robinson. Quand nous étions bien sûres d'êtres seules, elle grimpait aux arbres du verger, secouait les branches, faisait pleuvoir les fruits mûrs, arrachait les autres à poignées. Elle aimait beaucoup les pommes vertes, et surtout les abricots verts, durs comme des balles. Elle m'affirmait, en les croquant, que c'était très bon, et j'en croquais aussi, par amour-propre, et pour faire comme elle. Mais tout de même, j'aimais mieux les fruits un peu mûrs... Nous n'avions que des cerisiers très tardifs. Je lui dis une fois que c'était très ennuyeux de n'avoir pas encore de cerises. Le lendemain, elle m'en apporta plein sa jupe. Elle les avait pillées dans quelque jardin. Elie volait pour moi, pour moi elle aurait tué.
Et, dès qu'elle voyait quelqu'un de la maison venir de notre côté, — à moins que ce ne fût ma bonne ou la cuisinière, qui étaient assez de ses amies, — elle disparaissait je ne sais comment, par quelque trou de haie. i
Les plus mauvais jours pour Mélie, c'étaient | ceux où de petites amies venaient me voir. Mélie continuait à tourner autour de moi, mais je passais devant elle sans lui parler, sans avoir l'air de la connaître. Et alors elle se reculait, s'effaçait, se faisait petite. Elle ne m'en voulait point, elle comprenait que ces belles petites filles élégantes devaient ignorer qu'elle était mon amie. Elle ne se disait pas que je rougissais d'elle, ou, si elle se le disait, elle trouvait cela tout naturel: mais je sentais que tout de même cela lui faisait gros cœur.
Un autre chagrin pour elle, c'était quand mon père m'emmenait avec mon frère à une maison de campagne, très rustique et flanquée d'une fermette, qu'il possédait à une petite lieue de la ville. Elle essayait bien de nous suivre de loin, mais mon p6re ne le souffrait pas, la renvoyait avec sa grosse voix. Un jour, comme nous approchions de la ferme, je vis Mélie, tout empoussiérée, surgir d'un fossé où elle s'était tapie pour
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me voir passer. Elle restait là, tremblante, prête à s'enfuir au moindre mouvement hostile de mon père. J'en fus attendrie :
— Père, dis-je bien doucement, laissez-la marcher derrière nous. Qu'est-ce que cela vous fait?
Mon père consentit; et Mélie, radieuse, me suivait comme un bon chien; et, de temps en temps, je lui tendais la main par derrière sans rien dire ; elle la prenait dans la sienne et posait dessus, un instant, son autre patte. Rien de plus.
Vers la fin du déjeuner, je trouvai moyen de sortir seule et je portai à Mélie, blottie contre la porte, du pain, un peu de viande, du fromage, ce que j'avais pu prendre.
— Oh! mademoiselle! mademoiselle!
Puis je jouai avec mon frère sous les grands arbres qui entouraient la ferme ; et, sans la voir, je devinais que Mélie était dans les environs, cachée par quelque buisson, et qu'elle me regardait, et que cela la rendait contente.
A un moment, mon frère me quitta, et bientôt après j'entendis des cris du côté de la ferme. J'y courus et je vis, devant l'écurie, la pauvre Mélie mouillée jusqu'aux genoux, sa robe ruisselante, ses pieds clapotant dans ses savates. Le méchant garçon l'avait empoignée à Timproviste et
trempée dans l'auge de pierre, pleine d'eau de pluie, où buvaient les chevaux. Mélie pleurait; mais, dès qu'elle m'aperçut, sachant bien que j'allais gronder mon frère et que cela amènerait une querelle, ne voulant point m'ennuyer ni m'attrister, ni que je prisse la peine de la plaindre ou que je fisse l'effort de la défendre, elle renfonça subitement ses larmes et, me souriant avec sa grande bouche, elle me dit :
— Ce n'est rien, mademoiselle. C'était pour s'amuser...
Quand vint l'époque de ma première communion, je montrai une piété ardente dont Mélie fut tout impressionnée. Elle voulut faire comme moi, communier le même jour. Elle n'était pas prête du tout, n'ayant jamais suivi le catéchisme. Ce fut moi qui l'instruisis, qui lui parlai de Dieu. Mais, tandis que ma piété était pleine d'amour et d'espérance, il y avait surtout dans la sienne del'étonnement et de la crainte.
