‹ Myrtes & cyprèsChapitre 16 sur 26 · SUR LA TOMBE DE MES PARENTS · texte numérisé non relu

SUR LA TOMBE DE MES PARENTS

Quarante ans ont suffi pour finir sa carrière, Qui lui sembla durer l'espace d'un seul jour; Il s'est éteint durant la saison printanière, Il a pris son essor vers l'éternel séjour.

Pour vous plus de douleurs, ô mon bien-aimé père! Plus de soucis dans l'âme et de pleurs dans les yeux; Mais moi, je reste seul... Depuis longtemps ma mère Vous avait précédé pour vous ouvrir les cieux.

no Myrtes et Cyprès.

Éloignés maintenant du monde des misères, Vous y laissez un fils, objet de vos amours. A genoux près de Dieu, dans vos saintes prières, N'oubliez pas celui qui vous aime toujours.

Vous nous abandonnez, âmes tendres et chères 1 Et vous nous retirez vos soins si nécessaires,

Pour suivre un Dieu jaloux!

Combien de blanches rieurs meurent à peine écloses ! Pourquoi tant de boutons voient-ils si peu de roses?

Seigneur, le savez- vous?

Rien n'est certain ici, l'existence est un rêve ; Le banquet souriant dans les regrets s'achève.

Point de plaisir sans deuil !

Kous abandonnons tout pour le fatal voyage; On ne nous laisse rien, à l'enfant comme au sage.

Que le bois d'un cercueil.

Soleure, juin 1S66.

Myrtes et Cyprès.

J'avais six ans... Pour moi la terre était joyeuse; Tout plaisait à mes sens, la nature amoureuse, Son soleil, ses parfums, ses souffles et ses fleurs, Et mes larmes n'étaient pas encore des pleurs.

C'est que je possédais ce trésor de tendresses, Cet ange qui nous aime et vit de nos caresses, Ce gardien du berceau, puis soutien de nos pas, Qui nous donne toujours et qui ne compte pas.

J'avais ma mère enfin, cette mère chérie, Esprit que Dieu créa pour embellir la vie, Refuge où vont frapper chacun de nos secrets, Partageant notre espoir ainsi que nos regrets.

Elle disait souvent, dans sa candeur de mère:

« Quand mon fils sera grand, de l'existence amère

A son cœur je ferai supporter le destin.

Ce qui doit l'accabler devra d'abord m'atteindre.

Tant que je serai là, mon fils n'a rien à craindre De ses beaux jours je veux prolonger le matin. « Je le précéderai sur sa route fleurie, Et j'en écarterai les ronces et l'ortie, Qui, déchirant notre âme, en détachent le bien. Des plaisirs souriants la coupe tentatrice S'épurera par moi de l'essence du vice, Et je la poserai sans danger dans sa main.

« Il n'y trouvera rien qui ne soit noble et juste : L'art, fruit délicieux que notre âme déguste; La science, à sa suite entraînant la raison, Et par-dessus cela l'amour d'un Dieu suprême Qui donne à tous le jour et m'accorde à moi-même Un fils dont le bonheur devient ma mission.

« Oui, sois heureux, enfant, et mérite de l'être Garde malgré celui qui l'ose méconnaître Le sentiment du bien, notre plus cher trésor ; Garde la charité, quelle que soit ta sphère...

Myrtes et Cyprès. u3

Fortuné, laisse-toi toucher par la misère, Et, pauvre, au mauvais riche, enfant, pardonne encor!» Oh! jamais on n'eût dit, en la voyant sourire, Penchant son front béni de ceux que l'on admire Sur l'enfant que le ciel confiait à sa main, Qu'elle rendrait sitôt à Dieu son âme aimante, Que la mort pâlirait cette tête charmante, Et qu'à six ans déji je serais orphelin !

Bruxelles, 1870

FEU FOLLET

Ucber allen Gipfeln

Ist Ruh, In allen Zweigen

Spurest da Kaum einen Hauch

Die Vœglein Schlafen im "Walde Warte nur. Bal do Ruhest du auch.

Goethe.

Que cherche dans la nuit ce jeune cavalier Dont le pied frissonnant fait sonner rétrier

Contre les flancs de sa monture:-' 11 vole comme un rêve à travers bois et champs. Les passants attardés ont à peine le temps

De le voir fuir sous la verdure.

1 1 6 Myrtes et Cyprès

De l'ombre et du silence hôte mystérieux.

Où vas-tu donc ainsi? Dans ton parcours fiévreux.

Pourquoi troubler le soir qui tombe ?

Grains la lune sinistre au disque ensanglanté, Et qu'au bord du torrent tu ne sois arrêté

Par une larve de la tombe.

Il n*a pas entendu. Sans trêve le cheval Bat le chemin poudreux d'un galop inégal ;

Ses naseaux lancent la fumée ; Sa tête de la vague imite l'ondoiement ; Il semble s'élancer sur les ailes du vent,

Ainsi qu'une biche alarmée.

L'éperon ne saurait augmenter sa fureur.

