‹ Myrtes & cyprèsChapitre 15 sur 26 · ODE A LA FRANCE DE · texte numérisé non relu

ODE A LA FRANCE DE

Comme un chêne puissant où remonte la sève, République, il est temps que ton bras se soulève;

Il est temps de vaincre ou mourir.

Le farouche étranger venu de Germanie Veut t'enlever la gloire, et sous l'ignominie

En trois combats t'ensevelir.

Il ne sera pas dit qu'à jamais affaiblie, Tu n'auras secoué la longue tyrannie

D'un empereur traître et couard Que pour subir encore une nouvelle honte, Pour que le flot prussien sur ton sol même affronte

L'ombre des Guise et des Bavard.

iCA

ioo Myrtes et Cyprès.

Jadis, ô beau pays! l'on ne pouvait te nuire; Tes bataillons passaient, et l'on voyait reluire

Ton aigle, à nul autre pareil ; Et, soit que le canon jetât dans la mêlée Sa mitraille sanglante et sa lourde volée.

Couvrant les rayons du soleil;

Soit que dans le lointain une horde rapide Fauchât les escadrons d'un rival intrépide

Avec la force du lion, On entendait partout, dans l'incessant carnage, Des vivats prolongés, une clameur de rage,

Fêtant le grand Napoléon.

Géant de l'univers, c'étaient bien là tes fêtes; Tu dépassais les rois sur les sublimes faîtes

De ton zénith impérial.

Autour de ton cheval les grenadiers fidèles Faisaient courber le front aux nations rebelles.

Comme un cèdre sous le mistral.

Myrtes et Cyprès. 101

Maintenant, entends-tu ces cris affreux, funèbres Comme ceux que l'enfant jette au fond des ténèbres

Lorsque seul il s'est égaré? C'est ton peuple, empereur, que l'étranger avide Égorge triomphant, et la terre est humide

Du sang de ce peuple adoré.

Vois-tu fuir ce carrosse en pompeux équipage Qu'escorte l'Allemand à l'allure sauvage,

D'un air satisfait et moqueur?

« C'est sans doute Bismarck repartant pour Mayence ! — Détrompe-toi, c'est l'héritier de ta puissance

Qui vient de se rendre au vainqueur. »

Grande ombre du passé, sur ton roc solitaire, Pleure, toi qu'encensaient les princes de la terre,

Bonaparte-Napoléon.

N'était-ce pas assez de l'âpre Sainte-Hélène? N'était-ce pas assez de te mettre à la chaîne,

Géant trahi comme Samson?

102 Myrtes et Cyprès.

N'était-il point permis, après ton épopée, De sauver à jamais l'honneur Je cette épée

Si redoutable dans ta main?

Tu ne méritais pas, enfant de la victoire, Qu'un autre vînt plus tard profaner ta mémoire,

Qu'au Titan succédât le nain.

Ton regard cherche en vain à découvrir le lâche... Sans doute il sent sa faute, et dans l'ombre il se cache,

Seul, en proie à d'affreux remords.

Lui, des remords? jamais, car il n'a point d'entrailles... Prince de Wilhelmshohe, il se rit de Versailles

Comme des braves qui sont morts.

Qu'importe à son salut la ruine de la France^- Que fait à son orgueil un peu moins de puissance

Si la prison est un palais, S'il a des courtisans et si sa bourse est pleine, S'il a pour compagnon cet infâme Bazaine,

Qui ferait rougir ses valets?

Myrtes et Cyprès. io3

A vous, blondes cités, à toi, pauvre village, A toi le deuil, le sang! à vous tous le pillage! A vous tous la fureur du Germain détesté! A toi, jeune guerrier, la balle meurtrière! Sur ton corps mutilé je vois gémir ta mère... Mais vive l'empereur! il est en sûreté.

A toi, Nancy la belle, à toi, noble Lorraine, Le licou remplaçant la couronne de reine, Ton civique laurier et tes murs crénelés! A toi, Strasbourg, à toi, tendre et fertile Alsace, Au lieu du chant joyeux qui vibre dans l'espace. Les pleurs de tes enfants pâles et désolés!...

Mânes, restes sacrés du Corse au front sublime, Vous qui voyez de loin se tordre dans l'abîme

La vierge sous le noir bourreau ..

Réveillez-vous enfin, faites rentrer une âme Dans ces cendres. Héros, viens châtier l'infâme

Et d'un coup creuse son tombeau.

104 Myrtes et Cyprès.

Reviens encore, ô chef terrible mais auguste, Viens défendre les droits et la cause du juste!

Venge ton pays opprimé !

César, ton descendant, osa vendre la France; Le Prussien insolent la tient en sa puissance

Et foule son sol bien-aimé.

Viens, génie immortel, sauve la république, Abandonne un instant cette île de l'Afrique

Dont la vague est le geôlier, Et tu verras soudain fuir devant tes armées Ces hordes de Germains, rapides, alarmées,

Cherchant en vain leur bouclier!...

Mais où m'emporte, hélas! l'aveugle sympathie! N'est-ce point, empereur, ta soif non assouvie

De triomphes vertigineux Que* la France aujourd'hui doit payer de sa chute ? C'est la dette de sang qu'une nouvelle lutte

Arrache aux enfants de tes preux.

Myrtes et Cyprès. io5

Le Prussien, à son tour, tient le sort des batailles, Et, vainqueur implacable usant de représailles,

Par lui ton peuple est terrassé.

On se venge sur lui de ta folle insolence .. Ce glaive qui pesait jadis dans la balance,

Un autre bras l'a ramassé.

C'est là le résultat des injustes conquêtes; Les victoires un jour retournent en défaites,

Et c'est ainsi que Dieu punit Les crimes du passé dans notre ère nouvelle, Napoléon le Grand, à la gloire immortelle.

Par Napoléon le Petit.

Mars 1 87 1 .

Dans les arbres du cimetière,

Près du tombeau d'un pauvre enfant,

Une fauvette solitaire

Avait construit son nid charmant.

Du printemps la chaleur si douce Pouvait réchauffer à la fois L'oiseau dans son abri de mousse, L'enfant endormi sous la croix.

Ainsi le Dieu de la nature Met, comme contraste du sort, Un nid près d'une sépulture, La vie à côté de la mort.

Soleure; mai 1860.

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