Le jour de la cérémonie, j'avais une telle fièvre que mon cierge tremblait dans ma main et arrosait les voiles de mes voisines. On dut me l'en-
lever Au dernier rang, Mélie, presque propre, toute rouge dans sa grosse mousseline bleuie par le lavage, ne me quittait pas du regard. Elle priait pour sa petite malade ; car elle ne demandait jamais rien pour elle-même, se jugeant tout à fait négligeable aux yeux de Dieu, et ne croyant pas qu'il pût avoir le moindre plaisir à s'occuper d'elle. De moi, à la bonne heure I
L'après-midi, mon parrain le cardinal me confirma la première, et mes parents m'emmenèrent vite à notre maison de campagne... Mélie m'attendait, dans son fossé, au bord d'un champ d'avoine. Mon cœur se fondit, et je lui envoyai un baiser.
On me coucha. J'entendais, de mon lit, le bruit des voix et des rires, car toute la famille était réunie à dînçr pour la circonstance. Je ne pensais à rien, envahie seulement par la tristesse de la tombée du jour, de cette heure si mélancolique et si grise dans ces grandes plaines de la Champagne...
Je sentis des fleurs fraîches dans mes mains. Mélie était là, agenouillée, le front sur le bord de mon lit. Je voulais parler ; elle me supplia de me taire, de rester calme, de dormir, — pour qu'on ne la chassât pas... Mon père vint me voir et me trouva endormie, tenue par elle, son bras sous ma tête.
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Il n'eut pas le courage de la renvoyer ce jour-là et lui fit porter à manger.
Quelque temps après, ma mère exigea que j'ap. prisse tout ce que doit savoir une bonne maîtresse de maison. Félicie, une petite ouvrière bossue et très douce, qui venait plusieurs fois la semaine (je vois encore sa silhouette humble et falote sur les rideaux blancs de la fenêtre), eut Tordre de m'ap* prendre à coudre. D'autres furent chargées de m'enseigner le soin du linge et un peu de repassage. Je dus aussi ranger moi-même mes affaires dans ma chambre.
Tout cela m'ennuyait bien, car j'avais une passion : la lecture. Heureusement, ma mère était souvent absente ; et Mélie avait fini par se faire tolérer dans la maison. Elle assistait aux leçons de Félicie et des autres ouvrières, et, dans son désir de m'aider, elle apprit beaucoup plus vite que moi. C'était elle, la plupart du temps, qui faisait à ma place les petites besognes dont on me chargeait : ourlets, reprises, linge à plier; et c'était elle qui mettait ma chambre en ordre.
Pendant qu'elle travaillait, je lisais, assise dans
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un coin, me bouchant les oreilles avec mes pouces pour n'avoir pas de distractions. Je lisais la Vie des Saints, YHistoire romaine de Rollin, des récits de voyage, et je ne sais quel vieux petit livre à tranches .rouges qui contenait des anecdotes sur le xvme sièle. Et, quand Mélie avait fini, je lui racontais mes lectures : c'était là sa récompense.
Roulée à mes pieds, en boule, immobile, les yeux attachés sur moi, elle m'écoutait avec extase, comme on écouterait le bon Dieu. Je racontais très bien, paraît-il, avec un grand sérieux, des gestes expressifs, une extrême ardeur de conviction. Je me rappelle qu'une de ces histoires commençait par cette phrase :
— Au temps où Mmc de Pompadour régnait sur la France...
Je ne sais trop ce que Mme de Pompadour représentait pour Mélie, ni même pour moi. Mais je me souviens que c'était une bien belle histoire.
Ici, un grand trou dans ma mémoire..., une longue maladie, la petite vérole, la fièvre, le délire. De tout cela, une seule vision m'est restée : Mélie à mes côtés, remuant des tisanes ; Mélie accroupie
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par terre; Mélie achevai sur mon petit lit, me tenant les mains doucement, et pourtant de toutes ses forces, et m'empêchant de me gratter la figure.
On lui avait dit que, si je me grattais, je deviendrais laide ; et elle veillait sur ma beauté comme un gnome sur un trésor.
Comment la souffrait-on auprès de moi et l'exposait-on à prendre mon mal ? On avait tout fait pour l'empêcher d'entrer ; puis, un matin, on l'avait surprise dans un coin de ma chambre, derrière un fauteuil, où elle avait passé la nuit. Il n'était plus temps de la renvoyer ; au reste, elle aurait bien trouvé moyen de revenir, car les portes n'étaient jamais bien fermées dans cette grande maison de province...
Le jour où je commençai à aller mieux (on était en avril et il y avait du soleil sur mes draps), Mélie m'apporta des brassées de fleurs et des balles de coucous. Nous jouions à nous jeter ces balles; j'étais si maladroite et si faible encore que je les laissais souventtomber. Mélie les ramassait dans les coins, sous les meubles, à quatre pattes, avec une agilité de chat ; et cela m'amusait.
J'avais les enfantillages de la convalescence, des enfantillages plus jeunes que moi, quoique je ne fusse qu'une petite fille.L/intelligence, après une si