Il court, il passe, il vole, et dans sa noble ardeur

Il arrache aux arbres leurs branches.

Son cavalier l'excite ou le calme tout bas. Sois tranquille, jeune homme, il ne faiblira pas,

Ton beau coursier aux formes blanches!

Myrtes et Cyprès. 117

Mais dans l'étroit chemin que suit le voyageur, Voyez-vous trembloter cette vague lueur

Comme une lampe funéraire?

Elle couvre le sol d'un bleuâtre reflet, Elle s'éteint parfois, s'allume, reparaît

Et rampe pâle et solitaire.

Alors, dans le silence et l'épaisseur des bois, Le cavalier rêveur écoute cette voix :

FEU FOLLET

Oh! pourquoi te hâter? Crains-tu la nuit si pure, Le clair de lune blanc s'agitant sur les eaux? As-tu peur du feuillage et des vibrants roseaux Où le zéphyr plaintif s'éveille en un murmure?

As-tu peur des parfums dont l'air est imprégné. Ou de ces bruits sans nom que le vent éloigné Porte à ton oreille inquiète?

1 18 Myrtes et Cyprès.

Craindrais-tu la clarté du feu follet tremblant? Non, ce n'est point possible... Es-tu donc un enfant. Toi que je croyais un poëte?

LE VOYAGEUR

Tu te trompes, follet, car j'adore la nuit, Le silence m'enchante, et l'ombre me séduit.

J'aime à m'entourer de ses voiles.

Mais, ce soir, je voudrais saluer le matin, Je voudrais que l'aurore éteignît de sa main

Les feux pâlissants des étoiles :

Car l'aurore m'apporte un bonheur sans pareil. Ciel, illumine-toi ; parais, ô beau soleil

Qui me rendras ma fiancée !

Je fus longtemps absent de l'antique manoir Qu'elle seule embellit; mais je vais la revoir,

Sécher de ses pleurs la rosée.

Myrtes et Cyprès. i 1 g

FEU FOLLET

Jeune amant aux yeux noirs, aux longs ch eveux bouclés, Es-tu sûr que l'absence et les jours écoulés

N'ont point altéré sa tendresse?

L'amour, comme les fleurs, ne dure qu'un été ; Légers sont les serments, volage est la beauté

Dont le lien n'est qu'une promesse.

Moi, je connais la femme; elle fut de tout temps, Emblème du mensonge et des feux inconstants,

Aussi cruelle qu'attrayante.

Sais-tu si dès demain, retournant sur tes pas, Rongé de désespoir, tu ne maudiras pas

La trahison de ton amante ?

LE VOYAGEUR

Tais-toi, mauvais esprit, je crains de t'écouter. Sa tendresse est ma force, et je ne veux douter:

L'espoir est ma suprême égide!

Serais-tu l'ennemi des charmes de l'amour? En ce cas, laisse-moi. Retourne en ton séjour.

Je crains de t'écouter, perfide.

FEU-FOLLET

Viens, suis-moi, je connais un asile enchanté, Où l'amour lutte en vain contre la volupté,

Où le corps s'affranchit de l'âme ; Un séjour où jamais ne coulèrent des pleurs, Où des plaisirs constants éloignent les douleurs.

Suis-moi, c'est là qu'on te réclame.

Là, flattant ton regard sans jamais l'éblouir, S'élèvent des palais d'opale et de saphir

Plus merveilleux que des pagodes ; Et les ondes, baignant la base des piliers, Endorment le rêveur et tombent à ses pieds

En des fontaines d'émeraudes.

Myrtes et Cyprès. 121

Là résonnent toujours les doux accords du bal, Et vers le soir, aux sons des lyres de cristal,

Dansent de folâtres ondines.

Les nénufars d'argent ornent leurs longs cheveux; On les voit, s'enlaçant dans des pas gracieux,

Confondre leurs formes divines.

LE VOYAGEUR

Quel est donc ce séjour? Follet, tu me séduis. Réponds-moi, cher follet, réponds ! Mais tu t'enfuis !

Reviens, follet, je t'en supplie!

Achève le tableau de ce palais des dieux ! Si tu veux, je t'y suis, et je renonce aux deux.

Follet, est-ce là ta patrie? —

Et sur un sombre étang dont la brise du soir Ridait légèrement l'immobile miroir,

Sur un étang libre de voiles, Le lutin attirait le pauvre voyageur,

122 Mj-rtes et Cyprès.

Et confondait parfois sa tremblante lueur Avec le reflet des étoiles.

Et, poussant son cheval dans l'abîme des eaux, Le jeune téméraire écrase les roseaux

Qui gémissent sur son passage.

L'onde s'ouvre avec bruit... Puis le noble coursier Bat les flots. Mais hélas! ce fut sans cavalier,

Qu'il atteignit l'autre rivage.

Nul n'entendit jamais parler de l'imprudent. C'est en vain que, fidèle à son premier serment,

Son amante espérait encore.

Et quant au feu follet, perfide séducteur, On voit la nuit, parfois, sa tremblante lueur

Scintiller sur l'onde sonore.

Metriogen [Suisse), 1S70.

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