‹ Myrtes & cyprèsChapitre 21 sur 26 · LA FORET · texte numérisé non relu

LA FORET

Sainte forêt, vieux temple où la nature prie,

Vois, je reviens m'asseoir sous tes sombres arceaux.

Car c'est ici qu'après l'orage de la vie,

Je prépare mon âme au calme des tombeaux.

Seule tu sais combien de fois dans ton silence Nous venions respirer tes parfums embaumés. Nous étions deux alors... Trépas, cruelle absence, N'épargnes-tu jamais ceux qui se sont aimés ?

164 Myrtes et Cyprès.

C'est ici, sous ce chêne où tremble le zéphyre, Que nous nous promettions un bonheur éiernel. Elle est morte à présent... Et moi seui je soupire, Forêt, en écoutant ton hymne solennel.

Je m'en irai bientôt, et j'ai vingt ans à peine ; Je fermerai mes yeux fatigués de pleurer. Depuis qu'elle n'est plus, dans le deuil je me traîne, Et, comme le proscrit, je ne cesse d'errer.

Mais toi, chaque printemps te rendra ta parure, Tes nids d'oiseaux joyeux, tes ruisseaux murmurants: Et, mêlant ses rubis à leur sombre verdure, L'aurore humectera tes sapins odorants.

Les siècles passeront. — Oublié de la terre, J'aurai vécu... Mais toi, témoin de nos serments, Tu resteras toujours l'asile du mystère, Et tu verras couler les pleurs d'autres amants.

L'Ermitage, près Sol cure, mai 1871.

Ils étaient quatre enfants. Anges mutins et roses, Avec des yeux d'azur et de blonds cheveux d'or, Ils avaient la fraîcheur des fleurs à peine écloses, La gaieté des oiseaux qui prennent leur essor.

Ils jouaient, doux essaim, sous ma fenêtre ouverte Leur rire réchauffait les cendres de mon cœur, Et, le regard fixé sur la pelouse verte, Je trouvais mon passé dans leur présent bonheur.

[06 Myrtes et Cyprès.

Oh ! j'ai rêvé souvent devant ces fronts candides, Me cachant toutefois pour ne point les chasser, Et détournant souvent mes paupières humides De ces larmes sans fiel qu'on se plaît à verser.

Hélas! depuis trois jours la maison est fermée, Je ne vois plus d'enfants courir sur le chemin, Je sens comme un frisson dans mon âme alarmée, Et mes yeux et ma voix les appellent en vain.

Je ne comprends que trop... Sous cette porte heureuse La mort aura passé : le ciel veut ses élus... J'ai revu les enfants sur la route poudreuse, A trois, vêtus de deuil: le frère aîné n'est plus.

Juillet 1872.

Puisque tu n'aimais pas, pourquoi ne pas le dire? Fallait-il de mon cœur faire un triste jouet? Fallait-il me parler, fallait-il me sourire, Et paraître exaucer mon unique souhait?

Faliait-il de ta bouche innocente et ravie Envoyer à ma flamme un espoir consolant, Dans le son de ta voix mettre tant d'harmonie, Dans tes serments trompeurs un accent si brûlant?

168 Myrtes et Cyprès.

Fallait-il dans tes yeux mettre tant de lumière, Tant d'ineffable ivresse et de molle langueur ? Toujours à me chercher tu semblais la première, Et moi je t'adorais sans crainte et sans frayeur.

Tu me semblais si belle, et si noble, et si pure, Que jamais je n'ai cru que tu trompais mes vœux ; Et maintenant encore, isolé, je murmure Ces doux vers qui jadis te firent mes aveux.

Je pleure loin de toi, quoique je te pardonne, Je pleure mon beau rêve envolé pour toujours, Car j'ai vu se flétrir la touchante couronne Que m'avaient mise au front de volages amours.

Je pleure ce que Dieu mit de tendre en mon âme, iMon âme où se mirait l'ineffable idéal. Mon âme qui vivait de ton regard, ô femme! Et qui dans la tempête y cherchait son fanal.

Myrtes et Cyprès. 169

Dans ces moments d'ivresse où tu régnais sur elle, Si le destin fatal m'avait su prévenir, La blessure, plus prompte, eût été moins cruelle, Et j'aurais pu chercher l'oubli dans l'avenir.

Mais tu partis un jour, sans te douter du vide Que laissait en mon cœur ton abandon mortel. Oh! si tu l'avais su, devant ma lèvre avide Tu n'aurais point brisé cette coupe de miel!

Aujourd'hui tout est fait. C'est le passé. Qu'importe

A ta fraîche beauté, qu'un autre effeuillera,

Le regret obstiné sur le seuil de la porte

Où ton pied inconstant jamais plus n'entrera}

Charmante illusion, rayon divin, mirage, Vous songes vaporeux du jour et de la nuit Fleur qu'un souffle a fanée, éphémère nuage,

Pourquoi nous quittez-vous lorsque l'amour s'enfuit?

170 Myrtes et Cyprès.

Revenez, revenez dans mon cœur qui soupire, Pour lui rendre le calme et le bonheur perdus. Hélas! vous restez sourds à la voix du délire... C'est en vain d'espérer, vous ne reviendrez plus!

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